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L’arc en ciel de l’apocalypse

Une grosse plaque de béton l’avait sauvé. Du fond de son ivresse nocturne, Alexandre avait vaguement entendu le bruit de la chute d’un objet lourd, puis le fracas au-dessus de sa tête, suivi par le noir total faisant obstacle aux lueurs de la ville. Il était coincé entre une plaque rêche et des pierres assez peu confortables, mais au moins, personne ne viendrait lui piquer sa gnôle. Alexandre s’était retourné, à la recherche vaine d’une position correcte pour dormir. Le vent soufflait plus que d’habitude, faisant siffler les alentours de façon sinistre. Le bruit le dérangeait plus que le son. « Sinistre » qualifiait la vie qu’il s’était choisie, et que les éléments soient raccords avec lui le soulageait. Il se sentait compris, pour une fois. Il eut une confuse pensée à l’adresse d’un être imaginaire dont la colère faisait trembler les cieux et sombra.
Cette nuit-là, une tempête apocalyptique ravagea la planète. Dans la lumière blafarde du petit matin qui avait le mauvais goût de préfigurer la première journée d’une nouvelle ère, ne restaient que les décombres de ce qui, la veille encore, était une ville.

Le vent  et la pluie avaient fait ployer l’outrecuidance humaine. Des amas sombres, mélanges de matériaux de construction, de meubles, de carcasses de véhicules, formaient un paysage glauque. Une boue collante avait recouvert la civilisation, emportant dans un flot épais toute trace de vie. Le silence poussiéreux, l’air chargé d’odeurs sales, le brouillard poisseux régnaient en maîtres.

Une main osseuse se fraya un passage entre les pierres et le béton. Un ahanement suivi d’une bordée d’insultes à l’encontre du créateur et Alexandre, tel le Phoenix fou d’une banlieue sans imagination, surgit des cendres.
–     Ben merde…
Premiers mots post-apocalyptiques.
Les cheveux hirsutes, le visage émaciés, les yeux délavés par la vie dans la rue faisaient face à un paysage désolé, miroir lugubre des pensées du clochard.
–     Ben comment je vais manger, moi ?
Avec lenteur et circonspection, il parvint à extraire sa carcasse des décombres.
–     Elles sont passées où, les poubelles ?

Les poubelles de plastique, pourvoyeuse habituelles de délicieux restes, avaient volé dans la nuit et devaient se trouver à des kilomètres de là, leur contenu broyé par la mâchoire de la trombe. Alexandre se mit debout et leva vers le plafond gris un visage rageur et un bras maigrichon au poing fermé.
–     C’est malin ! Je méritais pas ça, quand même ! Tu le sais bien !
Il serra autour de lui son manteau élimé dont le tissu écossais formait une tâche incongrue de couleurs chaudes au milieu de la désolation ambiante. Il continuait de scruter le ciel. A gauche, au loin, une minuscule tâche plus claire dans les nuages menaçants attira son attention. Il se tourna en direction de l’éclaircie, les mains en visière autour des yeux. Une fine pluie se mit à tomber, l’obligeant à se replier sous l’arche du pont où il avait trouvé refuge, des années auparavant. La proximité de l’autoroute suspendue le rassurait, le ronflement de la circulation ininterrompue cassait sa solitude et parfois, sur l’aire la plus proche, il trouvait de quoi se nourrir. Enveloppé d’un silence inhabituel, il observa le trou prometteur se former dans l’épaisse couche nuageuse. A la tâche claire se substitua bientôt un rond de ciel bleu délavé. Puis le bleu prit de la force et le clochard vit se former un arc-en-ciel.
–     Un spectacle pour moi tout seul…
Il adorait les arcs-en-ciel. La magie du phénomène le ravissait. Pris d’une subite inspiration, il se leva et parti dans la direction de l’arc lumineux.
–     Faut que je me bouge, ça va pas durer !
La tête pleine des multiples légendes de son enfance, il était persuadé de trouver le salut au pied des couleurs. Il partit au pas de course et c’est une longue silhouette dégingandée, à la progression rendue hésitante par le terrain accidenté, qui déflora le sol meurtri.

En soliloquant, Alexandre parcourut quelques kilomètres. Persuadé de détenir une vérité, il ne fut pas surpris d’apercevoir, au détour d’une carcasse d’immeuble, une fontaine illuminée par la base de l’arc.
–     Ah quand même…
Dans une tentative dérisoire de paraître respectable en cette circonstance extraordinaire, il essaya de mettre de l’ordre à sa tenue. Il se redressa et passa une main sale dans sa tignasse, remonta son pantalon et frotta ce qu’il restait de ses chaussures à l’arrière de ses mollets. Il inspira un grand coup, se tapissant les narines de résidus sales. La force de ses éternuements le fit ployer. Quand il se redressa, l’extrémité de l’arc-en-ciel brillait toujours de ses couleurs plongées dans la fontaine.

Il s’approcha à pas prudents, craignant que le mirage ne disparaisse. Quand il atteint la margelle de la fontaine, il eut la surprise de découvrir un petit enfant assis dans l’eau, son visage rond tourné vers lui. Les couleurs semblaient jaillir des mains potelées tournées vers le ciel.
–    Ben gamin, tu dois avoir froid, là-dedans…
Le petit sourit mais ne dit rien.
–     Je dois être en train de crever, j’ai des hallucinations… Bon, tant pis, de toute façon je suis tout seul, je peux bien faire ce que je veux.
Il tendit les bras vers le petit garçon et le sortit de l’eau avec douceur.
–     On est tous seuls tu crois ?
Il emballa le gamin dans un pan de son manteau et tenta de le réchauffer. Le petit était toujours silencieux. Le clochard, absorbé par sa tentative de sauvetage, ne remarqua pas tout de suite qu’ils se trouvaient nimbés d’une lumière chaude et colorée. Autour de lui, des arbres sortirent de grisaille, des fleurs se mirent à pousser entre les pierres. Le froid glacial fit place à une ambiance tiède. Un pépiement d’oiseau le fit réagir. Il serra l’enfant contre lui, dans un réflexe de protection, avant de réaliser que rien d’hostile ne les menaçaient. Le petit tendit la main vers un arbre aux branches chargées de fruits. Obéissant malgré sa sidération, Alexandre alla en cueillir.

L’homme et l’enfant mangèrent en silence.
–     Si je suis mort, je dois être dans un genre de paradis pour clodos…
Il avisa le gamin.
–     Toi, tu me dis pas tout… mais c’est aussi bien, on n’est pas obligés de tout savoir… Tu veux que je te dise? il y en a peut-être d’autres, des mômes comme toi, au bout des arcs-en-ciel de l’apocalypse… Alors on va les chercher, tu seras moins seul. C’est pas bien, la solitude.

Ce premier soir, le soleil ne parvint pas à percer la couche de poussière pour montrer sa face rouge, mais deux silhouettes fragiles entourées d’un halo multicolore se mirent en route à la poursuite d’une légende.

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Betty

C’est dans la fraction de seconde qui a suivi mon geste que j’ai réalisé que j’étais amoureux de Betty.
Pendant qu’elle amorçait sa chute du 15è étage, j’ai lu dans son regard un bizarre mélange d’effroi, d’incompréhension et d’amour absolu. Pas nécessairement dans cet ordre, d’ailleurs…
Trop tard.
En la regardant tomber, j’ai ressenti un rien de déception. Un rien seulement, parce que tout était allé très vite. Une fois que son corps s’était disloqué au sol, il m’a paru évident que cet amour était impossible. Rien de tel qu’une certitude, dans le domaine amoureux.
J’avais rencontré Betty au lavomatic. Elle n’y lavait pas son linge, non, ça aurait été trop normal pour Betty. Elle y lisait. Assise sur un siège de plastique bleu, la capuche fourrée de son sweat-shirt remontée, masquant son visage à moitié, des mèches de cheveux roux s’en échappant, elle était absorbée par la lecture d’un volume recouvert de papier kraft. L’idée que quelqu’un puisse protéger ses livres m’a ému. Aucune machine ne tournait, ni les lave-linge, ni les sèche-linges. Pas de sac de vêtements en vue. Il ne pleuvait pas dehors et elle n’avait pas l’air d’une SDF. Elle était juste là.
Au début, j’étais ennuyé par sa présence.
Moi non plus, je ne venais pas au lavomatic pour y laver mes affaires. Qui plus est, j’avais besoin de discrétion et cette heure de la journée (il était presque 23h) avait toujours été parfaite : le lieu était toujours désert.
Il fallait que je trouve un moyen de faire sortir cette fille de là, mais sans courir le risque qu’elle se souvienne de moi.
Comme elle n’avait pas semblé remarquer mon entrée, je suis sorti réfléchir. Pour ne pas rester dans la lumière qui se déversait par les baies vitrées, j’ai traversé et me suis tapi dans le renfoncement d’une porte. Il me fallait accéder au monnayeur de l’endroit avant la fermeture. Derrière ce monnayeur se trouvait mon éventuel prochain contrat et j’avais pour habitude de répondre aux sollicitations à minuit pile, le temps de peser le pour et le contre de la requête. Autre élément à prendre en ligne de compte : j’avais besoin d’argent. Elle devait dégager de là.
La seule idée que j’ai pu échafauder était de prétendre être l’employé chargé de l’entretien et d’en simuler la fermeture pour l’obliger à déguerpir. Un peu nul comme idée, mais le temps pressait et si le vrai employé se pointait, c’en était fait de ma lettre et de l’argent de mon loyer.
–     Pas la peine de faire tout ce cirque, je veux bien prendre un verre !
Je n’avais encore rien dit, je n’étais même pas totalement entré dans le lavomatic. Elle avait baissé sa capuche et me fixait de ses yeux verts. Sous son air bravache, je sentais un rien d’excitation. Ça m’a plu.

Je ne savais pas où Betty habitait, comment elle gagnait sa vie ou si elle avait des enfants. Ça ne m’intéressait pas. Seuls les moments intenses que nous partagions méritaient d’être retenus. Nous nous retrouvions toujours au même endroit, celui de notre première rencontre. Si nous y passions tous les deux le même soir, vers 22h30, nous finissions la nuit ensemble, dans un petit hôtel du coin. Je m’arrangeais pour relever mon courrier aux moments où je savais qu’elle ne serait pas présente.

Au bout de quelques semaines, je me suis aperçu que si je ne voyais pas Betty pendant  quatre ou cinq jours, j’avais mal au ventre et je dormais mal. Je ne m’en suis rendu compte que parce que ça peut nuire à mon job (on vise moins bien si on se tord de douleur). Je me suis mis à la guetter. Je n’avais aucune honte, ça fait aussi partie de mon boulot. Parfois, j’attendais deux, trois soirs avant que ses cheveux de feu n’illuminent le lavomatic, que ses yeux verts ne brillent du reflet des hublots. Ce triste constat n’a fait que renforcer mes douleurs. Mes idées se sont brouillées et j’avais du mal à garder l’esprit clair. Betty était devenue un problème.
Je n’aime pas les problèmes.
Je l’ai attendue cinq soirs avant qu’elle ne réapparaisse et je l’ai invitée chez moi. Ce n’était évidemment pas chez moi. J’avais dans la poche le double de la clef de ma prochaine victime, un contrôleur des impôts trop curieux qui passait sa soirée à l’opéra. Nous avions une heure devant nous, largement de quoi faire.
L’appartement était quelconque, j’avais honte que Betty me croit aussi dénué de gout. Le choix des livres m’a soulevé le cœur. La chambre était tellement banale que l’espace d’une seconde j’ai failli tout avouer. J’ai la fierté ma placée, il faut que je fasse attention, ça finira par me perdre.
J’ai conduit Betty sur le balcon, au prétexte de la faire poser pour une photo sur fond des lumières de la ville. C’est vrai que c’est joli. Elle était docile, j’ai pris ça pour de la bêtise. Maintenant, je comprends que c’était de la confiance. Je n’ai pas l’habitude, je ne pouvais pas savoir.
Je l’ai poussée dans le vide sans qu’aucune pensée parasite ne vienne me perturber. Ce n’est qu’après que j’ai compris d’où venait les douleurs.
J’étais amoureux.

Il y a un homme sur le balcon

Il y a un homme sur le balcon. Nous sommes donc deux. Lui, orienté Nord et moi, orientée Ouest.
C’est curieux d’ailleurs. Cette résidence est totalement équipée de balcons et il y un seul homme sur son balcon. Où sont les autres?
Monsieur Nord a les mêmes horaires que moi: Tous les matins, nous prenons notre café ensemble. A cette distance, je suis bien incapable de donner un visage à l’inconnu du balcon, mais ce n’est pas grave, c’est sympa, ce petit moment d’intimité partagée. Tous les soirs, nous admirons la vue sur la ville, depuis un transat.
Depuis quelques jours, malgré une météo clémente, M Nord ne se montre pas. Sa fenêtre est ouverte, il doit donc être dans les parages. Au début, je trouve ça dommage, sans plus, mais rapidement, je me mets à guetter sa réapparition. Au milieu de ces immeubles blancs aux ouvertures béantes et sombres, à la géométrie soporifique, je me sens seule. Comme une toute petite chose vivante coincée dans une grille de mots croisés géante.
Parfois, j’ai peur qu’une gomme énorme ne vienne effacer toute trace de mon passage sur la planète.

Bon, en attendant la gomme, je m’inquiète. M Nord est peut être gravement malade? Ou il a été cambriolé et git, seul dans une flaque de sang, les doigts encore serrés sur son téléphone portable?
C’est décidé, j’arrête de réfléchir, j’y vais.
Je sors de chez moi en trombe, dévale les cinq étages et cavale jusqu’à l’immeuble d’en face. En me disant que ça ne sert à rien de courir, que s’il est mort, il n’est pas à 2mn près, je béni le syndic de mettre le même digicode à toutes les portes. J’entre donc sans difficultés dans le bâtiment. L’appartement de l’homme du balcon est au sixième. Cette fois, je prends l’ascenseur. Pas la peine d’arriver échevelée, la situation est déjà assez incongrue.
Le palier compte trois portes. Si l’intérieur de l’immeuble ressemble à son extérieur, celle de M Nord doit être au milieu. Elle est ouverte. Je m’approche sur la pointe des pieds, à la recherche d’un prétexte qui tienne la route à servir aux éventuels voisins qui passeraient. Mais personne ne survient. Je pousse la porte du bout du doigt, elle grince, je m’immobilise.
Je vois passer un apiculteur.
Aucun bruit.
Je hèle. Pas de réponse.
A ce moment là, la curiosité prend le pas sur toute forme de rationalisation. La tentation est trop forte.
C’est parce qu’il y a des ruches sous mes fenêtres.
Je rentre et repousse la porte derrière moi. En quelques pas, je suis dans le salon. La baie vitrée est juste devant, grande ouverte. Deux enjambées et me voilà dehors. C’est amusant de changer de point de vue, mais du bruit en provenance du couloir me contraint à me jeter dans le premier placard venu. Entre les vestes de tweed et les souliers de cuir brun de M Nord, je me fais une petite place et, le cœur battant la chamade, dresse l’oreille.
L’apiculteur sort du jardin en friche.
Quelqu’un s’agite un peu dans la cuisine, passe un coup d’aspirateur, range de la vaisselle et repart. Ça n’a pas pris plus de vingt minutes.
J’attends un peu avant de sortir de ma cachette. Il vaudrait mieux partir d’ici, mais le verrou a été fermé. C’est malin, je suis enfermée chez un inconnu.
Pas si inconnu, après tout. Je suis chez un homme avec qui je prends le café chaque matin depuis des mois. Ça me donne des droits.
Je vais résolument dans la cuisine. Il ne me faut pas longtemps pour dénicher de quoi me faire un café. Autant en profiter.
Quelques minutes plus tard, installée dans le transat rouge de M Nord, je profite de la vue sur les autres balcons. Le sentiment de gêne a totalement disparu. Il me faut un petit moment pour me repérer et trouver mon propre balcon.
Je compte les étages et les baies vitrées.
Pas possible.
Il y a un homme sur mon balcon.
De sa tasse de café, enfin, de ma tasse de café, il me fait un signe cordial.
Pour une fois, j’aimerais bien que la gomme se pointe…

Street-stories #1 – Le disparu du mur

Lecteur-Chéri-Mon-Sorbet-Cassis, j’ai l’immmmmmense plaisir de te présenter un nouveau concept: 4 photos prises au hasard dans ma collection privée de Graffitis doivent constituer la trame d’une petite histoire (dans l’ordre de sélection, je précise). Bien sûr, tu n’es pas obligé de me croire quant à la notion de hasard, mais, sincèrement, quel intérêt aurais-je à mentir à internet…
Donc, les 4 images sont:

 

 

 

 

 

et voici, après un peu de réflexion, « le disparu du mur »

J’ai rencontré AMD sous le périphérique parisien, dans une portion de tunnel. Il portait un petit panneau sur lequel des mots mal tracés à l’orthographe hasardeuse clamaient son désespoir:  « SVP une petite pièce ou un tiquet resto – AMD». Il n’était pas bien jeune, son visage pâle était dévoré par un grand œil noir à la pupille carrée et il portait un chapeau de pêcheur et un bandeau pur dissimuler l’autre oeil. Je le croisais chaque jour en allant travailler et c’est à la période de la canicule que j’ai commencé à lui apporter des bouteilles d’eau. L’eau lie l’homme, c’est bien connu. De fil en bouteille, AMD s’est laissé aller à se raconter un peu. Il venait d’un pays lointain dont il gardait une nostalgie infinie, les mois passés sous le périphérique ayant annihilé tout espoir de retour. Nous parlions par gestes et onomatopées, lui sous son chapeau défraichi, moi sous mon casque de moto. Le temps d’un feu rouge, l’essentiel devait être dit. Un matin, je lui ai conseillé, s’il avait un problème, de faire un geste vers moi. Je trouverai bien un espace pour me garer et le rejoindre. Les semaines ont passé, l’eau a changé de mains sous le périph’ et AMD n’a pas fait de geste.

Jusqu’au jour où je n’ai pas vu le vieux monsieur. Sur le mur, à la place qu’il occupait depuis si longtemps, il y avait ce graffiti

Il m’a fallu quelques passages pour comprendre. AMD avait fait un geste, mais à sa façon. Il avait peint sur le mur les quatre lettres qui indiquaient qu’il avait besoin d’aide. « JEST » disait l’inscription. Je me suis garé et me suis approché du mur. Rien qui ne donne la moindre indication sur ce qu’était advenu le vieil homme, ni sur ce qu’il attendait de moi. J’ai un peu fouillé les parages, trouvé des bouteilles de plastique vides et quelques chiffons, des journaux et des restes de repas, mais pas d’indice intéressant.

J’ai déposé une bouteille pleine d’eau, quelques conserves et suis reparti. Pendant quatre jours, je me suis arrêté pour contrôler les provisions qui n’ont pas bougé. Le matin du cinquième jour, inquiet, je suis arrivé beaucoup plus tôt, décidé à mieux explorer les parages. J’ai trouvé une petite porte métallique incrustée dans le mur. Le cadenas qui la fermait était tout rouillé et il a cédé facilement. Muni de mon téléphone pour m’éclairer, suis entré dans le passage sombre. Au bout de quelques mètres, le faisceau dansant a révélé un visage décharné, bleu, aux yeux caves et à la bouche édentée. J’ai fait un bond en arrière et poussé un cri. Le dos collé au mur froid, j’ai brandi mon téléphone, pour révéler une fresque géante, qui couvrait les murs et le sol.

Le personnage ressemblait à une version décharnée et gigantesque d’AMD et semblait m’adresser un signe désespéré. On aurait dit un signe d’adieu. AMD aurait-il décidé de partir ? Mais dans ce cas, pourquoi m’aurait-il laissé une demande d’aide ? Une rapide exploration du lieu ne révélant rien, je suis ressorti, ai repoussé la porte et poursuivi prudemment mon exploration.

Rapidement, j’ai trouvé un tas énorme de bouteilles de plastique vides. Un rapide examen a montré qu’AMD avait élu domicile au milieu des bouteilles. Il avait façonné un lit et des espaces où il entreposait toutes sortes d’objets hétéroclites, vraisemblablement collectés dans les poubelles. Le tas de bouteilles dissimulait une autre porte, ouverte, celle-là qui semblait donner sur les égouts. Je suis donc descendu, mais le couloir sombre, l’odeur fétide et le bruit d’eau glauque m’ont rapidement fait rebrousser chemin. Il me fallait une source de lumière autrement plus efficace que mon téléphone pour explorer ce lieu.

J’ai continué mon chemin et en sortant de la portion de tunnel, suis tombé sur une fresque où j’ai cru reconnaître le tas de bouteilles, surplombé par une étrange tête bleue à un seul œil.

 

Serait-il possible…

Je suis retourné au tas de bouteilles et l’ai observé de plus près. AMD avait construit un véritable labyrinthe de plastique bleu. En poussant un peu mon exploration, j’ai fini par débusquer un gros aquarium plein d’une eau saumâtre, qu’on aurait dit issue des égouts. A côté de l’aquarium, j’ai trouvé le chapeau de pêche d’AMD. Le vieux se serait-il noyé de désespoir ? J’ai inspecté chacune des faces de l’aquarium, et ai remarqué un soulier usé, dont la semelle était plaquée sur une paroi. Mon cœur a fait un bond.

Quelques heures plus tard, les pompiers ont extrait de l’eau sale le corps boursouflé du clochard. Je ne saurai jamais d’où il venait. Mais dans ses papiers, ils ont trouvé une lettre adressée à un certain Amédée, ainsi que la photo d’une plage, sur laquelle posait un homme jeune et souriant sous un chapeau de pêche.

Je suis retourné dans les égouts, à la recherche d’un dernier signe.

J’y ai trouvé cette fresque. Je souhaite à Amédée qu’il ait rejoint la mer qu’il aimait tant et qu’il soit maintenant un bel animal sous-marin.

 

 

Le petit voisin rit

Je suis devenu aveugle par choix. Parce que la lumière qui m’était si précieuse, les couleurs qui me ravissaient, ne compensaient plus ce qu’était devenu mon quotidien. A force de volonté, j’ai éteint mes déceptions et rendues invisibles mes tristesses. Dans le noir, l’imagination est reine. Je me suis recréé une vie. La force de mon désir a trompé jusqu’aux médecins. Je suis non-voyant sans que la science puisse expliquer pourquoi, comment, pour combien de temps ou comment me guérir. De ça, au moins, je suis fier.
J’ai appris le braille, par ce que je n’aurais pas supporté que la lecture me soit ôtée. Il ne sert à rien de voir pour lire. Mon imagination, incessamment sollicitée, sublime les beaux textes et tue impitoyablement les mauvais. Entre livres et délires imaginaires, tapi dans mon ombre choisie, j’attends paresseusement la fin. Ça fait au moins vingt ans que ça dure et j’en étais parfaitement heureux.

Jusqu’à ce qu’un rire d’enfant vienne perturber mon noir, titiller ma volonté.

C’est un rire cristallin, joyeux, qui semble rebondir à l’infini dans l’air de mon salon. L’enfant qui rit ainsi est forcément charmant, délicat, il a les joues rondes et ses yeux sont pleins d’étoiles. Ses parents sont venus s’installer dans l’appartement d’à côté. Nos terrasses sont mitoyennes et le petit joue dehors tous les jours.
Au début, j’écoutais distraitement, content d’entendre à nouveau un peu de vie dans cet immeuble. Puis je me suis mis à guetter les moments où le gamin est dehors. Son rire, son babil, ses exclamations me le rendaient attachant. Un jour que je prenais le soleil sur mon transat, il s’est adressé à moi dans son langage hasardeux, mélange de mots, bruits et intonations tremblotantes.
– Il veut vous montrer son camion rouge. Bonjour, je suis Louise, la maman de ce jeune homme.
Je me tourne et devine qu’elle a compris, à mon attitude, à mes verres noirs. Je lui fais signe de ne rien dire, pour ne pas risquer que l’enfant sorte trop tôt de sa bulle de candeur.
– Fais voir ce camion ?
Je tends la main dans ce que je crois deviner être la direction du petit. Louise aide l’enfant à me donner le jouet et nous passons tous les deux un moment à échanger des onomatopées à la gloire de ses roues et de sa carrosserie.

Je veux mettre un visage et un sourire sur cette petite voix.

J’aurais mis plus de temps à ré-apprivoiser la lumière qu’à m’en débarrasser, mais j’y suis parvenu. J’ai déchiré le brouillard et balayé l’ombre. Personne ne le sait. Ce petit bonhomme brun aux yeux noirs et aux minuscules dents blanches a été plus malin que les médecins. La première fois que je l’ai vu, il portait un t-shirt rouge et un bermuda en jean. Ses pieds nus claquaient sur le carrelage de la terrasse, il avait le visage barbouillé de fruits. Mon rire l’a surpris alors qu’il posait ses petites mains potelées sur toutes les surfaces blanches pour y imprimer des traces de fraises et de framboises. Il s’est retourné, m’a regardé et la musique de sa joie qui éclatait en notes pures a achevé de me convaincre que j’avais fait le bon choix.

Chaque jour, je partage un moment avec mon petit voisin. Louise m’a confié que l’enfant adore les histoires, alors je passe des heures à en inventer. Ma vie s’est organisée autour de la cérémonie de l’histoire. Nous nous asseyons de chaque côté de la séparation de fer forgé, moi dans mon transat, le petit sur un gros coussin jaune et nous partons explorer un monde que nous créons ensemble.

La météo a changé et le petit ne peut plus sortir autant qu’avant. Je n’ose pas demander à Louise de m’accueillir le temps d’une histoire. J’en ai inventé des dizaines, qui attendent le soleil.
De temps en temps, le rire magique résonne dans le couloir et je sens mon cœur se serrer. L’ombre resserre mon champ de vision, le jour me fait souffrir.

Ce matin, Louise est venue frapper timidement à la porte.
– Bonjour, je me demandais… Le petit réclame vos histoires depuis quelques jours… je n’osais pas vous en parler, mais il insiste…
Je ne vois déjà  plus, mais je peux toujours raconter. Alors qu’elle me remercie chaleureusement, j’ai envie de la serrer dans mes bras. Je sens les larmes embuer mes lunettes noires. Elle me guide dans son salon et m’aide à m’assoir. A peine installé, je sens les petites mains de l’enfant se poser sur mon genou et le devine debout devant moi, attentif, tendu dans l’attente de l’histoire. J’espère que ses doigts sont couverts de fruits ou de couleurs et qu’ils laisseront leur empreinte sur la toile de mon pantalon.

Je reprends au moment exact où nous nous étions arrêtés et la magie opère à nouveau. Je peux l’imaginer serrer son ours en peluche dans les moments les plus aventureux, secouer ses boucles brunes pour acquiescer au choix d’un personnage ou tendre les bras pour mimer les pagaies d’une barque. Il fait le bruit du train, celui des animaux, du vent, il rit à gorge déployée, tout à sa joie de retrouver son monde.

Je suis heureux de ne plus voir, je ne supporterais pas que ces souvenirs s’abîment.