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La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 5)

Previously on « Revenge is a Curry d’agneau, sauce à la crème fraîche avec amandes et noix de cajou best served naked »
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue. Alors qu’il décide de cesser leur enquête et de mettre un terme à ses rencontres avec Alexandra, Léo découvre que, en plus de draguer les mêmes jeunes femmes noctambules que lui, cette dernière disparaît lors de la découverte du corps sans vie de la jeune femme qui l’avait piégé.

 

Si vous débarquez et que vous avez le temps (c’est mieux),
Le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3
Le chapitre 4 est juste à la page d’avant: Chapitre 4

*

Moins d’une demi-heure plus tard, je me trouve devant la porte de l’immeuble où Isabelle m’avait amené deux semaines plus tôt. J’appuie sur le nom d’Alexandra. Le micro grésille un moment puis une voix d’homme répond.

– Oui ?
– Heu… Bonjour, je suis un ami d’Alexandra, j’aimerais lui parler…
– Il n’y a pas d’Alexandra ici, vous devez vous tromper.

Et il coupe la conversation.  Pas d’Alexandra ici.
Il faut absolument que je parle à cet homme.

– Monsieur, désolé de vous déranger encore, mais j’aimerais vous parler. Je ne serai pas long.

Une hésitation, suivie d’un cliquetis et la porte s’ouvre.

– Troisième gauche.

L’homme est assez grand, la soixantaine joviale. Il se tient dans l’embrasure de la porte, un verre à la main
– Que puis-je pour vous ?
– Je cherche une femme qui dit habiter ici… Alexandra, la bonne cinquantaine, petite, boulotte, des lunettes violettes, des cheveux rouges… ça vous dit quelque chose ?
– Au prénom près, vous décrivez ma femme de ménage, mais elle m’a donné son congé la semaine dernière… Entrez, je vous sers quelque chose ?

*

– Et elle prétendait revenir de vacances, dites-vous ?
– Oui, elle a même poussé jusqu’à remplir la machine à laver avec son linge.

Je n’ai pas eu d’autre choix que de raconter mon dur réveil d’il y a quinze jours, Isabelle, puis son décès malheureux. François, le vrai propriétaire de l’appartement, a d’abord été choqué d’apprendre à quoi servait son logement, puis il a admiré l’impudence de son ex-femme de ménage.

– Ce coup-ci, il semblerait qu’elle se soit fait doubler par le propriétaire… Elle se retrouve responsable d’un meurtre et de préméditation de vol… je comprends qu’elle m’ait donné son congé… Elle bossait chez moi depuis des années, c’est idiot, mais on finit par faire confiance. C’était ma femme qui l’avait trouvée, une perle à l’en croire. Elle appréciait beaucoup Delphine (le vrai prénom d’Alexandra). Elle lui passait tout : les retards, la vaisselle cassée, les approximations dans l’entretien de l’apparteement. Elle prétendait que pouvoir laisser les clés sereinement à Delphine valait bien quelques moutons sous le canapé. Quand ma femme est décédée, Delphine a été très chic, elle a pris du temps pour me faire des courses ou des repas, elle n’a pas demandé à se faire payer pour le temps passé en plus. Il m’a semblé naturel de la garder. Je n’aurais pas imaginé qu’elle se servait d’ici comme d’une base pour ses mauvais coups. Elle n’a jamais rien volé, à ma connaissance… D’un autre côté, elle avait tout intérêt à pouvoir profiter des lieux…
– Et je suis le premier à revenir pour me renseigner sur elle ?
– Oui, on doit avoir une bonne raison pour raconter une telle mésaventure à un inconnu…
– Et elle, vous la connaissez ? C’est peut-être sa complice…

Je lui montre la photo d’Isabelle sur mon téléphone.

– Elle, non. Qu’allez-vous faire, maintenant ?
– Je ne sais pas. Aller chez les flics, sans doute.
– Vous devriez. Moi, je vais faire changer mes serrures.

Il me raccompagne et me serre la main avec chaleur.

– Si je revois Delphine ou si elle m’appelle, je vous préviens
– Ca m’étonnerait qu’elle refasse surface, mais merci, je ferai pareil.
– Et la prochaine fois que vous trouvez une jeune femme charmante, méfiez-vous, demandez à voir son acte de propriété ou sa quittance de loyer! Il rit en refermant la porte sur moi, trop vite pour que je puisse lui répondre de se méfier des femmes de ménages.

*

A sec d’idées pour retrouver Delphine/Alexandra, je décide de passer la soirée au bar où tout à commencé. Je lorgne les consommateurs quand le souvenir me revient de Rachel, qui avait une intéressante propension à distribuer son numéro de téléphone. Elle a eu celui de la femme aux cheveux rouges. Peut-être ont-elles été en contact, peut-être même pourrait-elle me dire où trouver la diabolique femme de ménage. Il est un peu plus de vingt et une heures, avec un peu de chance, elle répondra à mon appel.

– Bonjour, vous êtes en contact avec le répondeur de Rachel, laissez un message après le bip.
– Bonjour Rachel, mon nom est Léo… On ne se connait pas, mais vous avez eu la … gentillesse… de me laisser votre numéro de téléphone lorsque nous nous sommes croisés dans un bar, il y a quelques jours. Pouvez-vous me rappeler, s’il vous plait ? J’aurais plaisir à vous revoir.

Ce n’est pas tout à fait vrai, mais je n’allais pas lui parler de Delphine, et dans l’absolu, autant joindre l’utile à l’agréable, après tout, elle est sans doute une compagne sympathique pour une soirée. Je n’ai pas à attendre longtemps, je suis en train de me rincer l’œil sur un groupe de jeunes femmes qui fêtent un anniversaire quand la sonnerie de mon portable me sort d’une rêverie d’où l’innocence est absente.

– Bonjour, c’est Rachel

Le ton est enjoué, la voix un peu trop travaillée à mon goût. Elle n’est pas longue à se décider à me retrouver au bar. Quand elle arrive, je suis devant un croque-monsieur et l’invite à me joindre dans mon dîner. Si mon offre la surprend, elle n’en laisse rien paraître et commande une omelette. Quand elle croise les jambes haut, sa jupe glisse un peu, révélant une cuisse fine et musclée.

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La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 4)

Previously on « Revenge is a moussaka best served naked »
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue. Alors qu’il décide de cesser leur enquête et de mettre un terme à ses rencontres avec Alexandra, Léo se rend compte qu’elle et lui draguent les mêmes jeunes femmes noctambules.

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3

*

Le lendemain matin, je suis happé au sortir de mon appartement par une Jacqueline sous bigoudis, entortillée dans son peignoir bleu.

– Vous avez eu de la visite hier
– Ah ?
– Une femme. Jeune, je dirais jolie. Je l’entendue sonner, j’ai regardé par l’œilleton, elle était tout encombrée et commençait à accrocher des sacs à votre poignée. J’ai pas voulu avoir l’air indiscret, alors j’ai mis mon imper et pris mon caddie, pour faire comme si j’allais aux courses. J’ai même pas eu à improviser, elle m’a abordée directement. Ça l’ennuyait de laisser toutes vos affaires dans le couloir. Les voilà.

Et Jacqueline retourne dans son antre pour en ressortir en tenant un costume emballé dans un plastique de pressing et un sac de supermarché. J’identifie le costume comme celui que je portais le soir de la nuit chez Alexandra et mon cœur fait un bond. Je m’empare du sac et en détaille le contenu : les sous-vêtements, les clefs, le téléphone, le portefeuille… Tout y est.

– Désolée, j’ai pas pu m’empêcher de l’écouter, elle avait envie de parler… Elle m’a raconté votre dispute et m’a recommandé de vous présenter ses excuses. Elle promet qu’elle ne vous embêtera plus.

Jacqueline se tait, de toute évidence dans l’expectative d’une révélation sur ladite dispute ou la personnalité d’Isabelle. Après m’avoir observé un moment, elle se décide à parler.

– Alors, la confiture ?
– Hein ?
– Ben la confiture…. Assez de sucre ?
– Heu… oui oui, délicieuse, comme d’habitude
– Très bien, la prochaine fois, ce sera fraises, j’ai demandé au marchand de me mettre ses cageots d’abimées de côté.

Satisfaite de savoir ses talents culinaires reconnus, elle me plante devant ma porte avec mes paquets et mes questions.

Le sac ne contient rien de plus que mes affaires. Dans mon portefeuille, les quelques billets et pièces sont toujours là, mon téléphone est déchargé. Elle a trouvé mon adresse sur ma carte d’identité et connait donc mon nom et mes coordonnées. Mais rien n’indique que je doive me méfier. Ma première idée est d’avertir Alexandra, mais elle est remplacée par l’envie de laisser tomber et de ne plus chercher de contact avec elle. Puis par l’idée d’échanger mes informations contre les raisons qui l’ont poussée à aborder Rachel dans le bar. Puis par l’idée que je n’ai pas à lui demander de justifier son comportement. Puis par la prise de conscience que cette femme n’a jamais, à aucun moment, au cours des huit soirées partagées, laissé imaginer que je pouvais lui plaire. Et que ça, c’est inhabituel.

– Alexandra ? Bonjour, c’est Léo. Que diriez-vous de retourner au bar ? Après tout, c’est un jeudi que j’y ai rencontré Isabelle… Rappelez-moi si vous voulez m’y rejoindre. Non, pas la peine de rappeler, j’y serai, passez, ça me ferait plaisir.

Après un bref moment de satisfaction pour m’entendre mentir avec un tel naturel, j’oublie Alexandra.

Et me voilà au bar dès dix-neuf heures trente, dans mon plus beau costume, rasé de près et l’œil charmeur. Je veux en avoir le cœur net. Même les moches peuvent être séduites. J’ai juste besoin de vérifier que mon charme opère, hors de question que je transforme l’essai et la ramène à la maison.

A vingt heures, je scanne la foule des consommateurs avec avidité, impatient de vérifier que j’ai raison. Je n’ai bu qu’un verre d’eau pétillante, attentif à garder l’esprit clair et à éviter une situation que je pourrais regretter. A vingt heures trente, Alexandra n’a pas donné signe de vie. Elle n’a pas non plus tenté de me joindre par téléphone. Je commence à douter de moi et décide de changer la cible de mes expériences. J’ai repéré deux filles charmantes et n’ai pas l’intention de laisser la femme aux cheveux rouges gâcher ma soirée. Je me lève pour aller aux toilettes et en profite pour passer en prenant mon temps devant le long miroir qui borde le bar sur le mur du fond. C’est ma tactique pour juger de mon allure et suivre les regards des filles qui me plaisent en toute discrétion. L’une des deux me lance un œil distrait, aussitôt suivi d’un rire qui me déplait. L’autre ignore totalement mon déplacement. J’en suis pour mes frais et m’énerve : je vais quitter cet endroit et ne plus y revenir. Je règle mes consommations et contrôle par acquis de conscience mon téléphone pour vérifier si Alexandra s’est manifestée. Rien.

Je me sens seul.

Je pense à Isabelle, à son sourire et à la gaité qu’elle avait mise dans la soirée passée ensemble. Malgré son inexplicable comportement, j’aimerais bien la revoir.

*

– Bonsoir Jacqueline, je peux vous déranger quelques minutes ? C’est au sujet d’isabelle… Heu… l’amie qui est passée rapporter mes affaires…
– Ben oui, j’me doute bien mon pauvre, j’vous guettais, j’étais tellement sûre que vous alliez passer que pour ne pas vous rater, je suis pas descendue de la journée !

Sur cette étrange entrée en matière, Jacqueline me pousse vers son salon et me fait assoir sur un canapé de cuir brun défraichi, orné de plaids en crochet multicolores.

– Depuis combien de temps n’aviez-vous pas de nouvelles ?

Et comme je ne réponds pas :

– C’est pas vous, au moins ? Vous êtes pas jaloux ?
– Mais de quoi parlez-vous, Jacqueline, je ne vous suis pas …
– Ben la petite, là, celle qui est venue et qui été retrouvée assassinée !
– Quoi ?
– Ben vous regardez pas les infos ? Votre amie a été retrouvée morte dans un lit, nue, apparemment chez quelqu’un qui la connaissait pas…

Je ne laisse pas à Jacqueline le temps de m’expliquer d’avantage, me jette sur mon téléphone et pianote avec fébrilité quelques mots. L’information jailli sans se faire prier. Un homme rentrant de vacances au milieu de la nuit a été surpris de trouver un couple dans son lit. Armé, le propriétaire de l’appartement a fait feu sans sommation, loupant l’homme qui a pu s’enfuir avec ses affaires, mais tuant sur le coup la jeune femme. Un encart montre une photo récente trouvée dans son sac, sur laquelle il n’est pas possible de ne pas reconnaître Isabelle. L’article précise que rien ne permet d’identifier la jeune femme et que l’appartement, situé dans un quartier chic de la capitale, est exempt de toute trace de vol. Le journaliste s’interroge sur la présence du couple dans un lit qui n’est pas le sien et conclut qu’il peut s’agir d’un pari idiot.

– Vous seriez pas du genre à vous enfuir ?
– Non…

Mon air éploré suffit à la convaincre.

– Vous voulez boire un coup ? vous avez pas l’air bien…
– Non, merci, je passais pour savoir si elle vous avait laissé quelque chose pour moi, un numéro de téléphone, une adresse…
– Non, rien, je suis désolée.

Je ne sais pas ce qui me trouble le plus : la mort de l’inconnue ou le fait de découvrir que je n’était rien de plus qu’une victime parmi d’autres. Qu’elle était un escroc qui attirait des hommes chez des inconnus, passait la nuit avec eux et s’évaporait au petit matin avec portefeuilles, clés, vêtements et cartes bancaires. Qu’elle mettait à profit le temps nécessaire aux amoureux mystifiés pour reprendre leurs esprits et trouver le moyen de réintégrer leurs domiciles dignement, sans doute pour les voler.
Je ne m’explique pas pourquoi elle ne m’a pas volé et je ne le saurai sans doute jamais, ni comment elle se trouvait en possession des clés des appartements où elle opérait. Je me demande si Alexandra la connaissait. Maintenant que sa photo est accessible il est simple de s’en assurer.

Ce numéro n’est pas attribué

J’appuie pour la troisième fois sur la fiche contact d’Alexandra dans mon téléphone. Il est impossible que j’aie fait une erreur en composant le numéro.

Ce numéro n’est pas attribué

La corrélation ne me semble pas osée : Si elle a résilié sa ligne peu de temps après la découverte du corps d’Isabelle, il y a forcément un lien entre les deux femmes. Le seul moyen de s’en assurer, c’est d’aller chez Alexandra et d’exiger des explications.

*

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 3)

Previously on « Revenge is a sandwich best served naked » (ça pète, non?)
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre  à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2

*

Un jour, j’ai eu l’idée géniale de laisser un trousseau de clefs à ma voisine âgée. Elle ne sourcille pas devant ma tenue, ni en apercevant Alexandra, me tend le sésame et un pot de confiture.

– C’est de l’abricot, vous me direz si je dois y mettre plus de sucre.

Et elle claque la porte. Ce que j’aime avec Jacqueline, c’est que rien ne semble l’étonner. Une fois dans l’appartement, je suis soulagé de constater que tout est en place. La fille n’est pas venue. Pas encore. Je plante Alexandra dans l’entrée et file reprendre une apparence plus en adéquation avec ma classe naturelle. Quand je reviens de la salle de bain, elle est en train d’inspecter les rayons de ma bibliothèque.

– C’est marrant, je ne vous rangeais pas dans la catégorie des hommes qui lisent…

J’en ai marre de subir ses piques. Mon jean et ma chemise m’ont rendu l’autorité qui me faisait défaut les précédentes heures. Je vais lui rendre ses loques, cinquante euros pour le dédommagement et l’oublier dans un bain, avant d’appeler le serrurier pour faire changer les verrous. Il faut aussi que je fasse quelque chose pour mon téléphone et que je vérifie mes mails. Elle m’encombre.

– J’ai une idée.

Sans me demander mon avis, elle s’installe sur le canapé et tire la table basse à elle

– Mais je veux bien un café pour vous l’exposer.

Le ton est sans appel. Avec une docilité qui m’étonne (et me révulse), je file à la cuisine, jette avec hargne quelques grains de café lyophilisé dans un mug et fais couler l’eau chaude.

– Bien serré le café, darling, on a une grosse journée et je n’ai pas beaucoup dormi…

Elle me fait flipper, j’ai envie de la voir sortir de chez moi vite. Autant éviter les polémiques, surtout qu’elle a glissé le pistolet dans son sac. Je vide la mixture dans l’évier et mets une capsule dans la machine. En observant le jus noir s’écouler avec lenteur dans la tasse bleue que je lui ai finalement choisie, j’essaie d’évaluer le temps minimum que la politesse requiert pour ce genre de situation. Force est de constater que ce temps peut être long.

– Je vais vous accompagner au bar.
– …
– Je suis curieuse de savoir à quoi ressemble « Isabelle »
– Comment savez-vous qu’elle s’appelle Isabelle ?
– C’est vous qui me l’avez dit…

Le silence me paraît une bonne option.

– On va l’attendre et si elle vient, vous récupérerez vos clefs, votre téléphone et moi, je verrai à quoi ressemble la fille qui a dormi dans mon lit…

*

Alexandra et moi avons passé les huit soirées suivantes au bar qui me fait office de QG, de vingt heures à la fermeture, éclusé quelques bonnes bouteilles (à mes frais) et beaucoup observé la foule des parisiens en virée avant de décider qu’Isabelle ne viendrait pas. Nous n’avions pas beaucoup parlé, mais j’avais appris à apprécier ma compagne de bar. Elle avait de l’humour et cette forme de causticité déroutante qui vous contraint au silence par peur d’avoir idiot. Non que je craigne d’avoir l’air stupide devant elle, j’avais déjà été très loin sur cette voie et ne pensais pas pouvoir, un jour, la faire revenir sur ses premières impressions.

Après plus d’une semaine d’observation, l’excitation de notre recherche a largement diminué, l’urgence de la situation n’est plus justifiée et j’ai envie de reprendre mon train-train de célibataire. Manifestement, personne du bureau n’a essayé de me nuire, la réunion de la semaine précédente a été annulée parce que le grand-chef l’a oubliée et j’ai entretemps pu faire ma présentation, que tout le monde a trouvé bonne (même ça fleure bon une politesse de convenance). Mon absence de la fameuse matinée est passée inaperçue, ma serrure est changée, mon téléphone remplacé. Le parfum dramatique de la soirée s’est dissipé dans pas mal de vapeurs d’alcool et, déjà, d’autres femmes ont capté mon attention. La présence d’Alexandra m’empêche de les aborder, raison principale pour laquelle je souhaite mettre un terme à nos recherches. Je continue à m’interroger sur les raisons de cette vengeance, mais comme elle n’a pas mal tourné, je m’accommode de l’idée que le mystère restera entier.

Nous nous préparons à nous quitter et je me lève quand je remarque une femme accoudée au bar, perchée sur un tabouret qui a l’obligeance de mettre en valeur sa cambrure, la pointe de ses sandales vernies vertes à talon de douze (je le jurerais) effleurant à peine le repose-pied. Ses cheveux sombres forment un rideau épais sur des épaules dénudées et l’échancrure de sa robe démontre avec une belle efficacité son absence de soutien-gorge. Son reflet dans le miroir a assez d’intérêt pour que je veuille le numéro de téléphone qui va avec. Je coule un œil vers Alexandra qui semble endormie, engoncée dans un fauteuil de velours vert, les bras reposant sans aucune majesté sur son estomac gonflé. Sa vision me devient insupportable, j’aimerais qu’elle parte et me laisse libre d’aborder la fille, mais je ne vois pas comment me débarrasser d’elle sans passer pour un sale con et j’ai un mauvais souvenir de sa rapidité à dégainer un pistolet que je la soupçonne de conserver dans son immense sac à main plein de poches et d’un bazar dont je préfère ignorer les usages. Je décide de me rendre aux toilettes et de régler la note sur le chemin du retour, ce qui me permettra de passer deux fois devant la fille et peut-être de la frôler, si la configuration des lieux le permet.

La configuration le permet.

Il me faut un léger déhanchement pour contourner la brune en talons, mouvement que je mets à profit pour la caresser de l’épaule.

– Oh désolé, c’est incroyable comme ce passage se réduit à cette heure-ci… lui dis-je en pouffant et en lui adressant mon regard de velours le plus efficace.

D’un mouvement très étudié, elle pivote sur son tabouret et me coule un regard encore plus efficace.

– Ce n’est rien, je suis contente que vous quittiez la femme qui vous accompagne, ça va me permettre de vous donner mon numéro de téléphone.

Et elle glisse dans la poche de ma veste un morceau de papier plié en quatre en esquissant un sourire.

– Je vous observe depuis au moins une heure et depuis au moins une heure, je me demande ce que vous faites avec elle… Ce n’est pas votre femme, vous maintenez trop de distance entre vous, ce n’est pas une amie, vous parlez trop peu. Alors ? Une cousine éloignée, qui vient visiter Paris ?
– Vous avez mis dans le mille. Et là, elle dort et je ne sais pas comment l’envoyer se coucher sans me montrer grossier…
– Vous avez ce que vous vouliez, non ? Me dit-elle en montrant le précieux petit papier. Alors offrez-lui un dernier verre et quittez-là gentiment, soyez gracieux, je suis sûre que ça vous va bien !

Après avoir empoché le billet, je l’écoute et passe commande de deux verres de vin blanc, que je ramène avec un rien d’emphase à la table où Alexandra a fini par se réveiller et d’où elle scrute les consommateurs. Je suis son visage sans charme faire le tour de la salle et s’arrêter au niveau du bar. Son attention a été attirée par quelqu’un, parce qu’elle stoppe net le geste et se met à fixer un point avec insistance. Je pose son verre devant elle et m’installe, mais Alexandra, d’ordinaire impassible, parait troublée au point d’oublier ma présence.

– Ca va ? Vous avez repéré quelqu’un que vous pourriez connaître ?

Elle m’a à peine jeté un œil, fascinée par la personne qu’elle observe. Je me risque à tourner la tête et découvre que le sujet de son intérêt n’est autre que la fille aux sandales vertes.

– Non, non, j’ai cru…

Elle me remercie à peine pour le vin, qu’elle s’envoie en deux gorgées presque sans quitter la fille des yeux. Comme le temps s’étire sans qu’aucun de nous ne pense à engager de conversation, je finis mon verre et me lève, lui proposant de l’accompagner jusqu’au métro.

– Allez-y, je vais rester encore un peu…

Intrigué, je pose l’argent de nos consommations sur la table, sors du bar et traverse la rue pour me planter dans le bar d’en face, choisissant une place discrète d’où il m’est possible d’observer sans être vu. J’ai tout le loisir de regarder Alexandra boire deux verres de vin en plus des cinq déjà absorbés avec moi avant de se lever et de se diriger, d’une démarche hésitante qui laisse deviner son état d’ivresse, vers la jeune femme. Dans un premier temps, la fille a l’air surpris, puis elles entament une conversation qu’elles finissent par un échange de ce que je suppose être leurs numéros de téléphone. Je suis ennuyé que cette fille distribue ses coordonnées à tous les vents, ça m’ôte l’envie de l’appeler.

Alexandra quitte le bar avec un petit sourire satisfait qui me fait une impression bizarre. A bien la regarder, toute son attitude a évolué. La femme d’âge indéterminé, trop grosse et sans allure, s’est redressée, sa démarche est plus assurée, jusqu’au geste qu’elle fait pour engainer son téléphone, précis, sec. Je tortille entre mes doigts le papier remis par la fille, avant de le déplier et d’y jeter un œil.

« Rachel » annonce le petit mot, suivi d’un numéro de portable et d’un joli petit dessin de poissons.

– A quoi joues-tu, Rachel ? me demandais-je en regardant Alexandra s’éloigner.
– Et à quoi joues-tu, Alexandra ? M’entendis-je me répondre, en avisant Rachel se lever pour partir dans la direction opposée.

Comme les deux questions restent sans réponse, je me décide à faire comme tout le monde et à rentrer chez moi.

*

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 2)

Previously on « Revenge is a dish best served naked » (ça pète, non?)
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. La jeune femme, ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, il fait son possible pour éviter une confrontation gênante avec la police

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1

*

Je dois me résoudre à l’idée que la réunion au sommet, au cours de laquelle j’étais supposé exposer le plan d’action du projet au plus fort budget de l’année, va se dérouler sans moi. Le pire, c’est que je visualise l’empilement de mails et de notifications d’appel qui doivent clignoter sur mon téléphone. Lequel est actuellement en la possession d’une inconnue, avec mon costume, le reste de mes vêtements et mes clefs. La seule phrase qui me vient en tête et qui résume assez bien ma situation est « je suis dans la merde »

– Je suis dans la merde.

Débarrassée de son pistolet, qu’elle gardé à portée de main sur la table, mon hôtesse semble plus accessible. Elle a posé en face de moi un mug orné de fleurs rempli de café et quelques biscuits secs. Elle ne s’est rien servi, me donnant l’impression de m’avoir fait l’aumône du petit déjeuner du condamné. La police n’a pas été prévenue, mais son portable est toujours dans sa main et je sens bien que j’ai intérêt à raconter quelque chose de plausible.

– Je vous écoute m’expliquer ce que vous faisiez dans mon lit…
– Votre lit ?

Remarque stupide s’il en est.

– Hé bien… j’ai été invité à… Heu… J’y ai été amené par…heu… Vous n’auriez pas une petite sœur farceuse ?
– Non
– Une cousine, une voisine, une amie ?
– Qui vous aurait amené ici et laissé nu comme un ver ? non.
– Je suis confus, quelqu’un essaie de me faire du tort, mais je ne vois pas qui ça peut être…
– Cherchez bien…

J’obtempère et me livre à une rapide introspection. Ayant depuis longtemps décidé de ne pas m’investir dans les relations féminines, les prolongeant rarement au-delà du strict nécessaire (une nuit), je n’ai pas de femme dans ma vie, ça ne peut donc pas être une ex. La seule qui pourrait avoir envie de se venger, celle que j’ai eu la mauvaise idée d’inviter chez moi plusieurs fois (une erreur que je ne suis pas près de commettre à nouveau), n’a pas donné signe de vie depuis plusieurs mois, je sais qu’elle est en voyage et je la vois mal monter ce genre de plan. Non, ce doit être quelqu’un d’autre. Mais qui aurait intérêt à m’immobiliser et dans quel but? Ce matin, à part la fameuse réunion de travail, rien de spécial n’est prévu.
La réunion.
Je connais deux ou trois personnes qui doivent être ravies de mon absence. De ces politicards en équilibre sur la corde raide de leur incompétence depuis des semaines, qui doivent s’en donner à cœur joie de baver sur mes méthodes et en profiter pour reprendre leur équilibre. Je vais me faire virer, je les ai vus à l’œuvre, ils sont capable de dégager des consultants en moins d’une réunion. Mais ils seraient allés jusqu’à louer les services d’une fille ? Ca existe, les call-girls serrurières ? ça se loue ?

– Je ne vois que des jaloux du boulot… mais ça semble extrême…
– Vous connaissiez la personne qui vous amené chez moi ?
– Non… enfin… à peine…
– Elle n’avait donc rien à vous faire payer ?
– Non….
– Et votre femme ? Vous êtes marié ?
– Non, pas le temps
– Je vois…

Rien ne m’énerve autant que les gens qui vous jugent dès la première rencontre et vous narguent avec un air supérieur. Mais la proximité du pistolet et la perspective d’un tête-à-tête avec un flic m’aident à ravaler mes sarcasmes.

– Ca m’inquiète, pour être honnête. Cette fille a mes clefs, mon téléphone, mes papiers… A l’heure où on cause autour d’un café, elle est peut-être en train de vider mon appartement !
– Ou votre compte en banque…

Je la regarde, espérant que mon regard humide et mes yeux battus par le stress de savoir une inconnue pirater ma vie vont la décider à appeler un taxi (et à me le payer). Elle reste impassible et continue de me fixer, comme si elle pesait le pour et le contre. Me croire ou me prendre pour un dangereux malade. Je décide de profiter de l’avantage que confère la vulnérabilité de la nudité (ça marche aussi dans des occasions moins complexes).

– Ecoutez, laissez-moi partir.
– Dans cette tenue ?
– Vous avez bien autre chose me prêter. Et il me faut un peu d’argent, je vous ramène le tout dans la journée. Promis.

Elle semble dubitative.

– Demain, plutôt, j’aurai lavé vos vêtements…
– Je vous accompagne.

Je n’avais pas vu ça comme ça, mais je n’ai pas trop les moyens de proposer une alternative.

– Vous me raconterez en route, là je voudrais me changer et lancer une lessive. Je reviens de quinze jours de vacances, mauvais timing, vous aviez deux semaines pour éviter le ridicule.

Sans même esquisser un sourire, elle se lève et m’enjoint du bout de son arme, autour de laquelle elle a de nouveau serré sa pogne grassouillette, à la précéder.

– Asseyez-vous là, je n’en ai pas pour longtemps

Je l’observe déballer sa valise et trier méthodiquement ses vêtements en trois piles (sale sombre, sale clair, propre) puis remplir le tambour de sa machine, y verser la lessive et prendre son temps pour ranger quelques objets. On dirait qu’elle s’amuse à me faire languir. Elle n’a pas reparlé d’appeler les flics. J’en profite pour dresser un bilan objectif des douze dernières heures.

– J’ai rencontré cette fille dans un bar. On s’y croisait depuis quelques temps, elle me plaisait et ça avait l’air réciproque. Hier soir, je fêtais avec des copains du boulot une petite victoire professionnelle. Comme elle était seule, je l’ai invitée à se joindre à nous. Vous devinez la suite.
– Pas vraiment… mais je vous écoute, répondit-elle en entassant ses vêtements sales dans un panier d’osier déjà plein à craquer.
– Ben… La soirée habituelle, on boit, on se tripote et on se dit qu’on va finir la nuit ensemble…
-Moi, quand je bois, je ne tripote personne. Ca explique pourquoi je ne me suis jamais retrouvée nue chez un inconnu, vous croyez ? Vous avez quel âge ?
– Trente-neuf ans – je ne sais pas pourquoi je réponds ça. En vrai, j’ai quarante-sept ans et me fiche de faire ou pas mon âge. Mais je me sens ridicule d’exposer mes exploits de playboy vieillissant à cette femme replète qui ne cache même pas son envie de se foutre de moi, et mon cerveau a l’air de considérer que sous la quarantaine, certains égarements sont plus tolérables –
– Donc, à quarante-cinq ans, vous suivez une femme qui vous fait l’œil. Il s’appelle comment, votre grand amour ?

Elle m’énerve, mais je ne vais pas me laisser faire. Le premier prénom qui traverse mon esprit est celui de mon assistante. Bizarre, mais tant pis.

– Isabelle
– Va pour Isabelle. Et après ?
– Après, elle me fait prendre un taxi et donne cette adresse. Evidemment, je suis persuadé que c’est la sienne. On rentre. On se couche. Ellipse. Ce matin, elle me propose des croissants et sort. La suite, vous la connaissez.
– Désolée pour les croissants. C’est bon, je suis prête, on y va.

En fait de changement, elle a troqué ses basquets contre une paire de sandales marron dont je devine qu’elles sont « confortables ». Elle me tend un t-shirt et un bermuda qu’elle a prélevés dans la pile « linge propre » (du moins je l’espère) sans rien ajouter. Je me rends dans la chambre et en sort avec « je suis une licorne » sur l’estomac et un bermuda rouge qui dévoile mes cuisses poilues. Par chance, j’ai pu le boutonner.

– Je n’ai rien pour vos pieds, faudra faire avec… On prend le métro, si ça ne vous gêne pas, je ne suis pas en fonds en ce moment.

Bien sûr que ça me gêne, je hais les transports en commun. Je suis sûr qu’elle jouit de me traîner dans le métro à une heure de pointe. Je ne vais pas la laisser prendre l’avantage.

– Non, mais je vous aurais remboursé le taxi…
– Je n’ai pas l’habitude de faire des notes de frais…

Il nous faut presque une heure pour rallier mon territoire. En sortant du métro, j’ai l’impression que toute la crasse de Paris a élu domicile sur ma peau, je rêve d’une douche et d’un autre café.

*

D’air et d’eau

Spéciale dédicace à qui se reconnaîtra…

– Ben qu’est-ce qu’il a, aujourd’hui, le p’tit?
Stanislas, sa grosse tête hors de l’eau, contemple le petit prince qui s’approche du bassin, un  masque à oxygène plaqué sur le visage.
– Tu ne te souviens pas que quand il était tout petit, il avait parfois du mal à respirer? la pollution, tout ça… avec cette météo bizarre pour une fin d’hiver et la calotte grise qui nous chapeaute, ça m’étonne pas… pov’gamin… regarde, ça ne l’empêche pas de sourire, il est mignon ce petit!

Le gamin, son petit visage avalé par un masque transparent, a le regard pétillant malgré son air fatigué. Il plonge son index droit dans l’eau et dessine des ronds en manière de salut aux deux carpes. Puis il sort de sa poche un reste de pain qu’il émiette pour ses amis poissons, les observe un moment gober les petits bouts avant de s’assoir sur la margelle.

– Il est en petite forme… c’est l’air qui lui fait ça?
– Je sais pas trop, les humains ne sont pas comme nous…
– Moi, j’aime comprendre, surtout quand ça touche au gamin.

Et Stanislas agite sa queue turquoise pour se hisser au bord du bassin, sort sa tête de l’eau et la pose contre la pierre grise

– Mais ça va pas? qu’est ce que tu fous encore?
– J’expérimente, môssieur, je me rapproche de mon sujet d’observation! Je vis ce que ça fait d’être dans l’air! D’ailleurs, c’est pas plus mal d’avoir un champ de vision aérienne aussi large… ça m’ouvre l’esprit, de me sentir proche de l’humain, tu devrais essayer!

A ses côtés, le gamin s’amuse de cet inhabituel comportement de son ami écaillé. Il profite de l’occasion pour grattouiller gentiment la tête corail. Le poisson se tortille d’aise et se met à osciller sa grosse tête de gauche à droite, en poussant des grognements de joie.

– Et ça va durer longtemps? Tu n’es pas le roi de l’apnée, je te signale…
– Pffff…. la jalousie t’étouffe!

Stanislas ricane, mais dans l’air, le bruit se transforme en un grognement lugubre.

– Tu vois? Tu commences à être mal!

Têtu, le poisson a décidé de continuer à se laisser caresser le sommet du crâne. Il est content de sa  proximité avec le petit prince et se contrefiche des conséquences de son exposition prolongée à l’air. Roulant des yeux satisfaits, il se laisse aller contre le bord du bassin. Assez vite, il ressent une gêne respiratoire, mais refusant d’admettre que son compagnon a raison, préfère ignorer la brûlure qu’il ressent au niveau des ouïes.

– Mais arrête, c’est bon, j’ai compris, tu t’éclates… reviens maintenant, c’est pas drôle…

Roger monte à la surface pour asticoter Stanislas, dont la queue bat mollement. L’enfant a cessé sa caresse, il se sent fatigué et préfère s’occuper  à des jeux d’intérieur. Il pose un petit baiser sur la nageoire turquoise et part en chantonnant. Stanislas n’a pas bougé. Il se sent faible et préfèrerait que Roger soit occupé ailleurs pour descendre s’enfouir dans la boue, mais il se croit encore assez en forme pour faire mine que tout est normal. Quand son ami le pousse d’un coup de dos, il glisse et s’immerge en proie soudain à une terrible douleur.

– Ah bah bravo, c’est malin, tu fais un malaise, maintenant…

Trop inquiet pour engueuler la carpe inconsciente qui dérive vers le fond du bassin, Roger s’agite, créant un remous dans l’eau avec l’espoir d’oxygéner son ami. Quand Stanislas fini par ouvrir les yeux, c’est pour que son regard se pose sur la tête congestionnée par l’angoisse de Roger, dont les tâches turquoises on viré au vert sous l’effet de la panique.

– Rhahahahah, parvient à crachoter le malade pour se donner une contenance, tu te transformes en extra-terrestre, attention…
– Je n’ai pas envie de rire, tu n’écoutes rien et après tu es mal et tu m’inquiètes, tu es pire qu’un gamin…

Gêné, Stanislas essaie de dissimuler qu’il toussote avec peine.

– Méééééé, je voulais un masque, comme le p’tit…
– Tu vas l’avoir, crois moi.

Roger découpe dans les algues un triangle gluant, qu’il dispose et noue solidement autour de la tête de son compagnon.

– Arrête, tu m’oppresses!
– C’est ça, fais ta tête d’oppressé, tu ne m’inspire pas pitié… Et si tu continues, je te prive d’apéro
– Nooooon, pas l’apéroooooooooooooooo…
– Promets-moi que tu n’essaierai plus de respirer comme les mammifères
– Promis
– Promets-moi que tu seras raisonnable!
– Il fait beau aujourd’hui tu ne trouves pas?
– Très beau, promets-moi que tu seras raisonnable!
– Oh regarde! le gamin revient…

Exaspéré, Roger sert un peu plus le masque de Stanislas, qui se met à geindre.

– Promets-moi que tu seras raisonnable!
– Ayeuuuuuuuuuuuuuuuu… ça va, ça va, je promets…
– Répète après moi: « je suis un poisson, ma place est au fond du bassin »
– « Je suis un poisson qui rêve de voler »
– J’ai dit, répète après moi: »Je suis un poisson, je respire l’air de l’eau »
– « Je suis un poisson, l’eau me fait tourner la tête quand j’en absorbe trop, comme l’apéro »

Et Stanislas explose de rire, crachote et s’essouffle, la mine piteuse

– Oui, je sais, tu as raison, mais c’est pas très drôle, admets…
– Le jour où ce sera drôle d’être une carpe qui parle coincée dans un blog blanc et bleu, on sera informés, je te jure. En attendant, essaye d’être raisonnable, tu te donnes en spectacle, tout le monde te regarde… Tiens, tu devrais prendre exemple sur un confrère utile:  par là