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Des anges hantés

Ce n’est pas encore le week-end et déjà l’angoisse du lundi m’étreint.
Je ne lutte plus, même si je ne suis pas fière de ce qui va se passer : je vais aller boire un coup pour me détendre, puis un autre coup et encore un, pour finir grise, seule au bar glauque du coin de la rue de l’immeuble où je travaille. Ivre sans avoir quitté le pâté de maison.
C’est à ce genre de non-évènement sordide qu’on se rend compte qu’on est plus un enfant. Quel enfant dépressif et pervers aurait ce genre de rêves?
Le printemps est dans quatre jour, le ciel pleure à larges flocons et un gros chien batifole dans le terrain vague enneigé, sous ma fenêtre. Même la planète s’enivre pour oublier et se met à faire n’importe quoi, alors j’ai une excuse.
Mais la réflexion viendra après. Pour l’instant, je m’achemine vers le tabouret haut qui va supporter mon arrière train pour les heures à venir. Je sais que mon verre à pied est là qui m’attend, plus fidèle qu’un chien, plus fiable qu’un contrôleur des impôts, plus pervers qu’un homme.
Je m’installe pile sous le spot ambré qui transforme mon regard fatigué, mes traits esclaves de la gravitation et mes cheveux cassants en visage mystérieux auréolé d’or. L’éclairage, passé un certain âge, il n’y a plus que ça pour vous sauver de la débâcle.

Deux heures déjà que je suis là et que le barman refait le niveau de mon verre sans attendre de geste de ma part, quand déboulent deux individus exubérants, flirtant avec la frontière des sexes, moulés dans des justaucorps pailletés, ailés.
Ailés en vrai.
L’un de rouge, l’autre de bleu. De belles paires d’ailes duveteuses, luxuriantes, aux couleurs saturées, qui s’agitent en douceur pour souligner leur émoi de me trouver là. Décidés, ils prennent place de part et d’autre de mon tabouret.
– On peut se joindre à vous ? On n’est pas en forme, là… me glisse le plus rond, celui qui a des ailes rouges.
Je pousse mon pot de cacahuètes vers lui en signe d’amitié. Il picore et me gratifie d’un petit baiser sur la joue.
– Pas de refus… merci princesse
Je me suis rarement sentie princesse et encore moins dans l’ivresse et la fuite, mais ça me fait plaisir de lui faire plaisir. Je relève mes commissures dans une piètre tentative de sourire. Indifférent à mes marques d’amitié, il mastique avec lassitude, le regard noyé de khôl noir. De près, je constate que ses cheveux n’ont pas été lavés depuis quelques jours, que sa peau brille et que ses dents auraient besoin de quelques soins. Son camarade bleu est à peu près dans le même état. Je les aime de me donner l’impression d’avoir presque une belle vie.
Le rouge n’attends pas mon invitation à raconter pour me glisser, entre deux arachides
– On n’a pas l’air comme ça, mais on est des anges…
J’en ai vu d’autres et il me plait, avec ses paillettes, ses strass et son désespoir. Mon silence attentif l’encourage à poursuivre.
– On est des victimes collatérales du désengagement religieux des humains. Au paradis et en enfer, les copains finissent par mourir d’oubli… ça se vide à tous les étage… tu t’es jamais demandé ce que deviennent les anges morts, avoue? Ils s’évaporent dans un souffle, comme un pissenlit… Beaucoup on disparu, on est plus assez nombreux pour faire le job, alors les boss ont conclut un pacte et nous ont demandé de faire les 2X12. 12h ange, 12h démon. Après tout, on a les mêmes origines. Tu as devant toi « Oubli » (il me fait une révérence) et « Ivresse » (le bleu me gratifie d’un clin d’œil dans lequel j’aurais juré voir un soupçon de lubricité)
Je suis en train de m’imaginer souffler sur un ange en poussière qui volèterait dans ces cieux plus cléments et encourage de la main Ivresse à poursuivre.
– C’est là que ça se corse. Comme on bosse non-stop, ça nous pousse à faire des conneries. Avec la fatigue, on vire schizophrènes. Nous deux, on a basculé. On ne sait plus aider correctement les gens. On ne peut que les pousser à s’abandonner à leurs vices. Mais on le fait avec tendresse.
Je vois exactement ce qu’il veut dire. Il parle de mes vendredis soirs ouatés à poursuivre des chimères, de mes samedis vides de sens, de mes dimanches alcoolisés pour oublier les lundis qui se profilent. Des jours de semaine en équilibre précaire entre gueule de bois et génie,  et du cycle qui reprend, pervers, mouvement perpétuel qui draine solitude, incapacité à réagir, culpabilité…
– Et on peut vous aider ? ça me changerait…
Le bleu se trémousse devant moi.
– A vrai dire, c’est pas pour rien qu’on a choisi ce bar… on t’a un peu observée  et on a l’impression qu’avec un coup de pouce, tu peux  te reprendre, tu vois ? Comme ça, par ricochet, ton succès rejailli sur nous et on s’améliore.
– Je deviens votre ange gardien, en quelque sorte ? ironique, non?
– Tu sais, au point où on en est, l’ironie on s’en cogne… Ce qu’on te demande est simple: tu rentres chez toi, tu prends un bain, tu te laves les cheveux, tu manges une salade (bio ce serait parfait), tu bois de l’eau, tu lis un livre et tu dors. Demain tu te réveilles tôt, tu vas courir, tu fais le ménage et les courses, tu réponds à ton courrier qui traîne… Tu vois le genre ?
– Je vois. Pas exaltant, mais je vois. Je peux méditer aussi ?
– Ce serait parfait.
– Vous vous foutez de moi ?
Le rouge semble mal à son aise. Le bleu soupire. Je lis dans ses yeux chassieux une formule toute prête qui ressemblerait à « j’en étais sûr, elle est déjà perdue »
Devant leur réprobation proche de l’ire grand-maternelle, je me sens obligée d’élaborer un semblant de justification non alcoolisée.
– C’est ça, la vie d’après vous ? Elle est où dans votre plan de sauvetage, la démesure, il est où, le rêve ? Et le grain de folie, il est où, le grain de folie ? Coincé entre méditation et graines de courge ?
Oubli me jette un œil triste, baisse la tête et se détourne de moi. Un homme vient de rentrer dans le bar. Ivresse se redresse, aux aguets. Mus par un même élan, les deux anges se trémoussent sur la pointe de leurs souliers vernis et partent vers leur nouvelle cible dans un froufroutement de plumes synthétiques.
Le monde a mal évolué.
Le gros chien joyeux a quitté le terrain vague, laissant un chemin de pattes dans la fragile dentelle duveteuse qui recouvre l’herbe et les premières fleurs.
Mon verre à pied est plein de ce magnifique liquide rouge foncé qui me réchauffe et me redonne de la rondeur. Je vais rentrer. Tout à l’heure.

 

 

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Réveil

Je n’arrive pas à creuser de chemin vers mon cerveau.
Tout est brouillard, comme si ma tête était pleine d’un fin coton et le siège de ma réflexion, une bille de plomb au centre de cet écheveau.
Trois jours maintenant que je suis dans l’incapacité d’élaborer la moindre pensée.

La fatigue m’empêche de m’inquiéter. Je me laisse aller contre la vitre et regarde défiler le paysage. Il est à l’image de ce qui m’arrive : noir et blanc, flou, impénétrable, insaisissable. Je ferme les yeux, en quête de la normalité qui me manque.

Le tangage régulier du train, son bruit monotone devraient me bercer, mais la main de fer de l’angoisse se serre autour de mon front. Bientôt, la migraine sera si forte que j’aurai mal aux dents… Il me faut un café.
Alors que je titube vers la voiture bar, un flash déchire ce qu’il me reste de cerveau. Lumière aveuglante, douleur. Ce n’est pas la migraine. Ça ressemble à un souvenir. Je m’arrête, soutiens mon corps affaibli entre deux sièges. J’ai envie de vomir, je vais tomber dans les pommes. Mes doigts aux articulations blanchies s’agrippent aux poignées… respirer… respirer et penser à autre chose, appeler la plage de mes vœux… Je peux repartir. Aucune idée de ce qui vient de m’arriver. Dans ma tête, c’est à nouveau la mélasse. La nausée me guette. Il me faut un café et vite retourner à mon siège.

A mon arrivée à la gare, je flotte vers la file des taxis. La moindre bousculade me mène au bord de l’évanouissement. La sensation d’embourbement ne m’a pas quittée. Mon cerveau se dérobe en moi.

J’oublie.

Qui je suis.

Je n’ai aucune idée de comment je suis arrivée à l’hôtel, de qui m’a aidée à porter ma valise, m’a fait couler un bain puis ôté mes vêtements. Moite, je frissonne dans une serviette d’éponge blanche, mais n’ai pas la force de me lever pour prendre des vêtements. Allongée sur le couvre-lit fleuri rassurant, mes cheveux gouttant sur coussin de velours jaune, je fixe la fenêtre. Je ne sais rien, sinon que je dois fixer les rideaux bleus, pour ne pas me noyer dans l’absence de moi.
Je fini par sombrer.
Un flash me réveille. Figée par le froid, je voudrais appeler à l’aide, mais l’idée d’émettre un son m’est insupportable. Machinalement, je relève une mèche de cheveux pour la glisser derrière mon oreille. Une douleur fulgurante me vrille le cerveau. Aveuglement. Nausée. Peur.

Je passe mon index le plus délicatement possible sur la cicatrice qui gonfle sur l’os. Elle semble fraîche, les fils sont toujours pris dans ma chair. Je sens les larmes me monter aux yeux, mais le sentiment de tristesse ou de peur me sont étrangers. Tout se passe comme si j’observais les larmes couler sur mes joue, voies salées sur le froid de ma peau.
Mon cerveau semble prêt à repousser les limites de ma boîte crânienne, il lutte pour compresser des vaisseaux sanguins, se force un passage jusque dans ma gorge. Ma tête va exploser, je vais étouffer et crever sans me souvenir de qui je suis.

La douleur me tue à petit feu.

Du coin de l’œil, je vois un téléphone posé sur la table de chevet. Je tends un bras qui semble appartenir à un corps qui n’est pas le mien, vois une main s’emparer du téléphone et pianoter sur le clavier, puis plus rien.

Le vide
Virginité des sens. Je réalise que je n’ai plus mal.

Une voix se forme en mon éther. D’abord un bruit, puis un flot, pour finalement devenir mots dépourvus de sens «Nous sommes désolés, nous n’avons pas encore atteint le niveau technique nécessaire, nous allons devoir vous rendormir».
Sous moi, je devine mon corps flasque, autour duquel s’activent de sombres silhouettes. Dans la cicatrice, quelqu’un plante une sonde, déclenchant un nouveau flash, suivi d’une douleur vive. Je suis étonnée de sentir que la conscience peut avoir mal, mais n’ai que le temps d’intercepter la fugace surprise.

Quelqu’un trouve mon téléphone portable. Il déchiffre à voix haute «Laissez-moi mourir, je vous en prie». Dans le silence d’incompréhension qui suit, je me souviens.

J’ai payé pour l’immortalité.

Alice au pays du merdier

Ou encore « Suivre les chiens de cristal »
et oui, Lecteur-Chéri-Mon-Jedi, moi aussi j’ai vu Star Wars.

Et donc j’ai appris que dans la vie, il faut suivre les chiens de cristal qui vous emmènent loin des méchants, vers l’extérieur, puis vers un avenir meilleur.
Depuis, je cherche les chiens de cristal. Evidemment, ça ne court pas les rues. D’où l’idée que pour un avenir florissant, il faut se donner un peu de mal. Trouver les chiens en premier lieu. Mais attention, parabole. Ça peut être toute autre sorte de structure vivante. Pourquoi pas un escargot, un phasme ou une grenouille bleue (ça existe). Ce qui nous rapproche d’Alice qui, elle, a choisi de suivre un lapin.

Aujourd’hui, Alice suivrait un Shiba (chien japonais très à la mode) vêtu d’un jean slim d’où sortirait un caleçon gris à élastique rouge. La classe. Il ne serait pas équipé d’une montre de gousset, mais un i-phone à obsolescence programmée. En panne de batterie, en retard, le clebs, perdu, désorienté, privé de ses amis facebook, errerait en plein désarroi dans la ville hostile.

Alice s’ennuie dans son abribus dépourvu d’écran, aussi quand elle voit passer le Shiba éperdu en slim, elle saute sur l’occasion de le suivre. L’animal à la bourre progresse de plus en plus vite, à la recherche d’une prise de courant, talonné par Alice. La pluie mélancolique se met à tomber, privant le clebs de son flair légendaire. Il relève la truffe et le voilà qui tombe dans une bouche d’égout d’où pourtant dépasse la tête d’un homme en orange, au casque blanc. Alice marche sur la tête de l’homme, glisse sur le casque et choit sans fin dans les égouts parisiens. Elle fini par se heurter à un matelas de guimauve qui stoppe sa chute. Elle ne le sait pas encore, mais il s’agit du postérieur d’une femme sans âge, qui a remisé sa graisse des vingt dernière années par derrière elle, n’ayant pas les sous pour une liposuccion. Furieuse, la femme énorme abat sa main gigantesque sur Alice, qui est sauvée in-extremis par un individu chafouin qui la pousse hors du fessier infernal.

– Malheureuse! ne sais-tu pas à qui tu as à faire? – vocifère le malingre –
– Quoi?
– C’est la Gardienne des Travailleurs des Egouts! Tu ne peux pas passer par là sans CONTRAT DE TRAVAIL!
– Mais je suivais un chien!
– Les chiens ont des contrats à vie, il doit bien rigoler maintenant qu’il t’a amenée là! Si tu veux poursuivre ou repartir, il te faut un contrat!
– Et comment je l’obtiens?
– Ah ça, personne ne sait exactement… il faut d’aborder prendre rendez-vous avec le grand Bachibouzouk…

Et voilà Alice en route vers la cahute du Grand Bachibouzouk.

– Monsieur, donnez-moi un contrat de travail, je veux poursuivre ma voie!
– D’abord, il te faut faire 10 ans de travaux forcés, dans les mines de boue du roi du Nougat, après quoi, il te faut une formation d’arracheuse de dents et 25 ans de pratique de saut à la corde. Reviens me voir avec les documents attestant que tu as fait tout ça et on verra.

Alice fait tout ce qu’on lui demande et reviens voir le Grand Bachibouzouk, pour constater qu’il a été remplacé par une autruche rose qui se prend pour Liberace . Elle lui montre ses papiers, devenus obsolètes, et l’autruche hurle de rire, ses dents de diamants renvoyant des éclairs cryogénisants.

– Insolente! Pour qui te prends-tu à imaginer obtenir un contrat de travail sans rien faire? Va donc balayer l’autoroute sur 1000km et reviens me voir. En attendant, tu travailles gratuitement et si je ne suis pas satisfaite de toi, je te plonge dans de la cire liquide et les plumes.

N’ayant pas d’autre choix, Alice s’exécute. Elle balaye pendant 15 ans et reviens, pour constater que l’autruche, maintenant habillée comme Liberace et à la tête d’un orchestre de grenouilles bleues (on y vient…), est devenue présidente de la république, qu’elle maîtrise les médias, le fisc et la loi du travail. En la voyant revenir, la présidente se roule par terre de rire et l’envoie aux galères des égouts, ou la pauvre fillette passera 10 ans à ramer seule sur des eaux saumâtres et puantes, avec pour objectif d’obtenir l’égalité « hommes gauchers- femmes droitières » et le droit à avoir la grippe une fois tous les 20 ans sans perdre son boulot. Après cela, l’autruche, aphone à force de se moquer de la naïveté de la gamine, lui concèdera un contrat de travail de 3 jours non renouvelable, qui lui permettra d’accéder à un pont suspendu pourri, supposé la ramener à la surface. La pont, très fragile, permet de traverser par dessus la fosse aux sangsues, objet de cauchemar de tous les habitants des égouts, même le terrible Megalox, le Dieu du faux amour pour femmes en détresse.
La fosse aux sangsues est un endroit sordide, un trou sale ou croupissent des employés de bureaux rendus furieux d’avoir vu réduire de 5mn leur pause déjeuner. Extrêmement agressifs, ils se sont mis à sucer le sang des sans-contrat-de-travail qui essayent de se plaindre, et qu’on leur lance en poussant des cris barbares.

Alice se risque sur les premières planches pourries du pont où l’attend un phoque très gras armé jusqu’au dents qui lui demande 50 millions d’euros comme droit de passage. Alice pleure et  sort un mouchoir de sa poche, laissant tomber dans le précipice sa seule richesse: une boîte souvenir qui appartenait à son grand-père. De grosses larmes coulent de ses yeux sur ses joues, se transforment en balles turquoises qui suivent la boîte dans sa chute.

– Plonge et récupère cette boîte pour moi, susurre le phoque, je suis tout-puissant, j’appartiens à la Fédération des Imbéciles Sans Coeur et rien ne peux m’empêcher d’avoir ce qui est mon bon plaisir! La FISC est impitoyable, te devras céder, ne m’oblige pas à te mettre une amende de 1000 ans de Cyril Hanouna, de travaux forcés en écoutant des disques de Céline Dion ou de lecture de Marc Levy!
– Mais non, c’est impossible ! C’est tout ce qu’il me reste et j’ai peur de plonger dans la fosse aux sangsues…

Le phoque est impassible, son regard fixe lui fait si peur que, contrainte de s’exécuter, Alice plonge dans le noir. Rien ne peut faire ployer la FISC.
Elle chute une seconde fois, pour atterrir sur un sein géant. Un cri de folle s’échappe du fin fonds des égouts et la main gigantesque essaie de l’écraser sur la chair molle.
– Tu ne prendras pas ma place, gémit la femme énorme, j’ai mis 55 ans à obtenir ce boulot de grosse-qui-bouche-le-passage et j’y tiens! Il me reste 125 ans à faire pour finir de payer la hutte de paille où je dors, je n’ai pas le droit à l’erreur, dégage de là! Débrouille-toi seule pour avoir ton contrat de travail…
Après avoir prononcé ces terribles paroles, elle fondit en larme, en proie aux souvenirs de sa vie sans contrat de travail, images affreuses dont son cerveau est imbibé. Alice pose sa petite main sur l’énorme sein de la dame pour la réconforter et saute au sol, ou l’attend, surgi de la gorge de la grosse, un serpent doré qui l’hypnotise de ses yeux spiralés. Ses anneaux épais sont enroulés autour de la boîte d’Alice.

-Bonjouuuuuuur peeeeettiiiiiite fille, tu veux récupérer ton bien, la boîte-souvenir, seule chose qui compte à tes yeux? il te faudra une preuve de domicile en 5 langues dont 2 anciennes, une carte d’identité de moins de 10mn valable pour un siècle (sauf s’il pleut, auquel cas reporte-toi à l’alinéa 12 de la loi 1258 de code du travail) et 3 lingots de bouse de yack.
– mais, monsieur, vous savez bien que les yacks ont disparu de la surface de la terre depuis 50 ans…
– sinon, tu peux me montrer ton contrat de travail…
– mais monsieur…
– Tais-toi, impudente! Déjà que tu ne sers à rien, arrête de geindre! tu peux aussi danser la polka en peau de bête, en t’accompagnant d’un tambourin en souffle de phasme!

C’est est trop pour Alice, qui décide d’abandonner son seul bien au serpent. Elle repart sans la boîte-souvenir, renonce à affronter le gros phoque de la FISC et patauge dans l’eau croupie en quête d’un peu de compassion. Elle ne le sait pas encore, mais la compassion est un bien précieux, introuvable en ces lieux glauques. Sans jamais avoir signé de contrat de travail, elle mourra seule sous Paris, en proie à des visions apocalyptiques ou des présidents tous-puissants font circuler sur eux des fake-news  hégémoniques, obligent les enfants à lire Balzac à l’envers pour obtenir leurs diplômes, et promènent des journalistes muselés en laisse. Elle n’aura jamais vu de chien de cristal salvateur.

Moralité: le cinéma vous ment…

 

 

L’arc en ciel de l’apocalypse

Une grosse plaque de béton l’avait sauvé. Du fond de son ivresse nocturne, Alexandre avait vaguement entendu le bruit de la chute d’un objet lourd, puis le fracas au-dessus de sa tête, suivi par le noir total faisant obstacle aux lueurs de la ville. Il était coincé entre une plaque rêche et des pierres assez peu confortables, mais au moins, personne ne viendrait lui piquer sa gnôle. Alexandre s’était retourné, à la recherche vaine d’une position correcte pour dormir. Le vent soufflait plus que d’habitude, faisant siffler les alentours de façon sinistre. Le bruit le dérangeait plus que le son. « Sinistre » qualifiait la vie qu’il s’était choisie, et que les éléments soient raccords avec lui le soulageait. Il se sentait compris, pour une fois. Il eut une confuse pensée à l’adresse d’un être imaginaire dont la colère faisait trembler les cieux et sombra.
Cette nuit-là, une tempête apocalyptique ravagea la planète. Dans la lumière blafarde du petit matin qui avait le mauvais goût de préfigurer la première journée d’une nouvelle ère, ne restaient que les décombres de ce qui, la veille encore, était une ville.

Le vent  et la pluie avaient fait ployer l’outrecuidance humaine. Des amas sombres, mélanges de matériaux de construction, de meubles, de carcasses de véhicules, formaient un paysage glauque. Une boue collante avait recouvert la civilisation, emportant dans un flot épais toute trace de vie. Le silence poussiéreux, l’air chargé d’odeurs sales, le brouillard poisseux régnaient en maîtres.

Une main osseuse se fraya un passage entre les pierres et le béton. Un ahanement suivi d’une bordée d’insultes à l’encontre du créateur et Alexandre, tel le Phoenix fou d’une banlieue sans imagination, surgit des cendres.
–     Ben merde…
Premiers mots post-apocalyptiques.
Les cheveux hirsutes, le visage émaciés, les yeux délavés par la vie dans la rue faisaient face à un paysage désolé, miroir lugubre des pensées du clochard.
–     Ben comment je vais manger, moi ?
Avec lenteur et circonspection, il parvint à extraire sa carcasse des décombres.
–     Elles sont passées où, les poubelles ?

Les poubelles de plastique, pourvoyeuse habituelles de délicieux restes, avaient volé dans la nuit et devaient se trouver à des kilomètres de là, leur contenu broyé par la mâchoire de la trombe. Alexandre se mit debout et leva vers le plafond gris un visage rageur et un bras maigrichon au poing fermé.
–     C’est malin ! Je méritais pas ça, quand même ! Tu le sais bien !
Il serra autour de lui son manteau élimé dont le tissu écossais formait une tâche incongrue de couleurs chaudes au milieu de la désolation ambiante. Il continuait de scruter le ciel. A gauche, au loin, une minuscule tâche plus claire dans les nuages menaçants attira son attention. Il se tourna en direction de l’éclaircie, les mains en visière autour des yeux. Une fine pluie se mit à tomber, l’obligeant à se replier sous l’arche du pont où il avait trouvé refuge, des années auparavant. La proximité de l’autoroute suspendue le rassurait, le ronflement de la circulation ininterrompue cassait sa solitude et parfois, sur l’aire la plus proche, il trouvait de quoi se nourrir. Enveloppé d’un silence inhabituel, il observa le trou prometteur se former dans l’épaisse couche nuageuse. A la tâche claire se substitua bientôt un rond de ciel bleu délavé. Puis le bleu prit de la force et le clochard vit se former un arc-en-ciel.
–     Un spectacle pour moi tout seul…
Il adorait les arcs-en-ciel. La magie du phénomène le ravissait. Pris d’une subite inspiration, il se leva et parti dans la direction de l’arc lumineux.
–     Faut que je me bouge, ça va pas durer !
La tête pleine des multiples légendes de son enfance, il était persuadé de trouver le salut au pied des couleurs. Il partit au pas de course et c’est une longue silhouette dégingandée, à la progression rendue hésitante par le terrain accidenté, qui déflora le sol meurtri.

En soliloquant, Alexandre parcourut quelques kilomètres. Persuadé de détenir une vérité, il ne fut pas surpris d’apercevoir, au détour d’une carcasse d’immeuble, une fontaine illuminée par la base de l’arc.
–     Ah quand même…
Dans une tentative dérisoire de paraître respectable en cette circonstance extraordinaire, il essaya de mettre de l’ordre à sa tenue. Il se redressa et passa une main sale dans sa tignasse, remonta son pantalon et frotta ce qu’il restait de ses chaussures à l’arrière de ses mollets. Il inspira un grand coup, se tapissant les narines de résidus sales. La force de ses éternuements le fit ployer. Quand il se redressa, l’extrémité de l’arc-en-ciel brillait toujours de ses couleurs plongées dans la fontaine.

Il s’approcha à pas prudents, craignant que le mirage ne disparaisse. Quand il atteint la margelle de la fontaine, il eut la surprise de découvrir un petit enfant assis dans l’eau, son visage rond tourné vers lui. Les couleurs semblaient jaillir des mains potelées tournées vers le ciel.
–    Ben gamin, tu dois avoir froid, là-dedans…
Le petit sourit mais ne dit rien.
–     Je dois être en train de crever, j’ai des hallucinations… Bon, tant pis, de toute façon je suis tout seul, je peux bien faire ce que je veux.
Il tendit les bras vers le petit garçon et le sortit de l’eau avec douceur.
–     On est tous seuls tu crois ?
Il emballa le gamin dans un pan de son manteau et tenta de le réchauffer. Le petit était toujours silencieux. Le clochard, absorbé par sa tentative de sauvetage, ne remarqua pas tout de suite qu’ils se trouvaient nimbés d’une lumière chaude et colorée. Autour de lui, des arbres sortirent de grisaille, des fleurs se mirent à pousser entre les pierres. Le froid glacial fit place à une ambiance tiède. Un pépiement d’oiseau le fit réagir. Il serra l’enfant contre lui, dans un réflexe de protection, avant de réaliser que rien d’hostile ne les menaçaient. Le petit tendit la main vers un arbre aux branches chargées de fruits. Obéissant malgré sa sidération, Alexandre alla en cueillir.

L’homme et l’enfant mangèrent en silence.
–     Si je suis mort, je dois être dans un genre de paradis pour clodos…
Il avisa le gamin.
–     Toi, tu me dis pas tout… mais c’est aussi bien, on n’est pas obligés de tout savoir… Tu veux que je te dise? il y en a peut-être d’autres, des mômes comme toi, au bout des arcs-en-ciel de l’apocalypse… Alors on va les chercher, tu seras moins seul. C’est pas bien, la solitude.

Ce premier soir, le soleil ne parvint pas à percer la couche de poussière pour montrer sa face rouge, mais deux silhouettes fragiles entourées d’un halo multicolore se mirent en route à la poursuite d’une légende.

Betty

C’est dans la fraction de seconde qui a suivi mon geste que j’ai réalisé que j’étais amoureux de Betty.
Pendant qu’elle amorçait sa chute du 15è étage, j’ai lu dans son regard un bizarre mélange d’effroi, d’incompréhension et d’amour absolu. Pas nécessairement dans cet ordre, d’ailleurs…
Trop tard.
En la regardant tomber, j’ai ressenti un rien de déception. Un rien seulement, parce que tout était allé très vite. Une fois que son corps s’était disloqué au sol, il m’a paru évident que cet amour était impossible. Rien de tel qu’une certitude, dans le domaine amoureux.
J’avais rencontré Betty au lavomatic. Elle n’y lavait pas son linge, non, ça aurait été trop normal pour Betty. Elle y lisait. Assise sur un siège de plastique bleu, la capuche fourrée de son sweat-shirt remontée, masquant son visage à moitié, des mèches de cheveux roux s’en échappant, elle était absorbée par la lecture d’un volume recouvert de papier kraft. L’idée que quelqu’un puisse protéger ses livres m’a ému. Aucune machine ne tournait, ni les lave-linge, ni les sèche-linges. Pas de sac de vêtements en vue. Il ne pleuvait pas dehors et elle n’avait pas l’air d’une SDF. Elle était juste là.
Au début, j’étais ennuyé par sa présence.
Moi non plus, je ne venais pas au lavomatic pour y laver mes affaires. Qui plus est, j’avais besoin de discrétion et cette heure de la journée (il était presque 23h) avait toujours été parfaite : le lieu était toujours désert.
Il fallait que je trouve un moyen de faire sortir cette fille de là, mais sans courir le risque qu’elle se souvienne de moi.
Comme elle n’avait pas semblé remarquer mon entrée, je suis sorti réfléchir. Pour ne pas rester dans la lumière qui se déversait par les baies vitrées, j’ai traversé et me suis tapi dans le renfoncement d’une porte. Il me fallait accéder au monnayeur de l’endroit avant la fermeture. Derrière ce monnayeur se trouvait mon éventuel prochain contrat et j’avais pour habitude de répondre aux sollicitations à minuit pile, le temps de peser le pour et le contre de la requête. Autre élément à prendre en ligne de compte : j’avais besoin d’argent. Elle devait dégager de là.
La seule idée que j’ai pu échafauder était de prétendre être l’employé chargé de l’entretien et d’en simuler la fermeture pour l’obliger à déguerpir. Un peu nul comme idée, mais le temps pressait et si le vrai employé se pointait, c’en était fait de ma lettre et de l’argent de mon loyer.
–     Pas la peine de faire tout ce cirque, je veux bien prendre un verre !
Je n’avais encore rien dit, je n’étais même pas totalement entré dans le lavomatic. Elle avait baissé sa capuche et me fixait de ses yeux verts. Sous son air bravache, je sentais un rien d’excitation. Ça m’a plu.

Je ne savais pas où Betty habitait, comment elle gagnait sa vie ou si elle avait des enfants. Ça ne m’intéressait pas. Seuls les moments intenses que nous partagions méritaient d’être retenus. Nous nous retrouvions toujours au même endroit, celui de notre première rencontre. Si nous y passions tous les deux le même soir, vers 22h30, nous finissions la nuit ensemble, dans un petit hôtel du coin. Je m’arrangeais pour relever mon courrier aux moments où je savais qu’elle ne serait pas présente.

Au bout de quelques semaines, je me suis aperçu que si je ne voyais pas Betty pendant  quatre ou cinq jours, j’avais mal au ventre et je dormais mal. Je ne m’en suis rendu compte que parce que ça peut nuire à mon job (on vise moins bien si on se tord de douleur). Je me suis mis à la guetter. Je n’avais aucune honte, ça fait aussi partie de mon boulot. Parfois, j’attendais deux, trois soirs avant que ses cheveux de feu n’illuminent le lavomatic, que ses yeux verts ne brillent du reflet des hublots. Ce triste constat n’a fait que renforcer mes douleurs. Mes idées se sont brouillées et j’avais du mal à garder l’esprit clair. Betty était devenue un problème.
Je n’aime pas les problèmes.
Je l’ai attendue cinq soirs avant qu’elle ne réapparaisse et je l’ai invitée chez moi. Ce n’était évidemment pas chez moi. J’avais dans la poche le double de la clef de ma prochaine victime, un contrôleur des impôts trop curieux qui passait sa soirée à l’opéra. Nous avions une heure devant nous, largement de quoi faire.
L’appartement était quelconque, j’avais honte que Betty me croit aussi dénué de gout. Le choix des livres m’a soulevé le cœur. La chambre était tellement banale que l’espace d’une seconde j’ai failli tout avouer. J’ai la fierté ma placée, il faut que je fasse attention, ça finira par me perdre.
J’ai conduit Betty sur le balcon, au prétexte de la faire poser pour une photo sur fond des lumières de la ville. C’est vrai que c’est joli. Elle était docile, j’ai pris ça pour de la bêtise. Maintenant, je comprends que c’était de la confiance. Je n’ai pas l’habitude, je ne pouvais pas savoir.
Je l’ai poussée dans le vide sans qu’aucune pensée parasite ne vienne me perturber. Ce n’est qu’après que j’ai compris d’où venait les douleurs.
J’étais amoureux.