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Le flic du temps

Le temps, avec son imperturbabilité de sicaire, ne vous fera pas de cadeau.
Je vous entends dire que, de façon générale, les cadeaux sont rares et vous avez raison. Mais le temps est la plus inexorable des ordures, celle que vous traquez toute votre vie, qui vous nargue et vous échappe, vous glisse entre les doigts et fini toujours par vous avoir, renversant les rôles.
Nous sommes tous des condamnés en sursis, à la merci du temps qui s’écoule dans le moindre de nos actes aussi sûrement que dans les vases d’une clepsydre.
Le temps est l’ultime salaud contre qui la lutte est perdue d’avance.
Ca, c’est ce qu’on veut vous faire croire.

Mais moi, on ne me fait pas croire n’importe quoi. Je m’appelle Gaétan, j’aime à me présenter comme celui qui va finir par coffrer ce pervers, le mettre derrière des barreaux bien épais et le laisser crever une infinité. Celui qui va arrêter le temps.
Ce temps qui m’a volé mon enfance.
On m’appelle le flic du temps, un flic rendu orphelin par cet ennemi dépourvu de tout ce que nos sens parviennent à identifier. Un concept m’a pris ma mère. Une femme magnifique, douce et tendre, d’une grande beauté, mais lestée de la fragilité des personnes faibles. Elle n’a pas supporté de voir le temps passer sur elle. Très vite, elle a considéré le temps comme son pire ennemi. Implacable et sans pitié, il allait lui prendre mon père, lui faire perdre la face, alourdir sa silhouette et la condamner à l’oubli. Elle a préféré ne pas lutter. A sa première ride, elle s’est donné la mort.
J’avais sept ans.
Je voudrais remonter le temps, retrouver ma mère, lui jurer ma fidélité, lui dire chaque jour qui passe qu’elle est plus belle encore que la veille, qu’elle est nécessaire à ma jeune vie, que nous lutterons ensemble, toujours. Remonter le temps pour vivre mes années de construction. Sept ans, c’est jeune pour se retrouver à l’âge adulte. Le temps est mon débiteur, depuis ce jour horrible où tout s’est effondré autour de moi. Du long cauchemar ouaté qui a suivi le drame, je ne me souviens de rien, si ce n’est de mon père, qui m’a reproché de n’avoir pas versé de larmes. Je n’en avais pas le temps, absorbé que j’étais à fomenter une vengeance.

On m’a mis dans un pensionnat. C’était cruel, mais j’y ai fait une découverte majeure : le temps passe moins vite dès lors que l’on est désœuvré. Pour l’apprivoiser, j’ai choisi de ne pas avoir d’amis. Je passais mes journées seul, à rêvasser à la bibliothèque, seul endroit de quiétude  offert aux élèves. Ses livres me servaient de rempart contre une réalité qu’il me fallait fuir, son silence me permettait de capter l’essence de ma proie.
Le temps ne dort pas, n’est jamais malade, n’offre aucune prise, mais il a un talon d’Achille: il se relâche dans certaines circonstances. L’ennui est l’une d’entre elles. Je tenais peut être la solution: comme les animaux sauvages, j’allais traquer mon ennemi pendant ses moments de faiblesse.

Je me suis donc mis en quête des meilleures opportunités d’ennui.

Etudiant, c’étaient certains cours pendant lesquels j’ai analysé les fluctuations de chaque segment des heures. En quittant l’université, mon diplôme de droit en poche, j’avais tant disséqué les minutes et les secondes que je pouvais les garder au creux de ma paume et en suivre l’agonie. Je me suis retrouvé sur le marché du travail, avec pour objectif de poursuivre mes recherches. J’ai vite compris que certains jobs génèrent des spécimens d’ennui tellement abyssaux qu’ils peuvent se révéler de véritables pièges à temps.
Je me suis sacrifié : J’ai passé plusieurs années dans des bureaux obscurs à compulser des documents, à gérer du réglementaire et à rédiger des notes, mais je l’ai fait avec l’esprit serein, puisque ces heures, englué dans la boue de l’ennui infini, s’égrenaient dans le but ultime de construire un traquenard au temps.
J’y suis enfin arrivé.
Depuis quelques semaines, je me suis trouvé un boulot qui est la quintessence de la vacuité. D’aucuns pourraient s’en plaindre, mais j’en suis ravi : j’y peaufine mon piège. Ce sera ma deuxième tentative sérieuse d’aboutir.
Il y a quelques années, j’ai mis au point un mécanisme complexe de capture, mais le temps, rendu rusé à force de méfiance, s’est échappé alors que j’allais le coincer entre deux rouages. Il a tout de même été assommé et je crois que ça l’a atteint, par ce qu’il s’est enfui en rugissant et me menaçant de mort prématurée au prétexte que son sens de l’orientation était déréglé. Ce jour-là, je me souviens avoir subi des accélérations et des ralentis, sans doute les symptômes de la souffrance du temps. Malgré le mal de cœur et la peur que ces distorsions ont générés, j’étais heureux de lui avoir porté ce coup, de me sentir à la hauteur de ce concept cruel qui veut que demain, hier soit aujourd’hui.

Après cela, pour assouvir ma haine, j’ai dû me lancer à la recherche du temps perdu, ce qui s’est avéré encore plus complexe que de tenter de le piéger. Pour le retrouver, il m’a fallu faire appel à tous les souvenirs que j’avais engrangés depuis la mort de ma mère, essayer de comprendre par où il avait pu disparaître et imaginer comment le sortir de là afin de m’en débarrasser. Mais le temps est un fielleux qui se glisse dans les moindres replis de la vie, abîmant sur son passage jusqu’aux souvenirs les plus purs. Son arme favorite est l’oubli et il en use sans compter. Oublier, lorsque l’on s‘est lancé dans une quête, c’est toucher du bout de la raison ce que peut être le mythe de Sisyphe. Après m’être vu poursuivre une chimère sans me souvenir de son crime, j’ai compris que le temps m’avait, pour se venger, tendu un piège. Il m’avait lavé le cerveau. Je tournais tel un cobaye dans la roue de sa cage, incapable de me souvenir des raisons de ma vindicte. Pour retrouver la mémoire, je me suis mis, chaque soir, à lutter en me passant le film des moments principaux de ma vie depuis ma naissance. Depuis, chaque soir je pleure en revoyant le visage lisse de ma mère morte.
Je dors peu, une haine tenace remplace l’abandon passager procuré par le sommeil.

Et me voilà en équilibre sur l’arête étroite et glissante de la réussite.

On ne peut pas dire que je sois la personne la plus influente dans mon nouveau job, mais je joui d’assez de considération pour avoir pu organiser une réunion (à périr d’ennui) et la programmer à dix-neuf heures trente un jeudi, afin d’être certain que la majorité des participants sera bien fatigué de sa semaine et très pressé de s’enfuir. J’ai choisi un sujet affreusement complexe et totalement dépourvu d’intérêt, mais qui présente l’avantage d’être dans l’air du temps. Je suis donc sûr qu’il sera là, comme tous mes invités, et qu’il baissera sa garde.
Ce que je vais faire ? C’est tout simple, je vais amener l’auditoire à consulter l’heure de façon si régulière qu’il aura l’impression que le temps ne passe plus. Et quand ils seront tous hypnotisés par l’ennui que je vais distiller, je vais leur faire une révélation incroyable, et suspendre ainsi ma proie. Je n’aurai plus qu’à cueillir le temps suspendu, pile au moment où il sera trop ralenti pour réagir.

Je m’appelle Gaétan. Aujourd’hui, je vais arrêter le temps et l’emprisonner dans un endroit  connu de moi seul. Il rigolera moins, entravé par les chaînes que je vais lui imposer, bien serrées, bien lourdes. Je ne vais pas le torturer, non, je ne suis pas cruel. Je me contenterai de le réduire à néant.

Je vais devenir le maître du temps.
Rendre tout possible à nouveau.

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La carte postale anonyme

Lecteur-chéri-ma-sainte-Victoire,

Aujourd’hui, j’aurais aimé te parler bleu pur du ciel de Provence, murs ocres et résonance cristalline de fontaines à l’eau turquoise.
Je me sentais bucolique et légère, l’esprit dérivant dans un tout azuréen où flottait un bel enfant radieux de savoir nager, sourire éclatant, rire bondissant sur le coton des nuages et brassards gonflables bleu assortis aux fleurettes de ma robe de plage.
J’aurais aimé.

Mais la cruelle réalité m’a rattrapée et serrée très fort à la gorge. Et je ne parle pas là de faux-amis employeurs peu scrupuleux qui envisagent de vous faire suer sang et eau, esclave enchaînée au sacrosaint principe de rentabilité, avant même que vos menus pieds bronzés aux ongles délicatement vernis de rose poudré aient franchi le seuil de la firme – oui, je lis Grisham, et alors? –
Non.
Je veux parler de carte postale anonyme.

Et voilà, je te sens trembler en lisant ces mots, les yeux rivés à ton écran.

Je ne sais pas toi, mais pour moi, la notion de courrier anonyme évoque chantage, vengeance, menace, voir mort définitive. Mais plutôt sous la forme d’une lettre, avec enveloppe blanche standard, au cachet de préférence illisible, au papier banal et imprimé sur une imprimante intraçable.
Je suis donc totalement perplexifiée… Que penser de la carte postale anonyme?

Celle qui trônait avec indécence dans ma boîte aux lettre, posée sur une pile de prospectus, sa surface glacée tournée de façon arrogante vers la petite porte de métal, m’a dans un premier temps réjoui. En ces périodes sombres de mails et selfies, la réception d’un carton arborant bateaux, plages ou étals de fruits a un je-ne-sais-quoi de réconfortant et je succombais dans l’instant à sa désuétude. Néanmoins, une question fort justifiée se fraya un passage jusqu’à mes neurones chauffés à blanc (oui, nous sommes toujours en Août et oui, la température est aussi haute que les jupes des filles aux cuisses celluliteuses sont courtes). Qui diantre pouvait encore 1-savoir écrire avec un stylo, 2-connaître mon adresse, 3-dépenser des sous pour envoyer une image?
C’était donc louche.
Encore plus louche était le dos de la missive, couverte de deux écritures à peine lisibles, lignes bancales d’où émergeaient les mots « château », « mal » et quelques termes incompréhensibles comme « sojie » ou « tarca »
Et surtout, le plus flippant… pas de signature.
La carte à la main, je réfléchissais avec une intensité nouvelle (ben oui, fait ça deux mois que mon cerveau émet un signal plat, alors là, ça me demandait une remise en route. Mon cerveau est diesel….). Après trois cafés et deux douches, les volets tirés par mesure de sécurité, j’en était arrivée à la conclusion suivante: On me mettait en garde contre un château hanté et on me lançait un sort.
J’avais dû faire un truc de travers ou vexer une sorcière. Voir, les 2. (oui, je fais ça l’été, vexer les sorcières, ça occupe et ça rafraîchit la pensée, à défaut du corps.)
Mais là, ça m’était directement adressé, ça m’amusait moins. La sueur inondant mon dos, je fis d’importantes recherches dans de multiples encyclopédies et articles de revues spécialisées (traduis: je me suis baladée sur wikipedia). J’ai commencé par extraire de la photo de la carte un maximum d’informations fondamentales, qui m’ont amenée à déduire que le château se situe en bord de mer (les bateaux coquets peints de rouge et bleu m’ont aiguillée, j’admets). Puis le cachet (faisant fois (mais plein de fois)), une série de vagues sans date ni lieu, m’a orientée par défaut vers un trou noir. Il est vrai que ces trucs de carton ne sont pas géolocalisés, ce qui est un de leur avantage certain. Là, ça m’aurait arrangée, mais dans le doute, autant ratisser large. Le mystère = le trou noir, béant, un peu comme sous la calotte crânienne de XXXX (rempli à ta convenance, moi j’oscille entre des politiques, des conducteurs de 4X4, des plagistes et des vendeurs de vapotage)
En bref, la menace se précisait: J’étais menacée par un sort, près d’un château au bord de l’eau, sur une planète située dans la galaxie. Pour me défendre, il me fallait lutter à armes égales, à savoir: incanter. Mon choix s’est porté sans hésiter sur Klaatu barada nikto (ça a fait ses preuves, voir Le Jour où la Terre s’arrêta (film, 1951))

Tremblant pour mon intégrité physique, mais connaissant mes classiques, j’ai fait des navorkot et appris le Suus Mahna. Après quoi, j’ai allumé quelques bougies, fait le tour de mon appartement à cloche-pied en reculant et les doigts dans mon nez, puis j’ai appelé Thomas (Pesquet) et lui ai demandé d’affréter un vaisseau spatial pour sauver ma vie. Comme je lui proposais de documenter l’expédition via un canal Instagram, il a accepté.
Nous préparions notre voyage à grand renfort de salade-qui-pousse-dans-l’espace et de ceintures électriques à abdos quand le téléphone nous a interrompus.

La sonnerie, lugubre dans le silence de mon appartement sombre, a retentit  trois fois. Mon cœur a cessé de battre. Qui d’autre que mon mystérieux adversaire menaçant pouvait deviner que je fuyais vers la solution? La panique qui m’étreignait était telle que je n’aurais pas été surprise qu’il tombe de mon téléphone si je le décrochais. Ces types férus de techniques bizarres comme l’envoi de cartes postales à l’ère du tout connecté sont très forts. J’étais convaincue qu’il devait se trouver dématérialisé, suspendu dans les ondes, attendant (un sourire sarcastique aux lèvres) que j’appuie sur le bouton de mon appareil pour surgir à mes côtés. Mais il ne faut pas me prendre pour une pauvre fille: j’ai laissé le répondeur se déclencher. Autant qu’il se retrouve pris à son propre piège.

Ce n’est que plusieurs heures après, une fois le vaisseau paré au décollage et le compte insta de Thomas ouvert, que j’ai eu le courage de consulter la messagerie.
 » Salut ma poule, tu as reçu ma carte? »
La voix de Tony, mon voisin de bureau, a retenti dans l’habitacle.
 » ça a dû de faire drôle, hein, de recevoir du courrier par la poste? »
Je n’ai pas osé en parler à Thomas. Je me sentais trop stupide. Nous allons donc décoller. Lecteur fidèle, je t’écrirai la prochaine fois depuis l’espace.
Klaatu barada nikto
kajunpak’t pour la reprise

Le tigre du Bengale y Matia

…Lecteur-chéri-ma-paëlla, tu pourrais y reconnaitre une parabole sur le monde du travail…

 

La découverte d’un tigre du Bengale au fond du bois derrière le cimetière ne m’a pas impressionnée outre-mesure, sûre que j’étais d’entrer en symbiose avec ce bel animal à la noblesse sauvage. Les yeux bleu glacier semblaient me transpercer et le pelage à la blancheur éblouissante surpassait en beauté le ciel sombre qui me désaltérait du lait de ses étoiles.
Confiante j’étais.
A côté du tigre, une lionne oscillait son port de tête altier dans un lent mouvement hypnotique. Le clignement de ses yeux dorés était de la lenteur parfaite, ses pattes posées avec délicatesse sur le côté de son corps souple attestaient une aristocratie à faire pâlir d’envie une princesse au sang cobalt. Moi, en l’occurrence.

P’tain, il faut que je termine ce compte-rendu, sinon je vais devoir y revenir ce week-end. Plutôt crever.

Cherchant à communiquer par la puissance de mes pensées avec la bête immaculée, je m’étais postée bien dans l’axe de son regard. Mon cerveau relâché, en attente des ondes félines, errait entre rêveries et liste de courses. J’étais bien.
Dans cet état d’hébétude satisfaite, je n’ai pas vu le coup venir.
Impossible de me souvenir de ce qui s’est passé ensuite. Et me voilà derrière des barreaux. A l’instar des bêtes du zoo, je me trouve dans une petite cage au sol couvert de paille puante, meublée d’une bassine d’eau croupie.
Je dois crier.
Je crie.
Aucun son ne sort de ma gorge.

Crédibilité zéro, mais continuons. et fuck le compte-rendu, de toute façon personne ne lit ces trucs. Je devrais essayer d’inventer des mots et de les placer au milieu des schémas, pour voir si quelqu’un suit.

Je veux secouer les barreaux, mais je ne parviens pas à les saisir.
De façon étrange, mes mains ont quatre doigts couverts de poils épais très bruns. D’ailleurs, si je regarde le reste de mon corps avec attention, je découvre qu’il est recouvert de ces mêmes poils disgracieux. Mes pieds ressemblent de façon troublante à mes mains.
Et je pue.
C’est une horreur.
Il faut que je me lave.
La bassine.
Je saisi la bassine et la renverse sur ma tête. Un bruit proche du grincement de vieille porte asthmatique sort de ma gorge. Je dois me rendre à l’évidence : je suis un singe.
Panique.
Je regarde autour de moi pour me trouver cernée d’animaux sauvages, dont la plupart tournent en rond dans leur espace microscopique. Au loin, une tente rouge et jaune nous nargue de ses fanions dorés. Bêtes de cirque.
De la musique nous parvient, un homme en grande tenue ouvre la porte de ma cage, c’est à moi d’entrer en scène.
Sur la piste, les fauves sont déjà en place, qui sur un tabouret recouvert de paillettes, qui sous un arceau enflammé. En urgence, on me fait enfiler un tutu turquoise à sequins. Une main dépose une couronne de grelots sur mon front plat. Le ridicule m’étouffe. Je ne veux pas faire partie de ce monde, c’est injuste.

Là, il va falloir commencer à envisager une fin, mais je n’ai aucune idée de quoi inventer. Et il faut faire vite, je ne voudrais pas que quelqu’un tombe sur ce texte en lieu et place du compte-rendu attendu par les comités. Ahhhhh… les comités…

–     Viens te poser sur mon dos
C’est le tigre qui a parlé. Le feu des projecteurs et la masse compacte des spectateurs aux yeux brillants d’expectative m’impressionnent. Le peuple veut des jeux, il a dû avoir son pain. Quelques pas me séparent de la bête aux yeux clairs. Il me faut les franchir, mais je ne peux pas. Mes pattes sont ancrées dans le sol recouvert de sable. L’orchestre roule et tonne, m’encourage de son bruit de grosse caisse. Il faut bouger.
Je ne veux pas être là.
Je ferme les yeux, mais le bruit résonne encore plus fort dans ma tête surmontée de clochettes. Je suis en démonstration, il faut faire avec.
Une intuition me chuchote que ma survie en dépend. Faire ce qu’on attend de moi. Piégée en tutu, face à des gens qui attendent je-ne-sais-quoi que j’ai tout intérêt à produire.

Trouver la chute.

Une patte cotonneuse me saisit par le haut du dos et me dépose au creux des reins du Bengali. La lionne a eu pitié, mais son regard de givre me vrille le tutu. Ca rigole pas par ici, il vaut mieux se couler dans le moule, même si le dit-moule n’a aucun attrait.
–     Maintenant, lève-toi et effectue un tour sur toi-même.
Tourner, donc, pour faire plaisir à l’homme en costume, à la foule avide et aux fauves qui sont malgré eux, et malgré leur éblouissante beauté féroce, mes co-guignols. A ce stade, je n’ai plus le choix: je dois faire preuve d’habileté et de discipline. Comme je m’exécute lentement au tintement des grelots, mes pieds glissent sur le poil lustré.
–     Merde, tigre, tu glisses, tu utilises quoi, comme après-shampooing ?
–     Un nouveau truc, une crème bio, c’est l’éléphant qui l’a prêtée, il était coiffeur avant.
–     Coiffeur ? et toi, tu étais quoi ?
–     Cheminot, t’imagine… avec les grèves, on a tout perdu, j’ai pris ce qui restait. Toi ?
–     Moi ?
Comment admettre que je suis une princesse…
–     Oh… je travaillais dans une banque…
–     Ah ouais, ça explique

Ça explique, oui…

Heading nowhere

« Tu sais qu’on voyage avec des morts ? »
Un sourire franc surmonte la fraîche exubérance des seins lâchés sous le t-shirt blanc.
« C’est ouf, non ? »
Personnellement, je ne trouve pas ça « ouf ». On est encore à l’embarquement et l’idée de passer huit heures dans une carlingue saturée de monde m’étouffe déjà. Je suis sur un fauteuil recouvert de skaï rouge, les fesses gluées par la sueur perfide de l’angoisse, occupée à donner une impression de parfaite détente. Mais en dedans, je flippe ma race, les doigts moites collés aux pages du magazine que je m’efforce de lire alors que mon cerveau est incapable de retranscrire les mots parcourus par mes yeux.
Mon cœur bat la chamade.
Je suis déjà allée aux toilettes deux fois en 25mn, et il va falloir que j’y retourne avant d’embarquer.
Je vais m’évanouir, c’est sûr.
Si les gens sourient, c’est pour mieux se moquer de moi et de mes peurs.
J’ai chaud.
J’étouffe.
Il me faut de l’air frais.
Tant-pis, je vais rester à l’aéroport pour le reste de ma vie.
Les enfants m’exaspèrent, avec leur innocence à deux balles et la candeur de leurs questions à la con. Bien sûr que ça vole, un avion.
J’aurais dû me bourrer de somnifères.
Et c’est quoi, cette histoire de morts qui voyagent, d’abord?

Ca y est, je suis dans l’avion. Je défile avec la plèbe sous les yeux des fortunés qui sirotent leur jus d’orange, avachis dans leurs fauteuils hyper confort, en détaillant nos fringues de manants destinés à s’entasser dans le fond. Je les déteste.

Maintenant que je suis installée, il faut décoller vite. C’est le manque de mouvement qui me stresse. En vol, je suis moins oppressée, mon psy prétend que ce serait lié à mon permanent besoin d’action. Si je dois crever pour ne plus avoir peur en avion, c’est pas gagné.
Je jette un œil à ma voisine de gauche. Elle est très pâle et n’a pas l’air de vouloir parler. Je trouve toujours du réconfort à constater le désarroi des personnes plus faibles que moi. Je sais, c’est moche.
L’hôtesse qui distribue les jus de fruits est très pâle, elle aussi, mais ça aurait tendance à ne pas me réconforter.
C’est bizarre, d’ailleurs, toutes les hôtesses sont pâles.
A ma droite, de l’autre côté de l’allée, une petite fille a déjà choisi son film et chouine pour obtenir un casque. Elle m’énerve, mais elle n’est pas pâle, ça me rassure un peu.
Nous sommes au-dessus du tapis de nuages, frontière entre une réalité agréable à oublier et un onirisme avec lequel chaque retrouvaille débouche sur des regrets.
J’aime ces instants suspendus.
Le rêve.
Les délires enfantins déposés sur du coton blanc éblouissant.
Mais que fait ce corps décharné qui flotte devant le hublot ?
J’ai dû faire un cauchemar.
J’appelle l’hôtesse pour demander de l’eau.
Comme elle ne vient pas, je me lève et me dirige vers le fond de la carlingue. Les visages qui se dressent sur mon passage sous tous très pâles. Même ma petite voisine semble malade, elle a arrêté de regarder son film et fixe le vide avec une insistance étrange. Les hôtesses étant toutes occupées à préparer le dîner, je décide d’aller me passer de verre et de me mouiller le visage. Dans le miroir de la cabine de toilette, je constate sur ma peau des reflets bleus et les cernes sous mes yeux sont plus foncés que d’habitude. Je dois être malade.

D’ailleurs, tout l’avion doit être malade.

Attaque de panique.
Mes doigts tremblants peinent à déverrouiller la porte.
Un voile de sueur glacée couvre mon corps en dix secondes.
Je me rue à ma place, en essayant de ne pas croiser les éclairs fiévreux lancés par les yeux des autres passagers.
Les seins lâchés de la fille au t-shirt blanc pendouillent comme deux lugubres gants de toilette. Catatonique, elle a remplacé son sourire par un rictus figé qui la vieillit d’au moins dix ans. C’est idiot, mais c’est un plaisir fugace de le constater.
Je m’assieds, serre ma ceinture, ajuste le coussin dans mon dos, m’agite inutilement pour retarder le moment de jeter un œil par le hublot.
Je ne peux pas résister.
Je n’aurais pas dû.
Des tas de corps pâles et décharnés flottent autour de l’avion.
Je ferme les yeux et me colle dans le fond de mon siège. La fatigue, ça ne peut être que la fatigue.

Le choc des roues contre le tarmac me réveille.
Nous devons descendre dans la nuit d’encre et parcourir à pied le petit bout de piste qui mène aux bâtiments de l’aéroport.
Autour de moi, les gens progressent dans un silence surréaliste. Je n’ose pas les dévisager, mais du coin de l’œil, ils me semblent tous trop pâles. Trop éthérés. Trop mutiques. Trop errants.

Je ne sais plus où nous sommes.

J’ai oublié ma destination.

Je suis nulle part.

Cernée de fantômes.

Et ça me revient.

« Tu sais qu’on voyage avec des morts ? »

Marcel et l’inconnu de l’ascenseur

Ce dimanche matin pluvieux, le bitume était trop occupé à pleurer sa crasse pour prêter attention aux effleurements félins de Marcel, le matou borgne de la vieille illuminée du troisième. Il n’était pas dans les habitudes de Marcel de cavaler sous l’eau du ciel, pas plus qu’il n’était dans les habitudes de la résidence du 2, avenue de la Forêt, d’héberger un macchabée amoché dans son ascenseur. Ascenseur assez mal maintenu pour que les habitants de l’immeuble privilégient les escaliers, effrayés de se retrouver piégés par la cage d’acier et contraints de jeûner plutôt que de profiter de leur brunch dominical, le jour dit du Seigneur.
Celui qui avait laissé traîner un corps, à présent refroidi, dans la cabine n’avait pas agi par négligence. Il savait que les risques de le découvrir étaient nuls ce jour-là, lui laissant le temps d’orchestrer une vraie disparition. C’était donc, statistiquement, un habitant de la résidence. Ce qui faisait entre 30 et 40 personnes, d’après les estimations de Marcel. Sans compter les enfants et la vieille, dont il était persuadé de l’innocence, vu qu’elle le nourrissait.
Dans les théories félines, il serait illogique que celui qui nourrit ôte la vie.
Mu par une peur à la limite du réel, Marcel filait sans essayer d’éviter les grosses gouttes pleines de pollution que son pelage laissait rouler le long de son corps malingre. Il avait détesté tomber nez à truffe avec un œil exorbité strié de vaisseaux sanguins, une peau sur laquelle la sueur avait laissé des traces de sel séché et des cheveux plaqués par la même sueur dont l’odeur aigrelette flottait dans la cabine. C’était tombé sur lui tout simplement parce qu’il attendait face  la porte de l’ascenseur, au troisième, que quelqu’un entre ou sorte pour se faufiler, profiter du voyage et ainsi gagner la porte de sortie.
Marcel ne pouvait pas savoir qu’on était dimanche.
Il avait attendu longtemps avant de se décider à sauter pour appuyer sur le bouton d’appel. Il ne maîtrisait pas encore ce tour à la perfection et ne voulait surtout pas qu’on le surprenne à appeler l’ascenseur, préférant faire accuser de négligence les enfants qui le laissaient les accompagner dans leurs allées et venues. Mais l’appel de l’extérieur avait été trop fort et il avait fini par craquer, bondissant devant la porte jusqu’à actionner le bouton. Il attendait, haletant, que le battant coulisse et quand la porte s’était ouverte, révélant le visage figé par la stupeur d’un inconnu mort, avait eu la trouille de sa vie.
C’est que Marcel avait déjà vu un mort, Roger, le mari de la vieille et ça ne lui avait pas laissé de bons souvenir. A vrai dire, il était sur les genoux de Roger qui le caressait au moment où son âme avait choisi de le quitter. Ce type de rupture se passant rarement bien, le dernier souffle de vie qui s’était échappé de Roger avait figé la main du pauvre vieux sur Marcel, un chaton à l’époque, qui s’était retrouvé coincé. C’étaient ses miaulements paniqués qui avaient attiré la vieille. Depuis, elle prêtait au chat des pouvoirs magiques et malgré sa répugnance à garder celui dont elle était persuadé qu’il avait hâté le trépas de son mari, l’avait adopté pour éviter qu’il ne la tue aussi. Marcel avait grandi entre peur et sensation de pouvoir. La perte de son œil gauche dans une bagarre de rue avait renforcé son ascendant sur la vieille et elle le laissait faire sa vie tranquille.

Mais là, il craignait d’être accusé du meurtre de l’inconnu de la cage. Alors il avait choisi de se faire oublier quelques temps.

Lundi matin, la femme du quatrième avait, comme d’habitude, appelé l’ascenseur à 06h45. Lequel s’était ouvert sur son amant refroidi. Le sang d’Eliane n’avait fait qu’un tour et elle s’était empressée de fuir par l’escalier. Si son con de mari avait buté son amant, elle avait intérêt à faire comme si de rien était.
Lundi, 07h12. Le vieux du second appelait l’ascenseur et se trouvait devant le corps raide du plombier qui l’avait dépanné le samedi. Sa première pensée fut de soulagement, il n’avait pas les moyens de régler la facture. Mais dès sa seconde pensée, il se demandait s’il risquait d’être accusé de meurtre. Non, quand même, on vit une époque de sauvages, mais dézinguer un artiste du zinc pour économiser, ce serait peu crédible. Dans le doute, il réintégra son logement et se remit au lit en claquant des dents. Il était sans doute le dernier a l’avoir vu vivant, les flics allaient venir. Il serait donc malade.
Lundi, 07h25. Le motard du sixième, occupé par son téléphone au moment de rentrer dans l’ascenseur, avait piétiné une tête. Il avait soulevé son pied en râlant pour se retrouver devant l’homme qui l’avait embouti dans le parking deux jours avant, en un peu moins vivant. Il se souvenait bien de lui, ils s’étaient copieusement insultés et les voisins du cinquième, qui avaient assisté à la bagarre en découlant en toute logique, l’avaient entendu le menacer de lui faire la peau. Contrairement aux deux autres, il avait quand même pris l’ascenseur pour se rendre au parking, l’hébétude l’ayant privé de réflexes. Mais il s’était carapaté sans donner l’alerte, estimant qu’il pourrait nier avoir vu quoi que ce soit d’inhabituel ce matin-là.
Au RDC quelques minutes plus tard, le gardien découvrait le mort. Il l’identifiait sans peine comme l’amant du la pétasse du quatrième, le plombier du grigou du second et le type menacé par le jeune du sixième. Il le savait parce que sur son temps libre, il avait truffé la résidence de micros et de caméras. Il avait hésité un moment à faire chanter ses résidents, mais décidé que son trafic d’organes, rendu possible grâce à la complicité du médecin du premier, risquerait de se trouver compromis s’il commençait à remuer la merde.
En milieu de matinée, il avait enterré le type au fond du jardin et l’avait recouvert des plantes aromatiques de la sonnée du troisième.
L’inconnu de l’ascenseur ne causerait plus de soucis à personne.

Quelques jours après, quand Marcel avait réintégré son domicile, tout était calme et ordinaire, à part un panneau affiché dans l’entrée, qui annonçait le passage des dépanneurs d’ascenseur.