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Ménage à trois – Part 6 – 666 –

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, qu’elle a abandonnée nue, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale, mais réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut pas restituer le bijou. Plus tard, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire. Les trois complices organisent le kidnapping du chat pour faire tester l’animal. La mission est menée à bien, mais en direct par visio-conférence… Après avoir retourné la montre et le chat à leur propriétaire, le trio reprend son arnaque. Mais Rachel s’est fait repérer et se retrouve prise au piège dans un bar, face à sa dernière victime. 

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Partie 2
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Partie 4
Partie 5

 

*

– Félicitation, vous atteignez les 35.000 vues avec mon chat…
– Qu’est-ce que vous voulez?
– Boire un verre en bonne compagnie, si ça vous convient. Pour moi ce sera champagne, vous me suivez?
– …
– Elle est bien, votre arnaque, je dois dire que j’apprécie le côté sans danger… Et j’aimerais que nous retrouvions le tutoiement délicieux de notre permière nuit… s’il te plait…

C’est là que le constat « je suis dans la merde » prend tout son sens… il faut absolument que je trouve le moyen de prévenir les autres… J’espère qu’il ne va pas se montrer violent. Mais il m’a trouvée comment, au fait. Il m’aurait suivie? Merde.. ça se trouve, il sait où j’habite… Ca y est, je flippe, Léo a raison, je ne suis pas taillée pour l’arnaque… Je vais me sentir mal…

– ça va? je te trouve un peu pâle, Justine… ou Marie. Ou Ludivine. Mais pas Hélène, tu n’as pas la tête d’une Hélène.
– Tu m’as retrouvée comment?
– Peu importe, l’essentiel, c’est qu’on soit de nouveau ensemble, non? Je n’oublie pas que tu m’as promis des croissants…

Il est malade. Il faut que je me barre d’ici. Je vais boire et prétexter avoir besoin d’aller aux toilettes. Je trouverais bien quelque chose à faire, quelqu’un à alerter…

– Alors? Champagne? 
– Heu… oui, pourquoi pas…
– Ne bois pas trop, si tu crois que je vais te laisser t’absenter pour te soulager, tu te trompes.

Il lit dans mes pensées, ce con.

L’homme fait signe au serveur et passe commande, puis s’enfonce dans le dossier de son fauteuil et se met à observer Rachel.

Me regarde pas en souriant, c’est encore plus flippant. Bon, qu’est-ce que je fais? Delphine n’attend pas de signal avant minuit, elle ne va pas s’inquiéter. Léo est au ciné, il ne prendra pas de messages. A part manger un truc, je ne vois pas. Tu parles d’une tactique…

– J’ai un peu faim… ça te dirait de grignoter?
– Bonne idée, je prendrai un croque-madame

C’est malin. Mais j’ai gagné un peu de temps. Je vais faire durer mon plat au maximum. Qu’est-ce que je prends? J’ai plutôt envie de gerber que de me nourrir, là. 

– Et moi une salade du chef…
– tu ne lâche rien, hein? C’est bien, j’aime ça…

J’aurais bien essayé de partir en courant, mais pas avec ces talons stupides. Et je ne peux pas les ôter sans m’aider de mes mains. Je vais quand même essayer.

*

– Tu sais que ta complice est en train de devenir célèbre? Elle a réussi à créer le buzz, avec son concept de retour d’animaux soignés. J’aimerais bien la recevoir pour la féliciter.
– Ca doit pouvoir s’arranger, elle serait ravie de revoir Kiki
– Kiki?
– Le chat…
– Kiki… en plus, vous vous moquez de la pauvre bête… Très bien. Je te propose de retourner auprès de Kiki. Tu vas enfiler ton manteau et me suivre bien gentiment. Je t’offre le dîner.

Et merde. Et ces chaussures qui ne veulent pas se défaire.

– Arrête de te tortiller pour enlever tes sandales. Ca ne sert à rien. Pieds nus tu n’iras pas loin dans les rues de Paris. Et je suis sûr d’être plus rapide, plus endurant et plus agile que toi à ce petit jeu. Donne-moi ton téléphone, s’il te plait.

En silence, Rachel pousse le téléphone vers Thomas, qui s’en saisit et l’éteint, avant de le glisser dans une poche de  sa veste.

– Allez, on y va. 

Il se lève, s’approche de Rachel et se penche pour prendre son manteau, qu’il lui tend galamment.

– Rassure-toi, je reste poli et civilisé.

Il la pousse avec délicatesse devant lui et la guide jusqu’à la caisse où il règle leur note, puis en direction de la sortie. Dans la rue, quand il lui prend le bras, Rachel n’offre aucune résistance. Elle prie pour apercevoir la silhouette de Léo, mais personne alentours ne se soucie du couple qu’ils forment. Il la conduit jusqu’à une voiture garée à proximité du bar et l’aide à s’installer à la place passager. Contrite, Rachel se laisse faire. 

Je vais essayer de ne pas l’énerver. Peut-être qu’on pourra négocier? Il était plutôt sympa, ce garçon… Je me déteste d’avoir accepté ce plan pourri. J’aurais dû écouter Léo. Accepter d’ajouter une étape à son putain de protocole, genre « surveiller Rachel au bar »

La voiture démarre et assez vite, elle comprend qu’ils prennent la direction du périphérique.

– On va faire un tour de périph’, ça te laissera le temps de bien réfléchir à la situation et aux questions que tu as envie de me poser. Mais avant que tu ne commences, je vais t’apporter une première réponse. Je t’ai retrouvée parce que, sur le vélo que tu m’as laissé, il y a plusieurs autocollants de ce bar. J’ y suis tous les soirs depuis que j’ai compris que cette histoire de vélo n’était qu’un prétexte pour laisser ta complice prendre mon chat. J’étais presque sûr que tu finirai par y venir. les autocollants et le kidnapping en visio, je dois dire que vous me feriez presque rire, si je n’avais pas été pris pour cible. Vous manquez cruellement d’organisation…

Léo… Comment as-tu pu négliger ça? … humpfff… c’est vrai que je n’étais pas sensée laisser le vélo là-bas. Je fais vraiment tout de travers… Si on s’en sort, je promet de te racheter un vélo magnifique. Et un chat pour Delphine et…

– Maintenant, s’il y a des choses que tu veux savoir, ma parole t’appartient.

Mais Rachel se rencogne et ferme les yeux.

– Ah oui, c’est vrai. Tu sais où on va. Tu n’as pas besoin de garder les yeux ouverts. Tu peux dormir, même, si tu veux. Prends des forces…

*

Dormir, ce serait pas mal, mais c’est plutôt mal barré. Un tour de périph’… une éternité, oui. Ca me scie les nerfs, ce trajet. Qu’est-ce qui vase passer, maintenant? Et il vaut mieux que je me taise, vu la façon dont chacune de mes initiatives tourne… je vais tenter de me concentrer sur ma respiration pour ne pas devenir dingue.

Quand elle rouvre les yeux, ils se garent non loin de l’appartement de Thomas. Elle n’attend même pas qu’il l’invite à sortir pour déboucler sa ceinture de sécurité et ouvrir la porte. Elle le laisse la précéder dans l’immeuble, puis dans l’ascenseur. Quand ils arrivent devant la porte de l’appartement, elle a un léger frisson; elle a vu et revu cette porte sur les fameuses vidéos de sauvetage du chat, mais n’avait pas imaginé la repasser un jour.

– Nous y sommes Ludivine. Je ne te fais pas l’honneur des lieux..

L’intérieur est sombre, comme si toutes les fenêtres étaient occultées. 

– Tu ne m’en voudras pas de ne pas allumer? j’ai prévu quelque chose d’un peu spécial, en ton honneur.

Thomas fourrage un moment dans l’entrée et saisit la main de Rachel, puis la fait passer devant lui.

Ca y est, je panique. Je vais hurler. Qu’est-ce qu’il va faire, ce fou? Et le chat… je n’aime pas ce chat qui m’agresse et me griffe…

Elle n’a pas le temps de crier qu’il lui passe un bâillon, noue le tissu assez serré derrière sa tête et lui pose un bandeau sur les yeux.

– Excuse-moi Justine, mais tu comprends que je cherche à limiter les risques, d’ailleurs..

Il fait glisser son manteau sur ses épaules, le lui enlève et elle sent que ses poignets sont pris dans ce qu’elle croit être des menottes. Son cœur s’emballe et elle commence à transpirer.

Le cauchemar absolu. Je suis aux mains de ce malade… je ne sais pas ce qu’il a prévu, mais sans doute rien de très cordial… je ne vais pas m’en tirer, cette fois-ci… et s’il pouvait arrêter de me parler avec cette voix douce, c’est encore pire…

– Vas-y, avance, fais comme chez toi… J’allume un peu pour ne pas risquer de tomber et je suis à toi.

Il la lâche et elle entend une série de bruits, comme s’il disposait des objets dans une pièce. Aux chuchotements qu’elle perçoit, elle devine qu’ils ne sont pas seuls. Rachel panique et, ses jambes devenant molles, tombe à genoux dans un souffle.

– Déjà? mais on n’a pas commencé…

Elle se sent partir et souhaite s’évanouir pour laisser le temps vivre à sa place les moments à suivre.

– Tu ne vas pas te trouver mal, rassure-moi? Ne t’inquiète pas, Marie, j’ai de quoi te redonner de l’énergie.

Il l’aide à se relever et la guide encore un peu. Malgré l’affolement, Rachel se situe à peu près dans le salon. Elle sait que, face à elle, trône une grande table de bois et se souvient des fauteuils et du canapé qui sont disposés le long des murs latéraux. Si une autre personne est là, elle est sans doute assise et lui fait face. Personne ne doit se trouver dans son dos.

– Bon, je crois que le moment est venu de te débarrasser de ce qui te gène…

Joignant le geste à la parole, Thomas dégrafe les lanières de ses sandales et l’aide à les enlever. Elle commence à envisager le pire et regrette son décolleté plongeant, mais il ne touche pas sa robe et finit pas dénouer son bâillon, puis la débarrasse du bandeau qui lui obstrue la vue.

– J’ai fait tout ça pour toi…

Rachel titube.
Le salon est plongé dans le noir, à l’exception de quelques bougies qui diffusent une lueur sombre et rouge. Assis sur la table, elle reconnait le chat qui semble se délecter de l’horreur qu’elle vit. Le mobilier a été recouvert de tissu noir. Quand ses yeux se sont accoutumés à l’obscurité, elle décèle une silhouette qui lui fait face. Malgré elle, elle se sent gémir.

– Ah… tu viens de réaliser que nous ne sommes pas seuls. Sois tranquille, je te présenterai en temps voulu…

Une capuche noir recouvre un visage penché en avant. Le silence est soudain bousculé par ce que Rachel identifie immédiatement comme le requiem de Mozart.

– La colère de Dieu… Je suis sûr que tu reconnais. Bien trouvé, tu ne crois pas? On va attendre la fin de ce passage, que j’apprécie beaucoup.

Rachel, accablée et terrifiée, laisse la musique envahir son cerveau.

*

Ménage à trois – Part 5 – Je garde Kiki –

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale, mais réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut pas restituer le bijou. Plus tard, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire. Les trois complices organisent le kidnapping du chat pour faire tester l’animal. La mission est menée à bien, mais en direct par visio-conférence…

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*

– 1258 vues…

Delphine, atterrée, rafraîchit l’écran de son téléphone, qui indique une impitoyable augmentation.

– Bientôt 1300 personnes m’auront vues kidnapper un chat… Et je ne vous parle pas des commentaires…
– A la fin du week-end, tu seras célèbre!
– On va essayer de me tuer, oui…
– Mais non, t’inquiète, demain un abruti va faire un truc encore plus con et plus personne ne pensera à toi… et avec cette casquette, on ne te reconnait pas…

Léo se veut rassurant, mais l’idée que, sous le couvre-chef bleu, le visage de sa complice fasse le tour des réseaux sociaux le plonge dans un stress qu’il a du mal à contenir.

– Je ne vais plus pouvoir aller bosser…
– Parce que tu crois que tes employeurs surfent sur des vidéos de chats?
– Pas trop envie de prendre le risque… si ça devient viral…
– La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas fait ça pour rien… ce chat est bien malade…

Rachel agite sous le nez de Léo les résultats de la prise de sang de l’animal.

– Je vais filer chez le médecin et me faire prescrire les médicaments. Pour ceux à administrer au chat, j’ai déjà une ordonnance, on va pouvoir commencer son traitement. On s’organisera pour rendre après…
– Après quoi? Tu veux dire, une fois que ma tête sera placardée dans tout Paris? Et tu appelles comment quelqu’un qui restitue un otage, une retro-cat-kidnappeuse ?

*

Assise face au petit paquet, Rachel hésite.

Clef? Pas clef? De toute façon, je ne vais pas aller récupérer le vélo, Léo a raison c’est beaucoup trop risqué. Et ce serait idiot de laisser ce vélo rouiller pour rien. D’un autre côté, si je joins la clef à la montre, j’avoue avoir participé au vol et à ce cat-kidnapping… Même s’il n’a aucun moyen de remonter jusqu’à moi, ce n’est peut être pas très malin… Leo va devenir timbré avec mes conneries… Allez, pas clef. Et je vais envoyer ça depuis chez ma sœur la prochaine fois que j’irai la voir .

Elle repose la petite clé d’antivol sur la table et finit d’emballer la montre, puis recopie l’adresse et le nom du destinataire sur le papier kraft. Quatre jours après la mise en ligne sur YouTube, par le propriétaire du chat, de la vidéo de Delphine, que les réseaux sociaux ont baptisée « The mysterious blue cap cat captor » en référence à la casquette bleue qu’elle portait le jour du rapt, le nombre de vues a dépassé les dix mille.

*

– Tu prévois de rendre le chat quand?
– Si tu crois que j’ai envie de courir le moindre risque alors que la vidéo a passé les 20.000 vues… de toute façon, je garde Kiki.
– Quoi?
– Tu m’as très bien entendue, je garde Kiki!
– Mais tu es folle, tu ne peux pas faire ça! – les yeux de Léo semblent vouloir sortir de leur orbite –
– Et pourquoi pas? Il est très bien ici. Il se laisse soigner, il s’est bien habitué à l’appartement…
– Dis surtout que c’est toi qui t’es bien habituée à lui… bon, on arrête de rigoler, on rend ce chat dès aujourd’hui. Rachel, tu vois ça comment?
– Ben, à moins de déposer la caisse sur le paillasson du type, je ne vois pas trop.
– Avec un mot d’excuse aussi « excusez-moi pour le chat, j’en avais trop envie, surtout après avoir vidé votre appartement de tous les objets précieux qu’il contenait »?
– Non, plutôt « Ce chat était malade, nous vous le rendons soigné, le reste des médicaments est dans la caisse » , signé « le gang des soigneurs »
– Le gang des soigneurs?
– Comme ça on détourne l’attention…
– mais je rêve, « Le gang des soigneurs » ?
– …
– Vous ne m’avez pas comprise? JE GAR-DE KI-KI!!
– Impossible… La voix de Leo est trop calme, comme s’il allait se mettre à hurler sur les deux femmes.
– Et pourquoi Kiki, au juste? – Rachel tente de faire diversion après le flop de sa proposition de gang des soigneurs –
– C’est le nom de mon premier chat. Ma mère me l’avait offert pour mes quatre ans. Je l’ai adoré. Depuis, je n’ai eu que des Kiki…
– Je comprends.
– Moi, je m’en fous. On le rend. Kiki ou pas Kiki. et vous savez quoi? On fait une vidéo de la restitution et on explique qu’on l’a pris pour le soigner. Je vous parie qu’on fait plus de 20.000 vues.
– Et on explique comment, qu’on savait que ce chat en particulier était malade?
– On l’explique pas. On ne va pas faire d’interviews ni passer à la télé, c’est juste pour … détourner l’attention… Delphine, tu as repris tes esprits?
– Je t’en offrirai un, moi, de Kiki, si ça peut te faire plaisir…

L’offre de Rachel semble apaiser la femme de ménage, qui a pris le chat sur ses genoux et s’accroche à l’animal comme si sa vie en dépendait.

– d’accord… On rend le chat…
– OK, Va chercher ta casquette bleue, qu’on boucle cette histoire.

*

La vidéo de restitution affiche près de 25.000 vues quand Rachel jette un œil, amusée par les proportions prises par l’affaire du chat. Par prudence, ils ont décidé de suspendre leur arnaque, craignant un témoignage ou un appel à la prudence du propriétaire de l’animal, mais deux semaines ont passé et tout semble à nouveau calme. Un employeur de Delphine est parti pour un déplacement professionnel de trois jours et ce soir, ils vont reprendre leur activité. Léo a insisté pour choisir le lieu, une brasserie qu’il affectionne et fréquente régulièrement.

Perchée sur ses hauts talons, un manteau long dissimulant sa robe noire au décolleté flatteur, Rachel fait son entrée dans le bar à vingt heure et s’installe à une petite table d’où elle peut avoir vue sur toute la salle. Jugeant qu’aucun des hommes présents ne peut faire office de cible, elle sort de son sac un magazine et entreprend les mots croisés en attendant qu’un serveur la remarque.

– Vous avez vite retrouvé la ligne, pour une femme qui a accouché si récemment… vous permettez?

L’homme qui se tient à sa droite lui sourit en même temps qu’il s’installe face à elle. Tétanisée, elle le regarde prendre son temps pour déployer la carte et en profiter pour agiter la montre bleue qu’il porte au poignet.

– Merci pour la montre et le chat.

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 6 – fin)

Previously on « Revenge is a Samboussek fromage best served naked »

Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de savoir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide d’accompagner l’homme dans ses recherches.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue, puis Léo découvre que, après avoir dragué Rachel, jeune noctambule qui lui plaisait, Alexandra s’est volatilisée la nuit ou la jeune femme qui l’avait piégé est tuée par un propriétaire à la gâchette sensible qui n’a pas apprécié de trouver un couple d’inconnus dans son lit.
Une rapide enquête révèle qu’Alexandra, femme de ménage dans le civil, serait la tête pensante de l’arnaque. Léo décide de prendre contact avec Rachel, dont il suppose qu’elle a eu un contact récent avec elle.

Si vous débarquez et que vous avez le temps (c’est mieux),
Le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3
Le chapitre 4 est juste à la page d’avant: Chapitre 4
Le chapitre 5 se situe assez logiquement après le chapitre 4, soit là: Chapitre 5

 

*

 

– Ne bouge pas de là, je vais chercher des croissants

Les lèvres de Rachel m’effleurent et elle caresse mes cheveux avant de faire volte-face et de sortir de l’appartement en claquant la porte. J’attends que la clef tourne dans la serrure pour me rhabiller à toute allure, puis j’utilise des serviettes de toilette afin de donner l’illusion d’un corps endormi sous la couette et me mets en embuscade dans l’entrée, ma cravate dénouée entre les mains.

Il avait fallu environ dix minutes à Delphine pour arriver, la fois précédente. A supposer qu’elle obéisse à un timing précis, j’ai le temps de me préparer à la cueillir.

Un bruit de pas dans l’escalier, un trousseau de clefs, un cliquetis de serrure. Collé contre le mur, je tends la cravate et retiens mon souffle. La porte s’ouvre et laisse le passage à la petite femme replète, sanglées dans son sac à dos de voyage. Je lui laisse le temps de refermer la porte et me glisse derrière elle. Je lève la cravate et lui en enserre le cou, tirant bien de chaque côté. Elle émet un léger bruit et reste immobile. M’attendant à de la résistance et m’y étant préparé, j’attends un court instant qu’elle réagisse, mais elle se contente de porter les mains à son cou en gémissant. Je la pousse dans le salon en silence et la débarrasse de son sac à dos d’une main, l’autre maintenant l’étranglement. Elle n’a pas encore vu son agresseur. Toujours sans parler, je la maintiens de dos. Je veux lier ses poignets dans son dos et pour cela, il me faut mes deux mains. Je libère un court instant la pression sur son cou et remonte ma cravate entre ses mâchoires pour lui maintenir la bouche ouverte. J’en noue les extrémités derrière sa tête et la fait pivoter face à moi. En me découvrant, elle a un hoquet et écarquille les yeux. Comme elle reste molle et ne songe pas à se débattre, je le pousse dans la chambre. Moi aussi, j’ai réfléchi à un plan. Je n’ai pas honte d’admettre qu’il intègre une part de vengeance mesquine.

– Enlevez vos vêtements, Delphine.

Elle obtempère en tremblant et entreprend de se débarrasser de son t-shirt, de son pantalon de toile et de ses chaussettes. Je prends le temps de contempler son corps mou à la peau blafarde.

– Tous vos vêtements…

Nouveau hoquet.

– Vous ne voulez pas que je sorte mon pistolet ?

Elle fait signe que non et se tortille pour ôter ses sous-vêtements. Je la laisse baigner dans sa gêne quelques instants puis lui indique le lit.

– Asseyez-vous.

Elle s’exécute et je la rejoins, m’assieds à côté d’elle et la regarde droit dans les yeux.

– Je vais vous ligoter

Elle prend peur et jette des regards affolés partout, comme si de l’aide allait surgir d’un placard. A l’aide d’une paire de collants (obligeamment prêtée par Rachel), je lui noue les poignets et les jambes, puis la fait s’allonger et la recouvre de la couette.

– Je vais maintenant appeler les flics, mais avant, j’ai besoin de comprendre comment vous osez continuer après la mort de votre complice.

A ces mots, ses yeux se remplissent de larmes et sa gorge se contracte. Elle me fait signe de lui ôter la cravate.

– Au premier signe d’énervement, je n’hésiterai pas à vous assommer…

Comme elle fait signe qu’elle a compris, je dénoue la cravate et la laisse reprendre ses esprits. Elle me regarde avec crainte avant de se mettre à parler de façon presque inaudible.

– J’ai besoin d’argent. Vous vous voyez, vous, faire le ménage pour survivre ? C’est fatigant et ça ne paie pas. Et je n’ai jamais eu de scrupule à prendre aux riches.

Je me visualise assez mal passant le plumeau sur des bibelots qui ne sont pas les miens, mais de là à arnaquer les gens, il y un fossé que je ne me sens pas capable de franchir. Elle a du tempérament, je ne peux pas lui enlever ça.

– Pour la mort de Daphnée… Je ne savais pas… on était fâchées, à cause de vous… Vous lui aviez plu, elle avait refusé de vous cambrioler, elle disait qu’elle voulait vous revoir. Je l’ai traitée de folle et lui ai dit que je ne voulais plus jamais avoir de contact avec elle.

Quelques larmes roulent sur ses joues. Le spectacle de cette femme nue, éplorée, attachée dans un lit qui n‘est pas le sien a failli m’émouvoir au moins autant que d’apprendre le prénom de mon arnaqueuse, Daphnée, mais je me reprends.

– Elle a voulu refaire le coup toute seule, pour me prouver qu’elle n’avait pas besoin de moi, alors qu’elle savait que moi, j’ai toujours eu besoin d’elle…

En effet, je ne vois pas un homme sain d’esprit se laisser emmener par Delphine au milieu de la nuit. Ma délicatesse naturelle m’empêche d’en faire la remarque et je la laisse continuer.

– Le propriétaire était supposé rentrer en avion, il ne devait pas arriver chez lui avant huit heures et demie. Elle ne pouvait pas prévoir qu’il allait rentrer en voiture…
– C’était un de vos client ?
– Oui…. – Elle ose à peine me regarder, je ne sais pas si elle est plus mortifiée de se trouver nue et attachée devant moi que d’admettre ses méfaits. Pour un peu, elle me ferait pitié – J’avais pris ses billets d’avion en photo et les lui avait envoyés, pour qu’elle prévoit son coup. Mais c’était avant… avant vous… je n’imaginais pas qu’elle travaillerait seule.
– Et pourquoi m’avez-vous accompagné au bar, toutes ces soirées ?
– La première fois, c’était pour jouer le jeu, vous faire croire que j’étais l’habitante de l’appartement, ça faisait partie du plan… Mais comme on s’était disputées et qu’après, elle avait disparu, je me suis dit qu’elle essaierait peut-être de vous retrouver au bar, ou que si elle vous appelait, vous me le diriez… Je voulais la retrouver… Aller au bar avec vous était ma seule option.
– Et Rachel ? Elle était supposée remplacer votre complice ? (Je n’ose pas utilser le prénom d’Isabelle/Daphnée, par peur d’ancrer son existence passée dans la mémoire).
– Oui… Je l’avais vue vous aborder, elle me paraissait assez entreprenante pour faire l’affaire et elle a vite admis avoir besoin d’argent…
– Delphine, vous me faites l’impression désagréable d’être une maquerelle, je vais devoir appeler la police.

Elle se tait et baisse les yeux pendant que je renoue la cravate qui l’empêche de parler, ramasse ses loques et claque la porte sur moi.

*

Je préfère attendre que le garçon m’amène un double café et des tartines beurrées avant de passer mon coup de fil. J’aime l’idée de faire languir Delphine.

*

– Rachel ? C’est fini, tout s’est bien passé, Delphine attend toute seul et sans vêtements sur un lit défait… Je vais appeler les flics.
– C’est dommage, elle avait un plan en or, ça me plaisait d’y participer. Mais je ne me sens pas trop de faire le coup toute seule, d’autant que je ne me vois pas me transformer en femme de ménage…
– Je vous comprends…
– …

*

Je remonte à l’appartement pour y trouver Delphine toujours étendue sur le lit, entortillée dans la couette. Sans dire un mot, sous son regard terrifié, je lui jette ses vêtements au visage.

– 30% pour vous, 30% pour Rachel, le reste pour moi et je vous paie le coiffeur.

Comme elle semble ne pas comprendre:

– Vous comprenez, avec le changement du régime des retraites, je dois penser à mon avenir…

*

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 5)

Previously on « Revenge is a Curry d’agneau, sauce à la crème fraîche avec amandes et noix de cajou best served naked »
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue. Alors qu’il décide de cesser leur enquête et de mettre un terme à ses rencontres avec Alexandra, Léo découvre que, en plus de draguer les mêmes jeunes femmes noctambules que lui, cette dernière disparaît lors de la découverte du corps sans vie de la jeune femme qui l’avait piégé.

 

Si vous débarquez et que vous avez le temps (c’est mieux),
Le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3
Le chapitre 4 est juste à la page d’avant: Chapitre 4

*

Moins d’une demi-heure plus tard, je me trouve devant la porte de l’immeuble où Isabelle m’avait amené deux semaines plus tôt. J’appuie sur le nom d’Alexandra. Le micro grésille un moment puis une voix d’homme répond.

– Oui ?
– Heu… Bonjour, je suis un ami d’Alexandra, j’aimerais lui parler…
– Il n’y a pas d’Alexandra ici, vous devez vous tromper.

Et il coupe la conversation.  Pas d’Alexandra ici.
Il faut absolument que je parle à cet homme.

– Monsieur, désolé de vous déranger encore, mais j’aimerais vous parler. Je ne serai pas long.

Une hésitation, suivie d’un cliquetis et la porte s’ouvre.

– Troisième gauche.

L’homme est assez grand, la soixantaine joviale. Il se tient dans l’embrasure de la porte, un verre à la main
– Que puis-je pour vous ?
– Je cherche une femme qui dit habiter ici… Alexandra, la bonne cinquantaine, petite, boulotte, des lunettes violettes, des cheveux rouges… ça vous dit quelque chose ?
– Au prénom près, vous décrivez ma femme de ménage, mais elle m’a donné son congé la semaine dernière… Entrez, je vous sers quelque chose ?

*

– Et elle prétendait revenir de vacances, dites-vous ?
– Oui, elle a même poussé jusqu’à remplir la machine à laver avec son linge.

Je n’ai pas eu d’autre choix que de raconter mon dur réveil d’il y a quinze jours, Isabelle, puis son décès malheureux. François, le vrai propriétaire de l’appartement, a d’abord été choqué d’apprendre à quoi servait son logement, puis il a admiré l’impudence de son ex-femme de ménage.

– Ce coup-ci, il semblerait qu’elle se soit fait doubler par le propriétaire… Elle se retrouve responsable d’un meurtre et de préméditation de vol… je comprends qu’elle m’ait donné son congé… Elle bossait chez moi depuis des années, c’est idiot, mais on finit par faire confiance. C’était ma femme qui l’avait trouvée, une perle à l’en croire. Elle appréciait beaucoup Delphine (le vrai prénom d’Alexandra). Elle lui passait tout : les retards, la vaisselle cassée, les approximations dans l’entretien de l’apparteement. Elle prétendait que pouvoir laisser les clés sereinement à Delphine valait bien quelques moutons sous le canapé. Quand ma femme est décédée, Delphine a été très chic, elle a pris du temps pour me faire des courses ou des repas, elle n’a pas demandé à se faire payer pour le temps passé en plus. Il m’a semblé naturel de la garder. Je n’aurais pas imaginé qu’elle se servait d’ici comme d’une base pour ses mauvais coups. Elle n’a jamais rien volé, à ma connaissance… D’un autre côté, elle avait tout intérêt à pouvoir profiter des lieux…
– Et je suis le premier à revenir pour me renseigner sur elle ?
– Oui, on doit avoir une bonne raison pour raconter une telle mésaventure à un inconnu…
– Et elle, vous la connaissez ? C’est peut-être sa complice…

Je lui montre la photo d’Isabelle sur mon téléphone.

– Elle, non. Qu’allez-vous faire, maintenant ?
– Je ne sais pas. Aller chez les flics, sans doute.
– Vous devriez. Moi, je vais faire changer mes serrures.

Il me raccompagne et me serre la main avec chaleur.

– Si je revois Delphine ou si elle m’appelle, je vous préviens
– Ca m’étonnerait qu’elle refasse surface, mais merci, je ferai pareil.
– Et la prochaine fois que vous trouvez une jeune femme charmante, méfiez-vous, demandez à voir son acte de propriété ou sa quittance de loyer! Il rit en refermant la porte sur moi, trop vite pour que je puisse lui répondre de se méfier des femmes de ménages.

*

A sec d’idées pour retrouver Delphine/Alexandra, je décide de passer la soirée au bar où tout à commencé. Je lorgne les consommateurs quand le souvenir me revient de Rachel, qui avait une intéressante propension à distribuer son numéro de téléphone. Elle a eu celui de la femme aux cheveux rouges. Peut-être ont-elles été en contact, peut-être même pourrait-elle me dire où trouver la diabolique femme de ménage. Il est un peu plus de vingt et une heures, avec un peu de chance, elle répondra à mon appel.

– Bonjour, vous êtes en contact avec le répondeur de Rachel, laissez un message après le bip.
– Bonjour Rachel, mon nom est Léo… On ne se connait pas, mais vous avez eu la … gentillesse… de me laisser votre numéro de téléphone lorsque nous nous sommes croisés dans un bar, il y a quelques jours. Pouvez-vous me rappeler, s’il vous plait ? J’aurais plaisir à vous revoir.

Ce n’est pas tout à fait vrai, mais je n’allais pas lui parler de Delphine, et dans l’absolu, autant joindre l’utile à l’agréable, après tout, elle est sans doute une compagne sympathique pour une soirée. Je n’ai pas à attendre longtemps, je suis en train de me rincer l’œil sur un groupe de jeunes femmes qui fêtent un anniversaire quand la sonnerie de mon portable me sort d’une rêverie d’où l’innocence est absente.

– Bonjour, c’est Rachel

Le ton est enjoué, la voix un peu trop travaillée à mon goût. Elle n’est pas longue à se décider à me retrouver au bar. Quand elle arrive, je suis devant un croque-monsieur et l’invite à me joindre dans mon dîner. Si mon offre la surprend, elle n’en laisse rien paraître et commande une omelette. Quand elle croise les jambes haut, sa jupe glisse un peu, révélant une cuisse fine et musclée.

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 4)

Previously on « Revenge is a moussaka best served naked »
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue. Alors qu’il décide de cesser leur enquête et de mettre un terme à ses rencontres avec Alexandra, Léo se rend compte qu’elle et lui draguent les mêmes jeunes femmes noctambules.

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3

*

Le lendemain matin, je suis happé au sortir de mon appartement par une Jacqueline sous bigoudis, entortillée dans son peignoir bleu.

– Vous avez eu de la visite hier
– Ah ?
– Une femme. Jeune, je dirais jolie. Je l’entendue sonner, j’ai regardé par l’œilleton, elle était tout encombrée et commençait à accrocher des sacs à votre poignée. J’ai pas voulu avoir l’air indiscret, alors j’ai mis mon imper et pris mon caddie, pour faire comme si j’allais aux courses. J’ai même pas eu à improviser, elle m’a abordée directement. Ça l’ennuyait de laisser toutes vos affaires dans le couloir. Les voilà.

Et Jacqueline retourne dans son antre pour en ressortir en tenant un costume emballé dans un plastique de pressing et un sac de supermarché. J’identifie le costume comme celui que je portais le soir de la nuit chez Alexandra et mon cœur fait un bond. Je m’empare du sac et en détaille le contenu : les sous-vêtements, les clefs, le téléphone, le portefeuille… Tout y est.

– Désolée, j’ai pas pu m’empêcher de l’écouter, elle avait envie de parler… Elle m’a raconté votre dispute et m’a recommandé de vous présenter ses excuses. Elle promet qu’elle ne vous embêtera plus.

Jacqueline se tait, de toute évidence dans l’expectative d’une révélation sur ladite dispute ou la personnalité d’Isabelle. Après m’avoir observé un moment, elle se décide à parler.

– Alors, la confiture ?
– Hein ?
– Ben la confiture…. Assez de sucre ?
– Heu… oui oui, délicieuse, comme d’habitude
– Très bien, la prochaine fois, ce sera fraises, j’ai demandé au marchand de me mettre ses cageots d’abimées de côté.

Satisfaite de savoir ses talents culinaires reconnus, elle me plante devant ma porte avec mes paquets et mes questions.

Le sac ne contient rien de plus que mes affaires. Dans mon portefeuille, les quelques billets et pièces sont toujours là, mon téléphone est déchargé. Elle a trouvé mon adresse sur ma carte d’identité et connait donc mon nom et mes coordonnées. Mais rien n’indique que je doive me méfier. Ma première idée est d’avertir Alexandra, mais elle est remplacée par l’envie de laisser tomber et de ne plus chercher de contact avec elle. Puis par l’idée d’échanger mes informations contre les raisons qui l’ont poussée à aborder Rachel dans le bar. Puis par l’idée que je n’ai pas à lui demander de justifier son comportement. Puis par la prise de conscience que cette femme n’a jamais, à aucun moment, au cours des huit soirées partagées, laissé imaginer que je pouvais lui plaire. Et que ça, c’est inhabituel.

– Alexandra ? Bonjour, c’est Léo. Que diriez-vous de retourner au bar ? Après tout, c’est un jeudi que j’y ai rencontré Isabelle… Rappelez-moi si vous voulez m’y rejoindre. Non, pas la peine de rappeler, j’y serai, passez, ça me ferait plaisir.

Après un bref moment de satisfaction pour m’entendre mentir avec un tel naturel, j’oublie Alexandra.

Et me voilà au bar dès dix-neuf heures trente, dans mon plus beau costume, rasé de près et l’œil charmeur. Je veux en avoir le cœur net. Même les moches peuvent être séduites. J’ai juste besoin de vérifier que mon charme opère, hors de question que je transforme l’essai et la ramène à la maison.

A vingt heures, je scanne la foule des consommateurs avec avidité, impatient de vérifier que j’ai raison. Je n’ai bu qu’un verre d’eau pétillante, attentif à garder l’esprit clair et à éviter une situation que je pourrais regretter. A vingt heures trente, Alexandra n’a pas donné signe de vie. Elle n’a pas non plus tenté de me joindre par téléphone. Je commence à douter de moi et décide de changer la cible de mes expériences. J’ai repéré deux filles charmantes et n’ai pas l’intention de laisser la femme aux cheveux rouges gâcher ma soirée. Je me lève pour aller aux toilettes et en profite pour passer en prenant mon temps devant le long miroir qui borde le bar sur le mur du fond. C’est ma tactique pour juger de mon allure et suivre les regards des filles qui me plaisent en toute discrétion. L’une des deux me lance un œil distrait, aussitôt suivi d’un rire qui me déplait. L’autre ignore totalement mon déplacement. J’en suis pour mes frais et m’énerve : je vais quitter cet endroit et ne plus y revenir. Je règle mes consommations et contrôle par acquis de conscience mon téléphone pour vérifier si Alexandra s’est manifestée. Rien.

Je me sens seul.

Je pense à Isabelle, à son sourire et à la gaité qu’elle avait mise dans la soirée passée ensemble. Malgré son inexplicable comportement, j’aimerais bien la revoir.

*

– Bonsoir Jacqueline, je peux vous déranger quelques minutes ? C’est au sujet d’isabelle… Heu… l’amie qui est passée rapporter mes affaires…
– Ben oui, j’me doute bien mon pauvre, j’vous guettais, j’étais tellement sûre que vous alliez passer que pour ne pas vous rater, je suis pas descendue de la journée !

Sur cette étrange entrée en matière, Jacqueline me pousse vers son salon et me fait assoir sur un canapé de cuir brun défraichi, orné de plaids en crochet multicolores.

– Depuis combien de temps n’aviez-vous pas de nouvelles ?

Et comme je ne réponds pas :

– C’est pas vous, au moins ? Vous êtes pas jaloux ?
– Mais de quoi parlez-vous, Jacqueline, je ne vous suis pas …
– Ben la petite, là, celle qui est venue et qui été retrouvée assassinée !
– Quoi ?
– Ben vous regardez pas les infos ? Votre amie a été retrouvée morte dans un lit, nue, apparemment chez quelqu’un qui la connaissait pas…

Je ne laisse pas à Jacqueline le temps de m’expliquer d’avantage, me jette sur mon téléphone et pianote avec fébrilité quelques mots. L’information jailli sans se faire prier. Un homme rentrant de vacances au milieu de la nuit a été surpris de trouver un couple dans son lit. Armé, le propriétaire de l’appartement a fait feu sans sommation, loupant l’homme qui a pu s’enfuir avec ses affaires, mais tuant sur le coup la jeune femme. Un encart montre une photo récente trouvée dans son sac, sur laquelle il n’est pas possible de ne pas reconnaître Isabelle. L’article précise que rien ne permet d’identifier la jeune femme et que l’appartement, situé dans un quartier chic de la capitale, est exempt de toute trace de vol. Le journaliste s’interroge sur la présence du couple dans un lit qui n’est pas le sien et conclut qu’il peut s’agir d’un pari idiot.

– Vous seriez pas du genre à vous enfuir ?
– Non…

Mon air éploré suffit à la convaincre.

– Vous voulez boire un coup ? vous avez pas l’air bien…
– Non, merci, je passais pour savoir si elle vous avait laissé quelque chose pour moi, un numéro de téléphone, une adresse…
– Non, rien, je suis désolée.

Je ne sais pas ce qui me trouble le plus : la mort de l’inconnue ou le fait de découvrir que je n’était rien de plus qu’une victime parmi d’autres. Qu’elle était un escroc qui attirait des hommes chez des inconnus, passait la nuit avec eux et s’évaporait au petit matin avec portefeuilles, clés, vêtements et cartes bancaires. Qu’elle mettait à profit le temps nécessaire aux amoureux mystifiés pour reprendre leurs esprits et trouver le moyen de réintégrer leurs domiciles dignement, sans doute pour les voler.
Je ne m’explique pas pourquoi elle ne m’a pas volé et je ne le saurai sans doute jamais, ni comment elle se trouvait en possession des clés des appartements où elle opérait. Je me demande si Alexandra la connaissait. Maintenant que sa photo est accessible il est simple de s’en assurer.

Ce numéro n’est pas attribué

J’appuie pour la troisième fois sur la fiche contact d’Alexandra dans mon téléphone. Il est impossible que j’aie fait une erreur en composant le numéro.

Ce numéro n’est pas attribué

La corrélation ne me semble pas osée : Si elle a résilié sa ligne peu de temps après la découverte du corps d’Isabelle, il y a forcément un lien entre les deux femmes. Le seul moyen de s’en assurer, c’est d’aller chez Alexandra et d’exiger des explications.

*