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Ménage à trois – Part 6 – 666 –

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, qu’elle a abandonnée nue, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale, mais réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut pas restituer le bijou. Plus tard, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire. Les trois complices organisent le kidnapping du chat pour faire tester l’animal. La mission est menée à bien, mais en direct par visio-conférence… Après avoir retourné la montre et le chat à leur propriétaire, le trio reprend son arnaque. Mais Rachel s’est fait repérer et se retrouve prise au piège dans un bar, face à sa dernière victime. 

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Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 5

 

*

– Félicitation, vous atteignez les 35.000 vues avec mon chat…
– Qu’est-ce que vous voulez?
– Boire un verre en bonne compagnie, si ça vous convient. Pour moi ce sera champagne, vous me suivez?
– …
– Elle est bien, votre arnaque, je dois dire que j’apprécie le côté sans danger… Et j’aimerais que nous retrouvions le tutoiement délicieux de notre permière nuit… s’il te plait…

C’est là que le constat « je suis dans la merde » prend tout son sens… il faut absolument que je trouve le moyen de prévenir les autres… J’espère qu’il ne va pas se montrer violent. Mais il m’a trouvée comment, au fait. Il m’aurait suivie? Merde.. ça se trouve, il sait où j’habite… Ca y est, je flippe, Léo a raison, je ne suis pas taillée pour l’arnaque… Je vais me sentir mal…

– ça va? je te trouve un peu pâle, Justine… ou Marie. Ou Ludivine. Mais pas Hélène, tu n’as pas la tête d’une Hélène.
– Tu m’as retrouvée comment?
– Peu importe, l’essentiel, c’est qu’on soit de nouveau ensemble, non? Je n’oublie pas que tu m’as promis des croissants…

Il est malade. Il faut que je me barre d’ici. Je vais boire et prétexter avoir besoin d’aller aux toilettes. Je trouverais bien quelque chose à faire, quelqu’un à alerter…

– Alors? Champagne? 
– Heu… oui, pourquoi pas…
– Ne bois pas trop, si tu crois que je vais te laisser t’absenter pour te soulager, tu te trompes.

Il lit dans mes pensées, ce con.

L’homme fait signe au serveur et passe commande, puis s’enfonce dans le dossier de son fauteuil et se met à observer Rachel.

Me regarde pas en souriant, c’est encore plus flippant. Bon, qu’est-ce que je fais? Delphine n’attend pas de signal avant minuit, elle ne va pas s’inquiéter. Léo est au ciné, il ne prendra pas de messages. A part manger un truc, je ne vois pas. Tu parles d’une tactique…

– J’ai un peu faim… ça te dirait de grignoter?
– Bonne idée, je prendrai un croque-madame

C’est malin. Mais j’ai gagné un peu de temps. Je vais faire durer mon plat au maximum. Qu’est-ce que je prends? J’ai plutôt envie de gerber que de me nourrir, là. 

– Et moi une salade du chef…
– tu ne lâche rien, hein? C’est bien, j’aime ça…

J’aurais bien essayé de partir en courant, mais pas avec ces talons stupides. Et je ne peux pas les ôter sans m’aider de mes mains. Je vais quand même essayer.

*

– Tu sais que ta complice est en train de devenir célèbre? Elle a réussi à créer le buzz, avec son concept de retour d’animaux soignés. J’aimerais bien la recevoir pour la féliciter.
– Ca doit pouvoir s’arranger, elle serait ravie de revoir Kiki
– Kiki?
– Le chat…
– Kiki… en plus, vous vous moquez de la pauvre bête… Très bien. Je te propose de retourner auprès de Kiki. Tu vas enfiler ton manteau et me suivre bien gentiment. Je t’offre le dîner.

Et merde. Et ces chaussures qui ne veulent pas se défaire.

– Arrête de te tortiller pour enlever tes sandales. Ca ne sert à rien. Pieds nus tu n’iras pas loin dans les rues de Paris. Et je suis sûr d’être plus rapide, plus endurant et plus agile que toi à ce petit jeu. Donne-moi ton téléphone, s’il te plait.

En silence, Rachel pousse le téléphone vers Thomas, qui s’en saisit et l’éteint, avant de le glisser dans une poche de  sa veste.

– Allez, on y va. 

Il se lève, s’approche de Rachel et se penche pour prendre son manteau, qu’il lui tend galamment.

– Rassure-toi, je reste poli et civilisé.

Il la pousse avec délicatesse devant lui et la guide jusqu’à la caisse où il règle leur note, puis en direction de la sortie. Dans la rue, quand il lui prend le bras, Rachel n’offre aucune résistance. Elle prie pour apercevoir la silhouette de Léo, mais personne alentours ne se soucie du couple qu’ils forment. Il la conduit jusqu’à une voiture garée à proximité du bar et l’aide à s’installer à la place passager. Contrite, Rachel se laisse faire. 

Je vais essayer de ne pas l’énerver. Peut-être qu’on pourra négocier? Il était plutôt sympa, ce garçon… Je me déteste d’avoir accepté ce plan pourri. J’aurais dû écouter Léo. Accepter d’ajouter une étape à son putain de protocole, genre « surveiller Rachel au bar »

La voiture démarre et assez vite, elle comprend qu’ils prennent la direction du périphérique.

– On va faire un tour de périph’, ça te laissera le temps de bien réfléchir à la situation et aux questions que tu as envie de me poser. Mais avant que tu ne commences, je vais t’apporter une première réponse. Je t’ai retrouvée parce que, sur le vélo que tu m’as laissé, il y a plusieurs autocollants de ce bar. J’ y suis tous les soirs depuis que j’ai compris que cette histoire de vélo n’était qu’un prétexte pour laisser ta complice prendre mon chat. J’étais presque sûr que tu finirai par y venir. les autocollants et le kidnapping en visio, je dois dire que vous me feriez presque rire, si je n’avais pas été pris pour cible. Vous manquez cruellement d’organisation…

Léo… Comment as-tu pu négliger ça? … humpfff… c’est vrai que je n’étais pas sensée laisser le vélo là-bas. Je fais vraiment tout de travers… Si on s’en sort, je promet de te racheter un vélo magnifique. Et un chat pour Delphine et…

– Maintenant, s’il y a des choses que tu veux savoir, ma parole t’appartient.

Mais Rachel se rencogne et ferme les yeux.

– Ah oui, c’est vrai. Tu sais où on va. Tu n’as pas besoin de garder les yeux ouverts. Tu peux dormir, même, si tu veux. Prends des forces…

*

Dormir, ce serait pas mal, mais c’est plutôt mal barré. Un tour de périph’… une éternité, oui. Ca me scie les nerfs, ce trajet. Qu’est-ce qui vase passer, maintenant? Et il vaut mieux que je me taise, vu la façon dont chacune de mes initiatives tourne… je vais tenter de me concentrer sur ma respiration pour ne pas devenir dingue.

Quand elle rouvre les yeux, ils se garent non loin de l’appartement de Thomas. Elle n’attend même pas qu’il l’invite à sortir pour déboucler sa ceinture de sécurité et ouvrir la porte. Elle le laisse la précéder dans l’immeuble, puis dans l’ascenseur. Quand ils arrivent devant la porte de l’appartement, elle a un léger frisson; elle a vu et revu cette porte sur les fameuses vidéos de sauvetage du chat, mais n’avait pas imaginé la repasser un jour.

– Nous y sommes Ludivine. Je ne te fais pas l’honneur des lieux..

L’intérieur est sombre, comme si toutes les fenêtres étaient occultées. 

– Tu ne m’en voudras pas de ne pas allumer? j’ai prévu quelque chose d’un peu spécial, en ton honneur.

Thomas fourrage un moment dans l’entrée et saisit la main de Rachel, puis la fait passer devant lui.

Ca y est, je panique. Je vais hurler. Qu’est-ce qu’il va faire, ce fou? Et le chat… je n’aime pas ce chat qui m’agresse et me griffe…

Elle n’a pas le temps de crier qu’il lui passe un bâillon, noue le tissu assez serré derrière sa tête et lui pose un bandeau sur les yeux.

– Excuse-moi Justine, mais tu comprends que je cherche à limiter les risques, d’ailleurs..

Il fait glisser son manteau sur ses épaules, le lui enlève et elle sent que ses poignets sont pris dans ce qu’elle croit être des menottes. Son cœur s’emballe et elle commence à transpirer.

Le cauchemar absolu. Je suis aux mains de ce malade… je ne sais pas ce qu’il a prévu, mais sans doute rien de très cordial… je ne vais pas m’en tirer, cette fois-ci… et s’il pouvait arrêter de me parler avec cette voix douce, c’est encore pire…

– Vas-y, avance, fais comme chez toi… J’allume un peu pour ne pas risquer de tomber et je suis à toi.

Il la lâche et elle entend une série de bruits, comme s’il disposait des objets dans une pièce. Aux chuchotements qu’elle perçoit, elle devine qu’ils ne sont pas seuls. Rachel panique et, ses jambes devenant molles, tombe à genoux dans un souffle.

– Déjà? mais on n’a pas commencé…

Elle se sent partir et souhaite s’évanouir pour laisser le temps vivre à sa place les moments à suivre.

– Tu ne vas pas te trouver mal, rassure-moi? Ne t’inquiète pas, Marie, j’ai de quoi te redonner de l’énergie.

Il l’aide à se relever et la guide encore un peu. Malgré l’affolement, Rachel se situe à peu près dans le salon. Elle sait que, face à elle, trône une grande table de bois et se souvient des fauteuils et du canapé qui sont disposés le long des murs latéraux. Si une autre personne est là, elle est sans doute assise et lui fait face. Personne ne doit se trouver dans son dos.

– Bon, je crois que le moment est venu de te débarrasser de ce qui te gène…

Joignant le geste à la parole, Thomas dégrafe les lanières de ses sandales et l’aide à les enlever. Elle commence à envisager le pire et regrette son décolleté plongeant, mais il ne touche pas sa robe et finit pas dénouer son bâillon, puis la débarrasse du bandeau qui lui obstrue la vue.

– J’ai fait tout ça pour toi…

Rachel titube.
Le salon est plongé dans le noir, à l’exception de quelques bougies qui diffusent une lueur sombre et rouge. Assis sur la table, elle reconnait le chat qui semble se délecter de l’horreur qu’elle vit. Le mobilier a été recouvert de tissu noir. Quand ses yeux se sont accoutumés à l’obscurité, elle décèle une silhouette qui lui fait face. Malgré elle, elle se sent gémir.

– Ah… tu viens de réaliser que nous ne sommes pas seuls. Sois tranquille, je te présenterai en temps voulu…

Une capuche noir recouvre un visage penché en avant. Le silence est soudain bousculé par ce que Rachel identifie immédiatement comme le requiem de Mozart.

– La colère de Dieu… Je suis sûr que tu reconnais. Bien trouvé, tu ne crois pas? On va attendre la fin de ce passage, que j’apprécie beaucoup.

Rachel, accablée et terrifiée, laisse la musique envahir son cerveau.

*

Ménage à trois – Part 5 – Je garde Kiki –

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale, mais réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut pas restituer le bijou. Plus tard, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire. Les trois complices organisent le kidnapping du chat pour faire tester l’animal. La mission est menée à bien, mais en direct par visio-conférence…

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Partie 2
Partie 3
Partie 4

*

– 1258 vues…

Delphine, atterrée, rafraîchit l’écran de son téléphone, qui indique une impitoyable augmentation.

– Bientôt 1300 personnes m’auront vues kidnapper un chat… Et je ne vous parle pas des commentaires…
– A la fin du week-end, tu seras célèbre!
– On va essayer de me tuer, oui…
– Mais non, t’inquiète, demain un abruti va faire un truc encore plus con et plus personne ne pensera à toi… et avec cette casquette, on ne te reconnait pas…

Léo se veut rassurant, mais l’idée que, sous le couvre-chef bleu, le visage de sa complice fasse le tour des réseaux sociaux le plonge dans un stress qu’il a du mal à contenir.

– Je ne vais plus pouvoir aller bosser…
– Parce que tu crois que tes employeurs surfent sur des vidéos de chats?
– Pas trop envie de prendre le risque… si ça devient viral…
– La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas fait ça pour rien… ce chat est bien malade…

Rachel agite sous le nez de Léo les résultats de la prise de sang de l’animal.

– Je vais filer chez le médecin et me faire prescrire les médicaments. Pour ceux à administrer au chat, j’ai déjà une ordonnance, on va pouvoir commencer son traitement. On s’organisera pour rendre après…
– Après quoi? Tu veux dire, une fois que ma tête sera placardée dans tout Paris? Et tu appelles comment quelqu’un qui restitue un otage, une retro-cat-kidnappeuse ?

*

Assise face au petit paquet, Rachel hésite.

Clef? Pas clef? De toute façon, je ne vais pas aller récupérer le vélo, Léo a raison c’est beaucoup trop risqué. Et ce serait idiot de laisser ce vélo rouiller pour rien. D’un autre côté, si je joins la clef à la montre, j’avoue avoir participé au vol et à ce cat-kidnapping… Même s’il n’a aucun moyen de remonter jusqu’à moi, ce n’est peut être pas très malin… Leo va devenir timbré avec mes conneries… Allez, pas clef. Et je vais envoyer ça depuis chez ma sœur la prochaine fois que j’irai la voir .

Elle repose la petite clé d’antivol sur la table et finit d’emballer la montre, puis recopie l’adresse et le nom du destinataire sur le papier kraft. Quatre jours après la mise en ligne sur YouTube, par le propriétaire du chat, de la vidéo de Delphine, que les réseaux sociaux ont baptisée « The mysterious blue cap cat captor » en référence à la casquette bleue qu’elle portait le jour du rapt, le nombre de vues a dépassé les dix mille.

*

– Tu prévois de rendre le chat quand?
– Si tu crois que j’ai envie de courir le moindre risque alors que la vidéo a passé les 20.000 vues… de toute façon, je garde Kiki.
– Quoi?
– Tu m’as très bien entendue, je garde Kiki!
– Mais tu es folle, tu ne peux pas faire ça! – les yeux de Léo semblent vouloir sortir de leur orbite –
– Et pourquoi pas? Il est très bien ici. Il se laisse soigner, il s’est bien habitué à l’appartement…
– Dis surtout que c’est toi qui t’es bien habituée à lui… bon, on arrête de rigoler, on rend ce chat dès aujourd’hui. Rachel, tu vois ça comment?
– Ben, à moins de déposer la caisse sur le paillasson du type, je ne vois pas trop.
– Avec un mot d’excuse aussi « excusez-moi pour le chat, j’en avais trop envie, surtout après avoir vidé votre appartement de tous les objets précieux qu’il contenait »?
– Non, plutôt « Ce chat était malade, nous vous le rendons soigné, le reste des médicaments est dans la caisse » , signé « le gang des soigneurs »
– Le gang des soigneurs?
– Comme ça on détourne l’attention…
– mais je rêve, « Le gang des soigneurs » ?
– …
– Vous ne m’avez pas comprise? JE GAR-DE KI-KI!!
– Impossible… La voix de Leo est trop calme, comme s’il allait se mettre à hurler sur les deux femmes.
– Et pourquoi Kiki, au juste? – Rachel tente de faire diversion après le flop de sa proposition de gang des soigneurs –
– C’est le nom de mon premier chat. Ma mère me l’avait offert pour mes quatre ans. Je l’ai adoré. Depuis, je n’ai eu que des Kiki…
– Je comprends.
– Moi, je m’en fous. On le rend. Kiki ou pas Kiki. et vous savez quoi? On fait une vidéo de la restitution et on explique qu’on l’a pris pour le soigner. Je vous parie qu’on fait plus de 20.000 vues.
– Et on explique comment, qu’on savait que ce chat en particulier était malade?
– On l’explique pas. On ne va pas faire d’interviews ni passer à la télé, c’est juste pour … détourner l’attention… Delphine, tu as repris tes esprits?
– Je t’en offrirai un, moi, de Kiki, si ça peut te faire plaisir…

L’offre de Rachel semble apaiser la femme de ménage, qui a pris le chat sur ses genoux et s’accroche à l’animal comme si sa vie en dépendait.

– d’accord… On rend le chat…
– OK, Va chercher ta casquette bleue, qu’on boucle cette histoire.

*

La vidéo de restitution affiche près de 25.000 vues quand Rachel jette un œil, amusée par les proportions prises par l’affaire du chat. Par prudence, ils ont décidé de suspendre leur arnaque, craignant un témoignage ou un appel à la prudence du propriétaire de l’animal, mais deux semaines ont passé et tout semble à nouveau calme. Un employeur de Delphine est parti pour un déplacement professionnel de trois jours et ce soir, ils vont reprendre leur activité. Léo a insisté pour choisir le lieu, une brasserie qu’il affectionne et fréquente régulièrement.

Perchée sur ses hauts talons, un manteau long dissimulant sa robe noire au décolleté flatteur, Rachel fait son entrée dans le bar à vingt heure et s’installe à une petite table d’où elle peut avoir vue sur toute la salle. Jugeant qu’aucun des hommes présents ne peut faire office de cible, elle sort de son sac un magazine et entreprend les mots croisés en attendant qu’un serveur la remarque.

– Vous avez vite retrouvé la ligne, pour une femme qui a accouché si récemment… vous permettez?

L’homme qui se tient à sa droite lui sourit en même temps qu’il s’installe face à elle. Tétanisée, elle le regarde prendre son temps pour déployer la carte et en profiter pour agiter la montre bleue qu’il porte au poignet.

– Merci pour la montre et le chat.

Ménage à trois – Part 4 –

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle réalise qu’elle ne se sent pas taillée pour ce type d’arnaque et se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale et après avoir quitté abruptement ses complices, elle décide de retourner chez sa victime pour lui restituer la montre. Sur place, elle réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut donc glisser le bijou dans sa boîte à lettres. Quelques heures après, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire.

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Partie 2
Partie 3

*

-Tu veux monter un kidnapping de chat? Chez un type qu’on vient de cambrioler? Mais tu es dingo!!
– Je n’aurais jamais dû vous raconter ça… laissez tomber, je vais me débrouiller…
– Te débrouiller??? Mais non! Surtout ne fais rien! Je ne sais pas… prend des antibio…

Léo, furieux, s’agite dans le salon de Delphine où les trois complices se sont donné rendez-vous à la demande de Rachel.

– Mais dis quelque chose, toi! Fais lui comprendre que c’est de la folie!

Autant Rachel pensait pouvoir compter sur Léo pour l’aider, autant elle est convaincue que Delphine va l’atomiser en quelques mots bien choisis. Aussi, elle ne peut s’empêcher de couiner quand la petite femme boulote aux cheveux désormais châtains répond avec calme.

– Non, je suis OK pour le kidnapping du chat. J’aime bien les chats. Ca va me faire plaisir d’en avoir un pendant quelques jours. Mais je comprends ton point de vue, t’inquiète. On va pouvoir s’en sortir à deux, j’ai une idée.
– Quoi? Mais je fais équipe avec deux folledingues! Je vais retourner faire le consultant, moi, à ce rythme! Au moins , les risques étaient limités à la mort lente par ennui profond…
– Tu peux nous donner ton idée, Delphine?

Rachel est tellement soulagée d’avoir une alliée qu’elle se retient de serrer sa complice dans ses bras et de l’embrasser.

– C’est simple: il faut l’obliger à quitter son appartement le temps de choper le chat. Donc soit on a de la chance et il a besoin d’une femme de ménage, soit on invente un truc pour le faire quitter les lieux en laissant la porte ouverte.
– Et comment tu accomplis cet exploit avec un type qui vient de se faire dépouiller?  – Léo a l’air de se retenir de crier –
– Un enfant ou une femme enceinte.
– Quoi, « un enfant ou une femme enceinte »?
– Ben un individu vulnérable qui va sonner chez lui pour lui demander de l’aide et l’entraîner dans l’escalier assez longtemps pour laisser à son complice le loisir de localiser l’animal…
– Et quel prétexte l’individu vulnérable va-t-il avoir?
– La femme enceinte s’est trompée d’étage, elle se rend chez une personne pour lui vendre un vélo. Mais il ne rentre pas dans l’ascenseur et il est trop lourd pour son état, elle a laissé en bas dans l’entrée. Elle demande de l’aide, l’homme l’accompagne, mais assez bêtement, elle ne parvient pas à retrouver le papier sur lequel elle avait noté l’étage et le nom de l’acheteur…  Quant à l’enfant… je ne sais pas trop… il faudrait déjà en avoir un sous la main…
– Parce qu’on a une femme enceinte sous la main?

Delphine fait un mouvement de tête en direction de Rachel.

– Avec un bon coussin, elle peut faire illusion…
– T’es jamais à court quand il s’agit d’arnaquer, hein? Mais ça va pas? Tu crois qu’il ne va pas la reconnaître? – Léo s’étrangle et postillonne de rage-
– Arrête de me cracher dessus. Tu lui vires son maquillage, tu lui mets une perruque, des fringues informes et des lunettes, le tour est joué.
– Mais elle n’y arrivera jamais, elle va flipper!
– Hé! ho! vous pouvez arrêter de parler de moi comme si je n’étais pas là? C’est dingue, ça! Bien sûr que j’y arriverai! De toute façon on va faire ça sans toi, alors la ramène pas!
– Parce que tu crois que je vais laisser faire ce désastre? Très bien, on la joue « femme enceinte au vélo »! Mais je viens avec vous!
– Et sous quel prétexte?
– Le protocole prévoit qu’on ne fait rien de manière isolée. Je serai dans la rue, en cas de pépin, j’improviserai. Vraiment? Une femme enceinte qui transporte un vélo?
– Pourquoi pas?
– Et pour le chat? Tu crois qu’il va se laisser faire comme ça?
– T’inquiète, le chat, je m’en occupe… J’aime bien les chats, je te dis. Et toi, tu vas nous servir de messager: dès que j’ai le chat, je fonce dans l’escalier de secours et je t’envoie un sms. Tu n’auras qu’à taper sur la porte, comme si tu avais oublié le code. Rachel t’entendra, elle pourra arrêter son cirque. Avec un peu de chance, il ouvrira et elle en profitera pour s’éclipser. Toi, tu improvises un truc.

Comme Delphine a l’air sûre d’elle, Léo et Rachel ne bronchent pas.

*

Ce samedi matin, vers neuf heure, quelqu’un sort enfin de l’immeuble, laissant à Delphine la possibilité d’y entrer. Après avoir laissé le temps à sa complice de monter au delà du second étage et de se tenir prête à intervenir, Rachel, dans sa tenue de femme enceinte et un vélo à la main, s’avance vers la porte. Léo est posté sur le trottoir d’en face, manipulant nerveusement son téléphone. Ils sont en embuscade depuis sept heure trente, à surveiller les fenêtres du second étage. Ayant vu la silhouette de l’homme derrière les fenêtres, ils sont sûrs qu’il est chez lui.

Au grand étonnement de Rachel, le plan de Delphine fonctionne à merveille: l’homme, à peine surpris de trouver une femme enceinte sur son palier, ne pose aucune question, ne prend même pas le temps de troquer son pyjama contre un autre vêtement et suit Rachel dans l’escalier, disposé à lui donner un coup de main.

Merde, il est vraiment gentil. Je me sens moche de faire ça. Et je ne vais même pas pouvoir lui rendre sa montre. A moins de trouver une raison de lui demander son nom…

Prenant son temps pour descendre les marches, elle s’accroche à son faux ventre.

– Je ne sais pas comment vous remercier… je me sens incongrue, avec ce problème de vélo…
– Ne vous inquiétez pas, ce n’est rien. Dites-moi seulement à quel étage il faut le monter.
– Je ne sais plus, je croyais que c’était le vôtre. Il faut que je reprenne mes notes…  – elle tente un petit rire confus, qui résonne tellement faux à ses oreilles qu’elle s’en veut immédiatement – je ne sais pas si c’est la grossesse, mais j’ai l’impression de perdre la tête… Vous avez des enfants?
– Non
– Ah. Vous n’avez jamais vécu…ça, alors – elle pointe son ventre-
– heu.. non-non..
– Excusez-moi, je vous ennuie avec mes histoires. Voilà le vélo, je cherche le papier.

Deux étages au dessus, Delphine se tient dans l’entrée de l’appartement, une caisse à chat à la main. Le chat gris lui fait face depuis le salon, à petite distance, et la regarde avec intérêt.

– Salut, chat. Tu viens me voir?

Elle s’est accroupie et agite une balle rouge devant elle. Le chat s’avance et vient lui flairer les doigts, mais elle n’a pas le temps de l’attraper qu’il s’éloigne en miaulant de mépris.

– Quoi? tu n’aimes pas ma balle?

Elle avance vers un grand tapis bleu et suit l’animal dans la pièce, tout en guettant le bruit dans le hall. Lui parvient la voix de Rachel qui semble s’excuser de sa lenteur.

– Allez… viens… regarde la baballe…

Elle fait mine de regarder ailleurs, tout en continuant à manipuler sa balle.  L’animal, méfiant mais curieux, avance lentement. Quand il est assez proche, elle l’attrape avec dextérité et le pousse dans la cage dont elle avait ouvert la porte. Il commence à protester, mais il est trop tard, la porte de la cage s’est refermée sur lui.

– Chuuut… s’il te plait…

Elle ressort de l’appartement en silence et prend la porte de l’escalier de secours. Le chat commençant à s’agiter et à faire du bruit, elle décide de ne pas s’attarder à cet étage et opte pour descendre vers le premier.
Pendant ce temps, Rachel a vidé son sac et l’a retourné deux fois, sans retrouver le papier qui pourrait la renseigner sur son acheteuse. Elle s’est confondue en excuse et s’apprête à quitter l’homme qui n’a pas fait montre d’impatience.

– Je suis confuse, je vous ai dérangé pour rien et en plus, je vais devoir rentrer chez moi avec ce satané vélo…
– Vous avez un cadenas?
– Oui…
– Je vous proposerais bien de le laisser dans le local, là… – il désigne une porte – comme ça vous n’aurez pas à le trimballer partout…
– Oh… Bonne idée… Mais…
– J’ai la clef. Je suis sûr que votre acheteuse l’a aussi. Ca ne pose aucun problème, elle pourra venir regarder le vélo, avec un peu de chance, vous n’aurez qu’à revenir avec la petite clé… c’est mieux qu’un gros vélo… Et de toute façon, vous devrez revenir, alors…

Il réfléchit vite, ce con… Qu’est ce que je réponds, moi?  Pas trop envie de revenir par ici… sauf si…

– Je ne vous force pas
– Non non.. je vais faire ça. Acceptez-vous de me donner votre numéro de téléphone, si jamais…

L’homme s’exécute sans broncher et Rachel est en train de noter le numéro quand elle entend frapper à la porte d’entrée.

Ahhhh… enfin… bon, finissons-en, qu’est-ce que je lui dis pour me sortir de là?

– Dites, vous ne craignez pas d’avoir laissé votre porte ouverte un peu trop longtemps? quelqu’un pourrait visiter votre appartement…
– Non, l’immeuble est calme. Et malheureusement l’appartement a été visité il n’y a pas longtemps….

Merde, c’est malin, comme prétexte…

– En plus, j’étais en visio avec ma mère, je l’ai laissée en plan quand vous avez sonné, mais mon bureau donne sur l’entrée, elle a vue sur la porte, si quelqu’un essaie de me jouer un tour, elle est aux premières loges!

Son rire franc glace Rachel jusqu’aux os.

*

– Tu lui as laissé mon vélo???

Léo est furieux.

– De toute façon, il va falloir ramener le chat…
– Et? Tu crois que tu vas pouvoir aller et venir dans cet immeuble toute ta vie?
– Sur le coup, ça m’a semblé une bonne idée…

Et surtout, j’ai son nom, je vais pouvoir lui rendre sa montre. Ca vaut bien ton vélo pourri.

– Mais il faut quand même que je vous dise un truc…

*

 

 

 

 

 

Fascination cosmonaute

Le dernier bus, c’est un peu comme le dernier verre: il faut le prendre en faisant attention. Attention de ne pas le louper, que ce ne soit pas celui de trop. Il peut être vide ou au contraire trop plein. Il draine de tout. Fatigue, joie, lassitude ou envie d’ailleurs. Le dernier bus découpe la nuit de ses néons agressifs, dessine des pointillés dans la ville, semant derrière lui des petits bouts d’humains dont on espère qu’ils nous mèneront quelque part, tout en sachant que ce n’est pas gagné.

C’est je que je pense en m’acheminant vers l’îlot de lumière qui forme autours du banc de plastique abîmé une aura claire. Je suis toujours en avance pour le dernier bus, ça me donne l’illusion d’être en avance sur la journée qui va suivre. Mais ce soir, quelqu’un m’a devancée. Une silhouette épaisse, colorée, surmontée d’un bocal. Le doute n’est pas permis: il y a un cosmonaute dans mon abribus. Il attend là, les bras ballants, le regard perdu. Le genre de type dans la lune, qui oublie sa valise pour partir en vacances. Ou qui veut adopter le point de vue de son poisson rouge. Comme je m’installe sur le banc, il se tourne vers moi avec la lenteur que lu impose son équipement.

– S’il vous plait, c’est bien l’arrêt pour le bus 01B*?

La voix est étouffée et le bocal contient de la buée, mais je distingue ses yeux. Il a l’air calme, je vais faire comme si tout était normal.

– Oui
– Merci

Nous nous installons dans le calme de la nuit, tous les deux tournés vers le point invisible d’où va surgir le 01B.

– Vous allez au terminus?
– Non, je descend avant, pourquoi?
– Je voulais être sûr de le reconnaître, vous me l’auriez indiqué
– Rassurez-vous, le chauffeur vous demandera de sortir au terminus
– Ah. Merci. Je préfère toujours descendre au terminus. Je trouve que c’est plus prudent. De toute façon, on me laisse rarement descendre avant l’arrêt complet. Ce doit être devenu une habitude.

Il sourit

– Ben… Si vous n’avez pas trop à marcher après, oui…
– Je ne m’éloigne jamais. Je ne suis pas équipé pour.

Face à nous surgit un point vert précédé de deux soucoupes jaunes lumineuses. L’arrivée du bus est imminente. Nous attendons en silence son arrêt et l’ouverture des portes. Personne ne descend. Nous montons. Mon compagnon orange n’ayant pas de monnaie, je lui offre un ticket.

– Merci, je vous le rendrai la prochaine fois
– Vous prenez souvent le 01B à cette heure-ci?
– Jamais. Mais j’avais besoin de changer d’atmosphère.

Bon, c’est la nuit, je suis seule avec ce type bizarre, je ne vais pas argumenter.

– OK, va pour la prochaine fois.
– Ca vous ennuie de vous installer au fond? Il me faut de l’espace…

Ca ne m’ennuie pas. Nous passons devant le chauffeur qui ne lève pas le nez de son téléphone et traversons le bus vide jusqu’aux sièges du fond, sur lesquels nous prenons place. Une capsule de coca traîne sur le sol, je la pousse d’un coup de pied et tends mes jambes.

– J’ai un petit creux, vous n’auriez pas un Mars?
– Non, désolée, je n’ai qu’un Milky-Way (oui, spéciale dédicace aux vieux qui ont connu la barre chocolatée Milky-Way)

Je sors de mon sac la barre chocolatée que je déballe avant de la déposer dans son gant ouvert

– Merci. Vous avez remarqué qu’avec mes gants, c’est compliqué de manipuler des choses délicates….
– Non, j’ai fait ça par habitude. J’ai tendance à déballer le chocolat avant de le manger.

Le bus fend la nuit en silence et  tout ce à quoi que je peux penser, c’est s’il va ouvrir son bocal facial pour manger le chocolat, s’il va s’en foutre partout à cause du gant et générer une constellation de tâches. Par politesse, je tourne la tête et scrute l’obscurité comme si un paysage exceptionnel se déroulait sous mes yeux. Je frissonne.

– Vous avez froid? Le mercure descend, c’est normal. J’aurai aimé vous proposer ma veste, mais je crains que ce ne soit compliqué, je viens de la déposer au pressing et je doute qu’il soit encore ouvert. D’autant qu’il nous faudrait détourner le bus.
– Non, ça va merci, pas de changement de trajectoire pour ce soir. Je suis juste fatiguée.
– Ah?
– Oui, à force de courir après le temps, je m’épuise, j’ai toujours du mal à atterrir quand le week-end arrive.

Je me sens nébuleuse avec mes explications, mais il ne m’écoute pas, il fixe un point sur la manche de son scaphandre.

– Zut, il y a un trou noir dans ma manche, je vais devoir faire réparer. Il vont encore me reprocher de ne pas apporter le soin nécessaire à mon équipement, les reproches fusent vite, là-bas…

Il fixe une mouche en orbite autour du panneau de sortie pendant un long moment, puis reprend.

– Excusez-moi pour l’éclipse, je crois que je me suis endormi
– Pas grave, je comprends…

Il avise le livre qui dépasse de mon sac.

– Oh! une bande-dessinée! J’aime bien l’univers de la BD… C’est quoi?
– Des histoires de flibustiers, je suis fan de vaisseaux pirates. Je descends au prochain arrêt, au fait. Ca va aller?
– Oui, je pense, merci, sans vous ce voyage aurait été un désastre.
– De rien, j’aime bien donner un coup de main quand je peux

Je me lève et avance vers la sortie. Le bus ralenti, freine et je descends par les portes latérales. Le fond de l’air est frais. Je me tourne afin de regarder s’éloigner le bus et son dernier passager, qui me fait signe par la vitre du fond. Il agite doucement sa main gantée et dodeline du casque. Le bus prend de la vitesse, des flammes sortent de ses pots d’échappement et il décolle en silence, me laissant seule sur le bitume.

 

 

 

 

  • 001B: identification partielle de Spoutnik1 , pour les numéros spatiaux, on peut creuser par ici

Rébellion quantique – Part 5

Roxanne participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck. Coincée par ses dettes, elle ne peut faire autrement que d’accepter la prochaine intervention:  stopper l’urbanisation sauvage, permettant ainsi aux populations les moins aisées de conserver leur place dans les villes. Elle pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: Roxanne est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Après avoir fait exploser une résidence en construction, elle se retrouve dans un nouveau monde, face à son contact: Franck qui l’informe que ce nouveau saut l’a emmenée vers un monde plus dangereux, dans lequel sa mission sera plus complexe.

Le début se trouve par ici

*

Je n’ai pas eu le temps d’en perdre. Ce matin, alors que je peinais à faire fonctionner ma nouvelle machine à café, mon téléphone a sonné. C’était la première fois que je redoutais d’entendre la voix, même si, objectivement, je n’avais pas eu le temps de dépasser des échéance de paiement.

« Chère cliente, vous n’avez pas rempli vos obligations pour la journée, si vous ne souhaitez pas être mise sous surveillance immédiate, merci de régulariser ce jour, le 02 Février »

– Franck ? C’est quoi, cette menace de surveillance ?
– Tu n’as pas trouvé l’enveloppe qu’on t’a laissé ?
– Quelle enveloppe ? Non, je n’ai pas trouvé d’enveloppe, qu’est-ce que je dois faire ?
– Techniquement, dans ce monde tu es obligée de travailler, même si tu n’as pas de travail. Tu dois te rendre au lieu dont l’adresse figure dans l’enveloppe et y passer la journée. S’ils ont un boulot à te confier, ils t’en avertissent sur place. S’ils n’en ont pas, tu dois rester. C’est une façon à peine détournée de garder sous contrôle les personnes inactives…

Il doit m’entendre m’étrangler, parce qu’il ne me laisse pas le temps de prendre la parole.

– D’un autre côté, si tu as reçu un coup de fil et que tu n’as pas d’enveloppe, ça veut dire que tu dois agir aujourd’hui…
– Mais je devais être préparée à ce nouveau monde dangereux ?
– Il te reste quelques heures… Je ne peux pas t’en dire plus, rends-toi au lieu de rendez-vous de l’Asso.

Il a raccroché avant que je n’aie le temps de lui demander où est ce fameux lieu de rendez-vous. C’est n’importe quoi, cette histoire. Je regarde autour de moi, à la recherche d’un document qui m’aurait échappé hier en arrivant. Rien. Le seul truc qui m’attendait était une photo de ville, dont je me suis servie comme marque-page. Je prends mon livre et en sors la photo, que j’observe attentivement. Elle représente un immeuble qui ressemble à s’y méprendre à celui que j’ai sous les yeux depuis la fenêtre de mon salon. La photo montre aussi l’autre côté de la rue et une petite supérette tout ce qu’il y a de plus banal, surmontée d’une bannière publicitaire qui indique « 0202 The Place To Be ». Un coup d’œil à la supérette m’apprend que ce panneau n’existe pas dans la vraie vie. C’est marrant, ce 0202, alors que nous sommes le 02 Février. Je me demande si demain, par la magie de la technologie de ce nouveau monde, la bannière de la photo indiquera « 0302 The Place To Be ». Et c’est là que j’ai un éclair. Je descends les escaliers à toute vitesse pour me rendre à la supérette, me demandant comment je vais reconnaître ceux qui me font travailler.

Le petit magasin a l’air vide et je dois forcer sur la porte pour qu’elle s’ouvre. Un distributeur de boissons diffuse une lumière bleue qui baigne l’espace silencieux d’une ambiance étrange. Sur les rayons, des restes de sachets éventrés, quelques articles périmés. Le coin caisse est entouré de portants de barres chocolatées, mais pas de caissier en vue. Le distributeur couine et tremble. Si je dois rencontrer les membres de L’Asso ici, ils sont soit tout petits, soit pas encore arrivés, soit j’ai mal interprété la photo, soit il y avait une heure  à respecter et j’ai raté mon coup.… Par acquis de conscience, je fais le tour du distributeur, mais rien ne se trouve derrière. Au moment où j’amorce un demi-tour pour quitter cet endroit inhospitalier, un bruit mat venant du distributeur brise le silence. C’est une canette qui a glissé vers le tiroir servant à récupérer les boissons. Il me semble évident de la prendre, et si la boire est à peu près hors de question, au moins de regarder ce qu’il y a écrit dessus. « Asseyez-vous » lis-je sous un dessin de fruits souriant de manière grotesque. J’obtempère en me demandant si je dois avoir peur, mais j’ai l’intention de ne pas me laisser faire. Je trouve que j’ai déjà du mérite d’avoir compris le rendez-vous. Je continue ma lecture.
«  Qu’avez-vous fait ? On vous attend depuis ce matin… Maintenant, on a plus de temps pour vous préparer à l’intervention, il vous reste moins de deux heures… ».
C’est bien la première fois qu’une canette de soda me fait des reproches… Intriguée, je regarde les phrases suivantes se former sur le métal bleu foncé.
« Pour faire céder le gouvernement sur leur politique d’éloignement des gens les moins bien notés vers le cercle de 3ème banlieue, nous avons décidé de kidnapper le ministre de la vie en ville. Ils auront 48 heures pour annuler les accords d’éloignement, les transferts prévus, et redonner aux gens un niveau correct de notes et de vie. »

Je n’ai pas le temps de m’interroger sur ce concept de « ministre de la vie en ville… », ni sur ce qu’il adviendra au delà des 48h. Peut-être sera-t-il évincé de la vie politique à cause d’une vidéo ordurière diffusée à l’échelle mondiale… J’espère juste ne pas avoir à tremper dans ce type de manipulation…  la suite s’affiche sous mes yeux ébahis.

«  Le ministre doit visiter le chantier situé à 50 km au nord de la ville, aujourd’hui à 14h. Il sera filmé pendant qu’il fait son odieuse propagande. Afin d’avoir plus de poids, le kidnapping doit avoir lieu en direct, sous les drones et les caméras. Vous trouverez le matériel derrière les canettes vertes du distributeur »

Hein ? mais je ne suis responsable que d’explosions, il n’a jamais été question de prendre des otages… Et filmée, de surcroit… Je fixe la canette comme une poule fixant un couteau. Comment répondre à ce truc bleu ? Dans le doute, j’énonce à voix haute la seule question qui me traverse l’esprit.

– Dites-moi où je dois poser les explosifs.

« Les explosifs ? Quels explosifs ? Personne ne doit être blessé dans le kidnapping, on nous a assuré que le contact envoyé par l’Asso serait rodé aux enlèvements. »

Ce truc m’entend. Il doit y avoir des micros pas loin et sans doute des caméras.

– Vous vous trompez d’interlocuteur, je ne sais que faire sauter des bâtiments.

« Vous êtes bien Roxanne ? »

– Oui

« Alors, non, on ne se  trompe pas. »

Et la canette s’éteint. Plus exactement, le texte qui présente les dangers auxquels s’exposent les consommateurs réapparaît. « prise de poids, caries dentaires, gaz,… », beuark. Assise sur le carrelage froid et sale, l’objet devenu mutique à la main, je me demande comment je vais m’en sortir, cette fois. S’il n’y a pas d’explosion, je ne vais pas pouvoir changer de monde et je risque de me faire prendre. Il me reste moins de deux heures pour trouver une façon de kidnapper un ministre en direct et échapper à une mort certaine. Je vais regarder ce qui se trouve derrière les canettes vertes. Une boîte d’œufs et une caméra, que je mets dans mon sac à dos. Je vais y ajouter la canette bleue qui communique avec moi, au cas ou, mais un message s’y affiche, pas spécialement aimable. Il dit: « Laissez la canette bleue au sol, Roxanne, elle ne vous servira à rien »
J’obtempère, énervée qu’un objet aussi ridicule me donne des ordres.

*

– J’ai besoin d’aide
– Je sais, c’est le moment de te faire une omelette.

*

La suite est