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Spectacle vivant

« Je suis fatiguée… Courir comme ça d’un festival de rue à un show dans un cirque, non seulement ça ne rapporte pas grand-chose, mais je n’ai ni le temps ni l’énergie nécessaires pour me préparer, me concentrer, refaire mon maquillage… De quoi j’ai l’air, là, en tenue à paillettes sous mon manteau, dans ce bus de banlieue au milieu des mamies et des gosses qui vont au foot ? Si je venais de tomber de la lune sur ce siège crasseux, ils me regarderaient pareil. Je hais ce mélange de peur et de moquerie dans les yeux du jeune en tenue de sport, là-bas… Bon, la petite fille aux couettes a l’air impressionnée, c’est toujours ça de pris. Et on est où, là ? Je dois descendre au prochain arrêt… J’ai tout ? sac, cerceaux, vanity… C’est bon, j’y vais. »

*

« Pour une fois que j’ai un semblant de loge, je ne vais pas me faire prier pour en profiter. Ohhh…. Quel bonheur d’enlever ses chaussures… Comment ça se passe, sur les branches ? trois … dix… Les papillons sont bien là, les oiseaux ont l’air un peu barbouillés par le bus, je vais me mettre dehors quelques minutes. Et je devrais prendre de l’eau aussi, les fleurs en ont bien besoin. Combien de temps avant mon entrée en scène ? une demi-heure ? C’est bon, je vais pouvoir rafraîchir tout ça… »

*

« Mais pourquoi j’ai accepté de venir ? Chloée a l’air de s’ennuyer au moins autant que moi. Une gamine de douze ans, ça aime le cirque ? j’en sais rien, moi. Quelle idée débile. J’aurais dû prétexter un boulot, un rendez-vous… tout plutôt que de baby-sitter une ado boutonneuse… C’est quoi, le programme ? Hula hoop ? Non mais ça existe encore ? Bon, au moins la musique est cool, j’aime bien ces vieux rock des années 50… Ah… voilà la hula hoopeuse… Jolie fille, c’est toujours ça de pris. Elle assure en plus, avec ses cerceaux… elle a une drôle de tenue, qui a l’air peinte sur son corps, qu’est-ce que ça représente?  on dirait des oiseaux, des fleurs… »

Nimbée d’une lumière dorée, le corps de Joséphine ondule et déploie les cerceaux pailletés avec grâce et maestria. Dans les gradins, le silence est entrecoupé de cris de surprises et d’applaudissements. Les spectateurs, ravis, découvrent le numéro acrobatique de la jeune femme, qui manipule les cerceaux en souriant. Elle sait qu’ils n’ont encore rien vu, mais elle va prolonger un peu ce moment avant de leur montrer ce dont elle est capable. Elle exécute quelques figures, de plus en plus complexes, se contorsionne en continuant de faire tourner les cerceaux, et quand elle sent que son auditoire est captif, elle laisse sa forêt prendre le relais.

*

« Mais… qu’est-ce que c’est ? On dirait… des oiseaux autour de la fille… et des papillons… c’est comme… non c’est impossible, elle est en train de se transformer en arbre… »

*

Sous les yeux ébahis du public fasciné, les branches tatouées sur le corps de Joséphine prennent vie et se déploient, accompagnées de fleurs et de papillons. En l’espace de quelques minutes, sans cesser de faire tourner ses hula hoops, l’artiste a créé un morceau de nature exubérant et coloré. La musique baisse progressivement pour laisser place au chant des oiseaux qui volètent sur la scène.

La chorégraphie s’achève en apothéose enchanteresse et dans le silence revenu, Joséphine salue. Elle a tout d’un arbre. De souples lianes brunes ont remplacé ses bras et ses jambes, dans son visage qui émerge de fleurs roses et blanches, ses yeux chatoient. De délicats papillons posés sur ses cheveux agitent leurs ailes mordorées. Isolée par un cône de lumière , cernée de fumée, elle resplendit en un jardin merveilleux.

Le silence semble ne jamais devoir cesser. Elle aime ce moment suspendu, ces quelques secondes de sidération avant que gens réagissent. Un tonnerre d’applaudissements éclate alors qu’elle redresse élégamment la tête et sourit. Elle s’abreuve de la joie du public autant qu’elle le peut avant de regagner sa loge sous les ovations.

*

Aurélien n’a jamais cessé de suivre Joséphine depuis qu’il l’a admirée sur scène cet après-midi gris, sous un chapiteau un peu décrépi de lointaine banlieue. Sans oser lui parler ni même l’approcher, il a assisté à tous les spectacles de celle qui se fait nommer « la Gaïa du 21ème siècle». Il passe ses week-ends dans le train, sillonnant l’Europe sur les traces des fleurs et des papillons qui l’enchantent chaque fois comme la première. Depuis bientôt deux ans, il a réorganisé sa vie pour pouvoir se mêler à la foule des amateurs de cirque. Il est donc le mieux placé pour percevoir les changements, au début ténus qui se sont opérés sur l’artiste.

Les tatouages qui recouvrent le corps de Joséphine, joyeux et poétiques dans le souvenir du jeune homme, semblent s’être ternis, les fleurs sont moins épanouies, les papillons moins colorés, les oiseaux pépient moins fort et leurs vols sont erratiques. Joséphine elle-même a l’air de se faner. Elle est toujours aussi belle, mais donne l’impression de se forcer à sourire, d’avoir des gestes moins fluides. Aurélien, le nez collé sur l’affiche qui annonce la performance du soir, détaille la flore qui recouvre les jambes, le torse et le cou de la jeune femme. Il n’a jamais compris quelle illusion permet aux dessins de s’animer. Il a eu beau se placer, depuis des mois, juste devant la scène, le mystère de la transformation de l’artiste en un arbre luxuriant reste entier. Mais ce n’est pas ce qui le préoccupe alors qu’il observe la photo en pied, assortie de deux médaillons qui représentent une hirondelle et un bouquet de dahlias. Aurélien les compare aux nombreux clichés qu’il a pris de Joséphine depuis deux ans. C’est une évidence inexplicable : les dessins ont évolué. Le jeune homme s’inquiète. Il aimerait trouver en lui le courage d’aborder la contorsionniste.

*

«Ah… mon admirateur secret est déjà là… je me demande quand il va se décider à me parler… s’il n’était pas si timide, on pourrait prendre un verre… Et peut-être…Après tout, je n’ai rien à perdre… »

En trois pas décidés, Joséphine a traversé la rue et s’est postée à côté d’Aurélien. Immobile, absorbé par la contemplation de l’affiche, il n’a pas remarqué cette présence si proche que leurs épaules se frôlent. La lumière crue du néon surplombant la vitrine soude les deux êtres en un hybride pourvu de deux têtes et de quatre jambes. Joséphine perçoit l’énergie qui émane du corps d’Aurélien. Si elle se décale de quelques centimètre sur sa gauche, de leur fusion naitra un arbre, elle le sent. Submergée par cette certitude nouvelle pour elle, elle ferme les yeux et glisse de côté. Un de ses oiseaux se détache avec douceur et se pose sur l’épaule du jeune homme. Un papillon le suit, s’accrochant à une boucle de cheveux bruns. Une branche timide se déroule en silence depuis le dos de Joséphine et vient s’arrimer au coude d’Aurélien qui n’a pas bougé.

*

Et moi, depuis l’autre côté de la rue, j’assiste à la lente transformation du couple. Elle semble puiser dans sa force à lui pour créer un nouveau morceau de forêt. J’hésite à intervenir, mais qui suis-je pour me le permettre? Cet admirateur est certainement ce qui arrive de mieux à Joséphine depuis deux ans. J’ai eu beau refaire ses tatouages, les colorer avec les meilleurs pigments, reproduire ses fleurs avec une précision botanique, je n’arrivais pas à la sauver. Joséphine soutient que la dégradation de son corps est le reflet de ce qui se passe à l’échelle planétaire, que pour elle, tout est perdu, qu’elle n’a plus que quelques shows avant de s’éteindre, anticipant la dégradation générale des forêts. Entendre cette résignation tranquille m’est devenu insupportable. Elle ne le sait pas mais, je l’aime et je ferai tout pour ne pas la perdre. Devant moi, Aurélien a pris l’apparence d’un arbre robuste, sur lequel court un écureuil. Il a tourné son visage vers Joséphine et l’ombre de leurs profils parfaits me fait l’effet d’une gifle.

L’idée me traverse que pour envisager de sauver la planète, il ne me reste qu’à encrer cet homme.

Réduction 3/3

Le début est à lire ici
La seconde partie est

Septembre 2025

Plus rien à manger. J’ai essayé de convaincre le responsable du magasin de me réaffecter Kevin, mais on m’a répondu que Kevin avait fini par se faire contaminer. Il a été radié, c’est la loi. On me propose de m’affecter Rosana, qui a une peine à purger pour avoir manqué à son devoir civique, mais il me faut signer une décharge à sa première livraison, en cas de problème.
Je redoute d’avoir un nouveau contact humain : ce serait le premier depuis bientôt deux ans. Je n’ai plus de vêtements à sacrifier à une descente dans le hall, il me faudrait y aller nue et je ne sais même plus à quoi je ressemble. Mes cheveux doivent être dans un état lamentable et ma peau blafarde doit faire pitié. Je me refuse à inspirer la pitié. Impossible d’avoir une interaction sociale.
Juste pour voir, j’ai essayé de me souvenir du dernier voyage à l’étranger que j’ai fait : je suis arrivée à retrouver le pays, mais n’ai eu en tête aucune image, aucun son. Ça ma tranquillisée.

Avril 2026

A l’affichage sur mon téléphone, en grossissant bien, je distingue un périmètre délimité par un rayon de 1km autour de chez moi. Je trouve étrange ce rétrécissement ; mais c’est tout aussi bien : dans cette zone, je connais chaque rue, chaque chemin. Ça me sécurise. Tout ce qui est au-delà m’inspire de la défiance. Je préfère ignorer ce qui me fait peur. Ne pas voir ce qu’on ignore s’avère rassurant.
Quelques plantes comestibles repoussent sur mon balcon, avec les fibres des vêtements qu’il me reste, je m’en sors plutôt bien pour me nourrir.
Il semblerait qu’un corps ait été retrouvé dans le local à balais. Grand émois dans l’immeuble. J’ai réalisé que je n’entendais plus de signe de vie depuis plusieurs mois. Il me resterait donc des voisins. Quelqu’un est même venu frapper chez moi pour m’interroger. Bien sûr, j’ai refusé d’ouvrir. Personne ne peut m’y contraindre. J’ai poussé des cris jusqu’à ce que l’importun batte en retrait. De toute façon, je suis sûre que c’est le corps de l’homme de ménage ; il m’aura causé du souci jusqu’au-delà de sa mort

Novembre 2026

C’est fou : les mots commencent à me manquer. Je voulais raconter ici un évènement qui s’est produit au début de la semaine, mais j’ai été incapable de retrouver le nom de la chose qui est venue jusqu’à moi. Il m’a fallut du temps pour que mon téléphone me délivre l’information : un oiseau.
Un oiseau a émergé du brouillard pour se poser sur mon balcon. Un bleu vif, qui émettait un bruit strident (j’aime cette phrase, j’ai passé du temps à chercher les mots sur mon téléphone, « strident » me plaît beaucoup. Et « bleu » aussi). Au début, par réflexe, j’ai essayé de l’attraper pour le manger. Puis j’ai réalisé que sans doute il était porteur de toutes les maladies du monde, au moins autant que l’homme de ménage ou les livreurs. Il fallait s’en débarrasser. En plus, il m’empêchait de me concentrer sur l’horizon (j’ai pris l’habitude de scruter, chaque heure pile, le brouillard environnant. Tant que je ne distingue rien, je me sens rassurée), je l’ai chassé à coups de balai.
Un oiseau n’a plus rien à faire dans ce monde.
Des plantes rabougries poussent sur mon balcon, entre les carreaux du sol de la terrasse. Je les ai mangées.

Mai 2027

Plus de mots dans mon téléphone.

Plus d’images.

Plus de sons.

Ne reste que le brouillard et la peur.

Ahahahahaha!

Moi.

2028

Moi

Je

Vide

Essayer. Ecrit.

Décembre 2028

Aprè le balcon, je voi plu rien

Pa de mur ici

Vois plu piés

L’espass me fé peur.

Fain.

Je sui ki.

Février 2029

Avril 2030 – Après –

A la fin des années 20, après la pandémie, les secours ont retrouvé de nombreuses personnes qui, s’étant isolées par peur, ont fini par perdre tout contact avec la réalité. Ils ont découvert dans des immeubles abandonnés des colonies de fantômes pâles et faibles, dont le vocabulaire s’est réduit à quelques onomatopées.
Dans la plupart des cas, les gens meurent de peur en redécouvrant un visage humain.
Le nouveau gouvernement a décidé de ne rien faire, par manque de place dans les hôpitaux.

Réduction 2/3

Le début est à lire ici

Octobre 2023

Ma vue commence à baisser. Depuis le balcon, je ne distingue plus l’autre côté de l’avenue. Ça m’ennuie, je préfèrerais disposer de cette vue claire et dégagée qui me fait me sentir en sécurité. Je n’ai pas choisi d’habiter au 10e étage pour rien. Sentir l’horizon se rapprocher m’oppresse.

La télé diffuse les images des caméras de surveillance du quartier. Y distinguer les silhouettes de ceux qui bravent la pandémie pour se nourrir m’a traumatisée. J’ai eu peur d’y reconnaître des voisins, d’en déduire que leurs allées et venues font que l’immeuble n’est pas entièrement sécurisé.

J’ai décidé de me faire livrer les quelques courses qui me sont encore nécessaires. Je préfère éviter de croiser du monde. J’ai dû insister pour obtenir un livreur qui accepte de se passer au désinfectant avant d’entrer dans le hub de l’immeuble. Il posera mes provisions dans l’ascenseur. Mais la première fois, je devrai descendre pour signer une décharge : si les courses sont le vecteur d’une quelconque saloperie, le magasin ne veut pas être responsable.

Octobre 2023

Je pense qu’il faut instaurer un système de dénonciation des gens qui sortent plus que le strict nécessaire. Déjà, je vais commencer par empêcher l’homme de ménage de retourner chez lui. Il n’a qu’à habiter dans le local à balais. Ce sera moins risqué pour la santé des résidents. Quand je pense qu’on lui a offert des étrennes, je regrette. Il est un vecteur majeur de risques.

Kevin est venu pour ma première livraison. J’ai dû descendre dans le hub. Ce fut une expérience affreuse, je n’étais pas sortie de chez moi depuis des mois, un record depuis que j’ai décidé d’adopter le mode « survie ». Je n’ai presque pas dormi la nuit qui a précédé ma descente. Tout me faisait peur : la serrure de la porte d’entrée, le bouton d’appel de l’ascenseur, l’idée de poser mes pieds sur un sol dont je ne sais pas s’il est sûr. Je me suis enroulée dans du film plastique, y ménageant un trou pour respirer et une fente pour voir, et me suis mise en apnée. Je savais que je peux tenir 90s, largement assez pour descendre, signer le formulaire de décharge et remonter. Je ne prévoyais pas d’échange de paroles. Le jeune Kevin m’a saluée, mais j’ai préféré garder mon souffle et ne pas risquer d’aspirer ses émanations. Il a dû me prendre pour une sauvage, ce n’est pas plus mal. Je tiens à éviter toute forme de contact.

Avant de rentrer chez moi, j’ai enlevé mes chaussures et les ai jetées dans le vide-ordures.

J’ai brûlé le plastique.

La tentative de communication orale du livreur m’a fait prendre conscience que je n’ai pas parlé depuis très longtemps. J’ai donc essayé de prononcer quelques mots à voix haute et n’ai pas aimé le son qui est sorti de moi.

Avril 2024

A la radio, ils parlent d’une ville de Pologne où une nouvelle épidémie semble prendre sa source. Par curiosité, j’ai voulu voir où cette ville se trouve et j’ai assisté à un nouveau phénomène étrange : la géolocalisation de mon téléphone ne dépasse pas un périmètre délimité par un rayon de 10 km autour de chez moi. Dans ce cercle de 10 km dont je suis le centre, je situe tout ce que je veux, mais au-delà, c’est une zone blanche qui s’affiche. Rien. L’ailleurs n’existe plus.

J’ai essayé de regarder la télé, mais elle ne diffusait que des reportages locaux. La plupart m’ont effrayée. J’ai l’impression de ne plus reconnaitre les endroits où j’avais l’habitude d’aller me promener. Cette expérience m’a confortée dans l’idée qu’il ne faut plus quitter mon logement.

J’ai détruit toutes mes photos. Bientôt je vais oublier les lieux et les gens qui figuraient dessus. Ça ne me dérange pas de perdre le souvenir de mes proches. Ils ont sans doute fait pareil. S’ils ne font pas fait pour une stupide raison sentimentale, ils devraient. Plus personne n’est proche. La notion d’ami me semble un lointain concept. Si quelque chose devait m’arriver, je doute que l’une de ces « connaissances » fasse le moindre geste en ma faveur. Ce n’est pas grave, moi-même je n’ai pas l’intention de courir de risques pour aider des étrangers.

L’homme de ménage me fait peur par son comportement imprudent. Il continue de rentrer chez lui tous les soirs, malgré les nombreuses lettres de dénonciation que j’ai envoyées anonymement à son employeur. Je suis révoltée par son inconscience: on ne sait pas ce qu’il peut nous ramener. J’ose à peine emprunter l’ascenseur pour descendre ma poubelle. J’ai appelé son entreprise pour dire que les voisins m’ont demandé, au nom de la résidence, d’exiger de le faire vivre dans le local à balais. On ne se tient pas terrés chez nous depuis si longtemps pour prendre des risques en fréquentant des gens qui conservent des contacts avec l’extérieur.

Décembre 2024

J’ai jeté tous mes livres. Ils ne me servent plus à rien : les ouvrir pour y découvrir un vide galopant me fait peur. Tous les noms de villes ou de de pays encore lisibles me rendent nauséeuse et me donnent le vertige. Les illustrations me serrent le ventre : trop d’informations, de personnes, de sites, d’objets que je n’ai pas besoin de connaître. Et me trouver confrontée à ces passages qui traitent d’un passé devenu incompréhensible me perturbe. Je préfère ignorer cette évolution vers le rien qui a l’air de se propager dans les moindres recoins de ma mémoire.

Décembre 2024

J’ai tout ce qu’il me faut et pas de temps à perdre à essayer de découvrir des choses dont sans doute la moitié n’a plus de sens. Des concepts inventés et mis là uniquement pour me leurrer, me faire miroiter un ailleurs qui n’existe pas.

Lire me brûle les yeux. Je préfère laisser mon regard errer dans le vague. L’horizon s’est encore rapproché, bientôt je ne distinguerai plus le bord de l’avenue qui est de mon côté. Tant mieux. Le brouillard qui m’enveloppe me rassure.

C’est bientôt Noël et les rues, dans un ultime réflexe de survie, se parent de rouge et de doré. Je me demande qui se laisse encore berner par l’esprit de Noël… les repris de justice affectés aux livraisons, peut-être… Ils doivent guetter une forme de rédemption.

L’homme de ménage a disparût. Tant mieux.

Comme il me reste très peu de film plastique et que je ne peux pas me permettre de brûler les quelques vêtements qu’il me reste, j’ai descendu ma poubelle à 3h du matin, nue, les pieds enroulés dans des morceaux de serviette éponge. Je n ‘ai allumé aucune lumière, ai poussé la porte du bout du pied et ai jeté le sac dans le local en prenant soin de ne toucher à rien.

Je me suis sentie forte.

Janvier 2025

Ils ont changé de livreur. Kevin a été affecté à une autre zone. J’ai décidé de me contenter de ce qu’il me reste. Hors de question que quelqu’un d’autre que Kevin pénètre dans le Hub. Je préfère ne rien faire. Les autres me font trop peur. De toute façon, je ne bouge presque plus de mon bureau. Je consomme très peu de calories. C’est l’occasion de tester mon autonomie.

Je ne vois toujours pas mieux, mais ce qui se passe de l’autre côté de l’avenue ne me concerne pas. Ce qui se passe entre le sol et le 5eme étage non plus. Et je ne lis plus rien. Même plus les étiquettes de mes dernières boîtes de conserves. J’aime ce brouillard perpétuel. J’ai l’impression qu’il absorbe jusqu’aux sons. A moins que je me sois mise à entendre moins bien.

Réduction 1/3

Espace : [ɛspas] : Portion de l’étendue occupée par quelque chose ou distance entre deux choses, deux points.
Réduction : [ʁe.dyk.sjɔ̃]: Action de réduire quelque chose, d’en diminuer la valeur, le nombre, la quantité, l’importance.
Confiné.  [kɔ̃fine] adj

Mars 2020

3 semaines. Ils ont dit « pas plus de 3 semaines ».

Mai 2020

Je commence à m’accoutumer à l’incongruité de la situation.
J’ai pris l’habitude de sortir 1h tous les deux jours. Il faut bien s’aérer un peu.
Je réalise que je ne parle plus qu’à l’homme de ménage… C’est la seule personne qui se manifeste dans l’immeuble… je ne croise aucun voisin.

Septembre 2020

De moins en moins de conversations avec mes amis: pas grand-chose à dire à part de vagues spéculations sur un avenir qui nous échappe, ces échanges ne font que générer du stress.
Je sais que les voisins sont encore là aux bruits qu’ils font. Cette preuve d’une présence humaine me suffit. Je continue à saluer l’homme de ménage, mais de loin. Ça me permet de vérifier qu’il porte un masque.
J’ai commencé à regarder les films que j’ai en stock : les salles de cinéma ne me font plus défaut. Et j’ai tant de livres à lire.

Janvier 2021

Plus de contacts virtuels. Ce n’est que frustration. Et l’état brut dans lequel je suis et qui est devenu mon quotidien ne mérite pas d’être regardé.

L’avenir n’est plus qu’un ruban de Möbius terne. La perspective d’un retour vers la vie extérieure est en train de devenir un concept. Faute de mieux, je me créée des projets intérieurs : en ce moment, je découvre le mode survie : j’ai rempli tous mes placards de produits secs ou lyophilisés. J’ai jeté la plupart de mes affaires pour les remplacer par des pâtes, des lentilles, de la farine et tous les articles qui composent la base d’une vie à la maison. J’ai appris à fabriquer tout ce que je peux : savon, liquide vaisselle, shampooing. Je cultive mon balcon et me suis mise à piéger les oiseaux et insectes qui montent jusqu’à moi. Quand j’arriverai à grignoter des fourmis grillées pour le goûter, je serai en totale autonomie. Là c’est encore un peu… difficile. En revanche, pies et corneilles bien faisandées font de délicieux pâtés.

Je ne regarde plus la télévision, qui n’est qu’une fenêtre sur les angoisses du monde. Je préfère rester dans ma tête. Pour me détendre, je visionne de vieux dessins animés ou des documentaires animaliers. La fiction ne me paraissant plus en être, j’ai arrêté de piocher dans mon stock de films. Je les ai rangés dans des boîtes, comme témoignage d’une vie culturelle révolue. Qui sait, quand tout ceci sera terminé, ça pourra intéresser quelqu’un. Un survivant. Un extra-terrestre. Une civilisation future.

Ce week-end, en faisant du ménage sur le disque dur de mon ordinateur, je suis tombée sur les photos prises ces dernières années. Ces bribes d’une autre vie, soudain étalées sous mes yeux, ont rendu abyssal mon sentiment de panique. Je préfèrerais ne pas me souvenir. Je n’ose pas regarder ces images d’une personne qui est à peine moi… je n’y reconnais plus la fille qui y figure.
Si je m’arme de courage pour me regarder dans le miroir, je vois mes cheveux, non coupés depuis plus d’un an, qui encadrent un visage à la peau pâle et aux joues comme affaissées. Mon corps aussi s’est ramolli. Je ne supporte pas la comparaison.

Janvier 2021

J’ai brisé tous mes miroirs, rayé toutes les surfaces réfléchissantes de mon appartement. Je ne laverai plus les vitres, pour ne pas faciliter l’apparition de mon reflet. Mon enveloppe physique, dissociée de ce que je suis devenue, m’est devenue étrangère.
J’arrive à tenir le coup en faisant des courses trimestrielles. A chaque sortie, je prends soin de toucher le moins de surfaces possible. Au retour, je brûle l’intégralité de la tenue que je portais.

Il faudra que je m’assure que l’homme de ménage désinfecte bien les parties communes.

Tous les membres du gouvernement ont attrapé le virus et ceux qui n’en sont pas morts ont perdu la raison. Personne ne veut courir le risque de les remplacer. Le pays est livré à lui-même et les gens semblent s’être accordés pour ne pas changer cet état de fait.

Juillet 2021

Hier, j’ai engueulé l’homme de ménage parce qu’il m’a tenu la porte. Il y avait moins d’un mètre cinquante entre nous. La légèreté de cet homme est inadmissible. Il faudra que je mobilise les voisins contre de telles pratiques.

Février 2022

J’ai de plus en plus de mal à attirer des insectes. Dommage, j’aimais bien les fourmis. Et les mouches.

Je ne peux pas expliquer comment ni pourquoi, mais mes livres commencent à s’effacer : ce qui se passe à l’étranger est moins lisible, l’encre de ces passages est plus claire. Les personnages y sont moins détaillés, moins intéressants, comme si ces territoires lointains et leur habitants n’avaient d’existence que limitée à des fragments de l’histoire. Des parcelles d’une réalité qui se fond dans l’oubli.
Autres phénomènes récents, mes quelques guides de voyage sont maintenant écrits si petit que même à la loupe, je ne distingue plus les mots et les photos me semblent moins nombreuses. Mes livres de science-fiction sont remplis de nombreuses pages blanches… Sur internet, tout ce qui se passe au-delà de mon périmètre direct se fait rare, comme si en dehors de ma ville, presque rien n’arrivait ou ne pouvait arriver. Comme si l’imagination perdait de son pouvoir.

Hier, pour sortir acheter des pâtes et du papier toilette, j’ai dû m’enrouler dans mon rideau de douche. Je sentais bien que les gens me prenait pour une originale, mais je m’en fiche : personne ne peut me reconnaître et je ne reconnais personne. Tout le monde a le visage dissimulé par un masque et la plupart des gens portent des lunettes noires.

Rien n’est fait pour nous sortir de ce merdier. Rien ne sera fait. C’est chacun pour soi.

L’homme de ménage me fuit. Tant mieux.

Avril 2023

Mon imaginaire est bloqué. Tous mes livres, jusqu’à mes bandes-dessinées, sont vierges de récits

Jérémie et le vent 2/2

Le début est ici

*

Les heures ont passé, impitoyablement vides de son fils. Les recherches reprendront dès le matin. Assise dans la nuit, au milieu de la grange dont les murs de planches disjointes laissent passer un air froid et sifflant, Audrey attend. Elle a pris avec elle le tabouret de son fils et s’est posée au milieu de l’espace encombré. Elle ne saurait pas exprimer ce qu’elle espère, mais elle sert dans sa main le dessin de tempête et ferme les yeux, attentive au moindre bruit. Elle veut percevoir ce qui, elle en est sûre, a poussé le petit à quitter la maison sans prévenir.

Cernée par le froid et la panique de savoir son enfant seul dans la nuit bretonne, Audrey veut croire aux légendes.

*

Le grelot d’un rire cristallin l’arrache à ses pensées
– Jérémie ?

Mais la nuit, dense et hostile,  ne daigne pas répondre
– Ils sont jolis, les poissons ! Regarde, il y en a de toutes les couleurs !

La voix est étouffée et lointaine, mais elle ne peut s’y tromper : c’est bien Jérémie
– Mon chéri, où est tu ?

Elle allume la torche dont elle s’est munie et balaye l’espace de son faisceau, espérant voir briller les yeux noirs de son garçon.
– Mon chéri, répond, je t’en supplie…

Sa voix s’étrangle et la lumière ne rencontre que l’amoncellement des morceaux de vie dont elle ne peut se résoudre à se séparer.
– Mon préféré, c’est le bleu !

Elle aurait juré que son fils venait de laisser tomber les mots dans son oreille. Bondissant sur ses pieds, elle se met à tournoyer en agitant la lampe.
– Jérémie, ce n’est pas drôle, montre toi mon ange !
– Oh… elle sont drôles, les petites méduses… toutes transparentes… on dirait des fantômes…

La voix se fait ténue, comme si l’enfant s’éloignait.
– Où vas-tu ? Reste mon chéri !
– Je vais voir les hippocampes… je veux faire
– La fin de la phrase tombe comme un souffle léger.

Les hippocampes. Depuis plusieurs jours, elle a promis au gamin de l’emmener à l’aquarium admirer les petits animaux qui suscitent sa fascination. Les portes ouvrent à neuf heures.

*Audrey, où pars-tu ? Tu devrais rester, si Jérémie revient il sera rassuré de te trouver à la maison…

– Appelle-moi si tu as du nouveau, je fais vite !

Jacqueline et pépé regardent la jeune femme se précipiter dans sa voiture et partir en faisant crisser les roues.
– Mais elle est folle de partir maintenant…
– Si le vent l’a poussée, elle a raison.

Pépé fait un signe de la main en direction des phares de l’auto qui s’éloigne.

*


– Un gamin de six ans, avec son bonnet bleu à pompon et son blouson rouge.
– Un petit garçon qui correspond à votre description est bien venu hier en fin de journée, avec son grand-père. Il était tout excité à l’idée de voir des hippocampes.
– A quoi ressemblait le grand-père ?

Le ventre retourné à l’idée que Jérémie se soit fait kidnapper, Audrey écoute la femme derrière son guichet.
– Un homme assez grand, plutôt mince, avec un bonnet marin rouge. C’est drôle, on aurait dit le commandant Cousteau…
– Je peux entrer?
– Ce sera douze euros.
– Vous pouvez m’indiquer les hippocampes ?
– Deuxième étage, au fond à droite, ils sont fléchés.

Audrey fonce au second étage. Si son fils a été kidnappé, elle sait qu’elle n’a aucune chance de trouver dans les allées désuètes ou les panneaux usés quelque trace que ce soit de son passage, d’autant que le ménage a dû être fait depuis la veille. Mais elle n’a pas d’autre piste et le vent a été formel : le petit s’est rendu devant les chevaux de la mer.

La fenêtre de la salle est ouverte, laissant l’air balayer les installations. Le verre qui la sépare des animaux en lévitation est épais et seules les bulles du système de filtre brisent le silence de l’espace désert. Plongée dans l’observation des bestioles, elle se demande ce qu’aurait fait Jérémie s’il avait été là. Il aurait dessiné, c’est sûr. Prise d’inspiration, Audrey se met à souffler doucement sur la vitre. Un gémissement sort de sa gorge quand elle voit se former dans la buée, en lettres maladroites, le prénom de l’enfant.
– Jérémie… Mon chéri, où es-tu ?
– Je suis là maman… tu n’es pas en colère ?

Le pompon bleu se présente en premier de sous une table, surmontant une bouille fatiguée et contrite. Le regard désolé du gamin fait monter des larmes aux yeux de sa mère. Elle tend les bras et arrache du sol le petit qui tient serré dans sa main le billet d’entrée de l’aquarium.
– C’est eux qui m’ont dit de venir et de me cacher pour rigoler…
– Les hippocampes ?
– Oui, ils avaient des histoires de pirates à me raconter.
– Et tu es venu avec un monsieur ?
– Non, avec le vent, qui me parlait tout doucement et me poussait dans le dos. Il m’a un peu porté quand l’ai eu mal aux jambes et m’a posé devant l’entrée. Le gentil monsieur m’attendait devant la porte, il m’a aidé à entrer, m’a amené jusqu’ici et après il a disparu.
-Et tu as eu peur?
– Non, mais j’ai faim et je veux dormir.

*


– Voilà Pépé, je vous ai dit tout ce que Jérémie m’a raconté. Je ne sais pas trop quoi penser de ces histoires…

Le vieil homme sourit et souffle en direction de la grange d’Audrey.
– Suivez votre fils, laissez le vent vous guider…

Avec ses cheveux et sa barbe blancs, la jeune femme réalise qu’il ressemble à s’y méprendre au tableau qui orne sa cheminée. Dans le sillage du souffle d’Eole, elle croit distinguer de légers bruissements de voix enfantines.
– Merci pépé, vous avez raison, je vais suivre Jérémie.

*