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Working dead

La seule pensée qui m’occupe l’esprit est que j’aurais dû suivre ma première impulsion. Celle du matin, qui me susurrait tendrement de ne pas aller bosser, de prétexter une migraine, un lumbago ou le décès de la boulangère. Tout pour éviter le long ruban mou et gris de l’ennui.
Un peu tard.
Là, je suis dans la salle d’impression, les pieds dans le sang. Pas le mien, c’est déjà ça. Il est 23h47, mes souliers de cuir fauve font trempette dans le liquide rouge et poisseux qui s’échappe en flot continu du crâne d’un homme, étendu mollement sur la moquette gris chiné. Ce que c’est moche, les trucs chinés…
Comment ai-je pu en arriver là ?

Tout a commencé par un mail qui m’enjoignait à produire un document qualifié de FONDAMENTAL pour une réunion IMPORTANTE. On comptait sur MOI. J’avais 24h.
A vrai dire, j’avais anticipé. Le document dormait sur mon bureau depuis quelques jours. Je n’avais qu’à l’agrémenter de formules puissamment trouvées et j’aurai l’air du parfait collaborateur, fiable, efficace et discret. Comme d’habitude.
1h plus tard, il ne restait qu’à imprimer mon dossier pour le remettre à la secrétaire. Après quoi, je pourrai aller déjeuner tranquillement au japonais, m’offrir un tiramisu maison et aller me balader au bord de la Seine. Il faisait beau et mon boulot important du jour était terminé. J’étais l’efficacité incarnée.
C’est devant l’imprimante que les choses ont commencé à déraper. Le gros bloc de plastique et de métal, imperturbable et inaccessible, nanti d’écrans et d’emplacement pour s’identifier, refusait de produire mes feuilles. J’ai d’abord pensé que je m’étais trompé et suis retourné lancer l’ordre d’impression. Toujours rien. A peine un faible clignotement orange.

Un coup d’oeil à ma montre. J’avais encore le temps avant de sortir déjeuner. Quelques minutes, employées à cavaler d’une imprimante à une autre. Après quatre tentatives infructueuses, il a fallu se rendre à l’évidence : le système me narguait. Plus d’autre choix que de faire appel à un être de chair.
Tapi sous l’appellation « SOS informatique », l’humain se tient prêt à intervenir. Mais pas à l’heure du déjeuner. Quinze minutes de répondeur plus tard, il me fallait faire une croix sur le tiramisu maison. Encore vingt minute de plus, le temps d’une conversation surréaliste et de tests agaçants, et je devais renoncer au tiramisu, à la balade ET à mon dossier papier.
Ca m’a énervé.
Exceptionnellement, je suis descendu défendre ma cause au bureau de SOS-informatique, pour y trouver quelques clowns en train de déjeuner, de boire du café ou de visionner des vidéos. Personne ne semblait ému par mon problème. Avec le recul, je pense que ça m’a encore plus énervé.
J’en ai choisi un pour l’exemple et je l’ai contraint à faire l’effort de s’occuper de moi. Dans un silence de mort, je l’ai vu faire quelques manipulations, puis changer de couleur.
– On a un problème…
A partir de là, ils ont commencé à s’agiter et m’ont jeté dehors. Dans la précipitation, j’ai oublié mon badge. Je m’en suis rendu compte un peu tard, une fois coincé dans le SAS entre deux couloirs… je ne pouvais plus accéder nulle part. Il me fallait attendre que quelqu’un sorte. Ce fut long. A croire que ces types n’ont jamais besoin d’aller aux toilettes… J’ai pu récupérer mon badge quand toute l’équipe quittait les lieux. « Exceptionnellement pour un apéro de service », excités à l’idée d’aller boire des bières en meute dans un restau minable du coin, et déblatérer sur leurs collègues absents. Lamentables.

17h. Je remonte à mon bureau, plusieurs messages me demandent l’état d’avancement du dossier. Je décide de l’envoyer par mail, tant pis pour la procédure. Le document étant volumineux, il met du temps à charger. Dans l’énervement croissant, je relance mon ordinateur. Je sais que c’est idiot, mais je le fais quand même.
Le téléphone sonne au moment où j’entre mon mot de passe, me faisant me tromper une première fois. C’est un appel du destinataire du dossier. Je m’agace, me trompe une seconde fois. Je raccroche, excédé, je me trompe une troisième fois. Ecran verrouillé. Je ne peux plus accéder à rien. Il est 18h et les idiots « SOS » sont sans doute déjà ivres et de toute façon loin.
Mon seul espoir est que l’imprimante me crache ce dossier.
J’y retourne. Je m’identifie. Je vois mon document dans la file d’attente. Victoire ! J’appuie sur le bouton… rien… un nouveau clignotement, rouge cette fois. Il faut rajouter de l’encre.
L’étage est vide, à l’exception de la secrétaire qui attend mon dossier pour rentrer faire à manger à ses gosses. Elle aussi, est énervée, mais après moi. Et non, elle ne sait pas ajouter de l’encre, mais « SOS »… oui, je sais.

Il faut dévisser un panneau. Par chance, je sais dans quel bureau trouver un couteau qui peut me servir de tournevis. Evidemment, je suis occupé à  fouiller un tiroir quand passe quelqu’un qui va immédiatement imaginer que c’est moi, le voleur de fournitures de l’étage. Tant pis, je verrai ça demain. Mais ça m’énerve. Et quand, énervé et les gestes brusques, je me trouve tordu sur l’imprimante pour ouvrir la trappe d’accès à l’encre, mon badge sort de ma poche et glisse sous un meuble.
Je respire bruyamment. Il me suffit de décaler le meuble. Il est gros, mais je dois pouvoir y parvenir.
En fait, non, il me faut un levier pour le décoller du mur. Il est 19h, j’ai faim, je suis hors de moi. Je trouve néanmoins la solution : je vais dévisser la lame du massicot et m’en servir de levier. 19h30, muni de la lame, je m’efforce de décoller le meuble du mur. Je suis en sueur, la salle d’impression est dans le désordre le plus total et c’est à ce moment que se pointe un gars du « SOS », de retour du bar. Il dégage une odeur de houblon qui m’énerve. Il me reconnait immédiatement. Je dois avoir l’air menaçant, hirsute et muni de la lame, parce qu’il recule et se répand en excuses. Il invente une fable sur des derniers tests à faire avant de quitter les lieux et part en courant.
Je décide de mettre de l’ordre dans ma tenue. Et j’ai la main dans le pantalon quand arrive la secrétaire. Les yeux fixés sur ma main, elle m‘annonce qu’elle ne peut plus attendre, puis fait demi-tour et j’entends son pas précipité dans le couloir.
Donc, demain je suis voleur et pervers.
20h. Aucune nouvelle du SOS. Je décide d’appeler. Au moins qu’il débloque mon accès au réseau…
20h30. Il m’a dit qu’il allait me rappeler, mais je le soupçonne d’être parti. Sans badge, je ne peux pas descendre vérifier mes soupçons. J’en ai marre et de décide de partir, moi aussi.  Avant, il me faut récupérer le sésame, mon badge. Je me réattaque au déplacement du meuble.
20h45, je suis arc-bouté sur le meuble quand le type de la sécurité passe pour sa tournée de vérification. Je n’ai pas de badge pour prouver mon appartenance à l’entreprise et le désordre ambiant le rend soupçonneux. Peut-être lui a-t-on signalé qu’un employé se comporte bizarrement à l’étage.
21h30. Je ne sais plus comment les choses se sont passées exactement, mais j’ai enfermé le type de la sécurité dans un local technique que j’ai verrouillé avec mon couteau.

Le gars du SOS se pointe, la gueule enfarinée, pour relancer l’imprimante. Le début de mon dossier sort de l’engin.

Je lui demande m’aider à déplacer le meuble, il va s’exécuter, mais les cris de mon prisonnier le figent. Il lâche le meuble, qui retombe mollement et se vide de son contenu sur l’imprimante, cassant au passage le réceptacle de mon dossier et déchirant les feuilles de mon dossier.
Le gars du SOS ri de sa maladresse.

A ce moment, je suis sorti de mon corps. J’ai vu mon bras attraper la lame du massicot et effectuer un moulinet en direction du gars du SOS.

Il est 23h47. Pour la première fois de ma carrière, je ne suis pas irréprochable.

Nous sommes tous Sonny Wortzik
(pour info, si tu n’en as plus la mémoire, lecteur chéri-mon-toast-à-la-confiture-de-rhubarbe, Sonny est le héro de « une après-midi de chien »)

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Comme un lundi!

bureau 1

Lecteur-chéri-mon-amour, si, comme moi, tu as dès le dimanche soir des hauts le cœur à l’idée de te rendre au bureau le lundi, je propose que nous nous distrayions ensemble. Note au passage l’emploi du subjonctif présent qui me permet la jolie combinaison « yi » assez proche du cri que je pousse quand mon réveil sonne le lundi. (Ce sera sans doute « yiiii » demain, avec le changement d’heure… cette invention géniale qui te fait te poser la même question depuis que tu as l’âge de raison, à savoir, « mais p’tain, dans quel sens je fais tourner les aiguilles de mon réveil cette nuit ? ». Mais comme maintenant il n’y a plus d’aiguilles, la question est aussi « merde! Est-ce que cet objet vas se régler tout seul dans la nuit? » Statistiquement, tu as une chance sur 2. Le mieux est de ne pas dormir et d’attendre 2h du matin pour que la radio t’annonce « il est 3h » ou « il est 1h », c’est une expérience intéressante de saut dans le temps. Sauf qu’en ce moment, il y a grève à la radio. Ce qui fait que ce sera leur faute si demain je suis en retard.). Donc c’est les yeux collés, le teint gris et la démarche hésitante (vu que j’ai dormi une précieuse heure de moins) que je t’écris aujourd’hui. Mais, me rétorqueras-tu (et tu auras raison, mon p’tit poulet),  « je ne te voie pas, qu’est-ce qu’on s’en fout des considération sur ton physique de loutre attardée du Bengale » ? Et là, paf dans ta gueule, je me permettrai de te faire remarquer que la grande mode est au décompte des heures de sommeil et que le manque de sommeil est accusé des pires vilénies. C’est la nouvelle excuse en béton. Avec l’allergie au gluten. Le monde moderne avance et nos physiques reculent. Mais c’est un autre débat.

La semaine dernière, j’ai eu l’occasion de renouer avec le concept improbable de la réunion de plus de deux heures, programmée sur le temps de déjeuner. Double-bonus : tu maigris parce que tu ne manges pas et ton temps de travail n’est pas compté dans tes heures.

Conclusion en 3 grands axes :

  • En plus des anglicismes qui pullulent, il te faut connaître les acronymes en vogue. Perso, j’avais négligé KPI, ROI, RFI et REX. Inutile de vous dire que je me suis sentie totalement débile. Mais bon, ROI ( Return On Investment) peut aussi signifier « Reign Of Ignorance » alors… . REX = Résultat d’exploitation ou « request to exit ». C’est aussi une chouette salle de ciné. Là, mes pensées prennent le large.
    Mais je me sens moins ridicule depuis que j’ai découvert un site qui référence tous ces trucs. Je ne dois pas être la seule à me sentir larguée en réunion. Sauf que les autres, ils naviguent sur des sites de rencontre, ils ne s’en rendent pas compte (voir plus bas)
  • Plus d’acronymes tu maîtrises, plus ton discours est abscons, plus tu peux prétendre à un TJM élevé. Ca, TJM (taux moyen jour), je maîtrise.
  • Si tu es prestataire envoyé par un cabinet de consulting réputé :
    • Ton expérience se mesure à l’aune du nombre d’anglicismes que tu es capable d’employer dans une phrase (la moyenne tourne autour de 3)
    • Tu as raison. Les autres sont bêtes ou incompétents.
    • L’essence de ton travail consiste à remplir des tableaux Excel bourrés d’acronymes. Plus tu noies le poisson, plus tu as de chances de décrocher le contrat. Parce qu’un directeur ne veut pas avoir l’air débile ou incompétent. Ta verve et le côté obscur de la force que tu véhicules par la parole doivent réduire à néant toutes tentatives de clarification.
    • Méprise ceux qui n’emploient pas le même vocabulaire que toi. C’est TOI qui fait le vocabulaire.
    • Ton tableau Excel est forcément le meilleur. Néglige toute proposition d’évolution (surtout si elle émane d’une femme).
    • Crée une ambiance de complicité avec les autres hommes, en les tutoyant, tout en continuant à vouvoyer les femmes présentes. Cette forme d’ostracisme ne peut que les renvoyer là où elles devraient être. Derrière le photocopieur. A faire des pompes (voir plus bas).

A l’issue d’une expérience aussi enrichissante, il est amusant de savoir que statistiquement, 52mn est le temps moyen de concentration. Il peut dangereusement baisser, d’ailleurs. C’est là :

http://www.huffingtonpost.fr/2015/03/24/reunion-travail-cadres-decrochent-apres-52-minutes_n_6929250.html?utm_hp_ref=vie-de-bureau

Mais tout ça n’est pas grave, tu peux encore préserver ta silhouette de rêve en faisant de l’exercice au bureau sous les yeux médusés de tes camarades. C’est là : http://www.huffingtonpost.fr/2015/03/12/sport-travail-compatibles-exercices-bureau_n_6854834.html?utm_hp_ref=vie-de-bureau

Bien sûr, tout ceci est parfaitement normal et imaginable dans une journée de base. Demain je m’y mets. Je fantasme déjà sur le local-impressions tout plein de gus en costard qui font leurs pompes sur les cartons de papier A4 (Le papier A3 est réservé pour les abdos). Et quand tu auras bien pivoté sur ton siège, observe le regard torve de ton boss et tires-en des conclusions sur ton espérance de vie dans son service. C’est dans ce regard que tu sauras si tu es prêt à rejoindre un cabinet de consulting réputé…

Hier, demain c’était aujourd’hui

C’est vrai en plus.

C’est juste pour souligner l’incongruité des échanges par mail ou sms, parfois. Il est grand temps de prendre en considération le fait que « oui », certains peuvent ne pas lire leurs mails pendant 24h (voir 48h pour les abstinents coriaces) ; essayez, vous verrez. C’est un peu comme une sensation de flottement dans l’hyper-espace. Perdre le fil de tous les trucs passionnants qui arrivent à vos amis, ne pas se sentir obligé(e) de répondre dans l’immédiateté, s’accorder le temps de la réflexion (oui, ça au début ça fait bizarre, surtout pour celles dont le cerveau est chapeauté par une masse blonde…), s’oublier un peu pour se faire oublier.
Donc le mail envoyé « hier » et qui disait « rendez-vous demain », maintenant que nous sommes « demain», ben « demain » devient « aujourd’hui ». Soit, rendez-vous aujourd’hui. C’est moins facile à organiser. D’où l’intérêt parfois du téléphone. De l’appel téléphonique veux-je dire. Histoire d’éviter des bonds désordonnés dans le l’espace-temps (ça faisait longtemps, mais j’aime bien les brèches spaciaux-temporelles et la toute relativité du « ici-maintenant », surtout à l’heure du oueb). 

Heureusement que nos organismes gavés de sucres et de graisses gardent un peu le contrôle sur la technologie.
Heureusement que l’inconscient ou sur-moi (Le Surmoi est un agent critique, la plupart du temps inconscient, filtrant les pulsions au travers de normes intériorisées – source wikipedia-) trouve encore la force de s’exprimer par moments.
Par exemple, dans les cas de harassement professionnel:
Fatigué par son boulot, tout individu normalement constitué va prendre sur lui et continuer mine de rien à œuvrer dans l’ombre pour les grands qui mènent le monde (c’est pareil pour les petits qui mènent le monde ; on m’a appris qu « il n’y a pas de petit client ») . Notre quidam va si possible s’organiser des moments plus tranquilles et en profiter au passage pour  totalement stresser son assistante, ses collègues ou sa secrétaire, voir une équipe entière, mais globalement il va survivre. 
Quand l’inconscient entre en jeu, ça peut donner des digressions intéressantes…

Signaux subliminaux de ras-le-bol du bureau, envoyés discrètement par le cerveau reptilien:

– oubli de brancher son réveil matin un jour qui est supposé commencer par une réunion super-importante : on arrive en retard, hagard et on bredouille pendant 10 mn des excuses bidonnées. La réunion n’a ni queue ni tête, on sort de là énervé, on insulte tout le monde, on tape sur les représentants de la direction, on renverse le café sur le clavier des informaticiens, on déchire l’ordre du jour en dansant la java et en chantant Michel Sardou (y a pas de raison que ce soit toujours les mêmes qui trinquent)

– badge d’accès aux locaux (sésame sans lequel l’individu n’est rien dans un immeuble de bureau; d’ailleurs il ne peut même pas sortir du parking…) glissé subrepticement dans un endroit totalement improbable (comme un casque de moto), puis mis sous clé. Tout cela sans aucune conscience de ses actes : on erre dans le parking isolé, le portable ne passant pas, espérant que quelqu’un arrive et nous sorte de là. Quand arrive l’être salvateur, on se jette dessus, du coup on lui fait peur, il nous assomme avec son ordinateur portable qui lui a servi à éviter la corvée de vaisselle la veille au soir, il nous laisse dans un coin et part en hurlant à l’agression. On fini la journée en garde à vue.

– téléphone portable « rangé » dans la trousse de maquillage, elle-même fermée, au fond du gigantesque sac à main plein. De toute façon, le téléphone est resté en mode « veille »… on n’a aucune conscience de tous les appels fondamentaux passés par tous les gens hyper-importants qui veulent partager avec nous des moments de gloire professionnelle ; on est radié de la liste de ceux qui sont chouchous de la direction ; on n’est même plus invité à la cantine ; on est exclu ; on est pas beaux ; personne ne nous aime.

– choix du mauvais virage : prise du périph’ dans le mauvais sens, en pleine heure de point et dans les travaux. On arrive tellement en retard qu’autant rentrer chez soi. On appelle pour prétexter une maladie grave et très contagieuse. On reçoit 2000 mails de travail urgent et 1 mail pour prendre de nos nouvelles. On est triste.

– etc etc etc

 En conclusion, on dirait que malgré toutes les barrières technologiques qu’il s’impose, l’homme (au sens « être humain », ça concerne aussi la femme) garde une part d’animalité (ça c’est surtout valable pour « l’homme masculin ») qui le retient de trop s’apparenter aux machines qu’il affectionne et lui préserve un peu de sens commun. Il est utile de ne pas trop brider l’animal en nous, donc; sauf si c’est un poison rouge, sans vouloir offenser mon tiburon.