Archives du blog

Ménage à trois – Part 1-

Et voici le tant attendu « roman de l’été » cru 2020. Si, je vais faire ça. 2020, l’année du vain, à défaut d’être l’année du vin, l’année où rien ne se passe comme prévu, comme voulu, comme imaginé, aura son roman de l’été. Et le-dit roman commence aujourd’hui.  Comme l’an dernier, je prends des risques inconsidérés dans cet univers impitoyable qu’est le oueb: je commence l’histoire sans idée précise. De ce qui va se passer, du nombre d’épisodes, des personnages. Rien. Ce qui va à l’encontre absolue de ce que je prône dans une autre vie (mystérieuse et terrrriblement secrète). C’est ça qui est fun. Mais pas tout à fait vrai. Ce sera la suite du roman de l’été 2019, à savoir: un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.

*

– Ca fait combien de temps que je me pèle à observer ces ringards?  à peine 45mn, comme quoi… Costard sombre, pantalon un rien trop serré, un rien trop court. Rien que d’écouter leurs discussions pompeuses m’ennuie… Impossible de me projeter buvant un verre avec l’un d’entre eux, alors aller plus loin… J’en ai marre, j’abandonne pour ce soir. Delphine sera furieuse, on n’a qu’une semaine pour se refaire et c’est le deuxième soir où je rentre bredouille. Pourtant, j’en ai marre de manger des patates et de porter cette robe verte et ces sandales qui me font mal. Ras-le-bol de faire durer mon verre de vin en souriant d’un air engageant. J’aurais dû refuser cette association. C’est quand même moi qui fait le plus dur. Tiens, il y en a un qui regarde vers moi. L’ignorer. Me passer la main dans les cheveux, en faire briller les boucles, étudier mon téléphone. Relever les yeux. Oui, c’est bien moi le centre de son attention. Allez ma fille, un sourire. Làààààààà. Regarde-le, il est gêné. Ce serait presque mignon. Et il pourrait faire partie de la cible. Oh… il se lève….

*

– Rachel? C’est pas trop tôt, qu’est-ce que tu fous?
– Désolée ma grande, j’ai encore failli abandonner, mais un de ces messieurs a l’air de vouloir s’amuser un peu. On y sera dans une heure au plus.
– OK, je préviens Léo. Tu as les clefs?
– Arrête de me poser la question, Delphine, s’il te plait…
– Ca fait partie du process de Léo, j’ai promis de m’y tenir…
– Roger-Roger, j’ai la clef!

Et Rachel raccroche en soufflant.

– Le « protocole de Léo » j’t’en foutrais moi… comme si on ne pouvais pas se débrouiller sans lui.

Machinalement, elle vérifie la présence du trousseau de clefs dans son sac à main. Elle sait bien que sans Léo, elle se sentirait moins à l’aise. Savoir qu’il l’attendra au petit matin pour lui faire traverser la ville endormie à toute vitesse lui donne du courage. De même que savoir Delphine toute proche, son flingue à la main, lui permet de tenir la bride à son imagination.

Elle range son téléphone après avoir vérifié que l’appareil est en mode silence, se repasse un peu de rouge sur les lèvres et rejoint l’homme qui a eu l’obligeance de se présenter de lui même pour être la victime du soir. Comme il lui tend son manteau léger avec gentillesse, elle a un petit pincement de cœur à l’idée de la matinée à suivre, mais se console en reluquant la montre coûteuse qu’il arbore au poignet et dont il lui a confié un peu plus tôt qu’elle était « une des pièces préférée de sa collection ». Se concentrer sur la collection sera son mantra pour les prochaines heures.

Le « protocole de Léo » inclut une visite guidée de l’appartement dès que son habitant laisse à Delphine, femme de ménage officielle de l’endroit, la possibilité de l’organiser. Léo a convaincu ses deux comparses que si Rachel est à l’aise pour circuler dans les pièces, si elle peut offrir à boire ou faire écouter de la musique à son « invité », elle sera plus à crédible dans son rôle d’hôtesse. Au début, Delphine a renâclé à l’idée de courir le risque de se retrouver nez à nez avec son employeur, chez lui, en dehors de ses heures de ménage, mais Rachel l’a facilement convaincue que moins elle risquait d’éveiller la méfiance d’une victime,  moins Delphine risquerait d’avoir à utiliser son pistolet. Quand elle fait tourner la clef dans la serrure, Rachel sait donc avec précision où se défaire de son sac et de ses sandales, comment piloter son invité vers le salon, lui proposer un verre et lui présenter le bar fourni, tout en espérant qu’il préfèrera décliner. Elle éprouve un plaisir coupable à parader dans les pièces confortables et note au passage que l’appartement est impeccable. Delphine sait y faire, elle a ce que Rachel appelle, pour faire enrager sa complice replète, « la fibre de la femme d’intérieur »…

– Merci, je n’ai plus soif… En revanche, je profiterai bien de la salle de bains…

Avec un rien de pompe, elle lui indique le lieu d’aisance

– Dans le petit couloir, seconde porte à droite.

Merci Léo

Ce n’est que la seconde fois que Rachel participe à l’arnaque et elle se sent nerveuse. Elle prend le temps de passer à la cuisine pour se servir un verre d’eau. Elle a beau savoir que Delphine se trouve à quelques mètres de là, dans la cage de l’escalier de secours, elle aurait apprécié avoir elle aussi une arme dans son sac. Recevoir un pigeon déguisé en amant dans la chambre d’un inconnu n’a rien à voir avec un rendez-vous galant. Pour rien au monde elle ne l’aurait admis auprès des autres, mais elle avait imaginé que ce serait plus facile. Espérant conserver sa morgue et son ascendant sur l’homme qui l’a accompagnée, elle essaie de se concentrer sur le lendemain matin et la partie la plus excitante de l’arnaque, le cambriolage. Elle s’amuse à imaginer l’appartement de cet homme, son matériel électronique, les objets que Léo et elle pourront choisir pour les  revendre. Il y aura peut être moyen de négocier une montre de luxe avec Léo? Rachel a toujours rêvé d’une belle plongeuse…

– On y va?

L’arrivée du jeune homme encore un peu ivre, débarrassé de ses chaussures et de sa cravate, douche l’enthousiasme de Rachel. Il est temps de remplir sa part du contrat.

*

– Je vais chercher des croissants, ne bouge pas…

Elle ressent une petite excitation à prononcer la phrase, devenue culte au sein du trio d’arnaqueurs. N’entendant pas de réponse et percevant la respiration régulière de son amant fatigué, elle sort en silence et referme la porte sur elle. Elle récupère les vêtements qu’elle a pris soin d’empiler dans un même endroit du  salon avant d’entrer dans la chambre, la veille. Enfile d’abord les siens, puis roule en boule et jette, dans le sac poubelle que Delphine a pris la précaution de cacher sous le canapé, ceux de l’homme. Elle ajoute le portefeuille, les clefs, les chaussures de la malheureuse victime, puis cherche le téléphone. Elle se souvient lui avoir suggéré de la laisser sur la table basse, mais ne l’y voit pas. Son regard fait le tour de la pièce, sans débusquer l’appareil.

– Merde, j’espère que cet abruti n’a pas mis le téléphone dans la chambre…

Il n’est pas question de partir sans le téléphone. Elle refait sans succès le tour du salon, de la cuisine et finit pas se résoudre à retourner dans la chambre. Retenant son souffle, elle ouvre la porte et attend que ses yeux s’habituent à l’obscurité. Elle avance à pas légers vers le côté du lit où l’homme s’est installé, les yeux fixés sur la tête ébouriffée qui sort de la couette. Sur la table de chevet, elle aperçoit le rectangle noir sans lequel elle ne peut partir. Encore un pas… l’homme se retourne, le visage tendu vers elle. Rachel se fige, à court de répliques spirituelles pour répondre à la question qu’il ne va pas manquer de poser en la trouvant dans cette position de voleuse, mais il soupire et reprend ses légers ronflements. Elle tend la main, agrippe le téléphone et ressort de la chambre, la main crispées sur l’appareil. Une fois la porte refermée, elle peut  enfin expirer et prendre la fuite. La tête lui tourne légèrement quand elle verrouille sur elle la porte de l’appartement. Dans l’ascenseur, elle se redonne une contenance, recoiffe ses cheveux bruns et adopte un sourire victorieux. Pas question que Léo la sente flipper.

Il est là comme convenu, juste devant l’entrée de l’immeuble et lui tend un casque de moto, un pantalon et une paire de baskets.

Ce n’est qu’une fois qu’elle est changée, que le sac poubelle a trouvé sa place dans son sac à dos et que la moto a passé le feu du coin de la rue qu’il lui parle.

– Ca va?

Pour toute réponse, elle secoue devant les  yeux de son conducteur le trousseau de clefs.

– On va 14, rue des filles du calvaire…
– A vos ordre, m’âme

*

 

 

 

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 6 – fin)

Previously on « Revenge is a Samboussek fromage best served naked »

Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de savoir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide d’accompagner l’homme dans ses recherches.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue, puis Léo découvre que, après avoir dragué Rachel, jeune noctambule qui lui plaisait, Alexandra s’est volatilisée la nuit ou la jeune femme qui l’avait piégé est tuée par un propriétaire à la gâchette sensible qui n’a pas apprécié de trouver un couple d’inconnus dans son lit.
Une rapide enquête révèle qu’Alexandra, femme de ménage dans le civil, serait la tête pensante de l’arnaque. Léo décide de prendre contact avec Rachel, dont il suppose qu’elle a eu un contact récent avec elle.

Si vous débarquez et que vous avez le temps (c’est mieux),
Le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3
Le chapitre 4 est juste à la page d’avant: Chapitre 4
Le chapitre 5 se situe assez logiquement après le chapitre 4, soit là: Chapitre 5

 

*

 

– Ne bouge pas de là, je vais chercher des croissants

Les lèvres de Rachel m’effleurent et elle caresse mes cheveux avant de faire volte-face et de sortir de l’appartement en claquant la porte. J’attends que la clef tourne dans la serrure pour me rhabiller à toute allure, puis j’utilise des serviettes de toilette afin de donner l’illusion d’un corps endormi sous la couette et me mets en embuscade dans l’entrée, ma cravate dénouée entre les mains.

Il avait fallu environ dix minutes à Delphine pour arriver, la fois précédente. A supposer qu’elle obéisse à un timing précis, j’ai le temps de me préparer à la cueillir.

Un bruit de pas dans l’escalier, un trousseau de clefs, un cliquetis de serrure. Collé contre le mur, je tends la cravate et retiens mon souffle. La porte s’ouvre et laisse le passage à la petite femme replète, sanglées dans son sac à dos de voyage. Je lui laisse le temps de refermer la porte et me glisse derrière elle. Je lève la cravate et lui en enserre le cou, tirant bien de chaque côté. Elle émet un léger bruit et reste immobile. M’attendant à de la résistance et m’y étant préparé, j’attends un court instant qu’elle réagisse, mais elle se contente de porter les mains à son cou en gémissant. Je la pousse dans le salon en silence et la débarrasse de son sac à dos d’une main, l’autre maintenant l’étranglement. Elle n’a pas encore vu son agresseur. Toujours sans parler, je la maintiens de dos. Je veux lier ses poignets dans son dos et pour cela, il me faut mes deux mains. Je libère un court instant la pression sur son cou et remonte ma cravate entre ses mâchoires pour lui maintenir la bouche ouverte. J’en noue les extrémités derrière sa tête et la fait pivoter face à moi. En me découvrant, elle a un hoquet et écarquille les yeux. Comme elle reste molle et ne songe pas à se débattre, je le pousse dans la chambre. Moi aussi, j’ai réfléchi à un plan. Je n’ai pas honte d’admettre qu’il intègre une part de vengeance mesquine.

– Enlevez vos vêtements, Delphine.

Elle obtempère en tremblant et entreprend de se débarrasser de son t-shirt, de son pantalon de toile et de ses chaussettes. Je prends le temps de contempler son corps mou à la peau blafarde.

– Tous vos vêtements…

Nouveau hoquet.

– Vous ne voulez pas que je sorte mon pistolet ?

Elle fait signe que non et se tortille pour ôter ses sous-vêtements. Je la laisse baigner dans sa gêne quelques instants puis lui indique le lit.

– Asseyez-vous.

Elle s’exécute et je la rejoins, m’assieds à côté d’elle et la regarde droit dans les yeux.

– Je vais vous ligoter

Elle prend peur et jette des regards affolés partout, comme si de l’aide allait surgir d’un placard. A l’aide d’une paire de collants (obligeamment prêtée par Rachel), je lui noue les poignets et les jambes, puis la fait s’allonger et la recouvre de la couette.

– Je vais maintenant appeler les flics, mais avant, j’ai besoin de comprendre comment vous osez continuer après la mort de votre complice.

A ces mots, ses yeux se remplissent de larmes et sa gorge se contracte. Elle me fait signe de lui ôter la cravate.

– Au premier signe d’énervement, je n’hésiterai pas à vous assommer…

Comme elle fait signe qu’elle a compris, je dénoue la cravate et la laisse reprendre ses esprits. Elle me regarde avec crainte avant de se mettre à parler de façon presque inaudible.

– J’ai besoin d’argent. Vous vous voyez, vous, faire le ménage pour survivre ? C’est fatigant et ça ne paie pas. Et je n’ai jamais eu de scrupule à prendre aux riches.

Je me visualise assez mal passant le plumeau sur des bibelots qui ne sont pas les miens, mais de là à arnaquer les gens, il y un fossé que je ne me sens pas capable de franchir. Elle a du tempérament, je ne peux pas lui enlever ça.

– Pour la mort de Daphnée… Je ne savais pas… on était fâchées, à cause de vous… Vous lui aviez plu, elle avait refusé de vous cambrioler, elle disait qu’elle voulait vous revoir. Je l’ai traitée de folle et lui ai dit que je ne voulais plus jamais avoir de contact avec elle.

Quelques larmes roulent sur ses joues. Le spectacle de cette femme nue, éplorée, attachée dans un lit qui n‘est pas le sien a failli m’émouvoir au moins autant que d’apprendre le prénom de mon arnaqueuse, Daphnée, mais je me reprends.

– Elle a voulu refaire le coup toute seule, pour me prouver qu’elle n’avait pas besoin de moi, alors qu’elle savait que moi, j’ai toujours eu besoin d’elle…

En effet, je ne vois pas un homme sain d’esprit se laisser emmener par Delphine au milieu de la nuit. Ma délicatesse naturelle m’empêche d’en faire la remarque et je la laisse continuer.

– Le propriétaire était supposé rentrer en avion, il ne devait pas arriver chez lui avant huit heures et demie. Elle ne pouvait pas prévoir qu’il allait rentrer en voiture…
– C’était un de vos client ?
– Oui…. – Elle ose à peine me regarder, je ne sais pas si elle est plus mortifiée de se trouver nue et attachée devant moi que d’admettre ses méfaits. Pour un peu, elle me ferait pitié – J’avais pris ses billets d’avion en photo et les lui avait envoyés, pour qu’elle prévoit son coup. Mais c’était avant… avant vous… je n’imaginais pas qu’elle travaillerait seule.
– Et pourquoi m’avez-vous accompagné au bar, toutes ces soirées ?
– La première fois, c’était pour jouer le jeu, vous faire croire que j’étais l’habitante de l’appartement, ça faisait partie du plan… Mais comme on s’était disputées et qu’après, elle avait disparu, je me suis dit qu’elle essaierait peut-être de vous retrouver au bar, ou que si elle vous appelait, vous me le diriez… Je voulais la retrouver… Aller au bar avec vous était ma seule option.
– Et Rachel ? Elle était supposée remplacer votre complice ? (Je n’ose pas utilser le prénom d’Isabelle/Daphnée, par peur d’ancrer son existence passée dans la mémoire).
– Oui… Je l’avais vue vous aborder, elle me paraissait assez entreprenante pour faire l’affaire et elle a vite admis avoir besoin d’argent…
– Delphine, vous me faites l’impression désagréable d’être une maquerelle, je vais devoir appeler la police.

Elle se tait et baisse les yeux pendant que je renoue la cravate qui l’empêche de parler, ramasse ses loques et claque la porte sur moi.

*

Je préfère attendre que le garçon m’amène un double café et des tartines beurrées avant de passer mon coup de fil. J’aime l’idée de faire languir Delphine.

*

– Rachel ? C’est fini, tout s’est bien passé, Delphine attend toute seul et sans vêtements sur un lit défait… Je vais appeler les flics.
– C’est dommage, elle avait un plan en or, ça me plaisait d’y participer. Mais je ne me sens pas trop de faire le coup toute seule, d’autant que je ne me vois pas me transformer en femme de ménage…
– Je vous comprends…
– …

*

Je remonte à l’appartement pour y trouver Delphine toujours étendue sur le lit, entortillée dans la couette. Sans dire un mot, sous son regard terrifié, je lui jette ses vêtements au visage.

– 30% pour vous, 30% pour Rachel, le reste pour moi et je vous paie le coiffeur.

Comme elle semble ne pas comprendre:

– Vous comprenez, avec le changement du régime des retraites, je dois penser à mon avenir…

*

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 5)

Previously on « Revenge is a Curry d’agneau, sauce à la crème fraîche avec amandes et noix de cajou best served naked »
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue. Alors qu’il décide de cesser leur enquête et de mettre un terme à ses rencontres avec Alexandra, Léo découvre que, en plus de draguer les mêmes jeunes femmes noctambules que lui, cette dernière disparaît lors de la découverte du corps sans vie de la jeune femme qui l’avait piégé.

 

Si vous débarquez et que vous avez le temps (c’est mieux),
Le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3
Le chapitre 4 est juste à la page d’avant: Chapitre 4

*

Moins d’une demi-heure plus tard, je me trouve devant la porte de l’immeuble où Isabelle m’avait amené deux semaines plus tôt. J’appuie sur le nom d’Alexandra. Le micro grésille un moment puis une voix d’homme répond.

– Oui ?
– Heu… Bonjour, je suis un ami d’Alexandra, j’aimerais lui parler…
– Il n’y a pas d’Alexandra ici, vous devez vous tromper.

Et il coupe la conversation.  Pas d’Alexandra ici.
Il faut absolument que je parle à cet homme.

– Monsieur, désolé de vous déranger encore, mais j’aimerais vous parler. Je ne serai pas long.

Une hésitation, suivie d’un cliquetis et la porte s’ouvre.

– Troisième gauche.

L’homme est assez grand, la soixantaine joviale. Il se tient dans l’embrasure de la porte, un verre à la main
– Que puis-je pour vous ?
– Je cherche une femme qui dit habiter ici… Alexandra, la bonne cinquantaine, petite, boulotte, des lunettes violettes, des cheveux rouges… ça vous dit quelque chose ?
– Au prénom près, vous décrivez ma femme de ménage, mais elle m’a donné son congé la semaine dernière… Entrez, je vous sers quelque chose ?

*

– Et elle prétendait revenir de vacances, dites-vous ?
– Oui, elle a même poussé jusqu’à remplir la machine à laver avec son linge.

Je n’ai pas eu d’autre choix que de raconter mon dur réveil d’il y a quinze jours, Isabelle, puis son décès malheureux. François, le vrai propriétaire de l’appartement, a d’abord été choqué d’apprendre à quoi servait son logement, puis il a admiré l’impudence de son ex-femme de ménage.

– Ce coup-ci, il semblerait qu’elle se soit fait doubler par le propriétaire… Elle se retrouve responsable d’un meurtre et de préméditation de vol… je comprends qu’elle m’ait donné son congé… Elle bossait chez moi depuis des années, c’est idiot, mais on finit par faire confiance. C’était ma femme qui l’avait trouvée, une perle à l’en croire. Elle appréciait beaucoup Delphine (le vrai prénom d’Alexandra). Elle lui passait tout : les retards, la vaisselle cassée, les approximations dans l’entretien de l’apparteement. Elle prétendait que pouvoir laisser les clés sereinement à Delphine valait bien quelques moutons sous le canapé. Quand ma femme est décédée, Delphine a été très chic, elle a pris du temps pour me faire des courses ou des repas, elle n’a pas demandé à se faire payer pour le temps passé en plus. Il m’a semblé naturel de la garder. Je n’aurais pas imaginé qu’elle se servait d’ici comme d’une base pour ses mauvais coups. Elle n’a jamais rien volé, à ma connaissance… D’un autre côté, elle avait tout intérêt à pouvoir profiter des lieux…
– Et je suis le premier à revenir pour me renseigner sur elle ?
– Oui, on doit avoir une bonne raison pour raconter une telle mésaventure à un inconnu…
– Et elle, vous la connaissez ? C’est peut-être sa complice…

Je lui montre la photo d’Isabelle sur mon téléphone.

– Elle, non. Qu’allez-vous faire, maintenant ?
– Je ne sais pas. Aller chez les flics, sans doute.
– Vous devriez. Moi, je vais faire changer mes serrures.

Il me raccompagne et me serre la main avec chaleur.

– Si je revois Delphine ou si elle m’appelle, je vous préviens
– Ca m’étonnerait qu’elle refasse surface, mais merci, je ferai pareil.
– Et la prochaine fois que vous trouvez une jeune femme charmante, méfiez-vous, demandez à voir son acte de propriété ou sa quittance de loyer! Il rit en refermant la porte sur moi, trop vite pour que je puisse lui répondre de se méfier des femmes de ménages.

*

A sec d’idées pour retrouver Delphine/Alexandra, je décide de passer la soirée au bar où tout à commencé. Je lorgne les consommateurs quand le souvenir me revient de Rachel, qui avait une intéressante propension à distribuer son numéro de téléphone. Elle a eu celui de la femme aux cheveux rouges. Peut-être ont-elles été en contact, peut-être même pourrait-elle me dire où trouver la diabolique femme de ménage. Il est un peu plus de vingt et une heures, avec un peu de chance, elle répondra à mon appel.

– Bonjour, vous êtes en contact avec le répondeur de Rachel, laissez un message après le bip.
– Bonjour Rachel, mon nom est Léo… On ne se connait pas, mais vous avez eu la … gentillesse… de me laisser votre numéro de téléphone lorsque nous nous sommes croisés dans un bar, il y a quelques jours. Pouvez-vous me rappeler, s’il vous plait ? J’aurais plaisir à vous revoir.

Ce n’est pas tout à fait vrai, mais je n’allais pas lui parler de Delphine, et dans l’absolu, autant joindre l’utile à l’agréable, après tout, elle est sans doute une compagne sympathique pour une soirée. Je n’ai pas à attendre longtemps, je suis en train de me rincer l’œil sur un groupe de jeunes femmes qui fêtent un anniversaire quand la sonnerie de mon portable me sort d’une rêverie d’où l’innocence est absente.

– Bonjour, c’est Rachel

Le ton est enjoué, la voix un peu trop travaillée à mon goût. Elle n’est pas longue à se décider à me retrouver au bar. Quand elle arrive, je suis devant un croque-monsieur et l’invite à me joindre dans mon dîner. Si mon offre la surprend, elle n’en laisse rien paraître et commande une omelette. Quand elle croise les jambes haut, sa jupe glisse un peu, révélant une cuisse fine et musclée.

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 4)

Previously on « Revenge is a moussaka best served naked »
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.
Le tandem passe quelques soirées à chercher sans succès la mystérieuse inconnue. Alors qu’il décide de cesser leur enquête et de mettre un terme à ses rencontres avec Alexandra, Léo se rend compte qu’elle et lui draguent les mêmes jeunes femmes noctambules.

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Vous cherchez le chapitre 3? Pas de panique, il vous attend là: Chapitre 3

*

Le lendemain matin, je suis happé au sortir de mon appartement par une Jacqueline sous bigoudis, entortillée dans son peignoir bleu.

– Vous avez eu de la visite hier
– Ah ?
– Une femme. Jeune, je dirais jolie. Je l’entendue sonner, j’ai regardé par l’œilleton, elle était tout encombrée et commençait à accrocher des sacs à votre poignée. J’ai pas voulu avoir l’air indiscret, alors j’ai mis mon imper et pris mon caddie, pour faire comme si j’allais aux courses. J’ai même pas eu à improviser, elle m’a abordée directement. Ça l’ennuyait de laisser toutes vos affaires dans le couloir. Les voilà.

Et Jacqueline retourne dans son antre pour en ressortir en tenant un costume emballé dans un plastique de pressing et un sac de supermarché. J’identifie le costume comme celui que je portais le soir de la nuit chez Alexandra et mon cœur fait un bond. Je m’empare du sac et en détaille le contenu : les sous-vêtements, les clefs, le téléphone, le portefeuille… Tout y est.

– Désolée, j’ai pas pu m’empêcher de l’écouter, elle avait envie de parler… Elle m’a raconté votre dispute et m’a recommandé de vous présenter ses excuses. Elle promet qu’elle ne vous embêtera plus.

Jacqueline se tait, de toute évidence dans l’expectative d’une révélation sur ladite dispute ou la personnalité d’Isabelle. Après m’avoir observé un moment, elle se décide à parler.

– Alors, la confiture ?
– Hein ?
– Ben la confiture…. Assez de sucre ?
– Heu… oui oui, délicieuse, comme d’habitude
– Très bien, la prochaine fois, ce sera fraises, j’ai demandé au marchand de me mettre ses cageots d’abimées de côté.

Satisfaite de savoir ses talents culinaires reconnus, elle me plante devant ma porte avec mes paquets et mes questions.

Le sac ne contient rien de plus que mes affaires. Dans mon portefeuille, les quelques billets et pièces sont toujours là, mon téléphone est déchargé. Elle a trouvé mon adresse sur ma carte d’identité et connait donc mon nom et mes coordonnées. Mais rien n’indique que je doive me méfier. Ma première idée est d’avertir Alexandra, mais elle est remplacée par l’envie de laisser tomber et de ne plus chercher de contact avec elle. Puis par l’idée d’échanger mes informations contre les raisons qui l’ont poussée à aborder Rachel dans le bar. Puis par l’idée que je n’ai pas à lui demander de justifier son comportement. Puis par la prise de conscience que cette femme n’a jamais, à aucun moment, au cours des huit soirées partagées, laissé imaginer que je pouvais lui plaire. Et que ça, c’est inhabituel.

– Alexandra ? Bonjour, c’est Léo. Que diriez-vous de retourner au bar ? Après tout, c’est un jeudi que j’y ai rencontré Isabelle… Rappelez-moi si vous voulez m’y rejoindre. Non, pas la peine de rappeler, j’y serai, passez, ça me ferait plaisir.

Après un bref moment de satisfaction pour m’entendre mentir avec un tel naturel, j’oublie Alexandra.

Et me voilà au bar dès dix-neuf heures trente, dans mon plus beau costume, rasé de près et l’œil charmeur. Je veux en avoir le cœur net. Même les moches peuvent être séduites. J’ai juste besoin de vérifier que mon charme opère, hors de question que je transforme l’essai et la ramène à la maison.

A vingt heures, je scanne la foule des consommateurs avec avidité, impatient de vérifier que j’ai raison. Je n’ai bu qu’un verre d’eau pétillante, attentif à garder l’esprit clair et à éviter une situation que je pourrais regretter. A vingt heures trente, Alexandra n’a pas donné signe de vie. Elle n’a pas non plus tenté de me joindre par téléphone. Je commence à douter de moi et décide de changer la cible de mes expériences. J’ai repéré deux filles charmantes et n’ai pas l’intention de laisser la femme aux cheveux rouges gâcher ma soirée. Je me lève pour aller aux toilettes et en profite pour passer en prenant mon temps devant le long miroir qui borde le bar sur le mur du fond. C’est ma tactique pour juger de mon allure et suivre les regards des filles qui me plaisent en toute discrétion. L’une des deux me lance un œil distrait, aussitôt suivi d’un rire qui me déplait. L’autre ignore totalement mon déplacement. J’en suis pour mes frais et m’énerve : je vais quitter cet endroit et ne plus y revenir. Je règle mes consommations et contrôle par acquis de conscience mon téléphone pour vérifier si Alexandra s’est manifestée. Rien.

Je me sens seul.

Je pense à Isabelle, à son sourire et à la gaité qu’elle avait mise dans la soirée passée ensemble. Malgré son inexplicable comportement, j’aimerais bien la revoir.

*

– Bonsoir Jacqueline, je peux vous déranger quelques minutes ? C’est au sujet d’isabelle… Heu… l’amie qui est passée rapporter mes affaires…
– Ben oui, j’me doute bien mon pauvre, j’vous guettais, j’étais tellement sûre que vous alliez passer que pour ne pas vous rater, je suis pas descendue de la journée !

Sur cette étrange entrée en matière, Jacqueline me pousse vers son salon et me fait assoir sur un canapé de cuir brun défraichi, orné de plaids en crochet multicolores.

– Depuis combien de temps n’aviez-vous pas de nouvelles ?

Et comme je ne réponds pas :

– C’est pas vous, au moins ? Vous êtes pas jaloux ?
– Mais de quoi parlez-vous, Jacqueline, je ne vous suis pas …
– Ben la petite, là, celle qui est venue et qui été retrouvée assassinée !
– Quoi ?
– Ben vous regardez pas les infos ? Votre amie a été retrouvée morte dans un lit, nue, apparemment chez quelqu’un qui la connaissait pas…

Je ne laisse pas à Jacqueline le temps de m’expliquer d’avantage, me jette sur mon téléphone et pianote avec fébrilité quelques mots. L’information jailli sans se faire prier. Un homme rentrant de vacances au milieu de la nuit a été surpris de trouver un couple dans son lit. Armé, le propriétaire de l’appartement a fait feu sans sommation, loupant l’homme qui a pu s’enfuir avec ses affaires, mais tuant sur le coup la jeune femme. Un encart montre une photo récente trouvée dans son sac, sur laquelle il n’est pas possible de ne pas reconnaître Isabelle. L’article précise que rien ne permet d’identifier la jeune femme et que l’appartement, situé dans un quartier chic de la capitale, est exempt de toute trace de vol. Le journaliste s’interroge sur la présence du couple dans un lit qui n’est pas le sien et conclut qu’il peut s’agir d’un pari idiot.

– Vous seriez pas du genre à vous enfuir ?
– Non…

Mon air éploré suffit à la convaincre.

– Vous voulez boire un coup ? vous avez pas l’air bien…
– Non, merci, je passais pour savoir si elle vous avait laissé quelque chose pour moi, un numéro de téléphone, une adresse…
– Non, rien, je suis désolée.

Je ne sais pas ce qui me trouble le plus : la mort de l’inconnue ou le fait de découvrir que je n’était rien de plus qu’une victime parmi d’autres. Qu’elle était un escroc qui attirait des hommes chez des inconnus, passait la nuit avec eux et s’évaporait au petit matin avec portefeuilles, clés, vêtements et cartes bancaires. Qu’elle mettait à profit le temps nécessaire aux amoureux mystifiés pour reprendre leurs esprits et trouver le moyen de réintégrer leurs domiciles dignement, sans doute pour les voler.
Je ne m’explique pas pourquoi elle ne m’a pas volé et je ne le saurai sans doute jamais, ni comment elle se trouvait en possession des clés des appartements où elle opérait. Je me demande si Alexandra la connaissait. Maintenant que sa photo est accessible il est simple de s’en assurer.

Ce numéro n’est pas attribué

J’appuie pour la troisième fois sur la fiche contact d’Alexandra dans mon téléphone. Il est impossible que j’aie fait une erreur en composant le numéro.

Ce numéro n’est pas attribué

La corrélation ne me semble pas osée : Si elle a résilié sa ligne peu de temps après la découverte du corps d’Isabelle, il y a forcément un lien entre les deux femmes. Le seul moyen de s’en assurer, c’est d’aller chez Alexandra et d’exiger des explications.

*

La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 3)

Previously on « Revenge is a sandwich best served naked » (ça pète, non?)
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre  à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2

*

Un jour, j’ai eu l’idée géniale de laisser un trousseau de clefs à ma voisine âgée. Elle ne sourcille pas devant ma tenue, ni en apercevant Alexandra, me tend le sésame et un pot de confiture.

– C’est de l’abricot, vous me direz si je dois y mettre plus de sucre.

Et elle claque la porte. Ce que j’aime avec Jacqueline, c’est que rien ne semble l’étonner. Une fois dans l’appartement, je suis soulagé de constater que tout est en place. La fille n’est pas venue. Pas encore. Je plante Alexandra dans l’entrée et file reprendre une apparence plus en adéquation avec ma classe naturelle. Quand je reviens de la salle de bain, elle est en train d’inspecter les rayons de ma bibliothèque.

– C’est marrant, je ne vous rangeais pas dans la catégorie des hommes qui lisent…

J’en ai marre de subir ses piques. Mon jean et ma chemise m’ont rendu l’autorité qui me faisait défaut les précédentes heures. Je vais lui rendre ses loques, cinquante euros pour le dédommagement et l’oublier dans un bain, avant d’appeler le serrurier pour faire changer les verrous. Il faut aussi que je fasse quelque chose pour mon téléphone et que je vérifie mes mails. Elle m’encombre.

– J’ai une idée.

Sans me demander mon avis, elle s’installe sur le canapé et tire la table basse à elle

– Mais je veux bien un café pour vous l’exposer.

Le ton est sans appel. Avec une docilité qui m’étonne (et me révulse), je file à la cuisine, jette avec hargne quelques grains de café lyophilisé dans un mug et fais couler l’eau chaude.

– Bien serré le café, darling, on a une grosse journée et je n’ai pas beaucoup dormi…

Elle me fait flipper, j’ai envie de la voir sortir de chez moi vite. Autant éviter les polémiques, surtout qu’elle a glissé le pistolet dans son sac. Je vide la mixture dans l’évier et mets une capsule dans la machine. En observant le jus noir s’écouler avec lenteur dans la tasse bleue que je lui ai finalement choisie, j’essaie d’évaluer le temps minimum que la politesse requiert pour ce genre de situation. Force est de constater que ce temps peut être long.

– Je vais vous accompagner au bar.
– …
– Je suis curieuse de savoir à quoi ressemble « Isabelle »
– Comment savez-vous qu’elle s’appelle Isabelle ?
– C’est vous qui me l’avez dit…

Le silence me paraît une bonne option.

– On va l’attendre et si elle vient, vous récupérerez vos clefs, votre téléphone et moi, je verrai à quoi ressemble la fille qui a dormi dans mon lit…

*

Alexandra et moi avons passé les huit soirées suivantes au bar qui me fait office de QG, de vingt heures à la fermeture, éclusé quelques bonnes bouteilles (à mes frais) et beaucoup observé la foule des parisiens en virée avant de décider qu’Isabelle ne viendrait pas. Nous n’avions pas beaucoup parlé, mais j’avais appris à apprécier ma compagne de bar. Elle avait de l’humour et cette forme de causticité déroutante qui vous contraint au silence par peur d’avoir idiot. Non que je craigne d’avoir l’air stupide devant elle, j’avais déjà été très loin sur cette voie et ne pensais pas pouvoir, un jour, la faire revenir sur ses premières impressions.

Après plus d’une semaine d’observation, l’excitation de notre recherche a largement diminué, l’urgence de la situation n’est plus justifiée et j’ai envie de reprendre mon train-train de célibataire. Manifestement, personne du bureau n’a essayé de me nuire, la réunion de la semaine précédente a été annulée parce que le grand-chef l’a oubliée et j’ai entretemps pu faire ma présentation, que tout le monde a trouvé bonne (même ça fleure bon une politesse de convenance). Mon absence de la fameuse matinée est passée inaperçue, ma serrure est changée, mon téléphone remplacé. Le parfum dramatique de la soirée s’est dissipé dans pas mal de vapeurs d’alcool et, déjà, d’autres femmes ont capté mon attention. La présence d’Alexandra m’empêche de les aborder, raison principale pour laquelle je souhaite mettre un terme à nos recherches. Je continue à m’interroger sur les raisons de cette vengeance, mais comme elle n’a pas mal tourné, je m’accommode de l’idée que le mystère restera entier.

Nous nous préparons à nous quitter et je me lève quand je remarque une femme accoudée au bar, perchée sur un tabouret qui a l’obligeance de mettre en valeur sa cambrure, la pointe de ses sandales vernies vertes à talon de douze (je le jurerais) effleurant à peine le repose-pied. Ses cheveux sombres forment un rideau épais sur des épaules dénudées et l’échancrure de sa robe démontre avec une belle efficacité son absence de soutien-gorge. Son reflet dans le miroir a assez d’intérêt pour que je veuille le numéro de téléphone qui va avec. Je coule un œil vers Alexandra qui semble endormie, engoncée dans un fauteuil de velours vert, les bras reposant sans aucune majesté sur son estomac gonflé. Sa vision me devient insupportable, j’aimerais qu’elle parte et me laisse libre d’aborder la fille, mais je ne vois pas comment me débarrasser d’elle sans passer pour un sale con et j’ai un mauvais souvenir de sa rapidité à dégainer un pistolet que je la soupçonne de conserver dans son immense sac à main plein de poches et d’un bazar dont je préfère ignorer les usages. Je décide de me rendre aux toilettes et de régler la note sur le chemin du retour, ce qui me permettra de passer deux fois devant la fille et peut-être de la frôler, si la configuration des lieux le permet.

La configuration le permet.

Il me faut un léger déhanchement pour contourner la brune en talons, mouvement que je mets à profit pour la caresser de l’épaule.

– Oh désolé, c’est incroyable comme ce passage se réduit à cette heure-ci… lui dis-je en pouffant et en lui adressant mon regard de velours le plus efficace.

D’un mouvement très étudié, elle pivote sur son tabouret et me coule un regard encore plus efficace.

– Ce n’est rien, je suis contente que vous quittiez la femme qui vous accompagne, ça va me permettre de vous donner mon numéro de téléphone.

Et elle glisse dans la poche de ma veste un morceau de papier plié en quatre en esquissant un sourire.

– Je vous observe depuis au moins une heure et depuis au moins une heure, je me demande ce que vous faites avec elle… Ce n’est pas votre femme, vous maintenez trop de distance entre vous, ce n’est pas une amie, vous parlez trop peu. Alors ? Une cousine éloignée, qui vient visiter Paris ?
– Vous avez mis dans le mille. Et là, elle dort et je ne sais pas comment l’envoyer se coucher sans me montrer grossier…
– Vous avez ce que vous vouliez, non ? Me dit-elle en montrant le précieux petit papier. Alors offrez-lui un dernier verre et quittez-là gentiment, soyez gracieux, je suis sûre que ça vous va bien !

Après avoir empoché le billet, je l’écoute et passe commande de deux verres de vin blanc, que je ramène avec un rien d’emphase à la table où Alexandra a fini par se réveiller et d’où elle scrute les consommateurs. Je suis son visage sans charme faire le tour de la salle et s’arrêter au niveau du bar. Son attention a été attirée par quelqu’un, parce qu’elle stoppe net le geste et se met à fixer un point avec insistance. Je pose son verre devant elle et m’installe, mais Alexandra, d’ordinaire impassible, parait troublée au point d’oublier ma présence.

– Ca va ? Vous avez repéré quelqu’un que vous pourriez connaître ?

Elle m’a à peine jeté un œil, fascinée par la personne qu’elle observe. Je me risque à tourner la tête et découvre que le sujet de son intérêt n’est autre que la fille aux sandales vertes.

– Non, non, j’ai cru…

Elle me remercie à peine pour le vin, qu’elle s’envoie en deux gorgées presque sans quitter la fille des yeux. Comme le temps s’étire sans qu’aucun de nous ne pense à engager de conversation, je finis mon verre et me lève, lui proposant de l’accompagner jusqu’au métro.

– Allez-y, je vais rester encore un peu…

Intrigué, je pose l’argent de nos consommations sur la table, sors du bar et traverse la rue pour me planter dans le bar d’en face, choisissant une place discrète d’où il m’est possible d’observer sans être vu. J’ai tout le loisir de regarder Alexandra boire deux verres de vin en plus des cinq déjà absorbés avec moi avant de se lever et de se diriger, d’une démarche hésitante qui laisse deviner son état d’ivresse, vers la jeune femme. Dans un premier temps, la fille a l’air surpris, puis elles entament une conversation qu’elles finissent par un échange de ce que je suppose être leurs numéros de téléphone. Je suis ennuyé que cette fille distribue ses coordonnées à tous les vents, ça m’ôte l’envie de l’appeler.

Alexandra quitte le bar avec un petit sourire satisfait qui me fait une impression bizarre. A bien la regarder, toute son attitude a évolué. La femme d’âge indéterminé, trop grosse et sans allure, s’est redressée, sa démarche est plus assurée, jusqu’au geste qu’elle fait pour engainer son téléphone, précis, sec. Je tortille entre mes doigts le papier remis par la fille, avant de le déplier et d’y jeter un œil.

« Rachel » annonce le petit mot, suivi d’un numéro de portable et d’un joli petit dessin de poissons.

– A quoi joues-tu, Rachel ? me demandais-je en regardant Alexandra s’éloigner.
– Et à quoi joues-tu, Alexandra ? M’entendis-je me répondre, en avisant Rachel se lever pour partir dans la direction opposée.

Comme les deux questions restent sans réponse, je me décide à faire comme tout le monde et à rentrer chez moi.

*