Archives du blog

Chaud de l’ange

Les anges sont ici et

J’ai du bol: Le petit cul moulé dan son tutu bleu d’Ivresse vient juste de disparaître en direction des vestiaires. Le gros n’aurait pas aimé que je boive l’apéro avec son pote sans lui, même si ce n’ont été que deux petites tournées. Je fais comme si je me réveillait d’une sieste, histoire d’éviter la confrontation. Et j’attaque direct avec mon souci du jour.

– P’tain, Oubli, t’es là? Tu voudrais m’aider un peu s’il te plait?

L’ange grassouillet me regarde de travers. Il vient de prendre place sous le ventilateur qui agite ses plumes noircies par la pollution. Sa peau luisante porte les traces de nuits sans sommeil et son justaucorps rouge a été découpé de la base du col au nombril, sans doute histoire de laisser passer un peu de frais. Le problème, c’est que ça laisse aussi passer du bide. Devant nous, l’eau turquoise du bassin olympique s’est parée de petits reflets agressifs. L’eau est si chaude qu’on pourrait distinguer les bactéries en train d’y pulluler. Des yeux jaunâtres d’huile solaire dansent sous un air saturé de mouches à l’agonie. Fascinées, je fixe les petits cadavres ailés qui barbotent en colonie huileuse à la surface du grand bassin.

– Je viens de m’installer, t’es pénible…
– Oui, il parait que ça fait partie de mon charme obscur et vénéneux

Il ricane. Bon, il a raison. La chaleur m’a rendue aussi sexy qu’une épave de barque abandonnée dans le désert. Ma silhouette est vermoulue par les attaques impitoyables de Râ, mes cheveux sont autant de planches blanchies ployant vers le sable brûlant ma peau tannée menace de craquer à tout moment, mes yeux rougis par la pollution pleurent des larmes de poussière et mon souffle rauque alimente à grand peine mes poumons à moitié carbonisés. Je vais crever si la météo ne change pas et je n’ai pas la force de faire une danse de la pluie.

– Ivresse serait plus approprié, c’est de liquide dont tu as besoin.

Impossible d’admettre que j’ai déjà essayé et que l’alcool est en train de former autour de mon cerveau un manteau cotonneux opaque même pas rafraîchissant.

– Tu veux te débarrasser de moi? une goutte d’alcool et je me consume de l’intérieur, je me rétracte et je disparaît… Tu retrouveras un petit tas de cheveux filasse à la place que j’occupe et c’est tout…
– Tu sais, tout ça doit avoir une fin, hein…
– Oui, mais je n’ai pas envie de crever de canicule, je voudrais un truc plus noble. Fais ton job, aide-moi à oublier cette chape de plomb qui m’empêche de réfléchir…

Le khôl ruisselle de ses yeux troublés par la fatigue. Oubli n’a pas l’air très patient, c’est plutôt rare, il a tendance à être bon camarade d’habitude. Il doit y avoir des problèmes entre l’enfer et le paradis. Ou entre le paradis et l’enfer.

– T’es con ou quoi? Tu n’as plus besoin de réfléchir, c’est trop tard. Vous n’êtes pas programmés pour tenir par 45°, c’est tout. Vous allez morfler quoi qu’il arrive. C’est pas la peine de faire comme si rien n’avait changé…
– Hého, moi je trie et je consomme local, j’ai le droit à un nuage…

J’ai l’impression qu’il va s’évaporer de rire. Ma crédibilité de bobo écolo est proche du niveau de la mer (qui monte, mais quand même). Je préfère m’abstenir de poursuivre les revendications. Le souffle coupant du ventilo agite mollement le duvet de ses ailes et fait scintiller ses paillettes. Il serait presque touchant, avec sa rondeur poilue et son maquillage de drag-queen. Je remarque ses pieds nus aux ongles cassés, abîmés par de longues heures de marche.

– Ben tu marches, maintenant?
– Avec cette chaleur, difficile de flotter, mes ailes ont besoin d’une révision et j’ai pris du poids… A force de vous fréquenter, je prends les travers humains, tu devrais t’éloigner un peu, s’il te plait, je préfèrerais rester un concept rassurant…
– Tu es paresseux, c’est tout, tu es le mieux placé pour oublier de manger… Et c’est petit, de rejeter la faute sur l’humanité qui déteint sur ses propres concepts…

La remarque provient d’un type ascétique tout de blanc vêtu, en haut de forme virginal et jogging brillant. Ses cheveux longs sont plaqués en queue de cheval et tient une canne dont le pommeau s’orne d’un crâne de corbeau. Sa voix aigüe vient de me vriller le cerveau, cramant au passage les quelques neurones vaguement actifs qui me restaient. Ses yeux d’albinos semblent lire en moi, le rendant encore plus détestable et surnuméraire.

– Je ne te présente pas Sarcasme…

Le ton est las. Oubli va me péter dans les doigts si je ne le ménage pas un peu. Je décide d’ignorer l’individu blanc.

– Le Vieux, il en pense quoi, de cette chaleur? Il peut agir, non?
– Le Vieux, il s’en fout, si tu veux tout savoir. Il a d’autres problèmes à régler. Il doute, figure-toi. C’est pour ça qu’Ivresse s’est barré, il est parti essayer de Lui redonner un peu d’allant…

La voix de crécelle s’élève à nouveau.

– Soit honnête, Oubli , dis la vérité, Le Vieux ne doute pas, c’est pire… Le Vieux ne croit plus en Lui.

Une mise en abyme comme je les aime, le concept suprême qui s’auto-nie… Il  faudrait que je note pour une idée d’histoire, mais la perspective de mes avant-bras collés au clavier ou au papier me rebute. Tant pis pour la bonne idée. De toute façon, les gens ne lisent plus. Je ne vais pas laisser Oubli s’en tirer comme ça.

– Ah bon? Mais… comment vous allez faire, si même Lui, Il ne croit plus en Lui? Je croyais que ça nous était réservé…
– Oui, vous avez tous les privilèges, nous on ne fait que tenter de vous protéger. Si vous nous niez, c’est normal qu’Il finisse par se nier aussi. Et nous, on va crever, je pense. D’indifférence. Alors que vous… C’est de bêtise, que vous allez disparaître. Et je ne serai plus là pour que vous oubliiez.

J’observe une goutte de sueur couler de la base de mon cou vers mon nombril, je ne vais pas tarder à tomber dans les pommes. Je n’aurais pas dû trinquer avec Ivresse, qui s’est tiré lâchement après la deuxième tournée. La tête me tourne. Il doit faire 38° et pas un souffle d’air, à part le courant chaud généré par ce ventilateur qui fait trop de bruit pour être honnête. Je me fais l’impression d’être un poisson rouge hors de son bocal.

– Bon, super, on va tous crever et le Vieux devient sénile. C’est pour ça que tu as cessé de bosser? Tu abdiques?
– Je suis en train de faire des heures supp’, figure-toi. Bienvenue en enfer, darling.

J’aurais dû m’en douter. Mon dernier souvenir remonte au footing en forêt que j’ai fait ce matin. En revenant, je me sentais mal, Je n’ai rien à faire au bord de cette piscine. J’ai dû avoir un malaise et être transférée directement ici. Il faudra que je pense à poser une réclamation, je me voyais plutôt passer l’infinité à léviter dans l’ouateuse blancheur des cieux. Sarcasme va ouvrir la bouche, mais je suis plus rapide que lui.

– C’est quoi, ces heures supp’?
– L’idée, c’est de vous donner un avant-goût… Avoue que c’est bien fait, on s’y croirait… On a recours à des simulateurs pour que vous ayez une petite idée de ce qui vous attend.

Il a l’air fier de lui. En arrière plan, Sarcasme chantonne Hells Bells en m’observant de ses yeux mesquins.

– Je n’ai pas pas crevé, alors?
– Non, tu es à plat sur le carrelage de ta cuisine. Tu vas te réveiller dans 5…4…3…2…1

Le contact avec le sol me fait mal. J’ouvre les yeux sur le bas de la porte du frigo. Ma main gauche épouse toujours les formes fraîches d’une canette de coca. J’ai du avoir un coup de chaud et tomber. Je regroupe mes jambes flageolantes et me redresse doucement. La tête me tourne. Je m’assied et essaie de reprendre le fil de mes pensées. Sur le mur, le thermomètre indique 42°. Dans ma tête, une seule idée fait le boomerang, entre mes deux oreilles: « ça ne va pas s’arranger ». A la radio, AC/DC parle d’avenir

Angéliques démons

L’an dernier, ma route à croisé celle de 2 anges au désespoir, c’est par là: Anges

Je les ai recroisés dans le métro. Oubli, toujours vêtu de rouge et de paillettes, Ivresse toujours en bleu, mais les paillettes de son tutu avaient dû fuir vers des jours meilleurs, remplacées par des signes d’usure et de rafistolage qui laissaient entendre que le costume avait beaucoup servi. Derrière eux, deux autres anges en tutus blanc sale, leurs jambes maculées de poussière et leurs ailes à moitié déplumées. Ils faisaient pitié, mais je n’avait pas envie de leur parler. Parfois la vie préfère s’écouler sur une voie parallèle. Parfois, le malheur des autres est insupportable. Parfois, on n’a d’autre solution que de baisser les yeux pour espérer avancer. Bref. Pas envie d’anges dans le métro.

Mais soit ils m’ont reconnue, soit je leur paraissais la cible idéale, ils se sont installés autour de moi, le froufrou de leurs plumes et l’éclat des paillettes rendant saugrenu le livre de poche derrière lequel j’essayais vainement de disparaître.

– Fais pas ta bêcheuse, on ne va pas t’embêter longtemps!

Je levais les yeux vers Oubli-le-mal-nommé et notais ses cernes et ses yeux rouges.

– Toi, tu m’as l’air crevé, qu’est-ce que tu deviens?
– Je frise le burn-out, figure-toi. La demande dépasse mes compétences. Et encore, ce n’est rien, regarde Ivresse, ils l’ont achevé… Pov’ vieux…

Ivresse, à moitié endormi, essayait de se donner une contenance en gardant les yeux ouverts, sans succès.

– Tu ne me présentes pas tes amis?
– Quels amis? Ces deux-là, en blanc? Amis mon cul, oui, 12h par jour, ce sont Mensonge et Dissimulation, les deux pires crapules de la création. On les a mandatés pour nous surveiller… Là-haut, ils ont l’air de penser qu’on ne bosse pas assez. Ces deux nazes sont supposés nous assister, mais on sait bien, nous, qu’ils passent leur temps à faire des rapports sur nous. On ne peut plus espérer tricher… Tu crois qu’Ivresse aime être dans cet état? Pour payer ses taxes, il vient de faire 60h non-stop… Remarque, il n’avait qu’à pas se faire prendre… Il avait déclaré largement en dessous des bonnes actions qu’il a faites, du coup il doit équilibrer en professant le mal à concurrence de ce qu’il a grugé. Moi, j’ai pu dormir un peu, mais uniquement par ce qu’ils m’ont laissé battre des ailes sous leur nez, ces cons. A croire qu’ils ont oublié l’oubli.
– Et que puis-je faire pour vous?
– On voudrait que tu détournes leur attention. Toi, tu es adulte, tu peux leur résister. On voudrait que tu les captes et que tu les fatigues. Ca éviterait quelques catastrophes.
– Précise, je ne te suis pas trop. Et je ne te cache pas que « Mensonge » et « Dissimulation » ne donnent pas exactement envie de passer du temps avec eux.
– C’est pour ça qu’on t’a choisie, tu nous prends pour des bleus? (il est fort, l’animal, il me flatterait presque). Pendant qu’ils vont tout faire pour te tenter, ils ne pourront pas s’en prendre à des enfants.
– A des enfants? Tu charries, Oubli, depuis quand vous vous en prenez à des enfants?
– C’est la crise. On doit être rentables, faire 24 entrées/jour (il veut dire: une victime toutes les 30mn, ils bossent 12h par jour pour le diable, à cause de la pénurie de main d’œuvre). Avant, on devait en faire 8, on pouvait choisir nos cibles, mais là, si on veut espérer une retraite honorable et dans pas trop longtemps, il faut mettre le paquet. Ils ont multiplié par 3 nos cadences. C’est pour ça qu’on a choisit de travailler les enfants. Ils sont plus malléables…
– Mais c’est dégueulasse, de s’en prendre aux petits…
– On sait, mais on n’a pas le choix. Ils ont menacé, si on ne remplit pas les quotas, de nous transformer en avatars Facebook, t’imagines?
– Non, décris toujours…
– Si on intègre les prisons des réseaux sociaux, on est contraints à imaginer des fake-news, à balancer du lol-cat et des photos de bouffe pour que les gens nous aiment…
– Dis-donc, c’est moderne, l’enfer…
– Si c’était que l’enfer… figure-toi que côté paradis, c’est pas mieux… les cadences ont été seulement doublées, mais ça nous contraint à nous débrouiller pour que les gens votent aux européennes… ça demande un boulot dingue. Et l’autre alternative, c’est de les inciter à moins consommer. Mission impossible.

Le menton d’Oubli tremble et ses mains se couvrent d’une fine couche de sueur. Il est authentiquement proche de la crise de nerfs. je ne peux pas refuser de l’aider.

– OK, j’occupe les deux zonzons, mais combien de temps? J’ai des trucs à faire, moi (la proximité de Mensonge se fait sentir, en vrai, je n’ai rien prévu d’autre que de me traîner au bar le plus proche dans le but d’écluser assez d’alcool pour oublier que je n’ai rien à faire d’autre… Oubli n’est pas si con, son regard est traversé d’une lueur de mépris, suivi d’une traînée de pitié. Je capitule)
– ça va, ça va… cassez-vous, allez vous reposer, je me charge de les épuiser.

Oubli me serre dans ses bras grassouillets, prend la main d’Ivresse, endormi, et les deux anges disparaissent dans un souffle iridescent, me laissant aux prises avec leurs gardes-chiourme mal lavés. Je ne les avais pas bien regardés, de près ils sont flippants. Leurs yeux chassieux s’ouvrent sur des pupilles triangulaires, leurs cheveux filasses pendent en queues de rats, leurs ongles longs et sales se terminent en fourches aiguisées. Je n’aimerais pas qu’ils approchent d’un enfant.

Mensonge me fixe quelques instants et je sens s’insinuer en moi l’envie folle de simuler une gastro pour ne pas aller bosser le lendemain. Dissimulation me prend la main et l’idée me traverse de ne pas dire à mon boss que j’ai fini le dossier 132 et de profiter du temps gagné pour aller au ciné. Pendant que ces étranges sensations me remplissent le cerveau, les deux anges déchus échangent un regard féroce. Immédiatement, je suis envahie par le projet de prendre la place de mon boss et de manipuler mes voisins pour qu’ils mettent de la mort aux rats dans la gamelle du chat puant de la vieille du second. Ca a l’air de plaire aux deux affreux qui sourient de toutes leurs dents gâtées. Je comprends l’angoisse d’Oubli, on ne peut pas laisser des enfants au contact de ces monstres. Il me faut trouver une idée pour m’en débarrasser.

Prise d’inspiration, je fais le vide. Je ne pense à rien. Rien. Rien. Du coin de l’oeil, j’observe les réactions des deux anges. Au début, ils sursautent et se raidissent, puis semblent avoir mal. Plus je fais le vide, plus ils se replient sur eux mêmes. Dissimulation essaie de me lâcher la main, mais je serre mes doigts autour des siens et continue d’appeler le néant, limitant ainsi le champ des tentations. Mensonge se détourne, mais je le choppe par le cou et y plante mes dents. Il crie et se débat, mais je maintiens ma prise, toujours accrochée à Dissimulation. Ma volonté est décuplée par l’entrée dans le métro d’un tout petit garçon au regard pétillant et au sourire frais. Pas les enfants. Ils ont aussi vu le gamin et tentent de m’assommer pour se jeter sur lui. Je ne vais plus tenir longtemps, il me faudrait de l’aide. Je gémis de désespoir, je vais faillir et Oubli va se retrouver coincé dans Facebook, pendant qu’Ivresse sera condamné aux chats mignons sur Instagram. Et le petit garçon va mal tourner. Ce sera de ma faute. Des larmes s’échappent de mes yeux.

– ça va, madame?
Un kleenex s’agite sous mon nez. Au bout du kleenex, un main, un bras, une épaule, une tête, qui appartiennent à un homme dont le petit garçon serre l’autre main très fort. Les anges blanc sale ont disparu.
– Pourquoi elle pleure, la dame?
– je ne sais pas, mais ce n’est pas grave, n’est-ce pas, madame?
– Tu veux un bonbon, madame? (le gamin me fixe, perplexe)
– Oui, bonne idée. Acceptez, ça lui fera plaisir et je suis sûr que ça vous fera du bien.
Le petit me tend un caramel qu’il a pioché dans son sac à dos. Le regarder me rassure, il ne se laissera pas piéger par les malfaisants. Je prend le bonbon et le mâchouille. Il a goût de confiance.

Des anges hantés

Ce n’est pas encore le week-end et déjà l’angoisse du lundi m’étreint.
Je ne lutte plus, même si je ne suis pas fière de ce qui va se passer : je vais aller boire un coup pour me détendre, puis un autre coup et encore un, pour finir grise, seule au bar glauque du coin de la rue de l’immeuble où je travaille. Ivre sans avoir quitté le pâté de maison.
C’est à ce genre de non-évènement sordide qu’on se rend compte qu’on est plus un enfant. Quel enfant dépressif et pervers aurait ce genre de rêves?
Le printemps est dans quatre jour, le ciel pleure à larges flocons et un gros chien batifole dans le terrain vague enneigé, sous ma fenêtre. Même la planète s’enivre pour oublier et se met à faire n’importe quoi, alors j’ai une excuse.
Mais la réflexion viendra après. Pour l’instant, je m’achemine vers le tabouret haut qui va supporter mon arrière train pour les heures à venir. Je sais que mon verre à pied est là qui m’attend, plus fidèle qu’un chien, plus fiable qu’un contrôleur des impôts, plus pervers qu’un homme.
Je m’installe pile sous le spot ambré qui transforme mon regard fatigué, mes traits esclaves de la gravitation et mes cheveux cassants en visage mystérieux auréolé d’or. L’éclairage, passé un certain âge, il n’y a plus que ça pour vous sauver de la débâcle.

Deux heures déjà que je suis là et que le barman refait le niveau de mon verre sans attendre de geste de ma part, quand déboulent deux individus exubérants, flirtant avec la frontière des sexes, moulés dans des justaucorps pailletés, ailés.
Ailés en vrai.
L’un de rouge, l’autre de bleu. De belles paires d’ailes duveteuses, luxuriantes, aux couleurs saturées, qui s’agitent en douceur pour souligner leur émoi de me trouver là. Décidés, ils prennent place de part et d’autre de mon tabouret.
– On peut se joindre à vous ? On n’est pas en forme, là… me glisse le plus rond, celui qui a des ailes rouges.
Je pousse mon pot de cacahuètes vers lui en signe d’amitié. Il picore et me gratifie d’un petit baiser sur la joue.
– Pas de refus… merci princesse
Je me suis rarement sentie princesse et encore moins dans l’ivresse et la fuite, mais ça me fait plaisir de lui faire plaisir. Je relève mes commissures dans une piètre tentative de sourire. Indifférent à mes marques d’amitié, il mastique avec lassitude, le regard noyé de khôl noir. De près, je constate que ses cheveux n’ont pas été lavés depuis quelques jours, que sa peau brille et que ses dents auraient besoin de quelques soins. Son camarade bleu est à peu près dans le même état. Je les aime de me donner l’impression d’avoir presque une belle vie.
Le rouge n’attends pas mon invitation à raconter pour me glisser, entre deux arachides
– On n’a pas l’air comme ça, mais on est des anges…
J’en ai vu d’autres et il me plait, avec ses paillettes, ses strass et son désespoir. Mon silence attentif l’encourage à poursuivre.
– On est des victimes collatérales du désengagement religieux des humains. Au paradis et en enfer, les copains finissent par mourir d’oubli… ça se vide à tous les étage… tu t’es jamais demandé ce que deviennent les anges morts, avoue? Ils s’évaporent dans un souffle, comme un pissenlit… Beaucoup on disparu, on n’est plus assez nombreux pour faire le job, alors les boss ont conclu un pacte et nous ont demandé de faire les 2X12. 12h ange, 12h démon. Après tout, on a les mêmes origines. Tu as devant toi « Oubli » (il me fait une révérence) et « Ivresse » (le bleu me gratifie d’un clin d’œil dans lequel j’aurais juré voir un soupçon de lubricité)
Je suis en train de m’imaginer souffler sur un ange en poussière qui volèterait dans ces cieux plus cléments et encourage de la main Ivresse à poursuivre.
– C’est là que ça se corse. Comme on bosse non-stop, ça nous pousse à faire des conneries. Avec la fatigue, on vire schizophrènes. Nous deux, on a basculé. On ne sait plus aider correctement les gens. On ne peut que les pousser à s’abandonner à leurs vices. Mais on le fait avec tendresse.
Je vois exactement ce qu’il veut dire. Il parle de mes vendredis soirs ouatés à poursuivre des chimères, de mes samedis vides de sens, de mes dimanches alcoolisés pour oublier les lundis qui se profilent. Des jours de semaine en équilibre précaire entre gueule de bois et génie,  et du cycle qui reprend, pervers, mouvement perpétuel qui draine solitude, incapacité à réagir, culpabilité…
– Et on peut vous aider ? ça me changerait…
Le bleu se trémousse devant moi.
– A vrai dire, c’est pas pour rien qu’on a choisi ce bar… on t’a un peu observée  et on a l’impression qu’avec un coup de pouce, tu peux  te reprendre, tu vois ? Comme ça, par ricochet, ton succès rejaillit sur nous et on s’améliore.
– Je deviens votre ange gardien, en quelque sorte ? ironique, non?
– Tu sais, au point où on en est, l’ironie on s’en cogne… Ce qu’on te demande est simple: tu rentres chez toi, tu prends un bain, tu te laves les cheveux, tu manges une salade (bio ce serait parfait), tu bois de l’eau, tu lis un livre et tu dors. Demain tu te réveilles tôt, tu vas courir, tu fais le ménage et les courses, tu réponds à ton courrier qui traîne… Tu vois le genre ?
– Je vois. Pas exaltant, mais je vois. Je peux méditer aussi ?
– Ce serait parfait.
– Vous vous foutez de moi ?
Le rouge semble mal à son aise. Le bleu soupire. Je lis dans ses yeux chassieux une formule toute prête qui ressemblerait à « j’en étais sûr, elle est déjà perdue »
Devant leur réprobation proche de l’ire grand-maternelle, je me sens obligée d’élaborer un semblant de justification non alcoolisée.
– C’est ça, la vie d’après vous ? Elle est où dans votre plan de sauvetage, la démesure, il est où, le rêve ? Et le grain de folie, il est où, le grain de folie ? Coincé entre méditation et graines de courge ?
Oubli me jette un œil triste, baisse la tête et se détourne de moi. Un homme vient de rentrer dans le bar. Ivresse se redresse, aux aguets. Mus par un même élan, les deux anges se trémoussent sur la pointe de leurs souliers vernis et partent vers leur nouvelle cible dans un froufroutement de plumes synthétiques.
Le monde a mal évolué.
Le gros chien joyeux a quitté le terrain vague, laissant un chemin de pattes dans la fragile dentelle duveteuse qui recouvre l’herbe et les premières fleurs.
Mon verre à pied est plein de ce magnifique liquide rouge foncé qui me réchauffe et me redonne de la rondeur. Je vais rentrer. Tout à l’heure.