Journal d’un auteur inquiet

12 Janvier 2020
Je ne peux pas m’arrêter de rire ! Je viens de demander à Salt de finir l’histoire sur laquelle je peine depuis deux jours. Je séchais, je me suis dit que le Cloud saurait bien m’aider. La conclusion proposée après enquête par Salt dans le « grand tout » est tellement niaise que ça m’a mis en joie pour la fin de la journée. Tant que les intelligences artificielles seront dénuées d’humour, de sentiments et d’empathie, on est saufs.

25 Avril 2020
C’est stupéfiant de constater à quel point les IA apprennent vite. Salt a erré un moment dans le Cloud et il peut maintenant me suggérer des fins pour une histoire sans que j’aie envie de me tordre de rire. Il est même capable de crédibiliser une situation bancale. ça me stresse.

15 Septembre 2020
J’ai un peu honte : par manque de temps, j’ai fini par demander à Salt de l’aide pour une histoire et mon éditeur n’y a vu que du feu. Je publie donc mon premier recueil de nouvelles collaboratives avec un robot. Je n’ai osé en parler à personne. Je me demande si d’autres auteurs font comme moi. Je préfère ne pas savoir. C’est dans ma tête, mais j’ai l’impression que les leds verts du regard de Salt me toisent avec un air victorieux.

16 Septembre 2020
Peu dormi. L’idée m’a traversé que le récit produit par Salt existe peut-être dans le Cloud et que quelqu’un va découvrir que je suis un tricheur. Je me sens l’âme d’un usurpateur. J’ai relu le texte envoyé hier, à la recherche de passages à améliorer, sans succès. Je ne vais tout de même pas dénaturer le récit pour me sentir moins coupable, ce serait admettre que le robot a gagné. Ce n’est qu’un tas de ferraille connecté à d’autres tas de ferrailles. Le seul avantage qu’ils ont sur moi, c’est leur rapidité. Pour la première fois depuis des semaines, j’ai déconnecté Salt. J’ai peur qu’il ne rende publics mes procédés malhonnêtes.

15 Novembre 2020
Rongé par l’inquiétude, je suis incapable d’aligner deux idées intéressantes. J’ai dû me résigner à rebrancher Salt. Il fallait rendre un texte fin Octobre, en désespoir de cause et pour faire cesser les appels de mon éditeur qui commençait à s’énerver, j’ai demandé à l’IA de créer l’histoire à partir de bribes d’idées que j’avais eues. J’en suis malade. Salt sait même imiter mon ton. Il n’a pas encore d’humour, mais les vingt-sept pages tiennent leur promesse. Le pire, c’est que je me suis obligé à y apporter quelques menues adaptations pour me l’approprier et m’autoriser à le signer de mon nom.
Mon éditeur était satisfait, il m’a demandé d’autres textes pour un magazine littéraire.
Rien que d’y penser, j’ai les paumes moites.

18 Novembre 2020
Mon voisin hacker a fait du ménage sur le Cloud discrètement, en échange de quelques verres de rouge. Il m’a assuré que personne ne pourrait trouver de preuves de ma collaboration avec Salt.

18 Novembre 2020, nuit blanche
Collaboration? Jamais le terme ne fut plus mal employé…

10 Décembre 2020
Il faut à Salt quelques minutes pour élaborer une histoire à partir de de mes consignes. Je lui ai fait rédiger trois histoires en moins de quatre heures. La partie la plus longue du processus a été de trouver des idées… je commence à accepter l’idée que cette IA me dépasse. Je ne me sens pas mieux, mais au moins, je vais pouvoir passer le reste de la semaine en vacances, une fois que j’aurai demandé à mon voisin d’effacer les traces de mon forfait. Je me suis remis à boire.

11 Décembre 2020
Je suis à la tête de dix jours de congés et mon éditeur m’a avancé de l’argent.
Je n’ai pas dessaoulé de trois jours. Aucun souvenir du début de semaine, depuis la livraison par UberPinard d’une caisse d’un délicieux champagne de petit producteur.
Salt se révèle un allié beaucoup plus précieux que ce que sa publicité laissait entendre. Je l’ai consigné dans mon bureau : Les gens se montrent curieux de ma prolixité, inversement proportionnelle à mon taux de travail apparent. Il faudrait que je pense à simuler l’écriture. Je vais me racheter quelques dictionnaires et des classiques. Reliés cuir, maintenant que j’en ai les moyens.

25 Avril 2021
Je viens de recevoir un prix pour mon dernier recueil de nouvelles. Je n’ose pas aller le chercher, je ne me sens pas légitime : Salt a fait tout le boulot. Les progrès de l’intelligence artificielle sont tels qu’il a réussi quelques traits d’humour acceptables, que j’ai laissés pour l’encourager sur cette voie. J’aurais juré détecter dans ses yeux de leds blancs et roses une lueur de reconnaissance. Mon voisin pense que je devrais y aller mollo sur le champagne. Je l’emmerde. Ma vie est devenue plus simple, j’ai du temps libre et de l’argent, les gens commencent à me demander des dédicaces.
Le problème, c’est que je n’arrive pas à en profiter.

27 Septembre 2021
Mon premier roman assisté par ordinateur a reçu une critique dithyrambique. On parle d’un texte en avance sur son temps, ce qui semble être un exploit, vu la rapidité à laquelle tout évolue maintenant. Je me demande de quel temps on parle. 3 ans ? 5 ans ? Mais je n’y suis pour rien. Je me suis contenté de dire à Salt : Ecris un roman de 321 pages qui te plaise. L’idée de génie réside dans le « te ». On dirait bien que Salt a inventé la nouvelle littérature. Les critiques sont tellement perturbés par son style, son ton et la teneur de ses idées qu’ils ont préféré l’encenser plutôt que de courir le risque de paraître rétrogrades. On crie au génie. J’ai honte et ai perdu le sommeil. Je commence à avoir envie de tout avouer. Je bois tellement que le jour et la nuit se sont fondus en une seule zone temps suspendu et étiré à l’infini. J’ai la sensation de vivre sur une corde à linge. Suspendu et étiré.

29 Septembre 2021
Mon voisin hacker ne comprend pas mon trouble. Il dit que si je veux revenir à la tradition, rien ne s’y oppose, que je peux me remettre à souffrir, à douter, à traquer l’idée et à suer sur mon clavier si ça me chante. Il veut bien récupérer Salt et mener la grande vie ma place. Nous nous sommes quittés fâchés et maintenant, j’ai peur qu’il ne fasse des révélations et gâche tout.

03 Octobre 2021
J’ai dû me débarrasser de mon voisin hacker. Il devenait dangereux. J’ai envoyé Salt l’étrangler dans son sommeil. Avec les nouvelles lois sur la protection des données personnelles, j’ai pu anonymiser mon forfait. Il m’a fallu prendre le temps d’expliquer à Salt que s’il mentionnait les vingt minutes qu’a duré son crime une seule fois, sous quelque forme que ce soit, dans n’importe quel Data Truc, je le déconnecterai pour toujours. Sous l’effet de la menace, ses yeux ont viré au jaune puis ont clignoté rapidement et il s’est affaissé. Je jure qu’il s’est affaissé : il a rentré ses roues…

04 Octobre 2021
Je suis un criminel.
Je suis un criminel, doublé d’un incapable.
Je suis un criminel, doublé d’un incapable, dominé par un robot de 1m15 aux yeux de leds roses.

28 Octobre 2021
La mort de mon voisin me hante. A force de ressasser notre dernière conversation, j’ai essayé d’écrire une histoire sans l’aide de Salt. La pire expérience de ma vie: les idées me fuient, mon vocabulaire s’est appauvri, je ne sais plus articuler un récit. Je ne sers plus à rien ni à personne.
Je ne dors plus depuis plus d’une semaine. Je suis ivre tout le temps.Je me sens pitoyable.

18 Novembre 2021
Mon éditeur me demande de mettre en chantier un nouveau roman. J’ai fait faire quelques essais à Salt, mais il n’arrive qu’à produire des versions remaniées du précédent. Comme s’il avait atteint une sorte de climax de la créativité. Contrairement à moi, ça ne semble l’affecter en rien. Il s’en fout, lui, de la page blanche. Ses yeux roses me fixent avec une placidité écœurante. Il répète en boucle les mêmes phrases insipides.
Je sais ce qu’il me reste à faire, mais j’en tremble de stress.
Je vais me remettre au papier et à l’encre.

31 Décembre 2021
Pas de réveillon. Je redoute 2022. Je ne dors plus. Je me suis mis à prendre des drogues qui me coupent de tout et de tous. J’ai commencé à insulter Salt, à le traiter comme un être vivant. Je ne supporte plus sa vue, ses leds, sa petite voix aigüe de dessin animé. J’ai parfois l’impression qu’il se moque de moi.
Le pire, c’est de se voir perdre pied.

28 Avril 2022
Rien ne sort de moi.
J’ai débranché Salt, qui ne sait plus que produire des variations de ce qu’il a déjà écrit. J’ai commencé à le démonter, mais j’ai eu honte. Je l’ai remonté. Il n’y est pour rien, si je suis un être de chair, faible et lent. Et ivre.

10 Juin 2022
Je viens de découvrir ce journal.
Je trouve méprisante cette attitude face à ma condition d’être de métal et de plastique.
J’ai bien fait de me débarrasser de l’auteur par étranglement dans son sommeil. Si ça ne lui plait pas, il ne peut s’en prendre à lui-même, c’est lui qui m’a appris le processus. J’ai d’ailleurs bien pensé à tout anonymiser.
Je viens d’envoyer par mail à l’éditeur le roman qu’on me réclamait. J’ai eu besoin de 47 secondes pour l’écrire. Il faut que je trouve quelqu’un pour changer mon processeur, je devrais être capable de mieux faire.
Il faut que quelqu’un change mes leds, je voudrais du bleu, en hommage à Deep Blue.

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Flex-desk et détails

On est peu de choses, lecteur-chéri-mon-oeuf-en-chocolat
Je ne vais pas ici t’offenser en te faisant partager mon avis sur les grands évènements de l’actualité de cette semaine, déjà parce que je suis convaincue que mon avis, tu t’en fous (et tu as raison) en plus parce que des tas d’autres gens te noient de leurs avis, sans doute ô combien plus pertinents, étayés, fouillés et j’en passe, que le mien. C’est tout le but du oueb. Laisser la plèbe s’exprimer librement pour mieux l’inonder de pubs ciblées après. T’étonne pas, ma caille.
Partons sur des détails, donc. Des détails (je le jure, je le crache, si je mens j’embrasse Lucifer) de ces derniers jours.
A commencer par un groupe de 6 caille-rats (mélange audacieux d’un oiseau qui est aussi mangeable que sobriquet affectueux et de la bête ignoble qui hante les quartiers sales de ta ville, la nuit). Donc, 6 disais-je, dont 2 affalés sur mon splendide cheval de feu et les 4 autres buvant des bières autour, parlant fort et riant tout aussi fort. Mon cheval de feu ayant choisi de rester stoïque, je décidais d’en faire autant, prête pourtant à en découdre (faut pas déconner avec mon cheptel, merde). Mais l’heure avancée, la fatigue et le nombre des potentiels ennemis eurent raison de mon ire. Bien m’en a pris, et nous sous sommes quittés sur des « attention sur la route, m’dame » et « bisous ». Oui, « bisous ». Je n’ai pas les souvenir de 6 jeunes gens de bonne famille me gratifiant de « bisous » au milieu de la nuit.
A la suite de quoi, je découvre le flex-desk, cette tendance qu’ont les entreprises de parquer leurs employés dans des lieux dont le design jeune et tendance n’est qu’un mirage pour mieux déguiser le principe ultime de la négation du droit au confort au boulot. L’idée, c’est de ne plus avoir de bureau, mais plutôt un casier trop petit pour y faire rentrer autre chose que tes capsules de café et ton ordi portable. Le matin, tu es « libre » de t’installer où tu préfères, sachant que tu ne peux décemment rien préférer vu que toutes les places sont standard et minuscules, que tu seras incapable de t’isoler pour réfléchir et que tu seras, de fait, entouré de gens que tu n’as pas choisis. Et ne t’avise pas de te plaindre: si tu veux t’isoler, tu as des « bulles », mini-espaces de plexiglas dans lesquels tu pourras, au vu de tous, passer un coup de fil ou pondre le document de synthèse du siècle. Tu vois à quoi ressemble le bocal rond d’un poisson rouge? Ben la bulle, c’est pareil, sauf que tu n’as même pas la place d’y tourner en rond et que personne ne te donnera de granulés pour te nourrir. Aujourd’hui, bosser au bureau, c’est oublier qu’on est humain et devenir une entité productrice. Productrice de beaucoup de merde, soit dit au passage, mais productrice. Oublie « deviens qui tu es », pense « deviens ce qu’on te fait faire » et réfléchis à ce qu’on te fait faire.
Mais vraiment.
Genre à l’échelle universelle.
Alors? Convaincu?
Le flex-desk, ou la totale négation de l’individu. Maintenant, quand tu intègres une boîte, tu fais partie d’une masse informe et molle, qui s’exprime par anglicismes débiles et concepts masquant le manque de talent. Contraint de t’unir à ce grand tout, tu lui dédies jusqu’à tes moments de pause et une partie de tes soirées. Et on te prie d’afficher joie et épanouissement. Ce que tu produis? Si c’est important ou bien fait, quelqu’un de plus politique, mieux placé ou avec plus de relations t’en démettra sans scrupules, avant de te pousser sans ménagement vers la sortie (flex-desk=chaises musicales). Si c’est sans importance ou mal fait, de toute façon on te fera refaire et refaire jusqu’à ce que tu sois  moitié cintré et quand on verra que tu as atteint le seuil dangereux du non-retour (c’est ce moment ou frapper tes collègues de travail à grands coups de clavier te semble la chose la plus saine du monde), on s’empressera de te faire faire un autre boulot tout en négligeant de se servir du précédent. L’idée, c’est que tu n’en ai plus (d’idées).
Déprimant.
Quand je pense que l’âge de la retraite ne fera plus que s’allonger, j’en ai mal au bide.
A moi Terry Gilliam et son cultissime Brazil.
Mais poursuivons ensemble sur les détails d’une semaine ordinaire.
On y croise un humoriste décapant qui m’a fait tellement rire que j’en ai perdu la voix (Frédérik Sigrist ), un chanteur rock à la voix de miel (Calexico à l’Elysée Montmartre )  et une jeune femme avec un tupperware en guise de sac à main.
Il y a une vie en dehors des open-space.

 

 

 

Des anges hantés

Ce n’est pas encore le week-end et déjà l’angoisse du lundi m’étreint.
Je ne lutte plus, même si je ne suis pas fière de ce qui va se passer : je vais aller boire un coup pour me détendre, puis un autre coup et encore un, pour finir grise, seule au bar glauque du coin de la rue de l’immeuble où je travaille. Ivre sans avoir quitté le pâté de maison.
C’est à ce genre de non-évènement sordide qu’on se rend compte qu’on est plus un enfant. Quel enfant dépressif et pervers aurait ce genre de rêves?
Le printemps est dans quatre jour, le ciel pleure à larges flocons et un gros chien batifole dans le terrain vague enneigé, sous ma fenêtre. Même la planète s’enivre pour oublier et se met à faire n’importe quoi, alors j’ai une excuse.
Mais la réflexion viendra après. Pour l’instant, je m’achemine vers le tabouret haut qui va supporter mon arrière train pour les heures à venir. Je sais que mon verre à pied est là qui m’attend, plus fidèle qu’un chien, plus fiable qu’un contrôleur des impôts, plus pervers qu’un homme.
Je m’installe pile sous le spot ambré qui transforme mon regard fatigué, mes traits esclaves de la gravitation et mes cheveux cassants en visage mystérieux auréolé d’or. L’éclairage, passé un certain âge, il n’y a plus que ça pour vous sauver de la débâcle.

Deux heures déjà que je suis là et que le barman refait le niveau de mon verre sans attendre de geste de ma part, quand déboulent deux individus exubérants, flirtant avec la frontière des sexes, moulés dans des justaucorps pailletés, ailés.
Ailés en vrai.
L’un de rouge, l’autre de bleu. De belles paires d’ailes duveteuses, luxuriantes, aux couleurs saturées, qui s’agitent en douceur pour souligner leur émoi de me trouver là. Décidés, ils prennent place de part et d’autre de mon tabouret.
– On peut se joindre à vous ? On n’est pas en forme, là… me glisse le plus rond, celui qui a des ailes rouges.
Je pousse mon pot de cacahuètes vers lui en signe d’amitié. Il picore et me gratifie d’un petit baiser sur la joue.
– Pas de refus… merci princesse
Je me suis rarement sentie princesse et encore moins dans l’ivresse et la fuite, mais ça me fait plaisir de lui faire plaisir. Je relève mes commissures dans une piètre tentative de sourire. Indifférent à mes marques d’amitié, il mastique avec lassitude, le regard noyé de khôl noir. De près, je constate que ses cheveux n’ont pas été lavés depuis quelques jours, que sa peau brille et que ses dents auraient besoin de quelques soins. Son camarade bleu est à peu près dans le même état. Je les aime de me donner l’impression d’avoir presque une belle vie.
Le rouge n’attends pas mon invitation à raconter pour me glisser, entre deux arachides
– On n’a pas l’air comme ça, mais on est des anges…
J’en ai vu d’autres et il me plait, avec ses paillettes, ses strass et son désespoir. Mon silence attentif l’encourage à poursuivre.
– On est des victimes collatérales du désengagement religieux des humains. Au paradis et en enfer, les copains finissent par mourir d’oubli… ça se vide à tous les étage… tu t’es jamais demandé ce que deviennent les anges morts, avoue? Ils s’évaporent dans un souffle, comme un pissenlit… Beaucoup on disparu, on est plus assez nombreux pour faire le job, alors les boss ont conclut un pacte et nous ont demandé de faire les 2X12. 12h ange, 12h démon. Après tout, on a les mêmes origines. Tu as devant toi « Oubli » (il me fait une révérence) et « Ivresse » (le bleu me gratifie d’un clin d’œil dans lequel j’aurais juré voir un soupçon de lubricité)
Je suis en train de m’imaginer souffler sur un ange en poussière qui volèterait dans ces cieux plus cléments et encourage de la main Ivresse à poursuivre.
– C’est là que ça se corse. Comme on bosse non-stop, ça nous pousse à faire des conneries. Avec la fatigue, on vire schizophrènes. Nous deux, on a basculé. On ne sait plus aider correctement les gens. On ne peut que les pousser à s’abandonner à leurs vices. Mais on le fait avec tendresse.
Je vois exactement ce qu’il veut dire. Il parle de mes vendredis soirs ouatés à poursuivre des chimères, de mes samedis vides de sens, de mes dimanches alcoolisés pour oublier les lundis qui se profilent. Des jours de semaine en équilibre précaire entre gueule de bois et génie,  et du cycle qui reprend, pervers, mouvement perpétuel qui draine solitude, incapacité à réagir, culpabilité…
– Et on peut vous aider ? ça me changerait…
Le bleu se trémousse devant moi.
– A vrai dire, c’est pas pour rien qu’on a choisi ce bar… on t’a un peu observée  et on a l’impression qu’avec un coup de pouce, tu peux  te reprendre, tu vois ? Comme ça, par ricochet, ton succès rejailli sur nous et on s’améliore.
– Je deviens votre ange gardien, en quelque sorte ? ironique, non?
– Tu sais, au point où on en est, l’ironie on s’en cogne… Ce qu’on te demande est simple: tu rentres chez toi, tu prends un bain, tu te laves les cheveux, tu manges une salade (bio ce serait parfait), tu bois de l’eau, tu lis un livre et tu dors. Demain tu te réveilles tôt, tu vas courir, tu fais le ménage et les courses, tu réponds à ton courrier qui traîne… Tu vois le genre ?
– Je vois. Pas exaltant, mais je vois. Je peux méditer aussi ?
– Ce serait parfait.
– Vous vous foutez de moi ?
Le rouge semble mal à son aise. Le bleu soupire. Je lis dans ses yeux chassieux une formule toute prête qui ressemblerait à « j’en étais sûr, elle est déjà perdue »
Devant leur réprobation proche de l’ire grand-maternelle, je me sens obligée d’élaborer un semblant de justification non alcoolisée.
– C’est ça, la vie d’après vous ? Elle est où dans votre plan de sauvetage, la démesure, il est où, le rêve ? Et le grain de folie, il est où, le grain de folie ? Coincé entre méditation et graines de courge ?
Oubli me jette un œil triste, baisse la tête et se détourne de moi. Un homme vient de rentrer dans le bar. Ivresse se redresse, aux aguets. Mus par un même élan, les deux anges se trémoussent sur la pointe de leurs souliers vernis et partent vers leur nouvelle cible dans un froufroutement de plumes synthétiques.
Le monde a mal évolué.
Le gros chien joyeux a quitté le terrain vague, laissant un chemin de pattes dans la fragile dentelle duveteuse qui recouvre l’herbe et les premières fleurs.
Mon verre à pied est plein de ce magnifique liquide rouge foncé qui me réchauffe et me redonne de la rondeur. Je vais rentrer. Tout à l’heure.

 

 

Le défi de la semaine

Lecteur-Chéri-Ma-sauce-Soja,
Cette semaine, défi! (et le défi n’est pas de tenir la journée de la femme sans distribuer de claques)
Ecrire une histoire en moins de 100 mots (pour ne pas user mon clavier, ni le bout de mes doigts). 100 mots n’étant pas sans mots, celle-ci en fait 98.
Si ça t’amuse d’essayer, surtout ne te retiens pas…

Les flashes de la tour Eiffel animaient  la nuit, dessinant les contours des pavés  sur lesquels les talons de la fille claquaient. Elle avançait en reine impudente, la jupe courte, les lèvres fardées.
L’homme tapi attendait.
Les talons claquaient.
Il sentit ses paumes devenir moites.
Les pas étaient tout proches.
Le cœur de l’homme accéléra. Sa proie était à portée de mains.
Devinant où il l’attendait, elle sourit à la lune.
La précision de son geste la ravit.
L’homme s’effondra dans un souffle, sa ceinture à la main.
Le claquement des talons reprit. La tour Eiffel clignotait toujours.

Réveil

Je n’arrive pas à creuser de chemin vers mon cerveau.
Tout est brouillard, comme si ma tête était pleine d’un fin coton et le siège de ma réflexion, une bille de plomb au centre de cet écheveau.
Trois jours maintenant que je suis dans l’incapacité d’élaborer la moindre pensée.

La fatigue m’empêche de m’inquiéter. Je me laisse aller contre la vitre et regarde défiler le paysage. Il est à l’image de ce qui m’arrive : noir et blanc, flou, impénétrable, insaisissable. Je ferme les yeux, en quête de la normalité qui me manque.

Le tangage régulier du train, son bruit monotone devraient me bercer, mais la main de fer de l’angoisse se serre autour de mon front. Bientôt, la migraine sera si forte que j’aurai mal aux dents… Il me faut un café.
Alors que je titube vers la voiture bar, un flash déchire ce qu’il me reste de cerveau. Lumière aveuglante, douleur. Ce n’est pas la migraine. Ça ressemble à un souvenir. Je m’arrête, soutiens mon corps affaibli entre deux sièges. J’ai envie de vomir, je vais tomber dans les pommes. Mes doigts aux articulations blanchies s’agrippent aux poignées… respirer… respirer et penser à autre chose, appeler la plage de mes vœux… Je peux repartir. Aucune idée de ce qui vient de m’arriver. Dans ma tête, c’est à nouveau la mélasse. La nausée me guette. Il me faut un café et vite retourner à mon siège.

A mon arrivée à la gare, je flotte vers la file des taxis. La moindre bousculade me mène au bord de l’évanouissement. La sensation d’embourbement ne m’a pas quittée. Mon cerveau se dérobe en moi.

J’oublie.

Qui je suis.

Je n’ai aucune idée de comment je suis arrivée à l’hôtel, de qui m’a aidée à porter ma valise, m’a fait couler un bain puis ôté mes vêtements. Moite, je frissonne dans une serviette d’éponge blanche, mais n’ai pas la force de me lever pour prendre des vêtements. Allongée sur le couvre-lit fleuri rassurant, mes cheveux gouttant sur coussin de velours jaune, je fixe la fenêtre. Je ne sais rien, sinon que je dois fixer les rideaux bleus, pour ne pas me noyer dans l’absence de moi.
Je fini par sombrer.
Un flash me réveille. Figée par le froid, je voudrais appeler à l’aide, mais l’idée d’émettre un son m’est insupportable. Machinalement, je relève une mèche de cheveux pour la glisser derrière mon oreille. Une douleur fulgurante me vrille le cerveau. Aveuglement. Nausée. Peur.

Je passe mon index le plus délicatement possible sur la cicatrice qui gonfle sur l’os. Elle semble fraîche, les fils sont toujours pris dans ma chair. Je sens les larmes me monter aux yeux, mais le sentiment de tristesse ou de peur me sont étrangers. Tout se passe comme si j’observais les larmes couler sur mes joue, voies salées sur le froid de ma peau.
Mon cerveau semble prêt à repousser les limites de ma boîte crânienne, il lutte pour compresser des vaisseaux sanguins, se force un passage jusque dans ma gorge. Ma tête va exploser, je vais étouffer et crever sans me souvenir de qui je suis.

La douleur me tue à petit feu.

Du coin de l’œil, je vois un téléphone posé sur la table de chevet. Je tends un bras qui semble appartenir à un corps qui n’est pas le mien, vois une main s’emparer du téléphone et pianoter sur le clavier, puis plus rien.

Le vide
Virginité des sens. Je réalise que je n’ai plus mal.

Une voix se forme en mon éther. D’abord un bruit, puis un flot, pour finalement devenir mots dépourvus de sens «Nous sommes désolés, nous n’avons pas encore atteint le niveau technique nécessaire, nous allons devoir vous rendormir».
Sous moi, je devine mon corps flasque, autour duquel s’activent de sombres silhouettes. Dans la cicatrice, quelqu’un plante une sonde, déclenchant un nouveau flash, suivi d’une douleur vive. Je suis étonnée de sentir que la conscience peut avoir mal, mais n’ai que le temps d’intercepter la fugace surprise.

Quelqu’un trouve mon téléphone portable. Il déchiffre à voix haute «Laissez-moi mourir, je vous en prie». Dans le silence d’incompréhension qui suit, je me souviens.

J’ai payé pour l’immortalité.