La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 4)

Previously on « Revenge is a moussaka best served naked »
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue. Alors qu’il décide de cesser leur enquête et de mettre un terme à ses rencontres avec Alexandra, Léo se rend compte qu’elle et lui draguent les mêmes jeunes femmes noctambules.

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3

*

Le lendemain matin, je suis happé au sortir de mon appartement par une Jacqueline sous bigoudis, entortillée dans son peignoir bleu.

– Vous avez eu de la visite hier
– Ah ?
– Une femme. Jeune, je dirais jolie. Je l’entendue sonner, j’ai regardé par l’œilleton, elle était tout encombrée et commençait à accrocher des sacs à votre poignée. J’ai pas voulu avoir l’air indiscret, alors j’ai mis mon imper et pris mon caddie, pour faire comme si j’allais aux courses. J’ai même pas eu à improviser, elle m’a abordée directement. Ça l’ennuyait de laisser toutes vos affaires dans le couloir. Les voilà.

Et Jacqueline retourne dans son antre pour en ressortir en tenant un costume emballé dans un plastique de pressing et un sac de supermarché. J’identifie le costume comme celui que je portais le soir de la nuit chez Alexandra et mon cœur fait un bond. Je m’empare du sac et en détaille le contenu : les sous-vêtements, les clefs, le téléphone, le portefeuille… Tout y est.

– Désolée, j’ai pas pu m’empêcher de l’écouter, elle avait envie de parler… Elle m’a raconté votre dispute et m’a recommandé de vous présenter ses excuses. Elle promet qu’elle ne vous embêtera plus.

Jacqueline se tait, de toute évidence dans l’expectative d’une révélation sur ladite dispute ou la personnalité d’Isabelle. Après m’avoir observé un moment, elle se décide à parler.

– Alors, la confiture ?
– Hein ?
– Ben la confiture…. Assez de sucre ?
– Heu… oui oui, délicieuse, comme d’habitude
– Très bien, la prochaine fois, ce sera fraises, j’ai demandé au marchand de me mettre ses cageots d’abimées de côté.

Satisfaite de savoir ses talents culinaires reconnus, elle me plante devant ma porte avec mes paquets et mes questions.

Le sac ne contient rien de plus que mes affaires. Dans mon portefeuille, les quelques billets et pièces sont toujours là, mon téléphone est déchargé. Elle a trouvé mon adresse sur ma carte d’identité et connait donc mon nom et mes coordonnées. Mais rien n’indique que je doive me méfier. Ma première idée est d’avertir Alexandra, mais elle est remplacée par l’envie de laisser tomber et de ne plus chercher de contact avec elle. Puis par l’idée d’échanger mes informations contre les raisons qui l’ont poussée à aborder Rachel dans le bar. Puis par l’idée que je n’ai pas à lui demander de justifier son comportement. Puis par la prise de conscience que cette femme n’a jamais, à aucun moment, au cours des huit soirées partagées, laissé imaginer que je pouvais lui plaire. Et que ça, c’est inhabituel.

– Alexandra ? Bonjour, c’est Léo. Que diriez-vous de retourner au bar ? Après tout, c’est un jeudi que j’y ai rencontré Isabelle… Rappelez-moi si vous voulez m’y rejoindre. Non, pas la peine de rappeler, j’y serai, passez, ça me ferait plaisir.

Après un bref moment de satisfaction pour m’entendre mentir avec un tel naturel, j’oublie Alexandra.

Et me voilà au bar dès dix-neuf heures trente, dans mon plus beau costume, rasé de près et l’œil charmeur. Je veux en avoir le cœur net. Même les moches peuvent être séduites. J’ai juste besoin de vérifier que mon charme opère, hors de question que je transforme l’essai et la ramène à la maison.

A vingt heures, je scanne la foule des consommateurs avec avidité, impatient de vérifier que j’ai raison. Je n’ai bu qu’un verre d’eau pétillante, attentif à garder l’esprit clair et à éviter une situation que je pourrais regretter. A vingt heures trente, Alexandra n’a pas donné signe de vie. Elle n’a pas non plus tenté de me joindre par téléphone. Je commence à douter de moi et décide de changer la cible de mes expériences. J’ai repéré deux filles charmantes et n’ai pas l’intention de laisser la femme aux cheveux rouges gâcher ma soirée. Je me lève pour aller aux toilettes et en profite pour passer en prenant mon temps devant le long miroir qui borde le bar sur le mur du fond. C’est ma tactique pour juger de mon allure et suivre les regards des filles qui me plaisent en toute discrétion. L’une des deux me lance un œil distrait, aussitôt suivi d’un rire qui me déplait. L’autre ignore totalement mon déplacement. J’en suis pour mes frais et m’énerve : je vais quitter cet endroit et ne plus y revenir. Je règle mes consommations et contrôle par acquis de conscience mon téléphone pour vérifier si Alexandra s’est manifestée. Rien.

Je me sens seul.

Je pense à Isabelle, à son sourire et à la gaité qu’elle avait mise dans la soirée passée ensemble. Malgré son inexplicable comportement, j’aimerais bien la revoir.

*

– Bonsoir Jacqueline, je peux vous déranger quelques minutes ? C’est au sujet d’isabelle… Heu… l’amie qui est passée rapporter mes affaires…
– Ben oui, j’me doute bien mon pauvre, j’vous guettais, j’étais tellement sûre que vous alliez passer que pour ne pas vous rater, je suis pas descendue de la journée !

Sur cette étrange entrée en matière, Jacqueline me pousse vers son salon et me fait assoir sur un canapé de cuir brun défraichi, orné de plaids en crochet multicolores.

– Depuis combien de temps n’aviez-vous pas de nouvelles ?

Et comme je ne réponds pas :

– C’est pas vous, au moins ? Vous êtes pas jaloux ?
– Mais de quoi parlez-vous, Jacqueline, je ne vous suis pas …
– Ben la petite, là, celle qui est venue et qui été retrouvée assassinée !
– Quoi ?
– Ben vous regardez pas les infos ? Votre amie a été retrouvée morte dans un lit, nue, apparemment chez quelqu’un qui la connaissait pas…

Je ne laisse pas à Jacqueline le temps de m’expliquer d’avantage, me jette sur mon téléphone et pianote avec fébrilité quelques mots. L’information jailli sans se faire prier. Un homme rentrant de vacances au milieu de la nuit a été surpris de trouver un couple dans son lit. Armé, le propriétaire de l’appartement a fait feu sans sommation, loupant l’homme qui a pu s’enfuir avec ses affaires, mais tuant sur le coup la jeune femme. Un encart montre une photo récente trouvée dans son sac, sur laquelle il n’est pas possible de ne pas reconnaître Isabelle. L’article précise que rien ne permet d’identifier la jeune femme et que l’appartement, situé dans un quartier chic de la capitale, est exempt de toute trace de vol. Le journaliste s’interroge sur la présence du couple dans un lit qui n’est pas le sien et conclut qu’il peut s’agir d’un pari idiot.

– Vous seriez pas du genre à vous enfuir ?
– Non…

Mon air éploré suffit à la convaincre.

– Vous voulez boire un coup ? vous avez pas l’air bien…
– Non, merci, je passais pour savoir si elle vous avait laissé quelque chose pour moi, un numéro de téléphone, une adresse…
– Non, rien, je suis désolée.

Je ne sais pas ce qui me trouble le plus : la mort de l’inconnue ou le fait de découvrir que je n’était rien de plus qu’une victime parmi d’autres. Qu’elle était un escroc qui attirait des hommes chez des inconnus, passait la nuit avec eux et s’évaporait au petit matin avec portefeuilles, clés, vêtements et cartes bancaires. Qu’elle mettait à profit le temps nécessaire aux amoureux mystifiés pour reprendre leurs esprits et trouver le moyen de réintégrer leurs domiciles dignement, sans doute pour les voler.
Je ne m’explique pas pourquoi elle ne m’a pas volé et je ne le saurai sans doute jamais, ni comment elle se trouvait en possession des clés des appartements où elle opérait. Je me demande si Alexandra la connaissait. Maintenant que sa photo est accessible il est simple de s’en assurer.

Ce numéro n’est pas attribué

J’appuie pour la troisième fois sur la fiche contact d’Alexandra dans mon téléphone. Il est impossible que j’aie fait une erreur en composant le numéro.

Ce numéro n’est pas attribué

La corrélation ne me semble pas osée : Si elle a résilié sa ligne peu de temps après la découverte du corps d’Isabelle, il y a forcément un lien entre les deux femmes. Le seul moyen de s’en assurer, c’est d’aller chez Alexandra et d’exiger des explications.

*

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Publié le 14 août 2019, dans roman de l'été, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

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