La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 2)

Previously on « Revenge is a dish best served naked » (ça pète, non?)
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. La jeune femme, ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, il fait son possible pour éviter une confrontation gênante avec la police

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1

*

Je dois me résoudre à l’idée que la réunion au sommet, au cours de laquelle j’étais supposé exposer le plan d’action du projet au plus fort budget de l’année, va se dérouler sans moi. Le pire, c’est que je visualise l’empilement de mails et de notifications d’appel qui doivent clignoter sur mon téléphone. Lequel est actuellement en la possession d’une inconnue, avec mon costume, le reste de mes vêtements et mes clefs. La seule phrase qui me vient en tête et qui résume assez bien ma situation est « je suis dans la merde »

– Je suis dans la merde.

Débarrassée de son pistolet, qu’elle gardé à portée de main sur la table, mon hôtesse semble plus accessible. Elle a posé en face de moi un mug orné de fleurs rempli de café et quelques biscuits secs. Elle ne s’est rien servi, me donnant l’impression de m’avoir fait l’aumône du petit déjeuner du condamné. La police n’a pas été prévenue, mais son portable est toujours dans sa main et je sens bien que j’ai intérêt à raconter quelque chose de plausible.

– Je vous écoute m’expliquer ce que vous faisiez dans mon lit…
– Votre lit ?

Remarque stupide s’il en est.

– Hé bien… j’ai été invité à… Heu… J’y ai été amené par…heu… Vous n’auriez pas une petite sœur farceuse ?
– Non
– Une cousine, une voisine, une amie ?
– Qui vous aurait amené ici et laissé nu comme un ver ? non.
– Je suis confus, quelqu’un essaie de me faire du tort, mais je ne vois pas qui ça peut être…
– Cherchez bien…

J’obtempère et me livre à une rapide introspection. Ayant depuis longtemps décidé de ne pas m’investir dans les relations féminines, les prolongeant rarement au-delà du strict nécessaire (une nuit), je n’ai pas de femme dans ma vie, ça ne peut donc pas être une ex. La seule qui pourrait avoir envie de se venger, celle que j’ai eu la mauvaise idée d’inviter chez moi plusieurs fois (une erreur que je ne suis pas près de commettre à nouveau), n’a pas donné signe de vie depuis plusieurs mois, je sais qu’elle est en voyage et je la vois mal monter ce genre de plan. Non, ce doit être quelqu’un d’autre. Mais qui aurait intérêt à m’immobiliser et dans quel but? Ce matin, à part la fameuse réunion de travail, rien de spécial n’est prévu.
La réunion.
Je connais deux ou trois personnes qui doivent être ravies de mon absence. De ces politicards en équilibre sur la corde raide de leur incompétence depuis des semaines, qui doivent s’en donner à cœur joie de baver sur mes méthodes et en profiter pour reprendre leur équilibre. Je vais me faire virer, je les ai vus à l’œuvre, ils sont capable de dégager des consultants en moins d’une réunion. Mais ils seraient allés jusqu’à louer les services d’une fille ? Ca existe, les call-girls serrurières ? ça se loue ?

– Je ne vois que des jaloux du boulot… mais ça semble extrême…
– Vous connaissiez la personne qui vous amené chez moi ?
– Non… enfin… à peine…
– Elle n’avait donc rien à vous faire payer ?
– Non….
– Et votre femme ? Vous êtes marié ?
– Non, pas le temps
– Je vois…

Rien ne m’énerve autant que les gens qui vous jugent dès la première rencontre et vous narguent avec un air supérieur. Mais la proximité du pistolet et la perspective d’un tête-à-tête avec un flic m’aident à ravaler mes sarcasmes.

– Ca m’inquiète, pour être honnête. Cette fille a mes clefs, mon téléphone, mes papiers… A l’heure où on cause autour d’un café, elle est peut-être en train de vider mon appartement !
– Ou votre compte en banque…

Je la regarde, espérant que mon regard humide et mes yeux battus par le stress de savoir une inconnue pirater ma vie vont la décider à appeler un taxi (et à me le payer). Elle reste impassible et continue de me fixer, comme si elle pesait le pour et le contre. Me croire ou me prendre pour un dangereux malade. Je décide de profiter de l’avantage que confère la vulnérabilité de la nudité (ça marche aussi dans des occasions moins complexes).

– Ecoutez, laissez-moi partir.
– Dans cette tenue ?
– Vous avez bien autre chose me prêter. Et il me faut un peu d’argent, je vous ramène le tout dans la journée. Promis.

Elle semble dubitative.

– Demain, plutôt, j’aurai lavé vos vêtements…
– Je vous accompagne.

Je n’avais pas vu ça comme ça, mais je n’ai pas trop les moyens de proposer une alternative.

– Vous me raconterez en route, là je voudrais me changer et lancer une lessive. Je reviens de quinze jours de vacances, mauvais timing, vous aviez deux semaines pour éviter le ridicule.

Sans même esquisser un sourire, elle se lève et m’enjoint du bout de son arme, autour de laquelle elle a de nouveau serré sa pogne grassouillette, à la précéder.

– Asseyez-vous là, je n’en ai pas pour longtemps

Je l’observe déballer sa valise et trier méthodiquement ses vêtements en trois piles (sale sombre, sale clair, propre) puis remplir le tambour de sa machine, y verser la lessive et prendre son temps pour ranger quelques objets. On dirait qu’elle s’amuse à me faire languir. Elle n’a pas reparlé d’appeler les flics. J’en profite pour dresser un bilan objectif des douze dernières heures.

– J’ai rencontré cette fille dans un bar. On s’y croisait depuis quelques temps, elle me plaisait et ça avait l’air réciproque. Hier soir, je fêtais avec des copains du boulot une petite victoire professionnelle. Comme elle était seule, je l’ai invitée à se joindre à nous. Vous devinez la suite.
– Pas vraiment… mais je vous écoute, répondit-elle en entassant ses vêtements sales dans un panier d’osier déjà plein à craquer.
– Ben… La soirée habituelle, on boit, on se tripote et on se dit qu’on va finir la nuit ensemble…
-Moi, quand je bois, je ne tripote personne. Ca explique pourquoi je ne me suis jamais retrouvée nue chez un inconnu, vous croyez ? Vous avez quel âge ?
– Trente-neuf ans – je ne sais pas pourquoi je réponds ça. En vrai, j’ai quarante-sept ans et me fiche de faire ou pas mon âge. Mais je me sens ridicule d’exposer mes exploits de playboy vieillissant à cette femme replète qui ne cache même pas son envie de se foutre de moi, et mon cerveau a l’air de considérer que sous la quarantaine, certains égarements sont plus tolérables –
– Donc, à quarante-cinq ans, vous suivez une femme qui vous fait l’œil. Il s’appelle comment, votre grand amour ?

Elle m’énerve, mais je ne vais pas me laisser faire. Le premier prénom qui traverse mon esprit est celui de mon assistante. Bizarre, mais tant pis.

– Isabelle
– Va pour Isabelle. Et après ?
– Après, elle me fait prendre un taxi et donne cette adresse. Evidemment, je suis persuadé que c’est la sienne. On rentre. On se couche. Ellipse. Ce matin, elle me propose des croissants et sort. La suite, vous la connaissez.
– Désolée pour les croissants. C’est bon, je suis prête, on y va.

En fait de changement, elle a troqué ses basquets contre une paire de sandales marron dont je devine qu’elles sont « confortables ». Elle me tend un t-shirt et un bermuda qu’elle a prélevés dans la pile « linge propre » (du moins je l’espère) sans rien ajouter. Je me rends dans la chambre et en sort avec « je suis une licorne » sur l’estomac et un bermuda rouge qui dévoile mes cuisses poilues. Par chance, j’ai pu le boutonner.

– Je n’ai rien pour vos pieds, faudra faire avec… On prend le métro, si ça ne vous gêne pas, je ne suis pas en fonds en ce moment.

Bien sûr que ça me gêne, je hais les transports en commun. Je suis sûr qu’elle jouit de me traîner dans le métro à une heure de pointe. Je ne vais pas la laisser prendre l’avantage.

– Non, mais je vous aurais remboursé le taxi…
– Je n’ai pas l’habitude de faire des notes de frais…

Il nous faut presque une heure pour rallier mon territoire. En sortant du métro, j’ai l’impression que toute la crasse de Paris a élu domicile sur ma peau, je rêve d’une douche et d’un autre café.

*

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Publié le 29 juillet 2019, dans histoire courte, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. J’aime beaucoup ta phrase « de ces politicards en équilibre sur la corde raide de leur incompétence ». Je crois bien que je vais la ressortir à l’occasion !

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