Archives d’Auteur: geckobleu007

L’été où j’ai shapé mon body

Click !

Voilà. C’est parti. Un petit click pour ce soir là, un grand click pour les semaines à venir.

Honnêteté oblige, j’avoue qu’au cours de ces mois passés à m’entraîner dans le salon, coincée entre la table basse, les pieds de mon bureau et les piles de DVD-à-voir-absolument, parfois la vision du coach sportif apparaissant tout sourire dans mon ordi faisait se serrer mon mental et suer mon front avant même le début de la séance. Il m’est arrivé d’avoir envie de vomir à force de m’arracher sur le paréo qui m’a servi de tapis au début et j’ai eu l’impression d’être une courbature géante pendant plusieurs semaines consécutives.

Ne pas réfléchir, rien que pour s’inscrire 😉

6 semaines de workouts, hiit, fat burning à venir, tout en ligne. (lecteur chéri mon pudding, si tu ne sais pas ce que ces barbarismes recouvrent, ce n’est pas grave. Mais dis-toi que tu en as sans doute besoin). Quant à moi, Motivée je suis.

Tu me diras « mais… pourquoi? » et je répondrai « Mais… tout ce temps coincée à la maison a fait de mon corps un truc flasque et sans grâce, à l’instar du tien, ma caille (molle) »

Et donc, click.

Premier constat, le niveau des séances n’a cessé d’évoluer depuis le premier confinement (c’est bizarre comme le terme « confinement » est devenu un nouveau jalon temporel ; il y a de toute évidence un « avant le 1er », « pendant le second », « entre le 2 et le 3 », …). Au début, j’ai eu l’impression désagréable que si le niveau avait évolué, moi pas. Mais c’est venu, mon body a fini par répondre présent. Il renâclé, c’est vrai, mais j’ai fait comme on m’y engage: j’ai posé mon cerveau de côté et je l’ai regardé en rigolant (jaune).

Ce début d’été, j’ai découvert des mots. Par exemple « pyramide » n’évoque plus de belles découvertes au fil de la vallée du Nil, mais la sueur piquante qui dévore mes pupilles et la sensation (pénible) d’avoir des jambons à la place des cuisses.

Avant, « Tabatha » c’était la petite fille dans « ma sorcière bien aimée » et la magie d’une blonde qui bouge son nez. Aujourd’hui, « Tabata » c’est… mon cerveau, toujours posé au sol, n’a pas réfléchi aux mots justes pour « Tabata », mais rien de magique, c’est sûr…

Je me suis couchée épuisée et réveillée en pleine nuit avec la sensation de découvrir de nouveaux muscles que mon corps (ce traitre) avait dissimulés jusque-là… J’ai eu (souvent) l’impression que les coachs ont des muscles supplémentaires, qui leur permettent de faire des mouvements que mon corps refuse de faire, comme par exemple, les pompes sautées.

J’ai cru que chacun de mes membres menait une vie indépendante et que la synchronisation de cet ensemble qui proteste n’allait jamais se faire.

Mais comme on n’est pas là pour être ici, j’ai fait comme si j’étais ici sans penser à là. Il m’aura fallu au moins 4 séances pour faire ce foutu « breakdancer » et jamais je n’ai réussi ce truc inversé ou on se retrouve à 4 pattes mais dos au sol. Sol que j’ai embrassé, sans aucune grâce, à plusieurs reprises, surtout après les cardios intenses.

Oui, j’ai poussé de ridicules petits cris en essayant de suivre le rythme des exercices. Oui, mes fenêtres ouvertes ont laissé passer jurons et soupirs de désespoir. Mais aussi des « Yesss ! » victorieux et des « yeahhh » dépourvus de modestie. J’ai pesté au point que les voisins se sont inquiétés de mon état mental sur les *&#% fentes bulgares. Mais (climax de ces dernières séances) je ne souffre plus en faisant les squats genoux !

Petit florilège de mes pensées secrètes en situation :

« Non, je ne me fais pas du bien, je suis en train de crever seule sur mon tapis imbibé de sueur »

« Noooooon ! pas les fentes bulgares ! je vous déteste ! »

« Je vais crever et personne ne s’en rendra compte avant 3 jours, on me trouvera collée à mon tapis, le visage tordu de douleur et la sueur aura définitivement ruiné mon brushing »

« ça ne sert à rien de se coiffer, chaque séance détruit tout mon travail pour avoir figure humaine, c’est décidé, je reste hirsute jusqu’à fin Juillet…. »

« Ah, j’ai bien mérité ma soirée pizza… » suivi de « Noooon… pas de soirée pizza avant fin Juillet… » et d’un cri de désespoir.

Et, pour finir, j’ai simulé une montée d’échelle comme si ma vie en dépendait, en imaginant les flammes de l’enfer léchant la semelle a demi fondue de mes chaussures de sport (je promets, ça marche).

Oui, lecteur-chéri-mon-flan, je l’ai fait. En entier. Tu as le droit de m’envoyer des messages de félicitation et d’admiration.

Maintenant, le challenge bis, c’est d’entretenir ce corps de rêve que, vu la météo, j’ai sculpté pour le garder caché dans un sweat-shirt informe. Sumer-boy, summer-body… Body peut-être, summer pas trop….

Allez…. Bonne rentrée à toi qui me lit et surtout… ne lâche pas l’affaire, toi aussi tu peux faire des pompes et des abdos !

Parce que, moi aussi, j’ai envie de rendre l’appareil…

Lecteur-chéri-mon-dimanche-de-pluie-les-pieds-dans-la-boue, tu l’auras compris, ce post est destiné à être lu par tes petits yeux fatigués des excès de la veille et pas entendu par tes oreilles dans lesquelles résonne encore le son disco de ta jeunesse à jamais perdue (oui, j’aurais pu écrire « raisonne », mais honnêtement je n’ai pas trouvé les bons mots à mettre autour pour que ça rende intelligent, intelligible, untel et scope).

Je ne trahirai pas mes sources, mais il m’est arrivé récemment de lire, dans un de ces post débordant de la bien-pensance qui inonde le web dans le but avoué de niveler par le bas ce que je peine aujourd’hui à qualifier « d’intelligence collective » (tant l’association de ces deux mots me semble relever de l’oxymore) une histoire dans laquelle il était question de faire le bien, parce qu’on se verrait « rendre l’appareil ».
Je n’ai pas fini d’en rire.
Voilà comment je le comprends, donc: tu aides une vieille dame à porter ses courses, elle te sourit et te remercie en te rendant son appareil (dentaire). Ou alors, tu aides un aveugle à traverser la rue, après quoi il te serre fort dans ses brase et te rends ton appareil (téléphonique qu’il t’avait subtilisé pendant la traversée). Tant que ton médecin n’oublie pas de te rendre ton appareil (digestif) après un examen au cours duquel vous avez bien ri, tout va bien. O tempora, O mores, comme disait Jules dans une BD célèbre, mais WTF.

Une réflexion en entraînant une autre, je me suis prise à admirer les culs de bus. Je trouve que c’est une scène occupation, quand on pédale dans la capitale. Cette semaine, je pédalais dans un A (on ne choisit par toujours sa capitale) quand l’évidence m’a sauté aux œufs: l’humanité doit être parvenue à la croisée des chemins formée par les mauvais angles. Tous ces angles morts et non enterrés qui hantent nos véhicules dans le but de se venger d’être ainsi condamnés à errer dans les limbes du code (de la croûte).

Si quelqu’un est encore en train de lire à ce niveau du texte, chat-Pogba.

Mais oui! bon cent mes ces biens sûrs. Outre le fait que les concepts tordus le sont à force d’absorption d’angles décédés, que dire de ces angles partis auxquels les hommages n’ont pas été vomis? Ca se trouve, il faut un rituel spécifique, pour laisser partir dignement un angle mort. Un champ triballe (c’est une surface agricole décorée de 3 balles de king kong) sur lequel on pratique la politique de la crème brulée.

Et dès que le monde aura trouvé comment en finir avec les angles disparus, il filera droit. CQFD (Celui Qui Filera Droit).

Encore que, pour filer droit, il est nécessaire au préalable d’avoir tondu les mous thons pour faire de l’haleine. Lait caille de mou thon n’étant pas très pratique à manipuler, on n’est pas sortis de l’eau berge (trop lointaine).

Bref. Tu vois ce que je veux dire. (Oui, les mots se voient, ça s’appelle la Synesthésie, je te rappelle que ce blog est un haut lieu de culture).

Allez, bon pull de calmar.

Toi qui est parvenu tant bien que mal à cette ultime phrase, pour te remercier – en donc te rendre ton appareil à raclette -, je veux bien t’expliquer: le calmar est un céphalopodes à dix bras, ce qui fait que ses pulls ont dix manches.

La guerre du feu

Un froissement d’ailes, l’éclat de paillettes bleues.

– Dégage, Ivresse, il est encore tôt…

Le gros ange prend un air offensé et fronce le nez.

– Quel accueil… depuis le temps, je pensais que tu serais contente de me voir…
– T’as raison, excuse-moi… Tu es tout seul ?
– Oubli[1] va arriver, il avait un rêve à terminer. Quoi de neuf ?
– J’en ai marre d’avoir froid.
– Tu peux préciser ?
– Figure-toi qu’en février dernier, j’ai décidé de changer mes radiateurs.
– Il était temps,  ça faisait quoi… deux ans ?
– Trois… on ne fait pas toujours ce qu’on veut… mais cet hiver, coincée à la maison, j’ai vécu l’extinction définitive de la dernière source de chauffage fiable de cet appartement.
– Tu veux dire, à part le four?
– C’est ça. Au passage, on ne peut pas se chauffer avec un four, ni avec un fer à repasser d’ailleurs… et je n’avais pas le temps d’apprendre à frotter des silex ou des bouts de bois.
– Ah. J’ai toujours du mal à vous comprendre, vous autres humains. Pour nous, la source de chaleur unique ce sont les flammes de l’enfer et je te jure qu’on évite d’y aller. Mais continue.
– Donc, en février, je profite d’un creux entre deux réunions en visio pour chercher des radiateurs. Tu connais mon goût immodéré pour tout ce qui est technique… C’est un autre monde, le bricolage, et ce monde me rejette. Je le fais bref : j’ai dû prendre une journée de congés pour me rendre au magasin en dehors de la cohue du week-end. Et là… tu visualises la boîte de Pandore ?
– Un peu, je te rappelle qu’on y passe souvent, depuis quelque temps…
– Ah oui, pardon… bon, ente autres maux, elle contient aussi « boîte vocale qui raccroche », « horaires à la con », « incohérence » et « incompétence »
– Si ce n’était que ça, mais on en parlera à un autre moment, là je sens que tu as besoin de t’exprimer.
– Tu m’étonnes ! Après plus d’un an à parler via mon ordinateur, ta présence est une fête !
– C’est pour ça que j’ai gardé mes paillettes…
– Merci, tu mets…
– … C’est bon, laisse tomber Kevin…
– Et donc, dans ma quête de chauffage, une fois ouverte la boîte des maux, le parcours du combattant a commencé. Etonnement le choix du matériel a été rapide. Mais dès qu’il a été question de faire intervenir un facteur humain, ça s’est corsé.

Ivresse s’est posé dans le canapé et a étalé autour de ses cuisses replètes le tulle de sa tenue de gala. Avec son maquillage coulant, ses cheveux bouclés plaqués sur son front et ses ailes abîmées, il m’a donné l’impression d’avoir plus besoin de dormir que d’écouter l’histoire de ma guerre du feu
– Ça va vieux ? On peut discuter plus tard, si tu veux te reposer ?

D’un geste empreint d’une noblesse décalée, il a décliné mon offre et je me suis sentie autorisée à continuer à me plaindre.
– J’ai découvert les beautés du process débridé sans aucun garde-fou : dans le magasin, ils en ont pondu un qui impose à un type débordé de boulot de passer chez toi pour valider que le type tout aussi débordé de boulot du magasin t’as bien conseillé. Ce qui fait la particularité de ce type, appelons-le T2, c’est qu’il n’a pas 10mn à consacrer à la visite avant au moins 3 semaines.
– Donc 3 semaines après, T2 vient confirmer que T1 avait vu juste ?
– C’est ça. On est en mars, il fait 18° et les sous mis de côté pour les radiateurs ont été convertis depuis longtemps…
– Je vois, Oubli est passé par là…
– Maintenant que tu m’y fais penser…

Un éclair rouge et le frou-frou de plumes veloutées, synchronisés à la perfection avec mon récit, interrompent la réflexion qui prenait forme.
– Si on ne peut plus rigoler un peu, qu’est-ce qu’on devient ?
– Oubli !
– Lui-même pour vous servir… je me disais d’ailleurs à propose de servir…
– Non, laisse tomber, va plutôt t’assoir avec Ivresse et écoute la fin de cette palpitante histoire
– Avec plaisir…

J’ai face à moi les deux anges, rondouillards et rigolards malgré leurs traits tirés et l’état de fatigue de leurs tenues. Leurs gloussements et les trémoussements qui les agitent me font réaliser à quel point ils m’avaient manqué. Les pauvres vieux n’ont pas dû s’amuser des masses, avec ce confinement interminable…
– Vous restez, après, les amis ? C’est un long week-end et les bars sont encore fermés…
– A vos ordres, princesse.
– On en était à T2…
– T2 valide T1 en 6 minutes chrono. Au passage, ces 6 minutes ont demandé 3 semaines d’attente et pas loin de 150 appels, dont 149 vers une infâme boîte vocale, et 15 mails, dont 13 tombés en spams, pour organiser sa venue… Donc T2 confirme qu’il peut m’envoyer T3 pour réaliser le travail. Mais avant ça, il faut que je reprenne une demi-journée pour aller payer au magasin et prendre rendez-vous avec T3.
– Et ?
– Aller au magasin et payer, c‘est facile. En revanche, pour la prise de rendez-vous… T4, la personne qui gère les rendez-vous n’est disponible qu’à mi-temps… et il est tout seul à répondre au téléphone. 47 appels pour l’avoir, la première fois. Il m’a fallu 2 semaines pour obtenir le rendez-vous… J’ai compté une moyenne de 35 appels par jour, dont 33 à la boîte vocale du magasin. J’ai découvert qu’on peut très bien insulter dans le vide un téléphone sans se lasser. On arrive même à inventer de nouveaux petits noms très fleuris, vous voulez des exemples ?
– C’est bon, on voit… T3 a fini par venir ?
– T3 est venu. Mais avant, il a fallu réceptionner les radiateurs, qui bien sûr ont été expédiés à la mauvaise adresse.
– Ca t’apprendra a avoir une adresse professionnelle. Donc T3 ?
– Il n’a fait que la moitié du boulot. Après avoir joué à faire péter le compteur électrique pendant 30 mn, il a décrété que l’un des radiateurs était naze, qu’il fallait qu’il revienne pour trouer le mur et réhabiliter mon installation électrique avant de pouvoir continuer.
– Sympa.
– Pour être honnête, l’idée m’a traversée de l’envoyer voir s’il était capable de voler du 8è étage, mais j’avais besoin de lui pour la suite…. Je veux dire, pour le nouveau rendez-vous… celui avec le bon matériel.
– Toujours 35 appels quotidiens de moyenne ?
– 32. Les nerfs vrillés, la larme nerveuse au coin de l’œil au son de la musique d’accueil et les doigts broyant mon téléphone, dont l’écran duquel n’a plus depuis tout son intégrité d’écran. Ah, et un changement de radiateur au passage. A la bonne adresse ce coup-ci. Après quoi, c’est T5 qui s’est pointé, encore deux semaines plus tard, pour finir.
– Tu devais être contente de le voir arriver. Et pourquoi T5 ?
– Contrairement à T3, T5 n’avait pas trop envie de percer les murs de ses clients. Ça encourage à la confiance. Ma joie a été de courte durée. Il a tout de suite vu que le problème venait des disjoncteurs. Heureusement, il a fait les tests avant de défoncer mon mur…
– Ah ? mais à quoi a servi la visite de T2 ?
– A ce stade, je ne me suis pas posé la question, je voulais EN FINIR. Le seul avantage, c’est qu’au passage j’avais glané les coordonnées de T2 et que T4 ne me servait donc plus à rien. Je gagnais au moins 150 appels à la boîte vocale.
– Mais aujourd’hui, on est en mai, c’est réglé, non ?
– On en mai, il gèle et non, ce n’est pas réglé, j’attends T5 la semaine prochaine.
– Et tu te sens comment ?
– Tu vois Gengis Khan ?
– « un conquérant impitoyable et sanguinaire », oui je vois…
– C’est mon état d’esprit, mais en pire.
Je vais dissoudre T3 dans le poison de ma colère,
Quant à T2 et T4, je prévois de les faire cuire
de façon à calmer la faim de mon ire.
En espérant que ce sera ma folie dernière,
Dans la conclusion de cette galère

– Tu parles en vers ? C’est nouveau ?
Ivresse a l’œil qui frise à l’idée que ma sobriété n’était qu’une couverture.

– Ca me semblait approprié. On fait l’apéro ?

T5 est venu et a finalisé l’intervention. Il aura fallu plus de trois mois pour un service vendu « en 2 semaines », 257 appels téléphoniques, 35 mails, 2 demi-journées de congé et des kilos de bonbons haribo en tous genre pour contenir l’énervement…


[1] Pour mémoire, Ivresse et Oubli sont deux anges déchus, victimes collatérales du désengagement religieux des humains. Au paradis et en enfer, les anges ont commencé à mourir d’oubli. Plus assez nombreux pour faire leur job, ceux qui restent subissent un accord passé entre Dieu et le Diable qui leur ont imposé de faire les 2X12 : 12h ange, 12h démon. 
Avec la fatigue, Ivresse(en tutu bleu à paillettes)  et Oubli (le même en rouge) ont virés schizophrènes. Ne sachant plus aider correctement les gens, ils ne peuvent que les pousser à s’abandonner à leurs vices. Mais ils le font avec tendresse. Ils passent me rendre visite de temps à autres.

On peut les retrouver par là.

Réduction 3/3

Le début est à lire ici
La seconde partie est

Septembre 2025

Plus rien à manger. J’ai essayé de convaincre le responsable du magasin de me réaffecter Kevin, mais on m’a répondu que Kevin avait fini par se faire contaminer. Il a été radié, c’est la loi. On me propose de m’affecter Rosana, qui a une peine à purger pour avoir manqué à son devoir civique, mais il me faut signer une décharge à sa première livraison, en cas de problème.
Je redoute d’avoir un nouveau contact humain : ce serait le premier depuis bientôt deux ans. Je n’ai plus de vêtements à sacrifier à une descente dans le hall, il me faudrait y aller nue et je ne sais même plus à quoi je ressemble. Mes cheveux doivent être dans un état lamentable et ma peau blafarde doit faire pitié. Je me refuse à inspirer la pitié. Impossible d’avoir une interaction sociale.
Juste pour voir, j’ai essayé de me souvenir du dernier voyage à l’étranger que j’ai fait : je suis arrivée à retrouver le pays, mais n’ai eu en tête aucune image, aucun son. Ça ma tranquillisée.

Avril 2026

A l’affichage sur mon téléphone, en grossissant bien, je distingue un périmètre délimité par un rayon de 1km autour de chez moi. Je trouve étrange ce rétrécissement ; mais c’est tout aussi bien : dans cette zone, je connais chaque rue, chaque chemin. Ça me sécurise. Tout ce qui est au-delà m’inspire de la défiance. Je préfère ignorer ce qui me fait peur. Ne pas voir ce qu’on ignore s’avère rassurant.
Quelques plantes comestibles repoussent sur mon balcon, avec les fibres des vêtements qu’il me reste, je m’en sors plutôt bien pour me nourrir.
Il semblerait qu’un corps ait été retrouvé dans le local à balais. Grand émois dans l’immeuble. J’ai réalisé que je n’entendais plus de signe de vie depuis plusieurs mois. Il me resterait donc des voisins. Quelqu’un est même venu frapper chez moi pour m’interroger. Bien sûr, j’ai refusé d’ouvrir. Personne ne peut m’y contraindre. J’ai poussé des cris jusqu’à ce que l’importun batte en retrait. De toute façon, je suis sûre que c’est le corps de l’homme de ménage ; il m’aura causé du souci jusqu’au-delà de sa mort

Novembre 2026

C’est fou : les mots commencent à me manquer. Je voulais raconter ici un évènement qui s’est produit au début de la semaine, mais j’ai été incapable de retrouver le nom de la chose qui est venue jusqu’à moi. Il m’a fallut du temps pour que mon téléphone me délivre l’information : un oiseau.
Un oiseau a émergé du brouillard pour se poser sur mon balcon. Un bleu vif, qui émettait un bruit strident (j’aime cette phrase, j’ai passé du temps à chercher les mots sur mon téléphone, « strident » me plaît beaucoup. Et « bleu » aussi). Au début, par réflexe, j’ai essayé de l’attraper pour le manger. Puis j’ai réalisé que sans doute il était porteur de toutes les maladies du monde, au moins autant que l’homme de ménage ou les livreurs. Il fallait s’en débarrasser. En plus, il m’empêchait de me concentrer sur l’horizon (j’ai pris l’habitude de scruter, chaque heure pile, le brouillard environnant. Tant que je ne distingue rien, je me sens rassurée), je l’ai chassé à coups de balai.
Un oiseau n’a plus rien à faire dans ce monde.
Des plantes rabougries poussent sur mon balcon, entre les carreaux du sol de la terrasse. Je les ai mangées.

Mai 2027

Plus de mots dans mon téléphone.

Plus d’images.

Plus de sons.

Ne reste que le brouillard et la peur.

Ahahahahaha!

Moi.

2028

Moi

Je

Vide

Essayer. Ecrit.

Décembre 2028

Aprè le balcon, je voi plu rien

Pa de mur ici

Vois plu piés

L’espass me fé peur.

Fain.

Je sui ki.

Février 2029

Avril 2030 – Après –

A la fin des années 20, après la pandémie, les secours ont retrouvé de nombreuses personnes qui, s’étant isolées par peur, ont fini par perdre tout contact avec la réalité. Ils ont découvert dans des immeubles abandonnés des colonies de fantômes pâles et faibles, dont le vocabulaire s’est réduit à quelques onomatopées.
Dans la plupart des cas, les gens meurent de peur en redécouvrant un visage humain.
Le nouveau gouvernement a décidé de ne rien faire, par manque de place dans les hôpitaux.

Réduction 2/3

Le début est à lire ici

Octobre 2023

Ma vue commence à baisser. Depuis le balcon, je ne distingue plus l’autre côté de l’avenue. Ça m’ennuie, je préfèrerais disposer de cette vue claire et dégagée qui me fait me sentir en sécurité. Je n’ai pas choisi d’habiter au 10e étage pour rien. Sentir l’horizon se rapprocher m’oppresse.

La télé diffuse les images des caméras de surveillance du quartier. Y distinguer les silhouettes de ceux qui bravent la pandémie pour se nourrir m’a traumatisée. J’ai eu peur d’y reconnaître des voisins, d’en déduire que leurs allées et venues font que l’immeuble n’est pas entièrement sécurisé.

J’ai décidé de me faire livrer les quelques courses qui me sont encore nécessaires. Je préfère éviter de croiser du monde. J’ai dû insister pour obtenir un livreur qui accepte de se passer au désinfectant avant d’entrer dans le hub de l’immeuble. Il posera mes provisions dans l’ascenseur. Mais la première fois, je devrai descendre pour signer une décharge : si les courses sont le vecteur d’une quelconque saloperie, le magasin ne veut pas être responsable.

Octobre 2023

Je pense qu’il faut instaurer un système de dénonciation des gens qui sortent plus que le strict nécessaire. Déjà, je vais commencer par empêcher l’homme de ménage de retourner chez lui. Il n’a qu’à habiter dans le local à balais. Ce sera moins risqué pour la santé des résidents. Quand je pense qu’on lui a offert des étrennes, je regrette. Il est un vecteur majeur de risques.

Kevin est venu pour ma première livraison. J’ai dû descendre dans le hub. Ce fut une expérience affreuse, je n’étais pas sortie de chez moi depuis des mois, un record depuis que j’ai décidé d’adopter le mode « survie ». Je n’ai presque pas dormi la nuit qui a précédé ma descente. Tout me faisait peur : la serrure de la porte d’entrée, le bouton d’appel de l’ascenseur, l’idée de poser mes pieds sur un sol dont je ne sais pas s’il est sûr. Je me suis enroulée dans du film plastique, y ménageant un trou pour respirer et une fente pour voir, et me suis mise en apnée. Je savais que je peux tenir 90s, largement assez pour descendre, signer le formulaire de décharge et remonter. Je ne prévoyais pas d’échange de paroles. Le jeune Kevin m’a saluée, mais j’ai préféré garder mon souffle et ne pas risquer d’aspirer ses émanations. Il a dû me prendre pour une sauvage, ce n’est pas plus mal. Je tiens à éviter toute forme de contact.

Avant de rentrer chez moi, j’ai enlevé mes chaussures et les ai jetées dans le vide-ordures.

J’ai brûlé le plastique.

La tentative de communication orale du livreur m’a fait prendre conscience que je n’ai pas parlé depuis très longtemps. J’ai donc essayé de prononcer quelques mots à voix haute et n’ai pas aimé le son qui est sorti de moi.

Avril 2024

A la radio, ils parlent d’une ville de Pologne où une nouvelle épidémie semble prendre sa source. Par curiosité, j’ai voulu voir où cette ville se trouve et j’ai assisté à un nouveau phénomène étrange : la géolocalisation de mon téléphone ne dépasse pas un périmètre délimité par un rayon de 10 km autour de chez moi. Dans ce cercle de 10 km dont je suis le centre, je situe tout ce que je veux, mais au-delà, c’est une zone blanche qui s’affiche. Rien. L’ailleurs n’existe plus.

J’ai essayé de regarder la télé, mais elle ne diffusait que des reportages locaux. La plupart m’ont effrayée. J’ai l’impression de ne plus reconnaitre les endroits où j’avais l’habitude d’aller me promener. Cette expérience m’a confortée dans l’idée qu’il ne faut plus quitter mon logement.

J’ai détruit toutes mes photos. Bientôt je vais oublier les lieux et les gens qui figuraient dessus. Ça ne me dérange pas de perdre le souvenir de mes proches. Ils ont sans doute fait pareil. S’ils ne font pas fait pour une stupide raison sentimentale, ils devraient. Plus personne n’est proche. La notion d’ami me semble un lointain concept. Si quelque chose devait m’arriver, je doute que l’une de ces « connaissances » fasse le moindre geste en ma faveur. Ce n’est pas grave, moi-même je n’ai pas l’intention de courir de risques pour aider des étrangers.

L’homme de ménage me fait peur par son comportement imprudent. Il continue de rentrer chez lui tous les soirs, malgré les nombreuses lettres de dénonciation que j’ai envoyées anonymement à son employeur. Je suis révoltée par son inconscience: on ne sait pas ce qu’il peut nous ramener. J’ose à peine emprunter l’ascenseur pour descendre ma poubelle. J’ai appelé son entreprise pour dire que les voisins m’ont demandé, au nom de la résidence, d’exiger de le faire vivre dans le local à balais. On ne se tient pas terrés chez nous depuis si longtemps pour prendre des risques en fréquentant des gens qui conservent des contacts avec l’extérieur.

Décembre 2024

J’ai jeté tous mes livres. Ils ne me servent plus à rien : les ouvrir pour y découvrir un vide galopant me fait peur. Tous les noms de villes ou de de pays encore lisibles me rendent nauséeuse et me donnent le vertige. Les illustrations me serrent le ventre : trop d’informations, de personnes, de sites, d’objets que je n’ai pas besoin de connaître. Et me trouver confrontée à ces passages qui traitent d’un passé devenu incompréhensible me perturbe. Je préfère ignorer cette évolution vers le rien qui a l’air de se propager dans les moindres recoins de ma mémoire.

Décembre 2024

J’ai tout ce qu’il me faut et pas de temps à perdre à essayer de découvrir des choses dont sans doute la moitié n’a plus de sens. Des concepts inventés et mis là uniquement pour me leurrer, me faire miroiter un ailleurs qui n’existe pas.

Lire me brûle les yeux. Je préfère laisser mon regard errer dans le vague. L’horizon s’est encore rapproché, bientôt je ne distinguerai plus le bord de l’avenue qui est de mon côté. Tant mieux. Le brouillard qui m’enveloppe me rassure.

C’est bientôt Noël et les rues, dans un ultime réflexe de survie, se parent de rouge et de doré. Je me demande qui se laisse encore berner par l’esprit de Noël… les repris de justice affectés aux livraisons, peut-être… Ils doivent guetter une forme de rédemption.

L’homme de ménage a disparût. Tant mieux.

Comme il me reste très peu de film plastique et que je ne peux pas me permettre de brûler les quelques vêtements qu’il me reste, j’ai descendu ma poubelle à 3h du matin, nue, les pieds enroulés dans des morceaux de serviette éponge. Je n ‘ai allumé aucune lumière, ai poussé la porte du bout du pied et ai jeté le sac dans le local en prenant soin de ne toucher à rien.

Je me suis sentie forte.

Janvier 2025

Ils ont changé de livreur. Kevin a été affecté à une autre zone. J’ai décidé de me contenter de ce qu’il me reste. Hors de question que quelqu’un d’autre que Kevin pénètre dans le Hub. Je préfère ne rien faire. Les autres me font trop peur. De toute façon, je ne bouge presque plus de mon bureau. Je consomme très peu de calories. C’est l’occasion de tester mon autonomie.

Je ne vois toujours pas mieux, mais ce qui se passe de l’autre côté de l’avenue ne me concerne pas. Ce qui se passe entre le sol et le 5eme étage non plus. Et je ne lis plus rien. Même plus les étiquettes de mes dernières boîtes de conserves. J’aime ce brouillard perpétuel. J’ai l’impression qu’il absorbe jusqu’aux sons. A moins que je me sois mise à entendre moins bien.