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Entre rêve et réalité, les poissons forment un pont

 

– Maman, tu peux me prêter ton appareil photo pour dormir ce soir ?
Le petit garçon, tout rouge d’excitation, vient à peine de se réveiller de sa sieste et déjà, il a en tête de nouvelles aventures.
– Tu veux faire des photos la nuit ? Mais la nuit, tu sais bien qu’il faut dormir, surtout s’il y a école le lendemain!
– Méééé, oui, ze sais ! C’est pour faire des photos de mes amis, silteuplé silteuplé silteuplé…

C’est avec un bel appareil photo rouge posé sur la table de nuit que le petit Manuel s’est couché ce soir-là. Sa maman, intriguée, n’a pas insisté, préférant le laisser vivre ses histoires. Au pire, elle trouvera au matin une série d’images de la chambre de Manuel, au mieux, elle comprendra qui sont ces mystérieux amis dont il parle depuis quelques semaines.
A l’école, le gamin est plutôt taciturne, privilégiant la compagnie de ses livres d’images à celle des autres enfants dont les jeux ne semblent pas l’intéresser. Il passe du temps à observer les poissons rouges tourner dans leur aquarium, leur parle souvent et a même essayé de les dresser en leur promettant des tomates cerise. Déçu par leur indifférence, il a décidé de devenir le meilleur ami des poissons, demandant à sa maman de l’habiller avec des vêtements rouges et battant des bras pour imiter le mouvement des nageoires.
Ce soir-là, l’ami des poissons s’endort vite, après avoir vérifié que l’appareil photo est bien à portée de sa main.

*

– Dis donc Roger, c’est pas le gamin qui arrive, là ? ça me fait plaisir de le voir, il y a un bout de temps qu’on ne l’a pas entendu rire
La grosse carpe corail a sorti la tête de l’eau et fixe ses yeux globuleux sur un petit garçon en pyjama rouge qui gambade vers le bassin. Son acolyte aux tâches bleu foncées et blanches le rejoint en râlant et observe la silhouette joyeuse avant de conclure:
– Oui, on dirait que c’est lui, je reconnais sa façon de sautiller… il aurait pût attendre la fin du goûter pour venir nous voir, j’ai faim, moi !
– Il va peut-être nous offrir des friandises, arrête de gémir. De toute façon, tu es trop gros, regarde-toi… Tes tâches bleues sont toutes distendues…
– C’est l’hiver, j’ai le droit… Héééé, mais qu’est-ce qu’il fait ?
Le petit a sorti de son sac des petites boules rouges qu’il lance en direction des deux carpes.
– Il est pas bien, cet enfant, il nous jette des balles, on n’est pas des chiens, on ne peut pas ramasser…

Manuel s’approche en riant des deux têtes qui affleurent l’eau  et s’adresse aux poissons.
– C’est moi qui les ai fait pousser, c’est des tomates cerise, c’est très bon, ze vous les donne, il faut les manzer!
– Ben voilà qu’il nous parle, maintenant, il a vraiment grandi…
– On fait comment pour répondre ?
– Je sais pas trop… on saute ?
Et les deux amis de prendre leur élan et d’effectuer dans l’air automnal de belles arabesques humides, empreintes de perles d’eau en suspend dans le vide, cristaux éphémères qui diffractent la lumière onirique des rêves d’enfant.
– Tu crois qu’il a compris ?
– Pas sûr, mais ça lui plait…

En effet, Manuel bat des mains et se précipite sur son sac pour en sortir un appareil photo, qu’il braque sur eux en les encourageant à continuer leurs cabrioles.
– On continue ? C’est que c’est fatigant…
– Ben c’est toi qui voulais des photos, non, à publier sur Instagram ou je ne sais quoi…
– Les premières photos de poissons-mignons, t’as raison, on va devenir des stars !
Stanislas fonce vers l’enfant et exécute un saut périlleux pile devant l’objectif braqué sur lui. Sa performance est accueillie par des cris de joie et Roger, rechignant à céder le podium à son ami bleu et blanc, prend à son tour son élan et fuse hors du bassin en torpille, gratifiant d’un clin d’œil l’objectif qui le suit avec attention.
La séance photo se poursuit à grand renfort d’éclaboussures et de rires et quand l’enfant repart, les deux carpes, épuisées, ont appris à aimer les tomates cerise.

*

En découvrant les vues d’un bassin décoré de mosaïque turquoise et dorée, entouré d’une végétation luxuriante qui ne ressemble en rien à ce que les parcs alentours proposent, la maman de Manuel a un mouvement d’incompréhension. Elle fait défiler les images et tombe sur des photos de carpes dont elle jurerait qu’elles lui adressent des clins d’œil, des photos de son fils hilare entouré de perles d’eau en arabesques autour de lui et même des portraits de poissons qui semblent poser autour de tomates cerise à moitié grignotées.
– Heu… où as-tu fait ces photos mon chéri ?
– Dans mon rêve, maman, c’est mes amis ! Ze t’ai dit ! Ze veux des photos de mes amis pour montrer aux poissons de la maîtresse…
– Ah… Et.. dans ton rêve, vraiment ?
Elle regarde la date et l’heure des images, qui ont toutes été prises dans la nuit. Elle est pourtant sûre que Manuel n’a pas bougé de son lit.
– Tu peux les imprimer, maman ? Ze vais les montrer aux autres poissons…

Le petit garçon a eu du mal à se retenir de foncer sur l’aquarium avant la récréation. Dès que l’heure a sonné, il s’est précipité dans le coin des poissons, ses photos à la main. Il a commencé par présenter aux habitants du parallélépipède de verre la photo de Roger et Stanislas mangeant des tomates cerise, expliquant aux poissons célestes de l’école que c’est lui qui les a fait pousser. Puis, il a fait défiler devant eux les images montrant les deux carpes sautant hors du bassin.

– Je comprends pas ce qu’il nous veut, ce petit… J’aime bien les tomates, mais ça me donne des gaz et dans l’eau, c’est pas discret…
– Je crois que ça lui ferait plaisir qu’on saute dans tous les sens… Mais je ne veux pas, les gosses prendraient l’habitude de nous voir faire les animaux savants et je ne veux pas finir comme les lions dans les cirques, je ne veux pas de costume à paillette et de spots dans les yeux. Je refuse le star système !
– Un peu de visibilité publique, ce serait peut-être pourtant un bon moyen pour faire entendre notre cause ?
– Oui ! Un aquarium plus grand, une eau changée plus régulièrement et de vraies plantes!
– N’importe quoi…
Le poisson qui les a rejoints est plus petit, mais sa grosse voix résonne dans l’eau comme un oracle.
– Tu croies encore au père Noël, Marcel ? Tu crois qu’ils vont changer nos conditions de vie alors qu’ils ont du mal à changer la leur ? Tu regardes jamais les infos ? Ils sont trop occupés à s’entredéchirer pour prendre en compte les vrais problèmes… Tu devrais parler aux ours polaires plus souvent…
– T’as pas tort, mais si on continue à ne rien faire, faudra pas se plaindre que les choses n’évoluent pas… Regarde le, ce petit, au moins il fait des efforts!

Au-dessus de l’eau, le petit visage de Manuel scrute les mouvements des poissons, espérant une manifestation de bonne volonté.
– On va pas encore décevoir ce gosse qui nous encourage avec ses rêves, c’est rare, quand même… d’ailleurs, ça me donne une idée, on pourrait peut-être lui demander de nous transférer dans le bassin royal, là, sur la photo ? Cet or et ce turquoise, ça me fait rêver, moi…

*

– Mais d’où ça sort, ça ?
Atterrés, Roger et Stanislas voient se profiler dans l’eau du bassin trois poissons célestes armés de caméras et d’appareils photos, commentant tout sur leur passage.
– Eh ? Vous êtes qui, vous ?
– La réalité, mon ami, la réalité qui vient visiter le rêve… la réalité qui prend des vacances…

*

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Sur le chemin d’un futur lupinant

J’aurais dû me méfier, mais j’avais décidé de garder ce fond d’optimisme et de candeur qui fait de moi un être surréaliste dont la vie devient improbable au premier changement de température.
De toute façon, je ne pouvais pas refuser ce job. Trop d’individus louches et malintentionnés me tournaient autour. Inspecteurs des impôts, experts comptables et jusqu’à mon dentiste semblaient danser la macarena sous mon crâne en permanence. J’aime assez danser, mais pas la macarena et pas avec un inspecteur des impôts. En plus, en ce moment, je suis trop fatiguée pour danser.
Poussée par le besoin de me refaire une santé financière, morale et accessoirement de remplir mon frigo d’autres choses que de patates et de gnocchis, revêtue de mes plus beaux atours, je pris donc la route ce mardi matin-là. Mon fidèle destrier toiletté de frais démarra sans ronchonner malgré l’aberrante heure matinale à laquelle je sollicitais ses services et nous partîmes en chantant de concert « Hells Bells » dans le petit matin frileux.
Comme à chaque fois que je sors tôt de chez de moi, je me trouvais héroïque et profitais de ce point de vue inhabituel sur mon quotidien pour m’esbaudir de tout. Les boulangeries ouvertes, les stations service désertes, les gens aux visages tuméfiés de sommeil, emmitouflés dans des lainages bariolés, qui font semblant de lire le journal pour masquer leur déconfiture d’être assis à un arrêt de bus ou de tram à l’heure de sortie des rêves.
Rapidement, nous fûmes sur le ruban gris, anxiogène,  du périphérique et l’enchantement de la route cessa avec la première absence de clignotant. Embardée, klaxon, geste furieux. Quand le quotidien reprend le dessus sans prévenir, la tête me tourne et mes jambes tremblent. Mais je n’avais pas le droit, ni le temps, de flancher. Je continuais d’insulter copieusement le conducteur, le faisant profiter d’un pan du dictionnaire qu’il connaissait sans doute mal (du moins, mal dans ce contexte précis) et le dépassait en lui présentant le plus long doigt de ma main droite. Oui, je sais, ce n’est pas élégant, mais il est de ces circonstances où l’élégance doit rester un concept lointain, dépassé en intérêt par l’envie de montrer sa haine. (Pour être haineux et élégant, il vaut mieux quitter la route).

C’est là que tout a commencé. Quand j’ai dépassé son auto, j’ai nettement distingué son clignotant m’adresser un clin d’œil moqueur et ricaner. Ne relis pas, tu as bien compris. Je parle de son clignotant. Cette chose de plastique transparent rouge ou orange. Et ce clignotant (le gauche) s’est moqué de moi impunément. J’ai frémi, mais suis passée, digne comme quelqu’un qui se contrefiche des clignotants vivants. De toute façon, un bon coup de talon et exit le clignotant, me suis-je dis avec le courage qui me caractérise.
Jusqu’au tunnel sous la Défense, rien de spécial à signaler. Je n’aime pas ce tunnel, mais mon nouveau job m’oblige à le prendre dans sa version longue dub-remix (chiante, quoi). 5km de route mal éclairée, dans lequel motos et autos semblent faire des courses dont leurs vies dépendent au mépris le plus absolu d’une sécurité de bon aloi, et moi et moi et moi. J’avais à peine parcouru 1km, cernée par des engins dont la vitesse folle m’envoyait des vagues d’odeurs aussi puissamment déplaisantes que dépourvues d’oxygène, que la sueur inondait mon dos et que mon estomac me rappelait le trop de café avalé pour faire bonne figure. Je ne voyais pas le bout de ce tunnel. La claustrophobie me fit passer sans pitié de « guerrière vaillante » à « pauvre chose carbonisée de trouille ». L’angoisse me broyait la gorge et je sentais mes yeux s’embuer. 2km. L’éclairage avait encore diminué. Si un bouchon se formait, j’allais tellement flipper que je devrai abandonner mon scooter sur la bande d’arrêt d’urgence et finir à pieds. Pour me rassurer, je guettais les indications. J’avais pris soin d’apprendre par cœur mon itinéraire, je savais qu’il me fallait suivre « A86 ». Mais après 3km, malgré ma vitesse réduite, il m’était impossible de lire les panneaux dans cette obscurité poisseuse.
Comme s’ils lisaient dans ma tête, les petits hommes verts qui pointent les sorties de secours se sont mis à jouer à cache-cache, disparaissant dès que j’approchais, tandis que les néons verts se sont mis à clignoter orange et rouge, m’empêchant de quitter cet endroit satanique à pieds. Mon projet de fuite pédestre vers l’air extérieur venait de mourir. Je n’allais pas tarder à suivre. La java des hommes verts a commencé à me donner le tournis, l’alternance orange/rouge agissant comme un fer de maréchal ferrant sur mon cerveau, y imprimant la lumière aussi douloureusement que si elle me brûlait.  La température avait assez augmenté pour que de la buée se forme sur mes lunettes et ma visière, rendant le décryptage des caractères blancs sur fond bleu foncé des panneaux indicateurs impossible.
Tellement impossible que j’aurais juré que ces panneaux se déplaçaient. J’avais repéré qu’il me fallait sortir sur ma gauche et tous convergeaient pour m’inciter à sortir à droite. La base du panneau indicateur, c’est qu’il faut le suivre sans réfléchir. Je mis mon clignotant (qui eut la décence de ne pas se moquer) et entrepris la traversée du tunnel dans sa largeur. J’ai généré un concert de klaxons ulcérés par ma trajectoire malpolie, mais j’y suis arrivée. Sauf que les panneaux, sans doute ennuyés par ma réussite facile, avaient changé d’avis et m’indiquaient à présent de sortir sur la gauche. Trop tard. Je n’avais plus le temps et pas d’autre choix que de continuer tout droit, à moins de vouloir gaspiller mon repas de midi en péage. Un éclat de rire sardonique a retentit sous le tunnel, comme si tous les panneaux avaient décidé de me terrifier quand j’ai émergé à la lumière du jour, aussi tétanisée à l’idée d’être en retard qu’à imaginer ce qui avait pu émettre ce rire inhumain.

Sur l’autoroute, les autres panneaux s’en sont donnés à cœur joie pour me rendre folle: les numéros des sorties ne s’enchaînaient plus de façon chronologique, les noms des villes étaient modifiés (Bezons et Versailles étaient devenus Bezailles et Versons, ce dernier laissant couler des traînées d’un liquide sombre et gluant sur la chaussée), Colombes s’était transformé en oiseaux blancs qui voletaient au dessus de moi, me menaçant de leur projectiles intestinaux, Chatou miaulait pour insulter les colombes indélicates et Carrières sur Seine avait revêtu un costume sombre et une cravate. Mon cœur se mit à battre la chamade et je cru que j’allais m’évanouir à 110km/heure (oui, avec le vent dans le dos, je peux atteindre cette vitesse faramineuse). Je fus obligée de quitter l’autoroute et de m’arrêter.Au feu, le bonhomme rouge m’a engueulée parce que je m’était trompée de sens et m’a vertement indiqué que je ferai mieux de repartir sur le bon chemin si je voulais sauver ma carrière. Il m’a ensuite demandé combien font 11 multiplié par 55 et, satisfait de ma réponse, (605), m’a donné une petit tape amicale dans le dos en me susurrant que je ferais bien d’arrêter la jaja. Il s’est ensuite transformé en Hulk de la circulation et m’a regardée partir en dansant la macarena.

Par peur de le fâcher, je suis partie dans la direction qu’il m’avait indiquée. Pour découvrir qu’il n’y avait plus de direction possible. La route s’était transformée en un gigantesque poulpe à mille tentacules. Le long de chacun de ses interminables membres visqueux couverts de panneaux au sens abscons, des passages piétons zébraient la chaussée gluante d’autant de raison de perdre 600€ (je rappelle ici que les piétons sont omnipotents et qu’il peut nous en coûter 600€ de ne pas les laisser passer). Des hordes de ces piétons dégoutants, tous arborant des costumes sombres ou des tailleurs stricts (nous sommes dans le quartier des banques et des assurances) se jetaient sur la route, au mépris le plus total de mon désarroi, en hurlant des menaces de mort et en chantant des chansons de Chantal Goya. Je peux témoigner ici que « Pandi Panda » hurlé par un banquier au cou rendu violet par sa cravate trop serrée et qui fonce vers vous en agitant avec une véhémence de possédé sa tablette Apple, ça fait peur. Le propre du banquier, c’est son imprévisibilité. Ces gens déviants sont capables de tout. Y compris de vous empêcher de faire votre boulot.

Pas question de trembler devant un banquier. Je déglutis et accélérais, prête à délivrer l’humanité du poids d’un banquier, mais arrivée à son niveau, à ce moment fatidique ou on voit la peur dans le regard injecté de sang de sa victime, le maillet d’une voie sans issue s’est abattu sur mon casque, baissant ma visière embuée devant mes yeux et empêchant la mise à mort de l’opportun.

Troublée, la vue perturbée, le cerveau en vrille, je dérapais sur le tentacule qui indiquait Nanterre. La chute fut brutale, mais amortie par la chair moelleuse du poulpe. Je fis ce qui me semblait une glissade sans fin, passant devant des armées de banquiers sanguinaires et de joggers suréquipés qui courraient avec abnégation dans la pollution, pour finir ma débandade dans un mur de mobilier de bureau en déroute. Je me relevais péniblement et essayais de redémarrer mon scooter, mais il me dit qu’il en avait marre de mes conneries et qu’il se mettait en grève. Pour affirmer sa décision, il vomit ce qui lui restait de batterie à mes pieds et s’éteint dans un râle de souffrance. Je venais de perdre mon ami le plus fidèle, mais n’avais pas le temps de verser de larmes. Ma déroute était telle que je ne fus pas surprise quand une chaise bleue à roulettes s’approcha de moi et me dit dans un sourire défoncé « viens avec moi, chérie, ch’t’emmène ». Je montais sur la chaise et fermais les yeux. Je devais à tout prix arriver avant 9h20, peu importait par quels moyens.

La chaise se révéla de confiance. En flottant au dessus du labyrinthe démoniaque d’échangeurs et de voies sans issues, elle me chanta une jolie  version de « Quand t’es dans le désert ». Et oui, j’aurais bien aimé me trouver dans le désert, à cet instant précis. Elle me déposa à 09h19 devant la porte d’entrée de ma nouvelle vie et disparut avant que je n’ai pu lui demander des nouvelles des cochons dans l’espace.

Je pris un moment pour me redonner une contenance et avançais d’un pas assuré vers mon futur.

 

Poisson vole

– Les pirates, ça dort zamais!!!
Le gamin éclate de rire et fonce sur son vélo bleu clair, les petites roues au vent, laissant derrière lui un nuages de feuilles d’automne aux couleurs de dos de poisson. Quelques feuilles volètent et viennent se poser avec délicatesse à la surface du bassin aux reflets métalliques, attirant les carpes qui l’habitent.
– Dis donc, Roger, il m’a l’air bien en forme, le p’tit aujourd’hui…
– Oui, je sais pas trop où il va chercher son énergie, moi j’en peux plus et il n’est que 15h… ce passage à l’heure d’hiver me flingue à chaque fois…
Les deux koi, leurs grosses têtes affleurant l’eau, fixent quatre yeux globuleux sur l’enfant qui virevolte autour du bassin. Descendu de son vélo, il a choisi un bout de bois pour s’en faire une épée, avec laquelle il cingle l’air en poussant des petits cris de joie.
– Ze suis le sef des pirates, ze vais pésser les poissons!!! et après, quand il y en aura un gros tas, ze vais les griller et les manzer!
– Il a bien changé, voilà qu’il veut nous faire griller…
– Tu crois qu’il est sérieux? je pensais qu’on était ses amis…
– Oh tu sais, j’ai appris que les notions d’amitié pouvaient varier d’une espèce à l’autre…
– Oui, mais nous? On est amis, non? Tu n’as jamais eu envie de me faire griller? C’est à ça qu’on reconnait ses amis? Ceux qui grillent et les autres?
Roger éclate de rire devant la mine déconfite de Stanislas, dont l’expression atterrée déforme les traits, amenant au contact les tâches turquoise de sa tête et lui donnant l’air de porter un masque de Zorro triste.
Le petit garçon s’est approché au dessus de la surface lisse de l’eau et agite son bâton. Il se penche vers les formes colorées qui se sont réfugiées dans la boue.
– Eh, les poissons, hé! Ze vous pèsse!
– Tu vois? Il joue avec nous… rien de méchant, il n’a pas mis de ligne ou d’hameçon… il se contente d’imiter le grands, c’est un gamin.
Roger se tourne vers son gros amis pour le trouver blotti dans un bouquet d’algues, la mine déconfite et le regard apeuré.
– Oh, calme-toi, on connait ce gosse depuis tout petit, tu ne crois pas qu’il va nous faire griller quand même…
– Pourquoi il est pas resté petit?
– Ca c’est pas possible, tout le monde grandit, vieillit, change…
– Mais je veux pas changer, moi, et je veux pas qu’il change, j’aime ce petit .. petit…
– Mais regarde, il est mignon, là, il est drôle avec sa bouille ronde, ses petites dents et son bonnet…
– Ses petites dents, ses petites dents… il va nous entamer, oui… on peut pas faire ça à ses amis… je les mange, moi, mes amis? Si les gamins ont les dents qui poussent pour mieux dévorer leurs amis, je préfère rester poisson…
Le gamin ayant changé de position, son ombre surplombe les corps des deux poissons, les plongeant dans une inquiétante obscurité. Au bout de sa petit main, il tient toujours le bâton avec lequel il fait mine de pêcher.
– J’aime pas son nouveau jeu, je préférais quand il apprenait à nager et que ses petits pieds nous frôlaient et que les chatouilles le faisaient rire et que ses petits bras tapaient l’eau et que…
– Bon ça va, tu vas pas arrêter de te plaindre. Le petit grandit et c’est très bien, tu devrais être content. D’ailleurs, on avait dit qu’on l’aiderait avec ses petites roues
– Comment ça?
– Qu’on l’aiderait à s’en passer, pour qu’il se sente encore plus fier sur son vélo…
Stanislas se mit à sourire.
– Ah oui, bonne idée, tu crois que si on fait ça, il va nous aimer et ne plus avoir envie de nous griller?
Roger hausse la nageoire en signe d’ignorance et s’approche de la surface en miroir de l’eau. L’enfant s’est lassé de son jeu de pêche et a repris son vélo. Il tourne autour du bassin en chantant une comptine où il est question d’escargot et de maisonnette  ()
– J’y crois pas, il préfère les escargots, maintenant… ça se mange, les escargots? ils devraient se méfier, ils vont finir grillés eux aussi… Et on fait comment, pour les roues?
– On fait l’oiseau…
– Oh non, j’en étais sûr… pas l’oiseau, ça fatigue…
– On fait l’oiseau et je te donne mon apéro de ce soir
– Là, d’accord… Bon, pas de temps à perdre.

Les deux poissons s’enfoncent dans la boue et en sortent quelques algues, des plumes récupérées à la surface de l’eau et deux petits colliers fabriqués dans des feuilles de nénuphars. Après s’être faufilés dans les colliers, ils plantent adroitement plumes et algues autour de leurs deux grosses têtes ainsi coiffées.
– Je me sens ridicule… je ne suis pas un oiseau…
– Et les hommes? avec leurs avions, leurs parachutes, leurs parapentes, tu ne les trouves pas ridicules?
– Ben eux au moins, ils ont de belles tenues et ils postent leurs photos sur instagram…
– Et c’est ça qui te fait envie chez les hommes?
Stanislas ronchonne et accroche ses dernières plumes, puis dans un même élan, les deux amis battent de la queue et se propulsent à la surface.
– N’oublie pas, on n’a pas trop de temps, n’en perds pas à des conneries, s’il te plait…
– Même pas une petite photo en vol?
– Même pas… et qui irait regarder des poissons voler?
– Ben y a bien des chatons… on n’est pas moins mignons…
– Sache que la mignonnerie est question de point de vue, c’est un concept qui ne se discute pas…

Les plumes prennent l’air et hissent les poissons hors de l’eau.
– Vise bien la roue gauche, je prend la droite, hurle Stanislas avant que l’arc de son corps ne forme un demi-cercle parfait, qui vient se finir pile à la petite roue de droite.
Devant le spectacle des deux poissons couverts des plumes qui volent vers lui, l’enfant rit et bat des mains. Il observe Roger et Stanislas se poser avec toute la délicatesse de leurs corps corail  sur les deux côtés de sa roue arrière et quand il les voit en dévisser les roulettes, il ne songe pas à s’affoler.
– Vas-y petit, fonce
C’est Roger qui a parlé dans un souffle et l’enfant fasciné a appuyé ses pieds sur les pédales. L’équilibre assuré par les deux carpes, le vélo fonce dans l’herbe rouille et les feuilles d’automne. Le petit pousse des cris de joie ou se mêlent rires et un rien de peur fascinée. les poissons s’épuisent à battre l’air pour donner l’élan nécessaire et d’un coup, sentent que le vélo part tout seul en ligne droite.
– Roger, je crois que le gamin a compris! On rentre!
Dans un éclat de rire ravi, le bambin salue ses deux amis qui opèrent un demi-tour vers le bassin et en réintègrent avec délice la boue tiède. Le vélo est stabilisé et les roulettes, qui prennent froid dans l’herbe humide, ne sont plus qu’un souvenir.
Avant de rentrer pour le goûter, l’enfant fier et ému s’approche de l’eau et gazouille à l’intention des carpes.
– Il a dit quoi?
– J’ai compris « ze vous aime les amis », mais je ne suis pas sûr…
– Oui, moi aussi, j’ai compris ça
Et Stanislas, soulagé, finit de ranger ses plumes avant de ses servir double ration d’apéro.
– Pour fêter ça, tu veux une mouche?

 

Un déjeuner sur la 14e ligne

Lecteur-chéri-ma-basket-dans-la-boue, je te le confirme, nous parlons bien ici de la ligne 14 du métro parisien, celle qui joint Olympiades à Saint Lazare. Que du beau monde. 

Comme un défi d’équilibriste, à l’heure du Grand Tout Virtuel… Se retrouver quelque part sur le fil de vies dont le contrôle nous échappe, pour prendre le temps de… le temps de quoi au fait? Le temps de manger, oui, ça reste une partie importante de ce qu’il nous reste à faire pour survivre.
Croisons-nous donc, aux confins de l’univers, sur une droite qui prend la tangente. Retrouvons nous pour déjeuner quelque part sur la ligne 14.
Il faudra bien se tenir, pas trop rire et s’agiter, pas trop manger non plus sous peine de voir se rompre la ligne.

Parce qu’hélas, la virtualité n’étant pas entretenue (ce qui explique pour partie le grand laisser aller de ce côté-ci de la toile), les lignes se fragilisent, arrivent en fin de vie. Nous échappent. Et une ligne qui casse, ce sont des gens qui glissent et tombent, de ces gens qui, eux, voulaient sortir du virtuel pour se retrouver un moment, sur la ligne.
Et où tombent-ils, ceux qui, par leur acte de rencontre, faisaient preuve d’un esprit frondeur?
Laissons-les s’enfoncer dans l’obscurité incertaine de la matrice, il sera toujours temps de les rattraper. Bien que la chute soit infinie, les caméras vidéos ne laisseront rien passer de leur déclin.
Imagine un second, ma caille, que l’on puisse créer des vidéos virtuelles à partir des échanges interceptés sur le net? ça fait peur, hein? une chaine youtube des scènes qui s’échafaudent dans le Cloud….

Mais retournons sur la ligne…

Honorons le rendez-vous, hasardons-nous sur le fil qui relie les gens. Prenons la ligne, le rail, le ruban d’asphalte, le chemin de terre.N’ayons pas peur.

J’y suis. En vrai.
Le cœur battant à rompre la fragile couche de peau qui délimite mon essence, j’avance sur la ligne 14, glissant mes pieds nus sur le câble érodé de la réalité. Je ne veux pas tomber, je sais d’avance que je n’aurai pas la force de me raccrocher. Et me raccrocher à quoi? A un autre individu malchanceux qui aura glissé ou fait rompre sa ligne? à un bout de ligne, cassant et rouillé, qui va me blesser? Au reflet ébréché des espoirs qui jusqu’à l’inexorable chute, m’avaient maintenue? Non, pas glisser, pas tomber. Fermer les yeux jusqu’à voir des étoiles.
Je vous écris du bout de mes rêves, ceux qui dans un souffle d’agonie barbare ont rendu les armes, rendu les âmes, sorti les rames. Et un rêve qui rame sur l’arête d’une ligne brisée, c’est à peu près aussi triste qu’un ours polaire agrippé à un bout de cette banquise dont on sait la mort annoncée.

On le sait, mais on ne fait rien.

Non qu’on ne veuille rien faire, nous ne sommes pas cruels, mais oublieux, légers, sans mémoire. Cette même mémoire que nous confions à nos téléphones, nous déchargeant ainsi du poids d’une réalité qui nous pèse. Et l’ours polaire, impuissant, nous observe pleurer sur son sort. Sauf que la vie nous mène parfois à des croisées qui rendent inutiles les larmes. Des lignes qui convergent et plient.
Foin de l’eau de yeux, agissons. Dans le bon sens, de préférence. Poursuivons nos glissades téméraires sur les lignes qui résistent, même si leur fragilité effraie.

Et au passage, tendons la main à l’ours polaire.

Autant chuter en confortable compagnie.

Le flic du temps

Le temps, avec son imperturbabilité de sicaire, ne vous fera pas de cadeau.
Je vous entends dire que, de façon générale, les cadeaux sont rares et vous avez raison. Mais le temps est la plus inexorable des ordures, celle que vous traquez toute votre vie, qui vous nargue et vous échappe, vous glisse entre les doigts et fini toujours par vous avoir, renversant les rôles.
Nous sommes tous des condamnés en sursis, à la merci du temps qui s’écoule dans le moindre de nos actes aussi sûrement que dans les vases d’une clepsydre.
Le temps est l’ultime salaud contre qui la lutte est perdue d’avance.
Ca, c’est ce qu’on veut vous faire croire.

Mais moi, on ne me fait pas croire n’importe quoi. Je m’appelle Gaétan, j’aime à me présenter comme celui qui va finir par coffrer ce pervers, le mettre derrière des barreaux bien épais et le laisser crever une infinité. Celui qui va arrêter le temps.
Ce temps qui m’a volé mon enfance.
On m’appelle le flic du temps, un flic rendu orphelin par cet ennemi dépourvu de tout ce que nos sens parviennent à identifier. Un concept m’a pris ma mère. Une femme magnifique, douce et tendre, d’une grande beauté, mais lestée de la fragilité des personnes faibles. Elle n’a pas supporté de voir le temps passer sur elle. Très vite, elle a considéré le temps comme son pire ennemi. Implacable et sans pitié, il allait lui prendre mon père, lui faire perdre la face, alourdir sa silhouette et la condamner à l’oubli. Elle a préféré ne pas lutter. A sa première ride, elle s’est donné la mort.
J’avais sept ans.
Je voudrais remonter le temps, retrouver ma mère, lui jurer ma fidélité, lui dire chaque jour qui passe qu’elle est plus belle encore que la veille, qu’elle est nécessaire à ma jeune vie, que nous lutterons ensemble, toujours. Remonter le temps pour vivre mes années de construction. Sept ans, c’est jeune pour se retrouver à l’âge adulte. Le temps est mon débiteur, depuis ce jour horrible où tout s’est effondré autour de moi. Du long cauchemar ouaté qui a suivi le drame, je ne me souviens de rien, si ce n’est de mon père, qui m’a reproché de n’avoir pas versé de larmes. Je n’en avais pas le temps, absorbé que j’étais à fomenter une vengeance.

On m’a mis dans un pensionnat. C’était cruel, mais j’y ai fait une découverte majeure : le temps passe moins vite dès lors que l’on est désœuvré. Pour l’apprivoiser, j’ai choisi de ne pas avoir d’amis. Je passais mes journées seul, à rêvasser à la bibliothèque, seul endroit de quiétude  offert aux élèves. Ses livres me servaient de rempart contre une réalité qu’il me fallait fuir, son silence me permettait de capter l’essence de ma proie.
Le temps ne dort pas, n’est jamais malade, n’offre aucune prise, mais il a un talon d’Achille: il se relâche dans certaines circonstances. L’ennui est l’une d’entre elles. Je tenais peut être la solution: comme les animaux sauvages, j’allais traquer mon ennemi pendant ses moments de faiblesse.

Je me suis donc mis en quête des meilleures opportunités d’ennui.

Etudiant, c’étaient certains cours pendant lesquels j’ai analysé les fluctuations de chaque segment des heures. En quittant l’université, mon diplôme de droit en poche, j’avais tant disséqué les minutes et les secondes que je pouvais les garder au creux de ma paume et en suivre l’agonie. Je me suis retrouvé sur le marché du travail, avec pour objectif de poursuivre mes recherches. J’ai vite compris que certains jobs génèrent des spécimens d’ennui tellement abyssaux qu’ils peuvent se révéler de véritables pièges à temps.
Je me suis sacrifié : J’ai passé plusieurs années dans des bureaux obscurs à compulser des documents, à gérer du réglementaire et à rédiger des notes, mais je l’ai fait avec l’esprit serein, puisque ces heures, englué dans la boue de l’ennui infini, s’égrenaient dans le but ultime de construire un traquenard au temps.
J’y suis enfin arrivé.
Depuis quelques semaines, je me suis trouvé un boulot qui est la quintessence de la vacuité. D’aucuns pourraient s’en plaindre, mais j’en suis ravi : j’y peaufine mon piège. Ce sera ma deuxième tentative sérieuse d’aboutir.
Il y a quelques années, j’ai mis au point un mécanisme complexe de capture, mais le temps, rendu rusé à force de méfiance, s’est échappé alors que j’allais le coincer entre deux rouages. Il a tout de même été assommé et je crois que ça l’a atteint, par ce qu’il s’est enfui en rugissant et me menaçant de mort prématurée au prétexte que son sens de l’orientation était déréglé. Ce jour-là, je me souviens avoir subi des accélérations et des ralentis, sans doute les symptômes de la souffrance du temps. Malgré le mal de cœur et la peur que ces distorsions ont générés, j’étais heureux de lui avoir porté ce coup, de me sentir à la hauteur de ce concept cruel qui veut que demain, hier soit aujourd’hui.

Après cela, pour assouvir ma haine, j’ai dû me lancer à la recherche du temps perdu, ce qui s’est avéré encore plus complexe que de tenter de le piéger. Pour le retrouver, il m’a fallu faire appel à tous les souvenirs que j’avais engrangés depuis la mort de ma mère, essayer de comprendre par où il avait pu disparaître et imaginer comment le sortir de là afin de m’en débarrasser. Mais le temps est un fielleux qui se glisse dans les moindres replis de la vie, abîmant sur son passage jusqu’aux souvenirs les plus purs. Son arme favorite est l’oubli et il en use sans compter. Oublier, lorsque l’on s‘est lancé dans une quête, c’est toucher du bout de la raison ce que peut être le mythe de Sisyphe. Après m’être vu poursuivre une chimère sans me souvenir de son crime, j’ai compris que le temps m’avait, pour se venger, tendu un piège. Il m’avait lavé le cerveau. Je tournais tel un cobaye dans la roue de sa cage, incapable de me souvenir des raisons de ma vindicte. Pour retrouver la mémoire, je me suis mis, chaque soir, à lutter en me passant le film des moments principaux de ma vie depuis ma naissance. Depuis, chaque soir je pleure en revoyant le visage lisse de ma mère morte.
Je dors peu, une haine tenace remplace l’abandon passager procuré par le sommeil.

Et me voilà en équilibre sur l’arête étroite et glissante de la réussite.

On ne peut pas dire que je sois la personne la plus influente dans mon nouveau job, mais je joui d’assez de considération pour avoir pu organiser une réunion (à périr d’ennui) et la programmer à dix-neuf heures trente un jeudi, afin d’être certain que la majorité des participants sera bien fatigué de sa semaine et très pressé de s’enfuir. J’ai choisi un sujet affreusement complexe et totalement dépourvu d’intérêt, mais qui présente l’avantage d’être dans l’air du temps. Je suis donc sûr qu’il sera là, comme tous mes invités, et qu’il baissera sa garde.
Ce que je vais faire ? C’est tout simple, je vais amener l’auditoire à consulter l’heure de façon si régulière qu’il aura l’impression que le temps ne passe plus. Et quand ils seront tous hypnotisés par l’ennui que je vais distiller, je vais leur faire une révélation incroyable, et suspendre ainsi ma proie. Je n’aurai plus qu’à cueillir le temps suspendu, pile au moment où il sera trop ralenti pour réagir.

Je m’appelle Gaétan. Aujourd’hui, je vais arrêter le temps et l’emprisonner dans un endroit  connu de moi seul. Il rigolera moins, entravé par les chaînes que je vais lui imposer, bien serrées, bien lourdes. Je ne vais pas le torturer, non, je ne suis pas cruel. Je me contenterai de le réduire à néant.

Je vais devenir le maître du temps.
Rendre tout possible à nouveau.