Finale 2018/ Conversation avec la minceur

Lecteur-chéri-mon-ballon-rond,
Ce matin, j’ai vu un marcassin assis sur un nénuphar et ça m’a donné l’idée d’une performance… (si-si)
Je vais donc, sous tes yeux ébahis, rédiger mon post-bimensuel en écoutant la finale* (et donc tu t’en doutes en y insérant des commentaires subtils liés à l’évènement). Le dommage de la chose , c’est que tu ne pourras pas me lire en direct, mais je fais confiance en ta capacité à gérer des bonds dans le temps pour te resituer.
En préambule, sache que je reviens de la capitale et que les hordes de supporters en BBR, ivres de soleil et le visage rougi par la bière ne provoquent pas chez moi d’élan de tendresse spontané. Il semblerait qu’être fan de foot rend invincible en cas de choc avec de la tôle ou des roues. A moins que ce soit le fait d’être non-fan qui rend invisible (je pencherais pour cette explication). Bref.

Donc, h-10mn.

J’étais récemment sur la plage, avec une géniale température de 28°c, un ciel bleu profond, du sable blanc et une myriade de petits coquillages coupants qui restituent à ce paradis onirique un petit côté réaliste non négligeable. Ca et la crème solaire gluante qui te fait te masser avec du sable.

… moment de recueillement… la Marseillaise résonne en Russie.

La débandade des corps qui se vengent d’avoir été plongés dans l’oubli les 11 mois précédents, blafarde offense au sable fin (qui se manifeste quand même avec ses petits coquillages) et à la beauté des eaux bleues, et dont seules les mouettes ont le courage de rire, me plongeait dans la perplexité.

Coup d’envoi

Je déambulais entre les parasols multicolores, jaugeant du coin de l’œil l’ampleur des dégâts, essayant de me rassurer quand à ma propre débâcle, quand j’aperçus au loin une silhouette mince et allongée, qui avait l’air de voguer sur la plage, les pieds à quelques centimètres du sable. Imparable pour les coquillages. Il me semblait la connaître.
Une fois dans l’eau, après un saut de sirène dans les vagues, je continuais mes observations, bien convaincue qu’à ce stade, une bonne glace rhum-raisins/mangue ne me ferait pas de mal. Après tout, j’étais en train de faire du sport.

Les français ont l’air en difficulté…

Quelques minutes plus tard, j’étais artistiquement disposée sur mon transat, mon petit pot de carton rose sur le nombril, quand j’ai revu la fille. Elle se dirigeait vers moi, son regard émeraude

P’tain! But pour la France!!! Hurlements autour de moi! Ah… un croate a marqué contre son camp… c’est con comme but…

Bon, je reprends… son regard émeraude braqué sur ma petite cuiller. Je précise ici que la dite cuiller était en bois et que je n’avais pas l’outrecuidance de boire avec une paille. Donc, aucune offense, je ne voyais pas ce que me voulais cette pétasse trop parfaitement mince. Je décidais de me dresser dans une indifférence étudiée, aidée en cela par mes lunettes de soleil XXL. Stratégie remarquablement inefficace, vu que la fille s’est installée sur le sable à côté de moi, son postérieur galbé planté dans le sable, ses cuisses fuselées étalées avec un manque absolu de pudeur sous mes yeux, mon bide et ma glace.
– je

P’tain, but des Croates… 1 – 1 , j’en ai coupé la fille…

– peux en avoir?
Un grain de raisin gorgé de délicieux rhum glissa de travers dans mon gosier
– bonjour et vous êtes qui, pour que je vous donne de mon goûter?
– je croyais que tu m’avais reconnue..
– oui, j’ai la légère impression de vous avoir vue dans une vie antérieure, mais je ne vous remets pas bien…
– tu m’étonnes… je suis le genre de fille dont on cherche la compagnie, mais dès que je m’approche, les gens me snobent… ils ne m’aiment pas, malgré tous leurs efforts pour m’apprivoiser…
– Ben j’vois toujours pas…
Je n’aime pas trop le mystère et ma glace fondait, il fallait que je me débarrasse au plus vite de cette fille au ventre plat.

Penalty ou pas penalty? … penalty… je retiens mon souffle…

– Allez, soit sympa, donne-m’en une bouchée…

Griezmann vient de marquer!

– Bon, vu que Grizemann vient de marquer, je me sens d’humeur à te donner de la glace
Et je lui concedais un peu de ce rhum succulent.
– Merci. J’en mange rarement, je ne peux pas trop me le permettre.
Je m’en fous, moi, de ton régime de fille de rêve, si tu pouvait quitter mon coin d’ombre…
– tu ne me remets toujours pas?
– …
– Ah… merci de ne pas parler la bouche pleine… je suis la minceur. Enchantée.
Elle me tendit une main délicate aux doigts fins et à la peau veloutée. La minceur? mais qu’est-ce qu’elle racontait?
– Admettons… Et pourquoi vous me visitez, moi?
– Avec ta glace posée sur le ventre, même pas du sorbet, tu es plus vulnérable, c’est dans ces moments-là que je peux aborder les gens. Je sais, c’est pas joli-joli, mais vous me traitez mal, aussi…
– Comment ça, on te traite mal?
Là, je faisais genre, mais j’accusais le coup. Quoi, ma glace? Si sous le prétexte fallacieux que je devrais me nourrir de tofu et de graines je ne peux même pas me faire plaisir de temps en temps, où va le monde?

C’est la mi-temps. Quelle émotion, je vais me remettre avec de l’alcool fort. Tant pis pour la chaleur, je serai raccord avec les fans.

– Tu ne vois pas ce qu’on me force à faire? Le coup des régimes en Juin, des jours de jeûne, du maillot en Juillet, du tofu, du sport pour galber tout ça… je n’ai rien demandé, moi. Tout le business monté autour de moi, c’est insupportable… C’est comme l’histoire, elle est écrite par les vainqueurs. Ben la minceur, elle est écrite par les gros!
– ?
– Fais pas la naïve, regarde autour de toi, la plage c’est l’endroit idéal. On ne peut plus rien faire, rien cacher, c’est trop tard… Ce sont les gros qui gagnent… Si on était au moyen-âge (et je te prie de croire que par certains côtés on y revient), je finirais brûlée et noyée et on m’enfoncerait dans la gorge des frites Mac Do pas cuites…
La fille pleurait, ma glace fondait, ornant mon haut de maillot de tâches beiges, de petits halos de chaleur montaient du sable, le soleil cognait impitoyablement et la mi-temps finissait.
– Les gens me détestent. Le pire, c’est que ceux qui me sont fidèles (et ils sont de moins en moins nombreux) sont en danger eux aussi. On les conspue, on se moque d’eux. Regarde, cet été il y a des pervers qui ont fait des pubs pour de la bouffe en partant du principe que le « summer-body » c’est déjà trop tard…

c’est reparti!

– Tu pourrais au moins faire attention à ce que je te dis!
– ?
– Je croyais que tu t’en tapais, de la finale?
– Oui, mais quand même, c’est difficile de faire sans…
– OK, mais reviens à moi STP, là il ne se passe rien!
Elle avait raison. C’est mou, ce début de seconde mi-temps.
– Donc tu déprimes, c’est ça?
– J’avais pas vu ça comme ça, mais oui. Je suis menacée d’extinction, ça finit par me taper sur le système, tu vois. Bientôt on me taxera de maladie et on gavera les gens comme des oies. Remarque, il faut bien trouver un truc pour dépeupler un peu, sinon bientôt la planète va vous gerber d’elle-même…

A la radio, ils disent que les français font n’importe quoi… d’un autre côté, le monde entier a les yeux braqués sur eux. Pas facile, comme situation.

– Eh? Tu m’oublies encore! C’est vexant, pour une fois que j’ai un droit de parole!
Ce qu’elle ne peut pas savoir, c’est qu’il m’est impossible de l’oublier. Elle est une injonction de chaque minute, une ceinture qui écrase le ventre, une couture qui pète,

Ah… des hommes envahissent le terrain. La grande classe, ce sport…

un sentiment de culpabilité rien qu’à regarder les pâtisseries en vitrine, une obligation d’aller courir pour se débarrasser du dîner trop arrosé de la veille, etc etc, tu vois ce que je veux dire, lecteur-chéri. Elle avait raison, on voudrait la célébrer mais on la hait. Et par capillarité, on hait tout ceux qui la célèbrent et lui ressemblant.
– Tu vois? Même toi qui écoute le foot au lieu d’écrire, tu es d’accord avec moi… Je vais te laisser, tu me désoles…
– Tu préfères pas écouter la fin de la finale avec moi? Au point où on en est…
– OK, mais tu me sers un peu de ce rosé frais à la délicate couleur d’été
Je lui tendit un verre, et la regardais

BUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUT!! Mon immeuble va s’écrouler sous les piétinements et je vais prendre mon voisin du dessus sur la tête!

– Tu vois, tu as bien fait de rester…
– C’est fou, ce sport ne m’intéresse pas et oui, je vibre avec eux… ça me change les idées. Pas mal, ce petit rosé…

Kylian Mbappé vient de marquer le 4è but et mes voisins vont perdre la voix. Tout le monde devient hystérique autour de moi, ils sont dans un état d’euphorie alcoolisée hyper-flippant. Ce soir, pas bouger.

– Tu ne m’avais pas habituée à ce silence…
– Je me laisse envahir par ce sentiment incroyable de communion planétaire, pour une fois que la bière et les chips ne vont pas faire directement allusion à moi…

Je n’ai pas compris, mais il vient de se passer un truc… But Croate de la faute du gardien français? Boah… une connerie de chaque coté, ça équilibre…
Oui, j’admets, j’écoute le match.

– C’est pas très sympa, mais je comprends…
Elle finit son verre, je suis sûre qu’elle est un peu ivre. Je le vois à la coloration rose qui orne ses joues diaphanes, avec un peu de chance, demain elle aura un petit bourrelet aux hanches…

5mn additionnelles. Ce truc n’en finit pas de finir

Le match est fini, la France a gagné, les Champs Elysées vont se remplir et les bouteilles et les cerveaux se vider. Chez moi c’est le délire.
Elle se lève, me fait une bises en me recommandant de continuer à penser à elle et repart la tête basse accomplir ce qu’on attend d’elle, s’enrouler autour des hamburgers et des frites des plagistes.
Je n’aimerais pas être à sa place…

Sous ma fenêtre, des gens passent en hurlant, des drapeau à la main. On dirait bien que, eux aussi, ils se sont entraînés toute l’année pour gagner…

Voilà, fin de la performance, je poste. En non, je ne vais pas sur les Champs.

* petite précision à l’attention de ceux qui sont dans le futur et qui me liront un jour (ou des aliens), il s’agit de la finale de la coupe du monde de foot, France-Croatie 2018.

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Fin de règne(s)

Lecteur-chéri-ma-transcendance,

Est-ce le solstice d’été, le point-virgule formé par l’avenir ou l’abus de substances déconseillées, va savoir… toujours est-il qu’affleure une ondulance de l’âme sous forme de carrés blancs sur fond de bandes bleues et rouges. La géométrie m’émeut.  La ronde souplesse du cercle, la désespérante fragilité de la ligne, l’infinité du point comme autant de promesses d’égarements.
Ces cubes crème onctueux flottant dans une linéarité sanguine offrent une perspective onirique intéressante. Et j’ai du temps, luxe absolu à l’heure du tout connecté.
Mais encore ? Me diras-tu, à l’affût d’une de ces fulgurances de l’esprit qui réjouissent ton esprit vrillé par le foot.
Ben, en ces temps où les insectes disparaissent et où les oiseaux meurent, où les tortues mangent des sacs en plastique et les enfants des fromages en plastique, un peu de rêve cubique, ça soulage.

Parce que, si on fait fi du cube, reste la pensée, ma caille, que les oiseaux seront sous peu un souvenir et les insectes tous mangés (vu qu’il semblerait que ce soit l’apport protéiné du futur, avoue que ce serait dommage, même si j’admets que l’idée d’un sandwich aux fourmis titille assez moyen mes papilles).
Que nous restera-t-il pour survivre ?  Du beau pour les yeux, et pour l’estomac, à part le cannibalisme, je ne vois pas… Mais ça te dirait d’avaler un morceau de ton voisin de bureau, un doigt de ton contrôleur fiscal ou une oreille grillée de ton concierge tout en regardant le cultissime « Brazil », ode aux années à venir?

Ici, on laisse le temps à l’imagination de créer les images qui vont bien. Je veux dire le sandwich d’oreilles et la salade d’empreintes digitales. Pour Brazil, comme, toi qui me lis, tu es la classe incarnée, tu ne peux que l’avoir déjà vu.

A l’aune de ce choix cornélien : « aimer les volants, mastiquer les rampants » ou « te nourrir de ton prochain », la fragilité des lignes et des courbes prend un sens nouveau. Perso, je préfère prendre la poudre d’escampette sur une ligne de fuite, glisser à l’infini sur une parallèle ou m’enivrer à force de parcours sphériques que de croquer dans un corps mou et blanc.
Quant à un monde sans bestioles, je t’invite à revenir aux fondamentaux (Soleil vert ou Blade Runner, par exemple).

Quand les abeilles s’échangeront à prix d’or sur le Dark Web, quand le ver de terre sera intronisé « animal de compagnie », la vie sera moins sympa. (Au passage, je me demande si les grandes marques vont inventer des tenues de pluie pour ver de compagnie…). La planète surchauffée pleurera tempêtes et typhons, se vengera en détruisant les édifices humains, dérisoires boucliers face à la fureur naturelle. L’homme (et par extension la femme) sera condamné à l’errance sur des terres arides dépourvues de toute substance comestible. M’est avis qu’il ne résistera pas longtemps. Elle non plus.
Seules de fragiles traces de civilisation attesteront du passage de l’homme (et par extension de la femme) sur la planète bleue.
Vu du ciel, ce ne seront que lignes et points. La géométrie comme témoin ultime de notre passage. Et la sphère conclusive de ce post sous influence.

Expo Kupka au Grand-Palais

Le tigre du Bengale y Matia

…Lecteur-chéri-ma-paëlla, tu pourrais y reconnaitre une parabole sur le monde du travail…

 

La découverte d’un tigre du Bengale au fond du bois derrière le cimetière ne m’a pas impressionnée outre-mesure, sûre que j’étais d’entrer en symbiose avec ce bel animal à la noblesse sauvage. Les yeux bleu glacier semblaient me transpercer et le pelage à la blancheur éblouissante surpassait en beauté le ciel sombre qui me désaltérait du lait de ses étoiles.
Confiante j’étais.
A côté du tigre, une lionne oscillait son port de tête altier dans un lent mouvement hypnotique. Le clignement de ses yeux dorés était de la lenteur parfaite, ses pattes posées avec délicatesse sur le côté de son corps souple attestaient une aristocratie à faire pâlir d’envie une princesse au sang cobalt. Moi, en l’occurrence.

P’tain, il faut que je termine ce compte-rendu, sinon je vais devoir y revenir ce week-end. Plutôt crever.

Cherchant à communiquer par la puissance de mes pensées avec la bête immaculée, je m’étais postée bien dans l’axe de son regard. Mon cerveau relâché, en attente des ondes félines, errait entre rêveries et liste de courses. J’étais bien.
Dans cet état d’hébétude satisfaite, je n’ai pas vu le coup venir.
Impossible de me souvenir de ce qui s’est passé ensuite. Et me voilà derrière des barreaux. A l’instar des bêtes du zoo, je me trouve dans une petite cage au sol couvert de paille puante, meublée d’une bassine d’eau croupie.
Je dois crier.
Je crie.
Aucun son ne sort de ma gorge.

Crédibilité zéro, mais continuons. et fuck le compte-rendu, de toute façon personne ne lit ces trucs. Je devrais essayer d’inventer des mots et de les placer au milieu des schémas, pour voir si quelqu’un suit.

Je veux secouer les barreaux, mais je ne parviens pas à les saisir.
De façon étrange, mes mains ont quatre doigts couverts de poils épais très bruns. D’ailleurs, si je regarde le reste de mon corps avec attention, je découvre qu’il est recouvert de ces mêmes poils disgracieux. Mes pieds ressemblent de façon troublante à mes mains.
Et je pue.
C’est une horreur.
Il faut que je me lave.
La bassine.
Je saisi la bassine et la renverse sur ma tête. Un bruit proche du grincement de vieille porte asthmatique sort de ma gorge. Je dois me rendre à l’évidence : je suis un singe.
Panique.
Je regarde autour de moi pour me trouver cernée d’animaux sauvages, dont la plupart tournent en rond dans leur espace microscopique. Au loin, une tente rouge et jaune nous nargue de ses fanions dorés. Bêtes de cirque.
De la musique nous parvient, un homme en grande tenue ouvre la porte de ma cage, c’est à moi d’entrer en scène.
Sur la piste, les fauves sont déjà en place, qui sur un tabouret recouvert de paillettes, qui sous un arceau enflammé. En urgence, on me fait enfiler un tutu turquoise à sequins. Une main dépose une couronne de grelots sur mon front plat. Le ridicule m’étouffe. Je ne veux pas faire partie de ce monde, c’est injuste.

Là, il va falloir commencer à envisager une fin, mais je n’ai aucune idée de quoi inventer. Et il faut faire vite, je ne voudrais pas que quelqu’un tombe sur ce texte en lieu et place du compte-rendu attendu par les comités. Ahhhhh… les comités…

–     Viens te poser sur mon dos
C’est le tigre qui a parlé. Le feu des projecteurs et la masse compacte des spectateurs aux yeux brillants d’expectative m’impressionnent. Le peuple veut des jeux, il a dû avoir son pain. Quelques pas me séparent de la bête aux yeux clairs. Il me faut les franchir, mais je ne peux pas. Mes pattes sont ancrées dans le sol recouvert de sable. L’orchestre roule et tonne, m’encourage de son bruit de grosse caisse. Il faut bouger.
Je ne veux pas être là.
Je ferme les yeux, mais le bruit résonne encore plus fort dans ma tête surmontée de clochettes. Je suis en démonstration, il faut faire avec.
Une intuition me chuchote que ma survie en dépend. Faire ce qu’on attend de moi. Piégée en tutu, face à des gens qui attendent je-ne-sais-quoi que j’ai tout intérêt à produire.

Trouver la chute.

Une patte cotonneuse me saisit par le haut du dos et me dépose au creux des reins du Bengali. La lionne a eu pitié, mais son regard de givre me vrille le tutu. Ca rigole pas par ici, il vaut mieux se couler dans le moule, même si le dit-moule n’a aucun attrait.
–     Maintenant, lève-toi et effectue un tour sur toi-même.
Tourner, donc, pour faire plaisir à l’homme en costume, à la foule avide et aux fauves qui sont malgré eux, et malgré leur éblouissante beauté féroce, mes co-guignols. A ce stade, je n’ai plus le choix: je dois faire preuve d’habileté et de discipline. Comme je m’exécute lentement au tintement des grelots, mes pieds glissent sur le poil lustré.
–     Merde, tigre, tu glisses, tu utilises quoi, comme après-shampooing ?
–     Un nouveau truc, une crème bio, c’est l’éléphant qui l’a prêtée, il était coiffeur avant.
–     Coiffeur ? et toi, tu étais quoi ?
–     Cheminot, t’imagine… avec les grèves, on a tout perdu, j’ai pris ce qui restait. Toi ?
–     Moi ?
Comment admettre que je suis une princesse…
–     Oh… je travaillais dans une banque…
–     Ah ouais, ça explique

Ça explique, oui…

Heading nowhere

« Tu sais qu’on voyage avec des morts ? »
Un sourire franc surmonte la fraîche exubérance des seins lâchés sous le t-shirt blanc.
« C’est ouf, non ? »
Personnellement, je ne trouve pas ça « ouf ». On est encore à l’embarquement et l’idée de passer huit heures dans une carlingue saturée de monde m’étouffe déjà. Je suis sur un fauteuil recouvert de skaï rouge, les fesses gluées par la sueur perfide de l’angoisse, occupée à donner une impression de parfaite détente. Mais en dedans, je flippe ma race, les doigts moites collés aux pages du magazine que je m’efforce de lire alors que mon cerveau est incapable de retranscrire les mots parcourus par mes yeux.
Mon cœur bat la chamade.
Je suis déjà allée aux toilettes deux fois en 25mn, et il va falloir que j’y retourne avant d’embarquer.
Je vais m’évanouir, c’est sûr.
Si les gens sourient, c’est pour mieux se moquer de moi et de mes peurs.
J’ai chaud.
J’étouffe.
Il me faut de l’air frais.
Tant-pis, je vais rester à l’aéroport pour le reste de ma vie.
Les enfants m’exaspèrent, avec leur innocence à deux balles et la candeur de leurs questions à la con. Bien sûr que ça vole, un avion.
J’aurais dû me bourrer de somnifères.
Et c’est quoi, cette histoire de morts qui voyagent, d’abord?

Ca y est, je suis dans l’avion. Je défile avec la plèbe sous les yeux des fortunés qui sirotent leur jus d’orange, avachis dans leurs fauteuils hyper confort, en détaillant nos fringues de manants destinés à s’entasser dans le fond. Je les déteste.

Maintenant que je suis installée, il faut décoller vite. C’est le manque de mouvement qui me stresse. En vol, je suis moins oppressée, mon psy prétend que ce serait lié à mon permanent besoin d’action. Si je dois crever pour ne plus avoir peur en avion, c’est pas gagné.
Je jette un œil à ma voisine de gauche. Elle est très pâle et n’a pas l’air de vouloir parler. Je trouve toujours du réconfort à constater le désarroi des personnes plus faibles que moi. Je sais, c’est moche.
L’hôtesse qui distribue les jus de fruits est très pâle, elle aussi, mais ça aurait tendance à ne pas me réconforter.
C’est bizarre, d’ailleurs, toutes les hôtesses sont pâles.
A ma droite, de l’autre côté de l’allée, une petite fille a déjà choisi son film et chouine pour obtenir un casque. Elle m’énerve, mais elle n’est pas pâle, ça me rassure un peu.
Nous sommes au-dessus du tapis de nuages, frontière entre une réalité agréable à oublier et un onirisme avec lequel chaque retrouvaille débouche sur des regrets.
J’aime ces instants suspendus.
Le rêve.
Les délires enfantins déposés sur du coton blanc éblouissant.
Mais que fait ce corps décharné qui flotte devant le hublot ?
J’ai dû faire un cauchemar.
J’appelle l’hôtesse pour demander de l’eau.
Comme elle ne vient pas, je me lève et me dirige vers le fond de la carlingue. Les visages qui se dressent sur mon passage sous tous très pâles. Même ma petite voisine semble malade, elle a arrêté de regarder son film et fixe le vide avec une insistance étrange. Les hôtesses étant toutes occupées à préparer le dîner, je décide d’aller me passer de verre et de me mouiller le visage. Dans le miroir de la cabine de toilette, je constate sur ma peau des reflets bleus et les cernes sous mes yeux sont plus foncés que d’habitude. Je dois être malade.

D’ailleurs, tout l’avion doit être malade.

Attaque de panique.
Mes doigts tremblants peinent à déverrouiller la porte.
Un voile de sueur glacée couvre mon corps en dix secondes.
Je me rue à ma place, en essayant de ne pas croiser les éclairs fiévreux lancés par les yeux des autres passagers.
Les seins lâchés de la fille au t-shirt blanc pendouillent comme deux lugubres gants de toilette. Catatonique, elle a remplacé son sourire par un rictus figé qui la vieillit d’au moins dix ans. C’est idiot, mais c’est un plaisir fugace de le constater.
Je m’assieds, serre ma ceinture, ajuste le coussin dans mon dos, m’agite inutilement pour retarder le moment de jeter un œil par le hublot.
Je ne peux pas résister.
Je n’aurais pas dû.
Des tas de corps pâles et décharnés flottent autour de l’avion.
Je ferme les yeux et me colle dans le fond de mon siège. La fatigue, ça ne peut être que la fatigue.

Le choc des roues contre le tarmac me réveille.
Nous devons descendre dans la nuit d’encre et parcourir à pied le petit bout de piste qui mène aux bâtiments de l’aéroport.
Autour de moi, les gens progressent dans un silence surréaliste. Je n’ose pas les dévisager, mais du coin de l’œil, ils me semblent tous trop pâles. Trop éthérés. Trop mutiques. Trop errants.

Je ne sais plus où nous sommes.

J’ai oublié ma destination.

Je suis nulle part.

Cernée de fantômes.

Et ça me revient.

« Tu sais qu’on voyage avec des morts ? »

Marcel et l’inconnu de l’ascenseur

Ce dimanche matin pluvieux, le bitume était trop occupé à pleurer sa crasse pour prêter attention aux effleurements félins de Marcel, le matou borgne de la vieille illuminée du troisième. Il n’était pas dans les habitudes de Marcel de cavaler sous l’eau du ciel, pas plus qu’il n’était dans les habitudes de la résidence du 2, avenue de la Forêt, d’héberger un macchabée amoché dans son ascenseur. Ascenseur assez mal maintenu pour que les habitants de l’immeuble privilégient les escaliers, effrayés de se retrouver piégés par la cage d’acier et contraints de jeûner plutôt que de profiter de leur brunch dominical, le jour dit du Seigneur.
Celui qui avait laissé traîner un corps, à présent refroidi, dans la cabine n’avait pas agi par négligence. Il savait que les risques de le découvrir étaient nuls ce jour-là, lui laissant le temps d’orchestrer une vraie disparition. C’était donc, statistiquement, un habitant de la résidence. Ce qui faisait entre 30 et 40 personnes, d’après les estimations de Marcel. Sans compter les enfants et la vieille, dont il était persuadé de l’innocence, vu qu’elle le nourrissait.
Dans les théories félines, il serait illogique que celui qui nourrit ôte la vie.
Mu par une peur à la limite du réel, Marcel filait sans essayer d’éviter les grosses gouttes pleines de pollution que son pelage laissait rouler le long de son corps malingre. Il avait détesté tomber nez à truffe avec un œil exorbité strié de vaisseaux sanguins, une peau sur laquelle la sueur avait laissé des traces de sel séché et des cheveux plaqués par la même sueur dont l’odeur aigrelette flottait dans la cabine. C’était tombé sur lui tout simplement parce qu’il attendait face  la porte de l’ascenseur, au troisième, que quelqu’un entre ou sorte pour se faufiler, profiter du voyage et ainsi gagner la porte de sortie.
Marcel ne pouvait pas savoir qu’on était dimanche.
Il avait attendu longtemps avant de se décider à sauter pour appuyer sur le bouton d’appel. Il ne maîtrisait pas encore ce tour à la perfection et ne voulait surtout pas qu’on le surprenne à appeler l’ascenseur, préférant faire accuser de négligence les enfants qui le laissaient les accompagner dans leurs allées et venues. Mais l’appel de l’extérieur avait été trop fort et il avait fini par craquer, bondissant devant la porte jusqu’à actionner le bouton. Il attendait, haletant, que le battant coulisse et quand la porte s’était ouverte, révélant le visage figé par la stupeur d’un inconnu mort, avait eu la trouille de sa vie.
C’est que Marcel avait déjà vu un mort, Roger, le mari de la vieille et ça ne lui avait pas laissé de bons souvenir. A vrai dire, il était sur les genoux de Roger qui le caressait au moment où son âme avait choisi de le quitter. Ce type de rupture se passant rarement bien, le dernier souffle de vie qui s’était échappé de Roger avait figé la main du pauvre vieux sur Marcel, un chaton à l’époque, qui s’était retrouvé coincé. C’étaient ses miaulements paniqués qui avaient attiré la vieille. Depuis, elle prêtait au chat des pouvoirs magiques et malgré sa répugnance à garder celui dont elle était persuadé qu’il avait hâté le trépas de son mari, l’avait adopté pour éviter qu’il ne la tue aussi. Marcel avait grandi entre peur et sensation de pouvoir. La perte de son œil gauche dans une bagarre de rue avait renforcé son ascendant sur la vieille et elle le laissait faire sa vie tranquille.

Mais là, il craignait d’être accusé du meurtre de l’inconnu de la cage. Alors il avait choisi de se faire oublier quelques temps.

Lundi matin, la femme du quatrième avait, comme d’habitude, appelé l’ascenseur à 06h45. Lequel s’était ouvert sur son amant refroidi. Le sang d’Eliane n’avait fait qu’un tour et elle s’était empressée de fuir par l’escalier. Si son con de mari avait buté son amant, elle avait intérêt à faire comme si de rien était.
Lundi, 07h12. Le vieux du second appelait l’ascenseur et se trouvait devant le corps raide du plombier qui l’avait dépanné le samedi. Sa première pensée fut de soulagement, il n’avait pas les moyens de régler la facture. Mais dès sa seconde pensée, il se demandait s’il risquait d’être accusé de meurtre. Non, quand même, on vit une époque de sauvages, mais dézinguer un artiste du zinc pour économiser, ce serait peu crédible. Dans le doute, il réintégra son logement et se remit au lit en claquant des dents. Il était sans doute le dernier a l’avoir vu vivant, les flics allaient venir. Il serait donc malade.
Lundi, 07h25. Le motard du sixième, occupé par son téléphone au moment de rentrer dans l’ascenseur, avait piétiné une tête. Il avait soulevé son pied en râlant pour se retrouver devant l’homme qui l’avait embouti dans le parking deux jours avant, en un peu moins vivant. Il se souvenait bien de lui, ils s’étaient copieusement insultés et les voisins du cinquième, qui avaient assisté à la bagarre en découlant en toute logique, l’avaient entendu le menacer de lui faire la peau. Contrairement aux deux autres, il avait quand même pris l’ascenseur pour se rendre au parking, l’hébétude l’ayant privé de réflexes. Mais il s’était carapaté sans donner l’alerte, estimant qu’il pourrait nier avoir vu quoi que ce soit d’inhabituel ce matin-là.
Au RDC quelques minutes plus tard, le gardien découvrait le mort. Il l’identifiait sans peine comme l’amant du la pétasse du quatrième, le plombier du grigou du second et le type menacé par le jeune du sixième. Il le savait parce que sur son temps libre, il avait truffé la résidence de micros et de caméras. Il avait hésité un moment à faire chanter ses résidents, mais décidé que son trafic d’organes, rendu possible grâce à la complicité du médecin du premier, risquerait de se trouver compromis s’il commençait à remuer la merde.
En milieu de matinée, il avait enterré le type au fond du jardin et l’avait recouvert des plantes aromatiques de la sonnée du troisième.
L’inconnu de l’ascenseur ne causerait plus de soucis à personne.

Quelques jours après, quand Marcel avait réintégré son domicile, tout était calme et ordinaire, à part un panneau affiché dans l’entrée, qui annonçait le passage des dépanneurs d’ascenseur.