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Rébellion quantique – Part 5

Roxanne participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck. Coincée par ses dettes, elle ne peut faire autrement que d’accepter la prochaine intervention:  stopper l’urbanisation sauvage, permettant ainsi aux populations les moins aisées de conserver leur place dans les villes. Elle pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: Roxanne est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Après avoir fait exploser une résidence en construction, elle se retrouve dans un nouveau monde, face à son contact: Franck qui l’informe que ce nouveau saut l’a emmenée vers un monde plus dangereux, dans lequel sa mission sera plus complexe.

Le début se trouve par ici

*

Je n’ai pas eu le temps d’en perdre. Ce matin, alors que je peinais à faire fonctionner ma nouvelle machine à café, mon téléphone a sonné. C’était la première fois que je redoutais d’entendre la voix, même si, objectivement, je n’avais pas eu le temps de dépasser des échéance de paiement.

« Chère cliente, vous n’avez pas rempli vos obligations pour la journée, si vous ne souhaitez pas être mise sous surveillance immédiate, merci de régulariser ce jour, le 02 Février »

– Franck ? C’est quoi, cette menace de surveillance ?
– Tu n’as pas trouvé l’enveloppe qu’on t’a laissé ?
– Quelle enveloppe ? Non, je n’ai pas trouvé d’enveloppe, qu’est-ce que je dois faire ?
– Techniquement, dans ce monde tu es obligée de travailler, même si tu n’as pas de travail. Tu dois te rendre au lieu dont l’adresse figure dans l’enveloppe et y passer la journée. S’ils ont un boulot à te confier, ils t’en avertissent sur place. S’ils n’en ont pas, tu dois rester. C’est une façon à peine détournée de garder sous contrôle les personnes inactives…

Il doit m’entendre m’étrangler, parce qu’il ne me laisse pas le temps de prendre la parole.

– D’un autre côté, si tu as reçu un coup de fil et que tu n’as pas d’enveloppe, ça veut dire que tu dois agir aujourd’hui…
– Mais je devais être préparée à ce nouveau monde dangereux ?
– Il te reste quelques heures… Je ne peux pas t’en dire plus, rends-toi au lieu de rendez-vous de l’Asso.

Il a raccroché avant que je n’aie le temps de lui demander où est ce fameux lieu de rendez-vous. C’est n’importe quoi, cette histoire. Je regarde autour de moi, à la recherche d’un document qui m’aurait échappé hier en arrivant. Rien. Le seul truc qui m’attendait était une photo de ville, dont je me suis servie comme marque-page. Je prends mon livre et en sors la photo, que j’observe attentivement. Elle représente un immeuble qui ressemble à s’y méprendre à celui que j’ai sous les yeux depuis la fenêtre de mon salon. La photo montre aussi l’autre côté de la rue et une petite supérette tout ce qu’il y a de plus banal, surmontée d’une bannière publicitaire qui indique « 0202 The Place To Be ». Un coup d’œil à la supérette m’apprend que ce panneau n’existe pas dans la vraie vie. C’est marrant, ce 0202, alors que nous sommes le 02 Février. Je me demande si demain, par la magie de la technologie de ce nouveau monde, la bannière de la photo indiquera « 0302 The Place To Be ». Et c’est là que j’ai un éclair. Je descends les escaliers à toute vitesse pour me rendre à la supérette, me demandant comment je vais reconnaître ceux qui me font travailler.

Le petit magasin a l’air vide et je dois forcer sur la porte pour qu’elle s’ouvre. Un distributeur de boissons diffuse une lumière bleue qui baigne l’espace silencieux d’une ambiance étrange. Sur les rayons, des restes de sachets éventrés, quelques articles périmés. Le coin caisse est entouré de portants de barres chocolatées, mais pas de caissier en vue. Le distributeur couine et tremble. Si je dois rencontrer les membres de L’Asso ici, ils sont soit tout petits, soit pas encore arrivés, soit j’ai mal interprété la photo, soit il y avait une heure  à respecter et j’ai raté mon coup.… Par acquis de conscience, je fais le tour du distributeur, mais rien ne se trouve derrière. Au moment où j’amorce un demi-tour pour quitter cet endroit inhospitalier, un bruit mat venant du distributeur brise le silence. C’est une canette qui a glissé vers le tiroir servant à récupérer les boissons. Il me semble évident de la prendre, et si la boire est à peu près hors de question, au moins de regarder ce qu’il y a écrit dessus. « Asseyez-vous » lis-je sous un dessin de fruits souriant de manière grotesque. J’obtempère en me demandant si je dois avoir peur, mais j’ai l’intention de ne pas me laisser faire. Je trouve que j’ai déjà du mérite d’avoir compris le rendez-vous. Je continue ma lecture.
«  Qu’avez-vous fait ? On vous attend depuis ce matin… Maintenant, on a plus de temps pour vous préparer à l’intervention, il vous reste moins de deux heures… ».
C’est bien la première fois qu’une canette de soda me fait des reproches… Intriguée, je regarde les phrases suivantes se former sur le métal bleu foncé.
« Pour faire céder le gouvernement sur leur politique d’éloignement des gens les moins bien notés vers le cercle de 3ème banlieue, nous avons décidé de kidnapper le ministre de la vie en ville. Ils auront 48 heures pour annuler les accords d’éloignement, les transferts prévus, et redonner aux gens un niveau correct de notes et de vie. »

Je n’ai pas le temps de m’interroger sur ce concept de « ministre de la vie en ville… », ni sur ce qu’il adviendra au delà des 48h. Peut-être sera-t-il évincé de la vie politique à cause d’une vidéo ordurière diffusée à l’échelle mondiale… J’espère juste ne pas avoir à tremper dans ce type de manipulation…  la suite s’affiche sous mes yeux ébahis.

«  Le ministre doit visiter le chantier situé à 50 km au nord de la ville, aujourd’hui à 14h. Il sera filmé pendant qu’il fait son odieuse propagande. Afin d’avoir plus de poids, le kidnapping doit avoir lieu en direct, sous les drones et les caméras. Vous trouverez le matériel derrière les canettes vertes du distributeur »

Hein ? mais je ne suis responsable que d’explosions, il n’a jamais été question de prendre des otages… Et filmée, de surcroit… Je fixe la canette comme une poule fixant un couteau. Comment répondre à ce truc bleu ? Dans le doute, j’énonce à voix haute la seule question qui me traverse l’esprit.

– Dites-moi où je dois poser les explosifs.

« Les explosifs ? Quels explosifs ? Personne ne doit être blessé dans le kidnapping, on nous a assuré que le contact envoyé par l’Asso serait rodé aux enlèvements. »

Ce truc m’entend. Il doit y avoir des micros pas loin et sans doute des caméras.

– Vous vous trompez d’interlocuteur, je ne sais que faire sauter des bâtiments.

« Vous êtes bien Roxanne ? »

– Oui

« Alors, non, on ne se  trompe pas. »

Et la canette s’éteint. Plus exactement, le texte qui présente les dangers auxquels s’exposent les consommateurs réapparaît. « prise de poids, caries dentaires, gaz,… », beuark. Assise sur le carrelage froid et sale, l’objet devenu mutique à la main, je me demande comment je vais m’en sortir, cette fois. S’il n’y a pas d’explosion, je ne vais pas pouvoir changer de monde et je risque de me faire prendre. Il me reste moins de deux heures pour trouver une façon de kidnapper un ministre en direct et échapper à une mort certaine. Je vais regarder ce qui se trouve derrière les canettes vertes. Une boîte d’œufs et une caméra, que je mets dans mon sac à dos. Je vais y ajouter la canette bleue qui communique avec moi, au cas ou, mais un message s’y affiche, pas spécialement aimable. Il dit: « Laissez la canette bleue au sol, Roxanne, elle ne vous servira à rien »
J’obtempère, énervée qu’un objet aussi ridicule me donne des ordres.

*

– J’ai besoin d’aide
– Je sais, c’est le moment de te faire une omelette.

*

La suite est

Rébellion quantique – Part 3

Roxanne vit en marge d’une société qui ne lui convient pas. Pour subsister, elle participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck. Coincée par ses dettes, elle ne peut faire autrement que d’accepter la prochaine intervention:  stopper l’urbanisation sauvage, permettant ainsi aux populations les moins aisées de conserver leur place dans les villes. Elle pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: Roxanne est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités.

Le début se trouve par ici

*

J’arrive sur le site, désert et silencieux à cette heure tardive. Baignées d’obscurité, les constructions semblent menacer ma misérable humanité qui s’invite au milieu des géants de béton aux yeux creux. Comme pour chacune de ces interventions, je me suis habillée de noir, ai dissimulé mes cheveux dans une cagoule et me suis équipée d’un sac à dos dans lequel sont rangées les possessions qui me tiennent à cœur: quelques photos issues de réalités différentes, une montre ancienne, un camée monté en bague, le livre en cours.

Je me glisse jusqu’à une ouverture ménagée dans les grilles qui encerclent le chantier et que Franck m’a indiquée. Je le soupçonne de faire partie des équipes en charge des constructions et, d’une façon ou d’une autre, de me suivre dans les réalités parallèles que j’arpente. Ses informations sont précises et fiables, mes missions se déroulent toujours comme prévu et je trouve les entrées, sorties et le matériel aux endroits marqués sur les plans qu’il me fournit. Je me suis risquée une fois à lui poser la question de ses propres changements de réalité, mais s’est fermé et m’a recommandé de me mêler de mes oignons. Je ne désespère pas un jour de comprendre comment tout ça est possible et qui est réellement Franck, mais pour l’instant, je n’ai pas la moindre piste de compréhension et l’impression (stupide) d’être manipulée par une entité supérieure.
Après avoir demandé en silence aux extra-terrestres de m’aider à réussir cette nouvelle mission, je me faufile au-delà de la grille et commence à avancer vers ce que Franck m’a décrit comme le bâtiment principal. Parvenue au pied de la construction, je trouve la pièce qui doit contenir les explosifs et y entre par la fenêtre laissée ouverte.
Face à moi, un bureau, derrière lequel je distingue quelques étagères couvertes de cartons. Au sol, des sacs d’outils et du matériel divers. A ma gauche, la porte qui doit s’ouvrir sur le hall du bâtiment. Ce que je suis venue chercher est bien là, sur la troisième étagère en partant de la porte, prêt à être posé. Je m’empare des trois charges, les glisse dans mon sac et prends dans le premier tiroir du bureau un téléphone dont le code est le même depuis mon premier saut : 1564.
Il me faut maintenant aller dans les trois sous-sols du secteur pour y poser les charges. Un coup d’œil à ma montre, j’ai le temps, la ronde de surveillance ne passera pas avant une bonne heure. Je trouve facilement l’accès au sous-sol du bâtiment principal et pose la charge comme Franck me l’a recommandé, sur un pan de mur duquel sortent quelques bouts de fer. J’en choisis un bien au milieu et y suspends l’explosif hérissé de fils. Je sors par la sortie de secours et me dirige vers la gauche, en quête de l’immeuble suivant. La seconde fenêtre à droite de la porte d’entré a dû rester ouverte. Je m’y rends sans hésiter et pousse le carreau. Rien ne bouge. J’appuie plus fort sur le chambranle, toujours sans succès.

– Merde, Franck, tu crains.

Je ne suis pas équipée pour forcer portes ou fenêtres. Comme je dois basculer dans une autre réalité à tout instant, j’ai pour consigne de ne porter que le minimum sur moi. Pas d’outils. J’essaie d’ouvrir toutes les fenêtres du rez-de-chaussée, sans succès. Mon cœur commence à battre à un rythme déplaisant. J’hésite à continuer mon travail au troisième bâtiment pour revenir ensuite à ce problème, mais Franck a toujours été formel : il me faut procéder dans l’ordre, quitte à annuler la mission si un problème survient dès le premier endroit. La frustration me rend nerveuse. Je n’aime pas échouer dans un travail pour lequel j’ai été payée. Je retourne à la fenêtre, force sur le carreau. Fiasco absolu. Autour de moi, des morceaux de parpaings, des barres de fer, de grands bouts de planche. Je reste un instant à l’affut de bruits et comme tout est calme, me décide à m’équiper d’une barre de fer. J’en choisis une pas trop longue, la saisis et comme je l’ai vu faire tant de fois dans des films, m’en sers pour asséner de grand coups sur la vitre récalcitrante. L’opération l’air plus facile quand elle est à la charge de voyous de cinéma… il me faut m’y reprendre à quatre fois pour entendre le carreau se briser. Le bruit du verre cassé me fige dans la froideur de cette nuit sans vie, le temps de m’assurer que rien ne vient troubler la quiétude désolée du chantier. Certaine de poursuivre en toute impunité, je prends la précaution de déblayer les bouts de verre qui pourraient me blesser et me faufile dans le hall du bâtiment.
Une fois de plus, il m’est aisé de me rendre au sous-sol et d’y déposer ma charge. Je ressors assez détendue et me rends au troisième immeuble. Celui-ci est moins avancé que les deux précédents et je peux progresser entre des murs dépourvus d’huisserie. Je descends l’escalier, mais il faut se rendre au 4ème sous-sol pour chercher l’endroit décrit par Franck. Ce doit être un pilier central et je dois y fixer la plus grosse charge avant de filer.
J’ai peut-être oublié de mentionner ici le fait, désagréable, que je suis très claustrophobe. L’idée de prendre le métro fait trembler mes jambes et la perspective d’un tunnel dont on ne perçoit pas le bout révulse mon estomac. Franck le sait, mais il n’a pas l’air de considérer que ce puisse être un problème. Il m’a conseillé de respirer et m’a ri au nez quand j’ai commencé à essayer d’argumenter.

– Avec ce qu’on te paie, tu as les moyens de voir un psy, je ne te pensais pas si fragile…

C’était sans appel (voir un peu menaçant quant à mon avenir) et je me trouve donc en haut de l’escalier, une nappe d’obscurité autour des pieds, avec la sensation d’avoir à plonger en eaux troubles. L’envie de vomir me saisit et je sens mon front et mon dos se couvrir de sueur. Je commence la descente, résistant à l’envie folle de partir en courant et l’autre envie folle d’allumer ma torche. Je pose ma main contre le mur et avance un pied hésitant dans le vide. Mon pied rencontre une marche et je commence ma descente. Parvenue sans encombre au premier sous-sol, je regarde vers le haut, avide de distinguer ce qui pourrait ressembler à un coin de ciel. Il fait trop sombre pour que se découpe une portion d’éléments naturels, mais je sens sur mon front un filet d’air frais qui me réconforte. Je continue de descendre en essayant de ne pas réfléchir. J’imagine une clairière au printemps et commence à la peupler de petits lapins mignons et de papillons. 2e sous-sol. Il va en falloir, des lapins mignons… Mon cœur bat en suivant un rythme désordonné qui trouble mes oreilles et la panique me sert la gorge. Encore deux étages à descendre. Je ne vais pas pouvoir.

Je vais crever là, d’une crise cardiaque. Franck ramassera mon corps raide et s’excusera en pleurant.

Non, ça ne lui ressemble pas. Il me maudira plutôt. Je verse une larme d’auto apitoiement. J’en ai honte, mais ça me fait du bien. Je bois un coup à ma gourde, inspire, expire. Descends encore un peu. 3e sous-sol. Plus aucun filet d’air et l’idée d’apercevoir le ciel est chimérique. J’en envie de fuir en hurlant, mes jambes tremblent, l’épaisse obscurité confère à l’air une consistance gluante. Répugnant. Mes doigts se contractent tellement sur la torche éteinte que j’ai mal à la main. J’hésite à allumer, mais j’ai peur que la vision partielle ce qui m’entoure ne m’impressionne encore plus. Là, au moins, je peux imaginer la campagne. Deux marches. Les lapins. Encore deux marches. Les papillons. Allez, trois marches. Les fleurettes. Deux marches… ça y est, j’y suis. Le sol est plat sous mes pieds. Je gémis de stress. L’oppression est telle que j’ai l’impression de peser des tonnes. Il faut allumer ma torche et en finir.
La lumière repousse l’obscurité juste assez pour me permettre de voir un mur nu, un sol couvert de débris divers. Le pilier central se dresse devant moi, son ombre projetée par la torche tressaute au rythme de mon cœur. Je me dirige dessus, à la recherche d’un crochet ou d’un clou. Je dois tourner autour avant de localiser une grosse vis enfoncée dans le béton. Je sors de mon sac la troisième charge, en tâtonne la surface à la recherche d’une fixation à dégager pour l’enfiler sur la vis. Mes geste sont saccadés et je me déteste de perdre mon sang froid sans raison. Les secondes s’écoulent sans que j’arrive à me concentrer assez pour ajuster la boucle de métal que j’ai trouvée. inspirer. Lapins. Expirer. Papillons. Fleurs roses. Mes doigts finissent par obéir et au moment où je suis fièrement prête à accrocher le tout, un bruit se fait entendre dans l’escalier. Je me tourne juste à temps pour distinguer, dans le faisceau de la torche, une silhouette sombre et basse qui se profile au-dessus de moi dans l’encadrement de la porte, au niveau du troisième sous-sol. Un petit cri se fraie le passage entre mes mâchoires pourtant serrées à me casser les  dents.
Je vais crever de stress. Adieu, lapins, papillons, monde cruel et fromage en portions individuelles.
Je me sens vulnérable, j’ai envie de pleurer sur mon sort et de faire pitié au monde, mais j’essaie de retrouver mes esprits. Vu la forme de l’ombre, il ne s’agit pas d’un humain, plutôt d’un chien ou d’un renard. Si l’animal est agressif, je n’ai rien d’autre à lui opposer que mon roman. Je couine d’impuissance, mon cœur fait des bonds désordonnés jusqu’à ma gorge et mes mains ont de la peine à continuer d’agripper la charge, la torche et mon sac. J’ai été formée à beaucoup de choses, mais pas au combat singulier contre un renard, un sanglier, un éléphant ou un chameau, surtout quatre étages sous terre et à moitié morte d’angoisse. Accroupie dans le noir, j’attends, prête au pire, mais la bête renifle puis remonte à grand bruit, me laissant en proie à un mélange contradictoire de soulagement, de vexation d’avoir été considérée comme manquant d’importance, et de fureur contre moi-même. Je n’ai rien d’autre à faire que de me relever et finir ce pour quoi je suis là. Le seul avantage d’une crise de ce type, c’est qu’elle occulte tous les dangers. Je fixe la charge et remonte l’escalier à toute vitesse, puis regagne sans encombre l’extérieur du chantier. J’ai besoin de m’assoir un moment.

A proximité du site, je trouve un buisson sous un grand panneau d’affichage vantant les joies de la vie en communauté dans ce secteur qui, à mes yeux, a autant d’attraits qu’une fête foraine tombée en ruine. Je m’installe derrière la verdure triste et sèche, qui a encore la force de dresser quelques pitoyables piquants en une forme risible de résistance ultime à l’humanité moderne. Il reste trente-cinq minutes avant que la ronde de surveillance ne se fasse. Il n’y aura donc pas de blessés et j’ai un peu de temps pour récupérer.
Après avoir grignoté quelques biscuits au réconfortant chocolat, m’être lamentée sur mon sort d’expatriée de l’univers et avoir tenté de méditer sur le sens holistique de ma vie, je sors le téléphone de mon sac, l’allume et en tape le code. Son petit écran rétroéclairé de bleu me souhaite la bienvenue et me laisse libre de décider de quand les bâtiments vont rendre leur âme de ciment. Comme j’en ai marre de cet endroit, qu’il fait froid et que je suis curieuse de savoir où je vais me projeter, sans attendre j’appuie sur la touche « appel ».

J’ai à peine le temps d’admirer les rouges et ors des flammes qui surgissent du sol que le tonnerre de l’explosion déclenche mon avenir. La dernière image que j’emmène de ce monde est celle de pans de bétons suspendus dans l’air froid, entre les interstices desquels le ciel bleu sombre dessine un puzzle dramatique.

*

La suite de cette trépidante aventure: ici

Un conte de Noël (part 1)

Lecteur-chéri-ma-boule-de-neige-en-sucre-glace,
Laisse moi te réjouir en te faisant un récit enchanteur et de saison, dont l’ambition est de finir avec 2019…

Au début, j’hésitais à me trimballer au quotidien avec une arme, je trouvais que ça pouvait être dangereux. Mais finalement c’est comme tout: on s’habitue.
Tout a commencé un matin gris d’hiver, un mégot jeté avec désinvolture par la vitre fumée d’un gros SUV. Ça m’a énervée. Dans  la même semaine AF-***-XY 92, TC-***-VW 75 et RS-***-YG 93 avait fait preuve du pire mépris routier qui puisse être. Ce mégot avait décidé de la suite.
Oui, j’ai une bonne mémoire.
Et oui, j’ai un ami hacker.

C’est comme ça que je me suis mise à faire des balades anti-cons. Le principe est simple : soit j’assiste à la connerie et dans la minute qui suit, j’ai la possibilité de planter deux balles dans les pneus du con, soit je n’ai pas cette possibilité et je mémorise la plaque minéralogique du con. Plus tard, munie de son adresse, je cherche une idée pour immobiliser son véhicule de con. Ah oui, je précise : je ne traite que les conneries de la route. Sinon, je n’aurais plus de vie.
Globalement, crever les pneus me va bien. Mais je peux aussi rayer des peintures, renverser du miel liquide sur le pare-brise, de l’huile sur les vitres, bomber les portières, tout est bon pour me défouler.

Au cours d’une de mes expédition, j’ai rencontré Angel. Il avait le même type de loisir que moi, la précision en plus : il agrémentait de petits messages personnalisés au marqueur indélébile ou à la peinture les carreaux des voitures qu’il venait de dégrader.
Ce soir là, mon but était d’empêcher AD-***-FG 92 de continuer à prendre la route. J’étais devant sa grosse voiture noire en train de choisir entre le miel et l’huile, après avoir planté une lame bien affutée dans ses quatre pneus. Le délicat sifflement du caoutchouc se soulageant de l’air me remplissait d’aise et s’il n’avait pas plu, j’aurais volontiers entamé une petite danse de joie sur le trottoir quand une exclamation de surprise m’a ramenée sur terre. Un jeune homme tout habillé en noir se tenait face au véhicule, la mine désolée. Je n’ai pas tout de suite remarqué sa bombe de peinture jaune fluo.
– C’est vous, les pneus ?
Aucune agressivité dans son ton.
– Heu…
– Vous avez encore le couteau dans la main…
– Ah…
– C’est pas grave, hein, mais ça me déçoit, j’avais prévu de filmer…
Comme je ne trouvais rien à répondre et devais le fixer avec un regard de vache devant un passage à niveau un jour de grève, il m’a gentiment poussée et s’est mis au travail, me laissant admirer son habileté à tracer sur la tôle des lettres régulières et son sens aigu de la poésie. Quand il a eu fini, on pouvait lire en gros caractères « Véhicule prioritaire : Transport de têtes de nœuds en enfer », suivi dans une taille plus petite de « si vous êtes intéressés, appelez le 06.xx.xx.xx.xx ».
Il a fini en ajoutant une petite tête de diable au pochoir, m’a souri et m’a dit « ça déchire, non ? ça et les pneus, elle va peut-être se remettre au code de la route », puis il a avisé ma bouteille d’huile et a proposé de m’aider à en barbouiller les vitres.
– C’est quoi, ce numéro de portable ? ai-je demandé en désignant le message de mon index plein de gras.
– Ben, c’est le sien, qu’est ce que tu crois, que j’invente ?
Et devant mon absence de commentaire :
– C’est facile, avec un peu de technique…
La semaine suivante, il m’a fourni un petit revolver équipé d’un silencieux et m’a appris à tirer dans les pneus discrètement.

*

Cet hiver là, le fond de l’air était empli de contestation, les mouvements sociaux se multipliaient.
Après trois semaines de grèves des transports en commun, les trois têtes de pont de la civilisation routière avaient rendu l’âme : le respect, l’intelligence et le code de la route. Angel et moi étions surchargés de boulot. Nous passions nos journées à dégonfler des pneus et nos soirées à badigeonner des vitres de messages fleuris. On commençait à parler de nous sur les réseaux sociaux et nous redoublions de prudence lors de nos sorties punitives.
Ce soir-là, nous avions prévus cinq arrêts. C’était beaucoup, nous étions chargés, fatigués et commencions à craindre de nous faire repérer. Nous avions prévu de ne rien faire pendant les deux soirées suivantes, préférant attendre la nuit de Noël pour redoubler nos efforts.
Après avoir bombé des cafards orange sur une BMW gris foncé, nous sortions de nos sacs un gros pot de graisse automobile et des gants quand une lumière vive nous éblouit. Derrière le faisceau bleuté, je distinguais la silhouette empâtée d’un gros type en doudoune.
– Vous ne voulez pas de l’aide, par hasard ?
Le ton était empreint d’une brusquerie de mauvais augure . Je regardais Angel, ses yeux cernés, son teint pâle, ses cheveux collés par une sueur de stress sur un front las. Le soupir qu’il a lâché était tenu. Dans son regard fatigué se devinait un fond de soulagement. Nous savions que ça devait finir, même si nous aurions préféré profiter de la nuit de Noël pour que cette fin soit une apothéose de caoutchouc percé et de mots d’esprit. Il a lâché le pot de graisse, fait claquer ses gants en les enlevant et s’est levé pour se rendre.
– Non, c’est bon, merci, on a fini celui-là…
Il a levé ses mains bien en vue, montrant qu’il n’était pas armé. De mon côté, j’avais redressé le dos et levé les mains de la même façon. De là ou je me trouvais, je distinguais des bottes de cuir brillant à l’épaisse semelle à crampons, surmontées de solides jambes. Nous portions des cagoules noires, des vestes noires et des pantalons noirs. Nos sacs à dos étaient plein d’un matériel qui ne laisserait aucun doute sur nos activités. Je ne trouvais rien à dire et l’idée d’une tentative de fuite me paraissait idiote. Le message destiné au véhicule suivant « le père Noël m’a toujours négligé, alors je hais vos enfants » avait déroulé son pochoir à nos pieds, fragile vecteur d’une vengeance de carton et de couleurs.
Le type ne bronchait pas. Son faisceau allait d’Angel à moi, comme s’il n’avait pas encore décidé de ce qu’il allait faire de nous. J’hésitais à lancer un « allez monsieur l’agent , soyez sympa, c’est Noël » qui s’étranglait dans ma gorge.

La suite est par là: lien vers la suite

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 6 – fin)

Previously on « Revenge is a Samboussek fromage best served naked »

Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de savoir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide d’accompagner l’homme dans ses recherches.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue, puis Léo découvre que, après avoir dragué Rachel, jeune noctambule qui lui plaisait, Alexandra s’est volatilisée la nuit ou la jeune femme qui l’avait piégé est tuée par un propriétaire à la gâchette sensible qui n’a pas apprécié de trouver un couple d’inconnus dans son lit.
Une rapide enquête révèle qu’Alexandra, femme de ménage dans le civil, serait la tête pensante de l’arnaque. Léo décide de prendre contact avec Rachel, dont il suppose qu’elle a eu un contact récent avec elle.

Si vous débarquez et que vous avez le temps (c’est mieux),
Le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3
Le chapitre 4 est juste à la page d’avant: Chapitre 4
Le chapitre 5 se situe assez logiquement après le chapitre 4, soit là: Chapitre 5

 

*

 

– Ne bouge pas de là, je vais chercher des croissants

Les lèvres de Rachel m’effleurent et elle caresse mes cheveux avant de faire volte-face et de sortir de l’appartement en claquant la porte. J’attends que la clef tourne dans la serrure pour me rhabiller à toute allure, puis j’utilise des serviettes de toilette afin de donner l’illusion d’un corps endormi sous la couette et me mets en embuscade dans l’entrée, ma cravate dénouée entre les mains.

Il avait fallu environ dix minutes à Delphine pour arriver, la fois précédente. A supposer qu’elle obéisse à un timing précis, j’ai le temps de me préparer à la cueillir.

Un bruit de pas dans l’escalier, un trousseau de clefs, un cliquetis de serrure. Collé contre le mur, je tends la cravate et retiens mon souffle. La porte s’ouvre et laisse le passage à la petite femme replète, sanglées dans son sac à dos de voyage. Je lui laisse le temps de refermer la porte et me glisse derrière elle. Je lève la cravate et lui en enserre le cou, tirant bien de chaque côté. Elle émet un léger bruit et reste immobile. M’attendant à de la résistance et m’y étant préparé, j’attends un court instant qu’elle réagisse, mais elle se contente de porter les mains à son cou en gémissant. Je la pousse dans le salon en silence et la débarrasse de son sac à dos d’une main, l’autre maintenant l’étranglement. Elle n’a pas encore vu son agresseur. Toujours sans parler, je la maintiens de dos. Je veux lier ses poignets dans son dos et pour cela, il me faut mes deux mains. Je libère un court instant la pression sur son cou et remonte ma cravate entre ses mâchoires pour lui maintenir la bouche ouverte. J’en noue les extrémités derrière sa tête et la fait pivoter face à moi. En me découvrant, elle a un hoquet et écarquille les yeux. Comme elle reste molle et ne songe pas à se débattre, je le pousse dans la chambre. Moi aussi, j’ai réfléchi à un plan. Je n’ai pas honte d’admettre qu’il intègre une part de vengeance mesquine.

– Enlevez vos vêtements, Delphine.

Elle obtempère en tremblant et entreprend de se débarrasser de son t-shirt, de son pantalon de toile et de ses chaussettes. Je prends le temps de contempler son corps mou à la peau blafarde.

– Tous vos vêtements…

Nouveau hoquet.

– Vous ne voulez pas que je sorte mon pistolet ?

Elle fait signe que non et se tortille pour ôter ses sous-vêtements. Je la laisse baigner dans sa gêne quelques instants puis lui indique le lit.

– Asseyez-vous.

Elle s’exécute et je la rejoins, m’assieds à côté d’elle et la regarde droit dans les yeux.

– Je vais vous ligoter

Elle prend peur et jette des regards affolés partout, comme si de l’aide allait surgir d’un placard. A l’aide d’une paire de collants (obligeamment prêtée par Rachel), je lui noue les poignets et les jambes, puis la fait s’allonger et la recouvre de la couette.

– Je vais maintenant appeler les flics, mais avant, j’ai besoin de comprendre comment vous osez continuer après la mort de votre complice.

A ces mots, ses yeux se remplissent de larmes et sa gorge se contracte. Elle me fait signe de lui ôter la cravate.

– Au premier signe d’énervement, je n’hésiterai pas à vous assommer…

Comme elle fait signe qu’elle a compris, je dénoue la cravate et la laisse reprendre ses esprits. Elle me regarde avec crainte avant de se mettre à parler de façon presque inaudible.

– J’ai besoin d’argent. Vous vous voyez, vous, faire le ménage pour survivre ? C’est fatigant et ça ne paie pas. Et je n’ai jamais eu de scrupule à prendre aux riches.

Je me visualise assez mal passant le plumeau sur des bibelots qui ne sont pas les miens, mais de là à arnaquer les gens, il y un fossé que je ne me sens pas capable de franchir. Elle a du tempérament, je ne peux pas lui enlever ça.

– Pour la mort de Daphnée… Je ne savais pas… on était fâchées, à cause de vous… Vous lui aviez plu, elle avait refusé de vous cambrioler, elle disait qu’elle voulait vous revoir. Je l’ai traitée de folle et lui ai dit que je ne voulais plus jamais avoir de contact avec elle.

Quelques larmes roulent sur ses joues. Le spectacle de cette femme nue, éplorée, attachée dans un lit qui n‘est pas le sien a failli m’émouvoir au moins autant que d’apprendre le prénom de mon arnaqueuse, Daphnée, mais je me reprends.

– Elle a voulu refaire le coup toute seule, pour me prouver qu’elle n’avait pas besoin de moi, alors qu’elle savait que moi, j’ai toujours eu besoin d’elle…

En effet, je ne vois pas un homme sain d’esprit se laisser emmener par Delphine au milieu de la nuit. Ma délicatesse naturelle m’empêche d’en faire la remarque et je la laisse continuer.

– Le propriétaire était supposé rentrer en avion, il ne devait pas arriver chez lui avant huit heures et demie. Elle ne pouvait pas prévoir qu’il allait rentrer en voiture…
– C’était un de vos client ?
– Oui…. – Elle ose à peine me regarder, je ne sais pas si elle est plus mortifiée de se trouver nue et attachée devant moi que d’admettre ses méfaits. Pour un peu, elle me ferait pitié – J’avais pris ses billets d’avion en photo et les lui avait envoyés, pour qu’elle prévoit son coup. Mais c’était avant… avant vous… je n’imaginais pas qu’elle travaillerait seule.
– Et pourquoi m’avez-vous accompagné au bar, toutes ces soirées ?
– La première fois, c’était pour jouer le jeu, vous faire croire que j’étais l’habitante de l’appartement, ça faisait partie du plan… Mais comme on s’était disputées et qu’après, elle avait disparu, je me suis dit qu’elle essaierait peut-être de vous retrouver au bar, ou que si elle vous appelait, vous me le diriez… Je voulais la retrouver… Aller au bar avec vous était ma seule option.
– Et Rachel ? Elle était supposée remplacer votre complice ? (Je n’ose pas utilser le prénom d’Isabelle/Daphnée, par peur d’ancrer son existence passée dans la mémoire).
– Oui… Je l’avais vue vous aborder, elle me paraissait assez entreprenante pour faire l’affaire et elle a vite admis avoir besoin d’argent…
– Delphine, vous me faites l’impression désagréable d’être une maquerelle, je vais devoir appeler la police.

Elle se tait et baisse les yeux pendant que je renoue la cravate qui l’empêche de parler, ramasse ses loques et claque la porte sur moi.

*

Je préfère attendre que le garçon m’amène un double café et des tartines beurrées avant de passer mon coup de fil. J’aime l’idée de faire languir Delphine.

*

– Rachel ? C’est fini, tout s’est bien passé, Delphine attend toute seul et sans vêtements sur un lit défait… Je vais appeler les flics.
– C’est dommage, elle avait un plan en or, ça me plaisait d’y participer. Mais je ne me sens pas trop de faire le coup toute seule, d’autant que je ne me vois pas me transformer en femme de ménage…
– Je vous comprends…
– …

*

Je remonte à l’appartement pour y trouver Delphine toujours étendue sur le lit, entortillée dans la couette. Sans dire un mot, sous son regard terrifié, je lui jette ses vêtements au visage.

– 30% pour vous, 30% pour Rachel, le reste pour moi et je vous paie le coiffeur.

Comme elle semble ne pas comprendre:

– Vous comprenez, avec le changement du régime des retraites, je dois penser à mon avenir…

*

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 5)

Previously on « Revenge is a Curry d’agneau, sauce à la crème fraîche avec amandes et noix de cajou best served naked »
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue. Alors qu’il décide de cesser leur enquête et de mettre un terme à ses rencontres avec Alexandra, Léo découvre que, en plus de draguer les mêmes jeunes femmes noctambules que lui, cette dernière disparaît lors de la découverte du corps sans vie de la jeune femme qui l’avait piégé.

 

Si vous débarquez et que vous avez le temps (c’est mieux),
Le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3
Le chapitre 4 est juste à la page d’avant: Chapitre 4

*

Moins d’une demi-heure plus tard, je me trouve devant la porte de l’immeuble où Isabelle m’avait amené deux semaines plus tôt. J’appuie sur le nom d’Alexandra. Le micro grésille un moment puis une voix d’homme répond.

– Oui ?
– Heu… Bonjour, je suis un ami d’Alexandra, j’aimerais lui parler…
– Il n’y a pas d’Alexandra ici, vous devez vous tromper.

Et il coupe la conversation.  Pas d’Alexandra ici.
Il faut absolument que je parle à cet homme.

– Monsieur, désolé de vous déranger encore, mais j’aimerais vous parler. Je ne serai pas long.

Une hésitation, suivie d’un cliquetis et la porte s’ouvre.

– Troisième gauche.

L’homme est assez grand, la soixantaine joviale. Il se tient dans l’embrasure de la porte, un verre à la main
– Que puis-je pour vous ?
– Je cherche une femme qui dit habiter ici… Alexandra, la bonne cinquantaine, petite, boulotte, des lunettes violettes, des cheveux rouges… ça vous dit quelque chose ?
– Au prénom près, vous décrivez ma femme de ménage, mais elle m’a donné son congé la semaine dernière… Entrez, je vous sers quelque chose ?

*

– Et elle prétendait revenir de vacances, dites-vous ?
– Oui, elle a même poussé jusqu’à remplir la machine à laver avec son linge.

Je n’ai pas eu d’autre choix que de raconter mon dur réveil d’il y a quinze jours, Isabelle, puis son décès malheureux. François, le vrai propriétaire de l’appartement, a d’abord été choqué d’apprendre à quoi servait son logement, puis il a admiré l’impudence de son ex-femme de ménage.

– Ce coup-ci, il semblerait qu’elle se soit fait doubler par le propriétaire… Elle se retrouve responsable d’un meurtre et de préméditation de vol… je comprends qu’elle m’ait donné son congé… Elle bossait chez moi depuis des années, c’est idiot, mais on finit par faire confiance. C’était ma femme qui l’avait trouvée, une perle à l’en croire. Elle appréciait beaucoup Delphine (le vrai prénom d’Alexandra). Elle lui passait tout : les retards, la vaisselle cassée, les approximations dans l’entretien de l’apparteement. Elle prétendait que pouvoir laisser les clés sereinement à Delphine valait bien quelques moutons sous le canapé. Quand ma femme est décédée, Delphine a été très chic, elle a pris du temps pour me faire des courses ou des repas, elle n’a pas demandé à se faire payer pour le temps passé en plus. Il m’a semblé naturel de la garder. Je n’aurais pas imaginé qu’elle se servait d’ici comme d’une base pour ses mauvais coups. Elle n’a jamais rien volé, à ma connaissance… D’un autre côté, elle avait tout intérêt à pouvoir profiter des lieux…
– Et je suis le premier à revenir pour me renseigner sur elle ?
– Oui, on doit avoir une bonne raison pour raconter une telle mésaventure à un inconnu…
– Et elle, vous la connaissez ? C’est peut-être sa complice…

Je lui montre la photo d’Isabelle sur mon téléphone.

– Elle, non. Qu’allez-vous faire, maintenant ?
– Je ne sais pas. Aller chez les flics, sans doute.
– Vous devriez. Moi, je vais faire changer mes serrures.

Il me raccompagne et me serre la main avec chaleur.

– Si je revois Delphine ou si elle m’appelle, je vous préviens
– Ca m’étonnerait qu’elle refasse surface, mais merci, je ferai pareil.
– Et la prochaine fois que vous trouvez une jeune femme charmante, méfiez-vous, demandez à voir son acte de propriété ou sa quittance de loyer! Il rit en refermant la porte sur moi, trop vite pour que je puisse lui répondre de se méfier des femmes de ménages.

*

A sec d’idées pour retrouver Delphine/Alexandra, je décide de passer la soirée au bar où tout à commencé. Je lorgne les consommateurs quand le souvenir me revient de Rachel, qui avait une intéressante propension à distribuer son numéro de téléphone. Elle a eu celui de la femme aux cheveux rouges. Peut-être ont-elles été en contact, peut-être même pourrait-elle me dire où trouver la diabolique femme de ménage. Il est un peu plus de vingt et une heures, avec un peu de chance, elle répondra à mon appel.

– Bonjour, vous êtes en contact avec le répondeur de Rachel, laissez un message après le bip.
– Bonjour Rachel, mon nom est Léo… On ne se connait pas, mais vous avez eu la … gentillesse… de me laisser votre numéro de téléphone lorsque nous nous sommes croisés dans un bar, il y a quelques jours. Pouvez-vous me rappeler, s’il vous plait ? J’aurais plaisir à vous revoir.

Ce n’est pas tout à fait vrai, mais je n’allais pas lui parler de Delphine, et dans l’absolu, autant joindre l’utile à l’agréable, après tout, elle est sans doute une compagne sympathique pour une soirée. Je n’ai pas à attendre longtemps, je suis en train de me rincer l’œil sur un groupe de jeunes femmes qui fêtent un anniversaire quand la sonnerie de mon portable me sort d’une rêverie d’où l’innocence est absente.

– Bonjour, c’est Rachel

Le ton est enjoué, la voix un peu trop travaillée à mon goût. Elle n’est pas longue à se décider à me retrouver au bar. Quand elle arrive, je suis devant un croque-monsieur et l’invite à me joindre dans mon dîner. Si mon offre la surprend, elle n’en laisse rien paraître et commande une omelette. Quand elle croise les jambes haut, sa jupe glisse un peu, révélant une cuisse fine et musclée.