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Le flic du temps

Le temps, avec son imperturbabilité de sicaire, ne vous fera pas de cadeau.
Je vous entends dire que, de façon générale, les cadeaux sont rares et vous avez raison. Mais le temps est la plus inexorable des ordures, celle que vous traquez toute votre vie, qui vous nargue et vous échappe, vous glisse entre les doigts et fini toujours par vous avoir, renversant les rôles.
Nous sommes tous des condamnés en sursis, à la merci du temps qui s’écoule dans le moindre de nos actes aussi sûrement que dans les vases d’une clepsydre.
Le temps est l’ultime salaud contre qui la lutte est perdue d’avance.
Ca, c’est ce qu’on veut vous faire croire.

Mais moi, on ne me fait pas croire n’importe quoi. Je m’appelle Gaétan, j’aime à me présenter comme celui qui va finir par coffrer ce pervers, le mettre derrière des barreaux bien épais et le laisser crever une infinité. Celui qui va arrêter le temps.
Ce temps qui m’a volé mon enfance.
On m’appelle le flic du temps, un flic rendu orphelin par cet ennemi dépourvu de tout ce que nos sens parviennent à identifier. Un concept m’a pris ma mère. Une femme magnifique, douce et tendre, d’une grande beauté, mais lestée de la fragilité des personnes faibles. Elle n’a pas supporté de voir le temps passer sur elle. Très vite, elle a considéré le temps comme son pire ennemi. Implacable et sans pitié, il allait lui prendre mon père, lui faire perdre la face, alourdir sa silhouette et la condamner à l’oubli. Elle a préféré ne pas lutter. A sa première ride, elle s’est donné la mort.
J’avais sept ans.
Je voudrais remonter le temps, retrouver ma mère, lui jurer ma fidélité, lui dire chaque jour qui passe qu’elle est plus belle encore que la veille, qu’elle est nécessaire à ma jeune vie, que nous lutterons ensemble, toujours. Remonter le temps pour vivre mes années de construction. Sept ans, c’est jeune pour se retrouver à l’âge adulte. Le temps est mon débiteur, depuis ce jour horrible où tout s’est effondré autour de moi. Du long cauchemar ouaté qui a suivi le drame, je ne me souviens de rien, si ce n’est de mon père, qui m’a reproché de n’avoir pas versé de larmes. Je n’en avais pas le temps, absorbé que j’étais à fomenter une vengeance.

On m’a mis dans un pensionnat. C’était cruel, mais j’y ai fait une découverte majeure : le temps passe moins vite dès lors que l’on est désœuvré. Pour l’apprivoiser, j’ai choisi de ne pas avoir d’amis. Je passais mes journées seul, à rêvasser à la bibliothèque, seul endroit de quiétude  offert aux élèves. Ses livres me servaient de rempart contre une réalité qu’il me fallait fuir, son silence me permettait de capter l’essence de ma proie.
Le temps ne dort pas, n’est jamais malade, n’offre aucune prise, mais il a un talon d’Achille: il se relâche dans certaines circonstances. L’ennui est l’une d’entre elles. Je tenais peut être la solution: comme les animaux sauvages, j’allais traquer mon ennemi pendant ses moments de faiblesse.

Je me suis donc mis en quête des meilleures opportunités d’ennui.

Etudiant, c’étaient certains cours pendant lesquels j’ai analysé les fluctuations de chaque segment des heures. En quittant l’université, mon diplôme de droit en poche, j’avais tant disséqué les minutes et les secondes que je pouvais les garder au creux de ma paume et en suivre l’agonie. Je me suis retrouvé sur le marché du travail, avec pour objectif de poursuivre mes recherches. J’ai vite compris que certains jobs génèrent des spécimens d’ennui tellement abyssaux qu’ils peuvent se révéler de véritables pièges à temps.
Je me suis sacrifié : J’ai passé plusieurs années dans des bureaux obscurs à compulser des documents, à gérer du réglementaire et à rédiger des notes, mais je l’ai fait avec l’esprit serein, puisque ces heures, englué dans la boue de l’ennui infini, s’égrenaient dans le but ultime de construire un traquenard au temps.
J’y suis enfin arrivé.
Depuis quelques semaines, je me suis trouvé un boulot qui est la quintessence de la vacuité. D’aucuns pourraient s’en plaindre, mais j’en suis ravi : j’y peaufine mon piège. Ce sera ma deuxième tentative sérieuse d’aboutir.
Il y a quelques années, j’ai mis au point un mécanisme complexe de capture, mais le temps, rendu rusé à force de méfiance, s’est échappé alors que j’allais le coincer entre deux rouages. Il a tout de même été assommé et je crois que ça l’a atteint, par ce qu’il s’est enfui en rugissant et me menaçant de mort prématurée au prétexte que son sens de l’orientation était déréglé. Ce jour-là, je me souviens avoir subi des accélérations et des ralentis, sans doute les symptômes de la souffrance du temps. Malgré le mal de cœur et la peur que ces distorsions ont générés, j’étais heureux de lui avoir porté ce coup, de me sentir à la hauteur de ce concept cruel qui veut que demain, hier soit aujourd’hui.

Après cela, pour assouvir ma haine, j’ai dû me lancer à la recherche du temps perdu, ce qui s’est avéré encore plus complexe que de tenter de le piéger. Pour le retrouver, il m’a fallu faire appel à tous les souvenirs que j’avais engrangés depuis la mort de ma mère, essayer de comprendre par où il avait pu disparaître et imaginer comment le sortir de là afin de m’en débarrasser. Mais le temps est un fielleux qui se glisse dans les moindres replis de la vie, abîmant sur son passage jusqu’aux souvenirs les plus purs. Son arme favorite est l’oubli et il en use sans compter. Oublier, lorsque l’on s‘est lancé dans une quête, c’est toucher du bout de la raison ce que peut être le mythe de Sisyphe. Après m’être vu poursuivre une chimère sans me souvenir de son crime, j’ai compris que le temps m’avait, pour se venger, tendu un piège. Il m’avait lavé le cerveau. Je tournais tel un cobaye dans la roue de sa cage, incapable de me souvenir des raisons de ma vindicte. Pour retrouver la mémoire, je me suis mis, chaque soir, à lutter en me passant le film des moments principaux de ma vie depuis ma naissance. Depuis, chaque soir je pleure en revoyant le visage lisse de ma mère morte.
Je dors peu, une haine tenace remplace l’abandon passager procuré par le sommeil.

Et me voilà en équilibre sur l’arête étroite et glissante de la réussite.

On ne peut pas dire que je sois la personne la plus influente dans mon nouveau job, mais je joui d’assez de considération pour avoir pu organiser une réunion (à périr d’ennui) et la programmer à dix-neuf heures trente un jeudi, afin d’être certain que la majorité des participants sera bien fatigué de sa semaine et très pressé de s’enfuir. J’ai choisi un sujet affreusement complexe et totalement dépourvu d’intérêt, mais qui présente l’avantage d’être dans l’air du temps. Je suis donc sûr qu’il sera là, comme tous mes invités, et qu’il baissera sa garde.
Ce que je vais faire ? C’est tout simple, je vais amener l’auditoire à consulter l’heure de façon si régulière qu’il aura l’impression que le temps ne passe plus. Et quand ils seront tous hypnotisés par l’ennui que je vais distiller, je vais leur faire une révélation incroyable, et suspendre ainsi ma proie. Je n’aurai plus qu’à cueillir le temps suspendu, pile au moment où il sera trop ralenti pour réagir.

Je m’appelle Gaétan. Aujourd’hui, je vais arrêter le temps et l’emprisonner dans un endroit  connu de moi seul. Il rigolera moins, entravé par les chaînes que je vais lui imposer, bien serrées, bien lourdes. Je ne vais pas le torturer, non, je ne suis pas cruel. Je me contenterai de le réduire à néant.

Je vais devenir le maître du temps.
Rendre tout possible à nouveau.

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Ce que veulent les gens…

Il y a peu, alors que je râlait de voir mon téléphone (ou ce qu’il en reste) prendre des décisions à ma place (et toujours les pires décisions), je me suis entendu répondre « Oui, mais c’est ce que les gens veulent ». « Ce que les gens veulent », comme un sésame monstrueux à la débauche d’automatismes et d’empêchements de penser en rond qui nous assaille au quotidien.
La vraie question serait: « les gens » veulent-ils vraiment être pris pour des cons, ou ont-ils depuis longtemps  cesser de se poser la question de savoir si, oui ou non, on les prend pour des cons? Ces dernières semaines j ‘ai reçu au moins 50 mails m’enjoignant à payer des factures ou à donner mon numéro de carte bleue (merci au passage à tous ceux qui se laissent spamer…). Mais QUI est encore assez crétin pour  payer des trucs qu’il n’a pas commandé? On voudrait nous faire croire que « les gens » commandent en ligne tellement de tout et de rien qu’ils ne sauraient plus eux-mêmes distinguer un piège grossier d’une envie folle de chaussures rouges? C’est un peu la même question que « mais que diable pensent des personnes semi-publiques pour s’inscrire sur des sites de rencontres adultères sous leur vrai nom? ». Est-ce moi qui suis parano ou est-ce le reste de l’humanité qui est intellectuellement diminué en ce qui concerne les bases de la sécurité sur internet?

Le pire, c’est que le principe de l’automatisme est tellement ancré dans nos quotidiens que personne ne s’insurge de voir des organismes (gouvernementaux ou non) n’accepter que le mode de règlement « par prélèvement ». L’accès direct sur le compte en banque du con de base est en effet le moyen le plus simple de se payer. Ou de s’augmenter. Ou de faire des opérations en douce. Comme, de toute façon, les banques n’envoient plus de relevés, tout ça est assez transparent. Comme, de toute façon itou, les documents envoyés par voie postale sont indigestes et incompréhensibles, les mutuelles et autres bandits autorisés peuvent bien faire qu’ils veulent. Et si le con de base veut réagir, grand bien lui fasse: il paiera 85 cts d’€ la minute pour essayer de faire entendre raison à un répondeur vocal. C’est dommage qu’on ne puissent pas se mettre en grève de banque, de mutuelle ou bloquer le périphériques à coups de mails suspects…

Si c’est ça que « les gens » veulent…

« Ce que les gens veulent » est venu à moi sous deux autres formes ce week-end.

1 – Une pub pour un opticien qui met toute son intelligence au service d’un concept redoutable: la paire de lunettes que l’on peut retrouver grâce à son application i-phone. C’est Atol et ça s’appelle Téou. (Rien que le nom, pas du tout inspiré d’une chanson à peine connue, fait pitié). Ca déchire. Non seulement le système est embarqué dans les branches des lunettes, ce qui oblige à la conception de modèles larges en plastique moche, mais en plus, ils n’ont manifestement pas pensé que les gens portent des lunettes pour voir. Pour voir leur écran de téléphone portable, par exemple. Tout le monde n’est pas hyper-bigleux, mais la cible, si. (je le sais, j’en fais partie). Laisse-moi te dire, Monsieur l’Opticien: sans mes lunettes, je peux jeter mon téléphone par la fenêtre. Il ne me sert à rien. Alors à moins d’inventer des écrans tactiles en braille, ton appli, tu vois ce que tu peux en faire… Sans compter que mettre toute ton intelligence pour fabriquer des lunettes qui bippent quand on les siffle aurait été aussi efficace. Mais si « les gens » veulent piloter leurs lunettes via leur téléphone, déjà qu’ils pilotent leur sommeil via leur montre, tant mieux. Tant qu’on ne me fait pas piloter mon frigo via ma balance (ce qui serait moins con), tout va bien. D’ailleurs, on devrait faire ça: en plus de « mangez-bougez », « 5 fruits et légumes par jour », « marchez 30 mn par jour », mettre en place une connexion entre l’estomac et le frigo, qui verrouille ce dernier dès que l’apport calorique du jour (calculé par l’i-phone connecté à la fourchette) est atteint. Et gère en direct avec le supermarché du coin le réapprovisionnement. Comme ça on pourrait écouler tous les stocks surproduits et les fermiers n’auraient qu’à se la fermer.

2 – Une autre pub (ahhhhh, la télé, cette source inépuisable de conneries) m’a présenté le comble de la malbouffe: le poulet (on passe ici sur les batteries et les conditions de vie des gallinacés) tout prêt mais à faire soi-même: on prend le poulet prédécoupé, on le glisse dans le sachet « pour ne pas salir le four », on lâche là-dedans un liquide aux allure de colique de bébé malade et on fait cuire. « Ce que les gens veulent » donc, c’est manger des trucs tous prêts en ayant l’impression de préparer et surtout ne pas avoir à nettoyer le four. On peut aussi manger dans des assiettes en cartons, avec les doigts et jeter la nappe avec tout le reste une fois qu’on s’est essuyé les mains et la bouche dessus. Mais le mieux serait l’injection pendant la nuit. Comme ça, en plus, on pourrait louer des appartements sans cuisine.

Mais c’est bien tout ça, parce que « les gens » ont ainsi gagné du temps.
Et le vrai luxe,  c’est ça: le temps.
Sauf que « les gens », ce qu’ils ne voient pas, c’est l’arnaque ultime: on leur fait gagner du temps pour mieux le leur voler, à grand coup de téléréalité, de jeux débiles et de livres de Marc Levy.

Hl

C’est la rentrée, pleure en silence dans les embouteillages, parisien mon frère, mon ami. Mais ne pleure pas trop fort, on pourrait te coller une appli i-phone qui te permettrait de gagner 10 mn en te lavant avec l’eau de tes larmes. Et je mets ça parce que nous sommes dimanche et que je suis polie.