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L’arc en ciel de l’apocalypse

Une grosse plaque de béton l’avait sauvé. Du fond de son ivresse nocturne, Alexandre avait vaguement entendu le bruit de la chute d’un objet lourd, puis le fracas au-dessus de sa tête, suivi par le noir total faisant obstacle aux lueurs de la ville. Il était coincé entre une plaque rêche et des pierres assez peu confortables, mais au moins, personne ne viendrait lui piquer sa gnôle. Alexandre s’était retourné, à la recherche vaine d’une position correcte pour dormir. Le vent soufflait plus que d’habitude, faisant siffler les alentours de façon sinistre. Le bruit le dérangeait plus que le son. « Sinistre » qualifiait la vie qu’il s’était choisie, et que les éléments soient raccords avec lui le soulageait. Il se sentait compris, pour une fois. Il eut une confuse pensée à l’adresse d’un être imaginaire dont la colère faisait trembler les cieux et sombra.
Cette nuit-là, une tempête apocalyptique ravagea la planète. Dans la lumière blafarde du petit matin qui avait le mauvais goût de préfigurer la première journée d’une nouvelle ère, ne restaient que les décombres de ce qui, la veille encore, était une ville.

Le vent  et la pluie avaient fait ployer l’outrecuidance humaine. Des amas sombres, mélanges de matériaux de construction, de meubles, de carcasses de véhicules, formaient un paysage glauque. Une boue collante avait recouvert la civilisation, emportant dans un flot épais toute trace de vie. Le silence poussiéreux, l’air chargé d’odeurs sales, le brouillard poisseux régnaient en maîtres.

Une main osseuse se fraya un passage entre les pierres et le béton. Un ahanement suivi d’une bordée d’insultes à l’encontre du créateur et Alexandre, tel le Phoenix fou d’une banlieue sans imagination, surgit des cendres.
–     Ben merde…
Premiers mots post-apocalyptiques.
Les cheveux hirsutes, le visage émaciés, les yeux délavés par la vie dans la rue faisaient face à un paysage désolé, miroir lugubre des pensées du clochard.
–     Ben comment je vais manger, moi ?
Avec lenteur et circonspection, il parvint à extraire sa carcasse des décombres.
–     Elles sont passées où, les poubelles ?

Les poubelles de plastique, pourvoyeuse habituelles de délicieux restes, avaient volé dans la nuit et devaient se trouver à des kilomètres de là, leur contenu broyé par la mâchoire de la trombe. Alexandre se mit debout et leva vers le plafond gris un visage rageur et un bras maigrichon au poing fermé.
–     C’est malin ! Je méritais pas ça, quand même ! Tu le sais bien !
Il serra autour de lui son manteau élimé dont le tissu écossais formait une tâche incongrue de couleurs chaudes au milieu de la désolation ambiante. Il continuait de scruter le ciel. A gauche, au loin, une minuscule tâche plus claire dans les nuages menaçants attira son attention. Il se tourna en direction de l’éclaircie, les mains en visière autour des yeux. Une fine pluie se mit à tomber, l’obligeant à se replier sous l’arche du pont où il avait trouvé refuge, des années auparavant. La proximité de l’autoroute suspendue le rassurait, le ronflement de la circulation ininterrompue cassait sa solitude et parfois, sur l’aire la plus proche, il trouvait de quoi se nourrir. Enveloppé d’un silence inhabituel, il observa le trou prometteur se former dans l’épaisse couche nuageuse. A la tâche claire se substitua bientôt un rond de ciel bleu délavé. Puis le bleu prit de la force et le clochard vit se former un arc-en-ciel.
–     Un spectacle pour moi tout seul…
Il adorait les arcs-en-ciel. La magie du phénomène le ravissait. Pris d’une subite inspiration, il se leva et parti dans la direction de l’arc lumineux.
–     Faut que je me bouge, ça va pas durer !
La tête pleine des multiples légendes de son enfance, il était persuadé de trouver le salut au pied des couleurs. Il partit au pas de course et c’est une longue silhouette dégingandée, à la progression rendue hésitante par le terrain accidenté, qui déflora le sol meurtri.

En soliloquant, Alexandre parcourut quelques kilomètres. Persuadé de détenir une vérité, il ne fut pas surpris d’apercevoir, au détour d’une carcasse d’immeuble, une fontaine illuminée par la base de l’arc.
–     Ah quand même…
Dans une tentative dérisoire de paraître respectable en cette circonstance extraordinaire, il essaya de mettre de l’ordre à sa tenue. Il se redressa et passa une main sale dans sa tignasse, remonta son pantalon et frotta ce qu’il restait de ses chaussures à l’arrière de ses mollets. Il inspira un grand coup, se tapissant les narines de résidus sales. La force de ses éternuements le fit ployer. Quand il se redressa, l’extrémité de l’arc-en-ciel brillait toujours de ses couleurs plongées dans la fontaine.

Il s’approcha à pas prudents, craignant que le mirage ne disparaisse. Quand il atteint la margelle de la fontaine, il eut la surprise de découvrir un petit enfant assis dans l’eau, son visage rond tourné vers lui. Les couleurs semblaient jaillir des mains potelées tournées vers le ciel.
–    Ben gamin, tu dois avoir froid, là-dedans…
Le petit sourit mais ne dit rien.
–     Je dois être en train de crever, j’ai des hallucinations… Bon, tant pis, de toute façon je suis tout seul, je peux bien faire ce que je veux.
Il tendit les bras vers le petit garçon et le sortit de l’eau avec douceur.
–     On est tous seuls tu crois ?
Il emballa le gamin dans un pan de son manteau et tenta de le réchauffer. Le petit était toujours silencieux. Le clochard, absorbé par sa tentative de sauvetage, ne remarqua pas tout de suite qu’ils se trouvaient nimbés d’une lumière chaude et colorée. Autour de lui, des arbres sortirent de grisaille, des fleurs se mirent à pousser entre les pierres. Le froid glacial fit place à une ambiance tiède. Un pépiement d’oiseau le fit réagir. Il serra l’enfant contre lui, dans un réflexe de protection, avant de réaliser que rien d’hostile ne les menaçaient. Le petit tendit la main vers un arbre aux branches chargées de fruits. Obéissant malgré sa sidération, Alexandre alla en cueillir.

L’homme et l’enfant mangèrent en silence.
–     Si je suis mort, je dois être dans un genre de paradis pour clodos…
Il avisa le gamin.
–     Toi, tu me dis pas tout… mais c’est aussi bien, on n’est pas obligés de tout savoir… Tu veux que je te dise? il y en a peut-être d’autres, des mômes comme toi, au bout des arcs-en-ciel de l’apocalypse… Alors on va les chercher, tu seras moins seul. C’est pas bien, la solitude.

Ce premier soir, le soleil ne parvint pas à percer la couche de poussière pour montrer sa face rouge, mais deux silhouettes fragiles entourées d’un halo multicolore se mirent en route à la poursuite d’une légende.

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Le petit voisin rit

Je suis devenu aveugle par choix. Parce que la lumière qui m’était si précieuse, les couleurs qui me ravissaient, ne compensaient plus ce qu’était devenu mon quotidien. A force de volonté, j’ai éteint mes déceptions et rendues invisibles mes tristesses. Dans le noir, l’imagination est reine. Je me suis recréé une vie. La force de mon désir a trompé jusqu’aux médecins. Je suis non-voyant sans que la science puisse expliquer pourquoi, comment, pour combien de temps ou comment me guérir. De ça, au moins, je suis fier.
J’ai appris le braille, par ce que je n’aurais pas supporté que la lecture me soit ôtée. Il ne sert à rien de voir pour lire. Mon imagination, incessamment sollicitée, sublime les beaux textes et tue impitoyablement les mauvais. Entre livres et délires imaginaires, tapi dans mon ombre choisie, j’attends paresseusement la fin. Ça fait au moins vingt ans que ça dure et j’en étais parfaitement heureux.

Jusqu’à ce qu’un rire d’enfant vienne perturber mon noir, titiller ma volonté.

C’est un rire cristallin, joyeux, qui semble rebondir à l’infini dans l’air de mon salon. L’enfant qui rit ainsi est forcément charmant, délicat, il a les joues rondes et ses yeux sont pleins d’étoiles. Ses parents sont venus s’installer dans l’appartement d’à côté. Nos terrasses sont mitoyennes et le petit joue dehors tous les jours.
Au début, j’écoutais distraitement, content d’entendre à nouveau un peu de vie dans cet immeuble. Puis je me suis mis à guetter les moments où le gamin est dehors. Son rire, son babil, ses exclamations me le rendaient attachant. Un jour que je prenais le soleil sur mon transat, il s’est adressé à moi dans son langage hasardeux, mélange de mots, bruits et intonations tremblotantes.
– Il veut vous montrer son camion rouge. Bonjour, je suis Louise, la maman de ce jeune homme.
Je me tourne et devine qu’elle a compris, à mon attitude, à mes verres noirs. Je lui fais signe de ne rien dire, pour ne pas risquer que l’enfant sorte trop tôt de sa bulle de candeur.
– Fais voir ce camion ?
Je tends la main dans ce que je crois deviner être la direction du petit. Louise aide l’enfant à me donner le jouet et nous passons tous les deux un moment à échanger des onomatopées à la gloire de ses roues et de sa carrosserie.

Je veux mettre un visage et un sourire sur cette petite voix.

J’aurais mis plus de temps à ré-apprivoiser la lumière qu’à m’en débarrasser, mais j’y suis parvenu. J’ai déchiré le brouillard et balayé l’ombre. Personne ne le sait. Ce petit bonhomme brun aux yeux noirs et aux minuscules dents blanches a été plus malin que les médecins. La première fois que je l’ai vu, il portait un t-shirt rouge et un bermuda en jean. Ses pieds nus claquaient sur le carrelage de la terrasse, il avait le visage barbouillé de fruits. Mon rire l’a surpris alors qu’il posait ses petites mains potelées sur toutes les surfaces blanches pour y imprimer des traces de fraises et de framboises. Il s’est retourné, m’a regardé et la musique de sa joie qui éclatait en notes pures a achevé de me convaincre que j’avais fait le bon choix.

Chaque jour, je partage un moment avec mon petit voisin. Louise m’a confié que l’enfant adore les histoires, alors je passe des heures à en inventer. Ma vie s’est organisée autour de la cérémonie de l’histoire. Nous nous asseyons de chaque côté de la séparation de fer forgé, moi dans mon transat, le petit sur un gros coussin jaune et nous partons explorer un monde que nous créons ensemble.

La météo a changé et le petit ne peut plus sortir autant qu’avant. Je n’ose pas demander à Louise de m’accueillir le temps d’une histoire. J’en ai inventé des dizaines, qui attendent le soleil.
De temps en temps, le rire magique résonne dans le couloir et je sens mon cœur se serrer. L’ombre resserre mon champ de vision, le jour me fait souffrir.

Ce matin, Louise est venue frapper timidement à la porte.
– Bonjour, je me demandais… Le petit réclame vos histoires depuis quelques jours… je n’osais pas vous en parler, mais il insiste…
Je ne vois déjà  plus, mais je peux toujours raconter. Alors qu’elle me remercie chaleureusement, j’ai envie de la serrer dans mes bras. Je sens les larmes embuer mes lunettes noires. Elle me guide dans son salon et m’aide à m’assoir. A peine installé, je sens les petites mains de l’enfant se poser sur mon genou et le devine debout devant moi, attentif, tendu dans l’attente de l’histoire. J’espère que ses doigts sont couverts de fruits ou de couleurs et qu’ils laisseront leur empreinte sur la toile de mon pantalon.

Je reprends au moment exact où nous nous étions arrêtés et la magie opère à nouveau. Je peux l’imaginer serrer son ours en peluche dans les moments les plus aventureux, secouer ses boucles brunes pour acquiescer au choix d’un personnage ou tendre les bras pour mimer les pagaies d’une barque. Il fait le bruit du train, celui des animaux, du vent, il rit à gorge déployée, tout à sa joie de retrouver son monde.

Je suis heureux de ne plus voir, je ne supporterais pas que ces souvenirs s’abîment.