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Highway to hell

 

 

 

… Lecteur-Chéri-Mon-Bonhomme-de-neige, laisse moi t’emmener au pays de mes rêves.
Bien sûr, comme à l’accoutumée, tout ce qui suit est parfaitement vrai. Je peux le prouver.

Jour de météo pourrie, heure de sieste, je ferme les yeux et m’endors immédiatement.

Je me retrouve au bord d’une six voies. Derrière moi, le sable orangé d’une plage. Derrière la bande de sable, un océan bleu foncé tempête et roule. Au dessus de nous, le ciel impassible, limpide, écrase le paysage. La chaleur est étouffante.
Je dois traverser pour aller parler à des inspecteurs des impôts qui m’attendent, installés à un bureau métallique ringard (je jure sur mon découvert bancaire que c’est vrai) de l’autre côté de la six voies. Je suis en retard pour notre rendez-vous, ça me stresse. On ne rigole pas avec ces gens-là.

Il n’y a pas de pont pour traverser la 6 voies rapide, je dois donc m’armer de courage et affronter la circulation. J’amorce un pas, mais réalise que les voitures reculent. La circulation se fait à reculons et à grande vitesse. Ça ne me met pas en confiance, d’autant que les conducteurs portent tous des lunettes de soleil très sombres et que leurs rétroviseurs sont minuscules. Ça doit avoir un sens (au sens « une signification », pas au sens sens, mais j’arrête, je sens que je vous perds), mais il me semble abscons.
Au bruit des vagues qui se brisent dans mon dos, je devine la fureur de l’océan. Il va venir me chercher pour m’engloutir et fini la gaudriole avec le fisc.  Il me faut traverser avant que les vagues ne viennent me happer. C’est flippant. Le choix entre la fureur océane et la fureur fiscale me laisse pantoise au bord de la route. Je suis là, le cœur emballé (au sens tachycardiaque, pas au sens paquet cadeau) en lisière, à chercher le bon moment pour me jeter dans la circulation quand le miracle se produit. Soudain, mon corps est élastique, mes jambes mesurent dix mètres, je peux rejoindre les inspecteurs des impôts en deux enjambées. Je suis contente de m’être épilé les jambes, parce que si les poils sont proportionnels, ce seraient des tiges… Je fais un pas en avant.
Vue de haut, la vie est facile. Je profite que mon corps soit en altitude pour me laisser aller à quelques rafraîchissantes oscillations. Je porte un short bleu vif et des chaussettes de foot rouges. Façon à la cool, mais pas très joli. Ça aussi, ça doit avoir une signification, peut-être en rapport avec mon goût immodéré du sport viril, allez savoir. Mais quand même, rouge et bleu…
Je me sens bien, mais ça ne doit pas m’empêcher d’honorer mon rendez-vous. Je fais le second pas. Dès que mes pieds se rassemblent, de l’autre côté de la route, je reprends ma taille d’origine et me trouve face aux inspecteurs. Pas impressionnés par ma prestation, ils ne pensent qu’à m’engueuler pour le retard de paiement. Pour être gracieuse et ainsi espérer la remise de quelques amendes, je leur propose aimablement des hot-dogs.
A ma grande surprise, ils acceptent. Par chance, je ne me déplace jamais sans ma machine à hot-dogs, surtout les dog days. J’ai moutarde et ketchup, ce qui met en joie mes interlocuteurs. L’idée de se restaurer aux frais de la princesse les ravit tellement qu’ils se mettent en caleçon (mais gardent leurs cravates autour du cou) et proposent d’aller nager. J’argue qu’il va falloir retraverser, mais ils balayent ma remarque et se jettent dans la circulation en hurlant des chants barbares et en agitant leurs attaché-cases.
Leur liesse ne dure pas: en quelques secondes, ils se font tous renverser par les véhicules qui roulent à reculon et ne seront pas punis (L’avantage d’aller en arrière, c’est qu’on a des excuses pour se tromper). Les os craquent, les membres se disloquent. Les corps ensanglantés des inspecteurs des impôts sont malmenés dans un bruit de barbaque pas fraîche pendant une dizaine de minutes, puis, réduits à la bête 2D, cessent de se faire entendre.
Je me retrouve seule, du mauvais côté de la route, avec mes hot-dogs et la sensation que la vie est bizarre.

Je ne sais pas ce qu’en aurait pensé Freud, moi j’aime assez la fin.

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Les divinités sont tombées sur la tête

Lecteur-chéri-mon-sashimi, il me semble important que tu saches qu’à défaut d’être rigoureusement vraie, l’histoire qui suit est inspirée de faits plus ou moins réels. Quand à Stanislas et Roger, je les ai rencontrés et ils te passent le bonjour
(petit rappel :  Stanislas et Roger sont deux carpes Koï qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines. Ces carpes sont sentimentales (bien que fort viriles) et si elles pleurent, celui qui boit leurs larmes sucrées voit sa vie se prolonger de l’exacte durée de son honnêteté. ) (si tu veux en savoir plus à leur sujet, je t’engage à te rendre dans la catégorie de ce blog qui leur est attribuée)

#carpeskoi

De nouveau ce souffle chaud dans mon cou. Je me retourne une fois de plus. Rien. Sans doute la chaleur pesante de ce début de printemps. La touffeur ambiante a découragé les visiteurs : je me retrouve seul à poursuivre l’ascension entre les torii vermillons. (Torii : portails traditionnels japonais, considérés comme étant la frontière entre notre monde réel et le monde spirituel, j’ai mis une photo en dessous)

Le silence autour de moi, impressionnant, renforce ma sensation de solitude. Je profite du calme pour faire une pause et lire un peu mon guide de voyage. J’aimerais comprendre qui sont ces petits personnages de pierre que l’on peut voir un peu partout au Japon (voir photos en dessous). La plupart sont munis de serviettes ou de petits bonnets rouges qui ont l’air d’être faits au crochet. Je m’assieds et commence à feuilleter le livre, mais un bruit ressemblant à un battement d’ailes amplifié me fait sursauter. Je lève le nez et cherche quel oiseau a put produire un bruit aussi fort, mais ne parviens pas distinguer autre chose que des alignements de piliers rouges. Ces torii sont si rapprochés qu’ils m’oppressent. J’aimerais savoir combien de temps il me reste avant d’avoir fait le tour complet de la colline pour en atteindre le sommet, mais personne ne passe. Il me faut continuer en espérant arriver rapidement. Je reprends ma progression.

Après quelques minutes, outre les vagues de chaleur persistantes dans mon cou, j’ai l’angoissante sensation d’être suivi. Je m’arrête, mais personne ne s’avance à ma hauteur. Je guette entre les piliers, aucun signe d’un autre visiteur. C’est peut-être un animal. Je progresse de quelques mètres, mais de nouveau le bruit très fort de battement d’ailes résonne et je me retrouve projeté au sol par une violente poussée. Toujours rien autour de moi. Assis sur la terre humide, décidé à ne pas me laisser impressionner, je lance une phrase bravache idiote et attends, prêt à en découdre. Personne ne vient. Je me relève, mais au lieu de repartir en direction du haut, rebrousse chemin. Tant pis pour le sommet et son amoncellement de statues, ce lieu est trop bizarre. Je fais quelques pas, pour me heurter violemment à un mur invisible. Malgré mes efforts pour passer, je me trouve coincé. Une peur diffuse sourde en moi. Je m’entête en vain, la sueur coule entre mes omoplates, mes gestes saccadés sont inutiles et je ne peux empêcher mes mains de trembler. Affolé, j’essaie de combattre cette force invisible, quand résonne un bruit de cavalcade issu du bas de la colline. Un martellement de milliers de pas lourds qui se rapprochent, me forçant à détaler vers le haut. Essayant de ne pas freiner ma progression, je jette un œil par-dessus mon épaule et découvre une foule de petits renards de plâtre peint, vêtus de kimonos, qui se ruent sur moi. Ils franchissent sans effort le mur qui m’empêchait de redescendre, et à ma vue se mettent à pousser de petits cris aigus, montrant leur dents et brandissant leurs poings. Un gémissement étouffé sort de ma poitrine quand j’accélère. Dans la panique, je me prends les pieds, manque de tomber, sens une main rigide se poser sur mon épaule. Je hurle de terreur et me jette dans un interstice entre deux portails, espérant perdre mes poursuivants dans la forêt. Je plonge vers un buisson, mais suis retenu. Un être énorme aux yeux menaçants et à la gueule remplie de petites dents acérées serre sa mâchoire sur le tissu à carreaux du col de ma chemise. Il est gris et sa tête est décorée d’une fleur rose. C’est un rat de pierre! Je me débats, me tortillant dans tous les sens jusqu’à faire lâcher l’étreinte du monstre. Je me réceptionne lourdement, sur quelque chose de mou et de vivant, qui se révèle être un serpent gigantesque, gris lui aussi, et qui semble modérément apprécier ma présence sur son dos. Tétanisé, je le vois porter lentement sa tête triangulaire à hauteur de mes yeux et sortir tout aussi lentement une langue fourchue en direction de mon nez. Je sens les fourches rouges s’insérer dans mes narines et pousse un nouveau hurlement. La peur m’a redonné de la force. Je retourne sous les torii, poursuivi cette fois par un animal mi-chien mi-lion surgit du néant, la gueule béante, accompagné d’un singe portant un plat de pommes. Les deux semblent faits de la même pierre grise que le rat et le serpent. Le chien s’accroche à mon pantalon en grognant et en bavant, m’immobilisant pour permettre au singe de lancer ses fruits dans mon dos. L’impact de chaque pomme provoque une douleur vive.  Sous les yeux injectés de sang du chien, mon corps s’affaisse, le souffle court, les membres ramollis de peur, incapable de bouger.
Du coin de l’œil, je vois le serpent se rapprocher en sifflant et des dizaines de petits renards commencent à grimper le long de mes jambes. Mon cœur bat à tout rompre. Cerné de créatures hostiles, je m’apprête à vivre mon propre sacrifice quand un nouveau bruit de battement d’ailes détourne l’attention de mes agresseurs. Je suis presque heureux de voir apparaître un énorme dragon noir crachant un feu si vif qu’il m’éblouit, me brûlant les cheveux et les poils des avant-bras. L’arrivée du dragon a calmé le chien-lion, qui me lâche.
Dans un sursaut de survie, je pour bondir à l’assaut de la colline. Je n’ai jamais couru si vite, mes pieds semblent voler. Derrière moi, l’armée d’êtres de pierre en furie s’est mise en mouvement, chacun avide de faire plus de bruit que tous les autres. Un panneau annonce que je me trouve au second niveau. Je sais qu’il y en a cinq. Jamais je ne rejoindrai le haut à ce rythme. Mon cœur va exploser. Mes cuisses brûlent, la sueur pique mes yeux et m’empêche de me diriger dans le tunnel de piliers rouges. Il faut trouver une échappatoire. A ma gauche, un être rond et rouge, dépourvu de bras et de jambes, fixe ses yeux blancs sur moi. Il n’a pas l’air hostile, mais bien décidé à ne pas me laisser passer. A droite, j’aperçois un reflet brillant entre deux piliers : un plan d’eau ! Si je m’y jette, toutes ces créatures de pierre vont couler à pic en me suivant ! Sans réfléchir, porté par l’énergie du désespoir, je sors du chemin, effectue un roulé-boulé sur le sol de terre et plonge.

– Dis donc Roger, on attendait des invités ?
– Non, mais ils ont toujours bienvenus, j’ai de quoi faire un apéro pour dix personnes !
Des poissons. Des carpes Koï, pour être précis. Des carpes Koï qui parlent et me proposent un verre de saké.
Je suis assis sous l’eau, face à une table chargée d’amuse-gueules verts et filamenteux, un verre de saké à la main.
– Enchanté, me dit poliment le plus gros des poissons, celui qui s’appelle Roger et dont le dos est orné de grosses tâches bleu foncé, buvez cul sec, ça vous fera du bien.
Au-dessus de ma tête, dans le miroir formé par la surface de l’eau, je distingue le dragon dont le regard vert fluorescent m’observe et une multitude de petites têtes de pierre, tout aussi attentives. Je tourne mon regard vers Roger, pour lui demander des explications, mais mon corps ne réagit pas. Je suis figé et aucun son ne sort de ma bouche. Je parviens à distinguer Stanislas qui s’approche, muni d’un petit béret rouge réalisé au crochet.

Je m’appelais Louis. J’avais 28 ans. Si vous visitez ce temple, vous me trouverez à la base du torri 8596, à proximité d’un petit autel. Je dois maintenant mesurer une quarantaine de centimètres et les enfants aiment particulièrement déposer des fleurs devant moi, sans doute attirés par mon allure occidentale. Vous me reconnaitrez à la déchirure du col de ma chemise de pierre.

 

 

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Help

Je m’appelle Mathilde et je suis prisonnière. Je ne sais pas depuis combien de temps, j’ai perdu le compte des nuits. Je ne sais même plus en quelle saison nous sommes. J’aurais dû me méfier de cette femme, mais elle avait l’air équilibrée, drôle, elle avait une vie sociale, des centres d’intérêt… tout pour me séduire. Quand je l’ai choisie, je sortais d’une relation assez simple avec un enfant de douze ans qui ne rêvait que foot, mangas et vacances à la mer. C’était reposant, mais sans grand intérêt. Je ne suis ni passionnée de foot, ni spécialement versée dans la BD. Avide de me renouveler, je l’ai quitté sans regrets, au cours d’une nuit agitée qui m’a amenée à percuter les rêves de Sandra.

Sandra… belle, soucieuse de son apparence, des bottes à hauts talons, des dessous en dentelle, de bons vins, des soirées arrosées,…  Ça semble futile, mais je me sentais irrésistiblement attirée par ce piment. J’ai cédé à un moment de sa nuit où elle oscillait entre rêve éveillé, semi-conscience boostée au champagne et désespoir à l’idée du réveil matinal. Quand, dans l’obscurité confortable, on sait que la journée à suivre sera longue, parsemée de micro-siestes et où il faudra à tout prix éviter le contact avec une surface réfléchissante quelle qu’elle soit. La voir se débattre dans ce moment de fragilité m’a séduite.

J’ai donc intégré la vie nocturne de Sandra, jonglé avec quelques bulles de champagne, profité des  délirants rêves éveillés qu’elle se faisait. Ça aussi, ça m’a séduite. Qu’une femme de sa classe se rêve en princesse redresseuse de torts, en walkyrie du bureau, en déesse de la salle de sport, ça m’amusait.  Elle m’a eue par le rire, Sandra. Ce premier contact a été fou et j’étais tellement soulagée de quitter le foot et les maillots en matière synthétique…

Il ne m’a pas fallu longtemps pour découvrir que cette nuit était un leurre. Une erreur dans mon existence, une parenthèse dans la vie de Sandra.

Sandra est insomniaque. Je me suis vite engluée dans le décompte de ses nuits sans repos. Comme elle, je suis ivre de la fatigue de la veille obligée. Des heures passées à guetter les quelques minutes de sommeil qui me permettraient de changer d’hôte. Parfois, je sombre dans une inconscience lourde pour me reprendre hébétée, percluse des courbatures de la vie de Sandra. Mes yeux piquent du sable de ses doutes, mes jambes tremblent de ses angoisses et mon ventre est tordu par son stress.

Je titube sous le poids de sa vie consciente, alors que je n’ai pas vocation la connaître. Ses problèmes de cœur, de boulot, de famille, ses frustrations, m’asphyxient lentement. Moi, mon credo, c’est de profiter des moments de relâche où vos cerveaux s’affranchissent de la raison, de surfer sur vos inconsciences. Je suis faite pour explorer les méandres inaccessibles de vos esprits, je m’alimente de  vos subconscients. Mais il me faut votre sommeil.

D’où je vous écris, je me trouve condamnée à visualiser sans fin le cinéma nocturne de mon hôtesse. Coincée dans les replis de la couette, ivre du parfum de son impuissance à trouver le repos.

Je m’appelle Mathilde, je vis dans les rêves. Je suis prisonnière. Si vous me lisez, c’est que j’existe encore. Aidez-moi.

#reves