Ménage à trois – Part 5 – Je garde Kiki –

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale, mais réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut pas restituer le bijou. Plus tard, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire. Les trois complices organisent le kidnapping du chat pour faire tester l’animal. La mission est menée à bien, mais en direct par visio-conférence…

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Partie 2
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Partie 4

*

– 1258 vues…

Delphine, atterrée, rafraîchi l’écran de son téléphone, qui indique une impitoyable augmentation.

– Bientôt 1300 personnes m’auront vues kidnapper un chat… Et je ne vous parle pas des commentaires…
– A la fin du week-end, tu seras célèbre!
– On va essayer de me tuer, oui…
– Mais non, t’inquiète, demain un abruti va faire un truc encore plus con et plus personne ne pensera à toi… et avec cette casquette, on ne te reconnait pas…

Léo se veut rassurant, mais l’idée que, sous le couvre-chef bleu, le visage de sa complice fasse le tour des réseaux sociaux le plonge dans un stress qu’il a du mal à contenir.

– Je ne vais plus pouvoir aller bosser…
– Parce que tu crois que tes employeurs surfent sur des vidéos de chats?
– Pas trop envie de prendre le risque… si ça devient viral…
– La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas fait ça pour rien… ce chat est bien malade…

Rachel agite sous le nez de Léo les résultats de la prise de sang de l’animal.

– Je vais filer chez le médecin et me faire prescrire les médicaments. Pour ceux à administrer au chat, j’ai déjà une ordonnance, on va pouvoir commencer son traitement. On s’organisera pour rendre après…
– Après quoi? Tu veux dire, une fois que ma tête sera placardée dans tout Paris? Et tu appelles comment quelqu’un qui restitue un otage, une retro-cat-kidnappeuse ?

*

Assise face au petit paquet, Rachel hésite.

Clef? Pas clef? De toute façon, je ne vais pas aller récupérer le vélo, Léo a raison c’est beaucoup trop risqué. Et ce serait idiot de laisser ce vélo rouiller pour rien. D’un autre côté, si je joins la clef à la montre, j’avoue avoir participé au vol et à ce cat-kidnapping… Même s’il n’a aucun moyen de remonter jusqu’à moi, ce n’est peut être pas très malin… Leo va devenir timbré avec mes conneries… Allez, pas clef. Et je vais envoyer ça depuis chez ma sœur la prochaine fois que j »irai la voir .

Elle repose la petite clé d’antivol sur la table et finit d’emballer la montre, puis recopie l’adresse et le nom du destinataire sur le papier kraft. Quatre jours après la mise en ligne sur YouTube, par le propriétaire du chat, de la vidéo de Delphine, que les réseaux sociaux ont baptisée « The mysterious blue cap cat captor » en référence à la casquette bleue qu’elle portait le jour du rapt, le nombre de vues a dépassé les dix mille.

*

– Tu prévois de rendre le chat quand?
– Si tu crois que j’ai envie de courir le moindre risque alors que la vidéo a passé les 20.000 vues… de toute façon, je garde Kiki.
– Quoi?
– Tu m’as très bien entendue, je garde Kiki!
– Mais tu es folle, tu ne peux pas faire ça! – les yeux de Léo semblent vouloir sortir de leur orbite –
– Et pourquoi pas? Il est très bien ici. Il se laisse soigner, il s’est bien habitué à l’appartement…
– Dis surtout que c’est toi qui t’es bien habituée à lui… bon, on arrête de rigoler, on rend ce chat dès aujourd’hui. Rachel, tu vois ça comment?
– Ben, à moins de déposer la caisse sur le paillasson du type, je ne vois pas trop.
– Avec un mot d’excuse aussi « excusez-moi pour le chat, j’en avais trop envie, surtout après avoir vidé votre appartement de tous les objets précieux qu’il contenait »?
– Non, plutôt « Ce chat était malade, nous vous le rendons soigné, le reste des médicaments est dans la caisse » , signé « le gang des soigneurs »
– Le gang des soigneurs?
– Comme ça on détourne l’attention…
– mais je rêve, « Le gang des soigneurs » ?
– …
– Vous ne m’avez pas comprise? JE GAR-DE KI-KI!!
– Impossible… La voix de Leo est trop calme, comme s’il allait se mettre à hurler sur les deux femmes.
– Et pourquoi Kiki, au juste? – Rachel tente de faire diversion après le flop de sa proposition de gang des soigneurs –
– C’est le nom de mon premier chat. Ma mère me l’avait offert pour mes quatre ans. Je l’ai adoré. Depuis, je n’ai eu que des Kiki…
– Je comprends.
– Moi, je m’en fous. On le rend. Kiki ou pas Kiki. et vous savez quoi? On fait une vidéo de la restitution et on explique qu’on l’a pris pour le soigner. Je vous parie qu’on fait plus de 20.000 vues.
– Et on explique comment, qu’on savait que ce chat en particulier était malade?
– On l’explique pas. On ne va pas faire d’interviews ni passer à la télé, c’est juste pour … détourner l’attention… Delphine, tu as repris tes esprits?
– Je t’en offrirai un, moi, de Kiki, si ça peut te faire plaisir…

L’offre de Rachel semble apaiser la femme de ménage, qui a pris le chat sur ses genoux et s’accroche à l’animal comme si sa vie en dépendait.

– d’accord… On rend le chat…
– OK, Va chercher ta casquette bleue, qu’on boucle cette histoire.

*

La vidéo de restitution affiche près de 25.000 vues quand Rachel jette un œil, amusée par les proportions prises par l’affaire du chat. Par prudence, ils ont décidé de suspendre leur arnaque, craignant un témoignage ou un appel à la prudence du propriétaire de l’animal, mais deux semaines ont passé et tout semble à nouveau calme. Un employeur de Delphine est parti pour un déplacement professionnel de trois jours et ce soir, ils vont reprendre leur activité. Léo a insisté pour choisir le lieu, une brasserie qu’il affectionne et fréquente régulièrement.

Perchée sur ses hauts talons, un manteau long dissimulant sa robe noire au décolleté flatteur, Rachel fait son entrée dans le bar à vingt heure et s’installe à une petite table d’où elle peut avoir vue sur toute la salle. Jugeant qu’aucun des hommes présents ne peut faire office de cible, elle sort de son sac un magazine et entreprend les mots croisés en attendant qu’un serveur la remarque.

– Vous avez vite retrouvé la ligne, pour une femme qui a accouché si récemment… vous permettez?

L’homme qui se tient à sa droite lui sourit en même temps qu’il s’installe face à elle. Tétanisée, elle le regarde prendre son temps pour déployer la carte et en profiter pour agiter la montre bleue qu’il porte au poignet.

– Merci pour la montre et le chat.

Ménage à trois – Part 4 –

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle réalise qu’elle ne se sent pas taillée pour ce type d’arnaque et se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale et après avoir quitté abruptement ses complices, elle décide de retourner chez sa victime pour lui restituer la montre. Sur place, elle réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut donc glisser le bijou dans sa boîte à lettres. Quelques heures après, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire.

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Partie 2
Partie 3

*

-Tu veux monter un kidnapping de chat? Chez un type qu’on vient de cambrioler? Mais tu es dingo!!
– Je n’aurais jamais dû vous raconter ça… laissez tomber, je vais me débrouiller…
– Te débrouiller??? Mais non! Surtout ne fais rien! Je ne sais pas… prend des antibio…

Léo, furieux, s’agite dans le salon de Delphine où les trois complices se sont donné rendez-vous à la demande de Rachel.

– Mais dis quelque chose, toi! Fais lui comprendre que c’est de la folie!

Autant Rachel pensait pouvoir compter sur Léo pour l’aider, autant elle est convaincue que Delphine va l’atomiser en quelques mots bien choisis. Aussi, elle ne peut s’empêcher de couiner quand la petite femme boulote aux cheveux désormais châtains répond avec calme.

– Non, je suis OK pour le kidnapping du chat. J’aime bien les chats. Ca va me faire plaisir d’en avoir un pendant quelques jours. Mais je comprends ton point de vue, t’inquiète. On va pouvoir s’en sortir à deux, j’ai une idée.
– Quoi? Mais je fais équipe avec deux folledingues! Je vais retourner faire le consultant, moi, à ce rythme! Au moins , les risques étaient limités à la mort lente par ennui profond…
– Tu peux nous donner ton idée, Delphine?

Rachel est tellement soulagée d’avoir une alliée qu’elle se retient de serrer sa complice dans ses bras et de l’embrasser.

– C’est simple: il faut l’obliger à quitter son appartement le temps de choper le chat. Donc soit on a de la chance et il a besoin d’une femme de ménage, soit on invente un truc pour le faire quitter les lieux en laissant la porte ouverte.
– Et comment tu accomplis cet exploit avec un type qui vient de se faire dépouiller?  – Léo a l’air de se retenir de crier –
– Un enfant ou une femme enceinte.
– Quoi, « un enfant ou une femme enceinte »?
– Ben un individu vulnérable qui va sonner chez lui pour lui demander de l’aide et l’entraîner dans l’escalier assez longtemps pour laisser à son complice le loisir de localiser l’animal…
– Et quel prétexte l’individu vulnérable va-t-il avoir?
– La femme enceinte s’est trompée d’étage, elle se rend chez une personne pour lui vendre un vélo. Mais il ne rentre pas dans l’ascenseur et il est trop lourd pour son état, elle a laissé en bas dans l’entrée. Elle demande de l’aide, l’homme l’accompagne, mais assez bêtement, elle ne parvient pas à retrouver le papier sur lequel elle avait noté l’étage et le nom de l’acheteur…  Quant à l’enfant… je ne sais pas trop… il faudrait déjà en avoir un sous la main…
– Parce qu’on a une femme enceinte sous la main?

Delphine fait un mouvement de tête en direction de Rachel.

– Avec un bon coussin, elle peut faire illusion…
– T’es jamais à court quand il s’agit d’arnaquer, hein? Mais ça va pas? Tu crois qu’il ne va pas la reconnaître? – Léo s’étrangle et postillonne de rage-
– Arrête de me cracher dessus. Tu lui vires son maquillage, tu lui mets une perruque, des fringues informes et des lunettes, le tour est joué.
– Mais elle n’y arrivera jamais, elle va flipper!
– Hé! ho! vous pouvez arrêter de parler de moi comme si je n’étais pas là? C’est dingue, ça! Bien sûr que j’y arriverai! De toute façon on va faire ça sans toi, alors la ramène pas!
– Parce que tu crois que je vais laisser faire ce désastre? Très bien, on la joue « femme enceinte au vélo »! Mais je viens avec vous!
– Et sous quel prétexte?
– Le protocole prévoit qu’on ne fait rien de manière isolée. Je serai dans la rue, en cas de pépin, j’improviserai. Vraiment? Une femme enceinte qui transporte un vélo?
– Pourquoi pas?
– Et pour le chat? Tu crois qu’il va se laisser faire comme ça?
– T’inquiète, le chat, je m’en occupe… J’aime bien les chats, je te dis. Et toi, tu vas nous servir de messager: dès que j’ai le chat, je fonce dans l’escalier de secours et je t’envoie un sms. Tu n’auras qu’à taper sur la porte, comme si tu avais oublié le code. Rachel t’entendra, elle pourra arrêter son cirque. Avec un peu de chance, il ouvrira et elle en profitera pour s’éclipser. Toi, tu improvises un truc.

Comme Delphine a l’air sûre d’elle, Léo et Rachel ne bronchent pas.

*

Ce samedi matin, vers neuf heure, quelqu’un sort enfin de l’immeuble, laissant à Delphine la possibilité d’y entrer. Après avoir laissé le temps à sa complice de monter au delà du second étage et de se tenir prête à intervenir, Rachel, dans sa tenue de femme enceinte et un vélo à la main, s’avance vers la porte. Léo est posté sur le trottoir d’en face, manipulant nerveusement son téléphone. Ils sont en embuscade depuis sept heure trente, à surveiller les fenêtres du second étage. Ayant vu la silhouette de l’homme derrière les fenêtres, ils sont sûrs qu’il est chez lui.

Au grand étonnement de Rachel, le plan de Delphine fonctionne à merveille: l’homme, à peine surpris de trouver une femme enceinte sur son palier, ne pose aucune question, ne prend même pas le temps de troquer son pyjama contre un autre vêtement et suit Rachel dans l’escalier, disposé à lui donner un coup de main.

Merde, il est vraiment gentil. Je me sens moche de faire ça. Et je ne vais même pas pouvoir lui rendre sa montre. A moins de trouver une raison de lui demander son nom…

Prenant son temps pour descendre les marches, elle s’accroche à son faux ventre.

– Je ne sais pas comment vous remercier… je me sens incongrue, avec ce problème de vélo…
– Ne vous inquiétez pas, ce n’est rien. Dites-moi seulement à quel étage il faut le monter.
– Je ne sais plus, je croyais que c’était le vôtre. Il faut que je reprenne mes notes…  – elle tente un petit rire confus, qui résonne tellement faux à ses oreilles qu’elle s’en veut immédiatement – je ne sais pas si c’est la grossesse, mais j’ai l’impression de perdre la tête… Vous avez des enfants?
– Non
– Ah. Vous n’avez jamais vécu…ça, alors – elle pointe son ventre-
– heu.. non-non..
– Excusez-moi, je vous ennuie avec mes histoires. Voilà le vélo, je cherche le papier.

Deux étages au dessus, Delphine se tient dans l’entrée de l’appartement, une caisse à chat à la main. Le chat gris lui fait face depuis le salon, à petite distance, et la regarde avec intérêt.

– Salut, chat. Tu viens me voir?

Elle s’est accroupie et agite une balle rouge devant elle. Le chat s’avance et vient lui flairer les doigts, mais elle n’a pas le temps de l’attraper qu’il s’éloigne en miaulant de mépris.

– Quoi? tu n’aimes pas ma balle?

Elle avance vers un grand tapis bleu et suit l’animal dans la pièce, tout en guettant le bruit dans le hall. Lui parvient la voix de Rachel qui semble s’excuser de sa lenteur.

– Allez… viens… regarde la baballe…

Elle fait mine de regarder ailleurs, tout en continuant à manipuler sa balle.  L’animal, méfiant mais curieux, avance lentement. Quand il est assez proche, elle l’attrape avec dextérité et le pousse dans la cage dont elle avait ouvert la porte. Il commence à protester, mais il est trop tard, la porte de la cage s’est refermée sur lui.

– Chuuut… s’il te plait…

Elle ressort de l’appartement en silence et prend la porte de l’escalier de secours. Le chat commençant à s’agiter et à faire du bruit, elle décide de ne pas s’attarder à cet étage et opte pour descendre vers le premier.
Pendant ce temps, Rachel a vidé son sac et l’a retourné deux fois, sans retrouver le papier qui pourrait la renseigner sur son acheteuse. Elle s’est confondue en excuse et s’apprête à quitter l’homme qui n’a pas fait montre d’impatience.

– Je suis confuse, je vous ai dérangé pour rien et en plus, je vais devoir rentrer chez moi avec ce satané vélo…
– Vous avez un cadenas?
– Oui…
– Je vous proposerais bien de le laisser dans le local, là… – il désigne une porte – comme ça vous n’aurez pas à le trimballer partout…
– Oh… Bonne idée… Mais…
– J’ai la clef. Je suis sûr que votre acheteuse l’a aussi. Ca ne pose aucun problème, elle pourra venir regarder le vélo, avec un peu de chance, vous n’aurez qu’à revenir avec la petite clé… c’est mieux qu’un gros vélo… Et de toute façon, vous devrez revenir, alors…

Il réfléchit vite, ce con… Qu’est ce que je réponds, moi?  Pas trop envie de revenir par ici… sauf si…

– Je ne vous force pas
– Non non.. je vais faire ça. Acceptez-vous de me donner votre numéro de téléphone, si jamais…

L’homme s’exécute sans broncher et Rachel est en train de noter le numéro quand elle entend frapper à la porte d’entrée.

Ahhhh… enfin… bon, finissons-en, qu’est-ce que je lui dis pour me sortir de là?

– Dites, vous ne craignez pas d’avoir laissé votre porte ouverte un peu trop longtemps? quelqu’un pourrait visiter votre appartement…
– Non, l’immeuble est calme. Et malheureusement l’appartement a été visité il n’y a pas longtemps….

Merde, c’est malin, comme prétexte…

– En plus, j’étais en visio avec ma mère, je l’ai laissée en plan quand vous avez sonné, mais mon bureau donne sur l’entrée, elle a vue sur la porte, si quelqu’un essaie de me jouer un tour, elle est aux premières loges!

Son rire franc glace Rachel jusqu’aux os.

*

– Tu lui as laissé mon vélo???

Léo est furieux.

– De toute façon, il va falloir ramener le chat…
– Et? Tu crois que tu vas pouvoir aller et venir dans cet immeuble toute ta vie?
– Sur le coup, ça m’a semblé une bonne idée…

Et surtout, j’ai son nom, je vais pouvoir lui rendre sa montre. Ca vaut bien ton vélo pourri.

– Mais il faut quand même que je vous dise un truc…

*

 

 

 

 

 

Ménage à trois – Part 3-

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.
Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel file sous le prétexte fallacieux d’aller chercher des croissants. En vrai, elle se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle réalise qu’elle ne se sent pas taillée pour ce type d’arnaque et se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimental et après avoir quitté abruptement ses complices, elle décide de retourner chez sa victime pour lui restituer la montre.

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Partie 2

*

Il est à peine neuf heure et demie. Il doit être chez lui, choqué. Je vais me contenter de déposer la montre dans sa boîte aux lettres. Ca prendra moins d’une minute.

Rachel se lève, règle son café, attrape une pile de prospectus dans un présentoir et se dirige vers le métro. Elle a devant elle 45mn pour méditer sur son avenir d’arnaqueuse, avant d’honorer le rendez-vous proposé par Léo. « J’y serai pour 10h30 ». Le sms à peine envoyé, elle éteint son portable.

La rue de filles du calvaire est plus animée, ce qui l’arrange: elle préfère ne pas être reconnue. Elle se poste sur le trottoir, un peu plus loin que le 14, en face, et risque un œil vers les fenêtres du deuxième étage pour constater que les rideaux sont tirés et que tout a l’air calme. Après avoir rassemblé ses cheveux en un chignon serré qu’elle dissimule dans le col de sa veste, elle vérifie que la montre se trouve bien au fond sa poche et inspire profondément.

Ce n’est rien, il me suffit d’ouvrir la porte, j’ai la clef. Trouver la boîte aux lettre et y jeter la montre. Ca va aller. Si je croise quelqu’un, je prétexterai distribuer des tracts.

Elle traverse, la clef de la porte d’entrée dans une main, les tracts serrés sous son bras. Elle a l’impression que la sueur de son stress va tremper le papier imprimé et que son cœur va jaillir d’entre ses côtes. Sa main tremble alors qu’elle introduit la clef dans la serrure et la fait tourner. La porte s’ouvre, le hall est désert. Rachel fait un pas en avant et se fige en entendant des pas qui descendent l’escalier. Craignant d’attirer l’attention en reculant, elle fait un bond en avant et se plante devant les boîtes aux lettres. Les pas semblent provenir du premier étage, avec un peu de chance, elle a le temps de trouver la bonne boîte et d’y déposer la montre avant que la personne n’arrive au bas de l’escalier. Mais la panique l’empêche de se concentrer sur les noms qu’elle fixe comme s’ils était écrits avec des caractères inconnus. Alors qu’elle déchiffre péniblement « famille Grosleroy », elle réalise qu’elle ne connaît pas le nom de famille du jeune homme de la veille. Elle ne peut que rechercher un « Thomas » et les étiquettes des boîtes à lettre proposent deux Thomas et quelques T. devant les noms de famille.

Merde. C’est tout moi, ça, de faire n’importe quoi. Si Léo savait ça, il serait hystérique. Je risque de me faire chopper, de nous mettre en danger tous les trois,  pour la montre d’un homme dont je ne connais même pas le nom…

– Vous cherchez quelqu’un, mademoiselle?

La voix est aimable, mais le regard de l’homme en costume sombre d’une soixantaine d’années, qui lui fait face, dément cette douceur. Rachel déglutit.

– Heu… non, merci. Je tracte…
– Je vois. Faites attention à respecter les autocollants « stop-pub »… je compte sur vous…
– Promis

Silence. Elle s’attendait à ce que son interlocuteur sorte, mais il semble disposé à surveiller le soi-disant tractage.

Il faut que je bouge, que je fasse quelque chose, que je parte d’ici, que je passe devant ce type et que je sorte, que je…

Pendant qu’elle glisse quelques tracts dans les boîtes, en faisant attention à la présence des fameux autocollants et en essayant de se souvenir d’un indice qui lui permette de trouver le bon « Thomas », elle sent le regard réprobateur de l’homme dans son dos. Elle finit de distribuer son tas de papiers et se retourne pour sortir. L’homme est planté au pied de l’escalier, il faut qu’elle passe devant lui pour atteindre la porte. Elle inspire, redresse fièrement la tête et appuie sur le bouton d’ouverture.

– Bonne journée, mademoiselle
– Excellente journée à vous – elle le gratifie d’un sourire avant de poser un pied à l’extérieur –
– Je ne vous dis pas « au revoir »

Il m’énerve, ce type, il mériterait que j’envahisse sa boîte de tracts débiles tous les jours. Et ça veut dire quoi, cette façon de me surveiller? Je déteste ce genre de pingouin sûr de son droit, engoncé dans ce qu’il croit connaître de la vie. S’il croit que ça amuse les gens de distribuer des pubs… 

– Vous vouliez me dire autre chose?

Elle en a oublié de partir.

Mais quelle idiote. Ce type m’a vue, il n’aurait aucun mal à m’identifier au cas où…

– Non-Non

*

– Bon, peux-tu m’expliquer ce qui s’est passé ce matin? Tu as flippé? Si c’est ça, il faut le dire, tu risques de nous faire prendre. Je préfère arrêter. On trouvera toujours une fille qui…
– Une fille prête à vendre son cul pour une arnaque?

Surpris par le ton agressif, Léo prend un moment avant de répondre.

– Une fille qui saura tenir ses nerfs et ne risquera pas de se faire descendre pour quelques montres et des CD… Tu sais Rachel, il m’est impossible d’oublier Daphnée et les risques idiots qu’elle a pris. C’est avant tout pour ça que je voulais refaire cette arnaque, mais à trois personnes. Pour assurer ta sécurité. Si tu ne sais pas te contrôler, mes efforts et mes protocoles dont vous vous moquez ne servent à rien et je préfère arrêter. Il faut que tu me fasses confiance. Mais il y a autre chose…

Ca y est je m’en veux. Je sais bien qu’il souffre encore de la mort de cette Daphnée. Et qu’il n’a pas tort sur la sécurité.

– … il faut que tu choisisse tes cibles avec soin. Ne sélectionne pas un homme dont tu risques de…
– … de t’enticher, oui je sais.
– J’ai bien vu ta tête, tout à l’heure, quand on parlé de la montre, que tu as mentionné le père du type. Un gars qui fait ce genre de confidences est tout de suite attendrissant.

Saloperie, tu lis en moi. Il faut que je me méfie.

– Flippe pas, je ne lis pas en toi, hein… c’est juste que c’est exactement la raison qui a poussé Daphnée à agir seule et tu sais comment ça c’est fini.
– Mal, d’une balle non perdue.
– Je n’ai pas envie de perdre mon nouveau co-équipier trop rapidement.
– T’inquiète, ça va.
– Je te fais confiance. On va laisser un peu de temps avant la prochaine, ça te permettra de reprendre tes marques.

Rachel acquiesce.

– Pourquoi tu te gratte comme ça?
– Je ne sais pas… J’ai une allergie sans doute.
– Le chat? Le chat de ce matin qui t’a griffée?
– Peut être…
– Fait voir?

Elle soulève son t-shirt et découvre, au dessus de la ceinture une éraflure rouge et suintante

– Ce n’est pas joli du tout, tu devrais montrer ça à la pharmacie.

*

– Ca date de quand?
– Je ne sais pas trop, ce matin, peut-être…
– C’est votre chat?
– Non…
– Il va falloir aller voir son propriétaire, parce qu’une infection si rapide et douloureuse, ça n’est pas bon signe. Ce chat doit être examiné et son propriétaire proche averti. Je vous conseille de lui faire faire une prise de sang et de revenir me voir avec les résultats. Je vous fais une note pour le vétérinaire.

Le médecin griffonne quelques instructions sur un papier et le tend à Rachel.

– Ne tardez pas trop.

*

Et donc, ça continue par lààà

 

Ménage à trois – Part 2-

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.
Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel file sous le prétexte fallacieux d’aller chercher des croissants. En vrai, elle se précipite au domicile de son amant d’une nuit, laissé nu et endormi dans l’appartement d’un inconnu, pour le dépouiller de ses biens précieux.

Début

*

La découverte d’un lieu de vie revêt toujours aux yeux de Rachel un petit côté « exploration », avec son lot d’imaginaire, de spéculations, de surprises et, souvent, de déceptions. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle n’a que de rares fois été agréablement surprise en visitant l’appartement ou la maison de ses amants. Elle a pourtant essayé de varier les personnalités, mais la plupart ne se sont révélés que des vitrines trompeuses. Parfois, elle se dit qu’elle devrait réviser son standing, regarder vers des hommes qui s’affichent moins, que peut-être, ayant de moins hautes expectatives, elle serait moins déçue.

– Tu as l’intention d’y passer la matinée?

La remise à l’ordre de Léo interrompt ses réflexions. Oui, ils ne doivent pas s’éterniser sur le palier de ce second étage, on pourrait les remarquer… Elle trouve la bonne clef, fait jouer la serrure et ouvre la porte sur un gros chat de gouttière gris qui la fixe d’un regard de jade furieux.

– Heu… je préfère que tu passes en premier…
– Tu as peur des grands fauves?

Léo rigole et passe devant l’animal dont la tête pivote avec majesté tandis qu’il observe l’envahisseur mâle fouler son territoire.

– Je suis allergique, il ne faut pas qu’il me griffe et en plus il va me faire éternuer…
– OK, prévoir dans le protocole de vérifier la présence d’une bête sauvage dans les lieux.
– Tu te moques, mais imagine que ce gars ait eu un chien? le genre agressif et bien bruyant?
– Ma chérie, un chien a besoin de sortir, le gars aurait proposé de te ramener chez lui et tu aurais dû chercher un autre pigeon. Bon, on ne va pas tergiverser trois heures sur le monde animal, je prends le salon, va visiter la chambre, ça doit être par là… on se donne quinze minutes maximum.

La chambre est petite et plutôt bien rangée. Le placard présente une belle collection de costumes et Rachel a un geste pour en choisir un afin de l’offrir à Léo, mais s’interrompt à l’idée qu’il pourrait se méprendre sur ses intentions. Léo est un gentil garçon, mais pas question qu’il ne soit autre chose qu’un complice. Elle fouille rapidement les étagères sans rien trouver d’intéressant puis se rabat sur la table de chevet. Le tiroir contient quelques bijoux qu’elle transfère dans son sac à dos sans prendre le temps de les trier. Une montre au bracelet bleu attire son regard et elle ne peut se retenir de la passer. C’est trop grand pour son poignet, mais elle décide de la garder. Sur le mur opposé au lit, un commode déborde de sous-vêtements en plus ou moins bon état, mais rien de précieux ne fait surface. C’est alors qu’elle remarque les tiroirs sous le lit. Au moment où elle fait glisser le premier, une sensation de brûlure lui fait étouffer un juron. Un réflexe de répulsion envoie valdinguer le gros chat qui venait défendre son espace vital.

– Saleté de bestiole… je vais avoir une marque…

L’animal la fixe avec une intensité qui la dérange et émet un chuintement. Mal à l’aise, Rachel sort de la chambre et va retrouver Léo, dont le sac à dos plein laisse entendre qu’il a fait d’heureuses découvertes. Il est occupé à découvrir le contenu des tiroirs d’un meuble de bois foncé et sifflote en extrayant une pile de disques vinyle.

– Ce type est plutôt sympa, il écoute la même chose que moi, je suis presque embêté de devoir le défaire de cette belle collection, mais je ne les ai qu’en CD, ce serait bête de se priver… Alors?
– Pas grand chose, il y a des tiroirs sous le lit mais le chat m’empêche de les ouvrir…

Le sourire de Léo retombe.

– OK, on parlera de ça plus tard. Continue le salon, je vais dans la jungle… Méfie-toi, il y a peut être un poisson rouge…

Il a raison, je ne suis pas à la hauteur. C’était une mauvaise idée, ce deal. Delphine a mille fois plus de courage que moi. De quoi j’ai l’air? De la bimbo tout juste capable d’allumer un pauvre type. C’est vrai qu’il était plutôt sympa. Même son appartement est bien… Et qu’est-ce que je fais? Je le trahi et je le vole. Pourquoi les autres n’ont pas l’air de se poser de questions? Je me pose trop de questions. Bon…. maintenant que je suis là, autant aller au bout.

*

Dix minutes plus tard, les sacs à dos pleins et une valise remplie de disques et de matériel hi-fi, ils rejoignent la moto. Léo fait passer son sac à dos sur le ventre.

– Tu vas tenir la valise entre nous deux. Si tu serres bien les jambes, pas besoin de t’accrocher à moi. Ca va aller?

La question est pure formalité. Pas moyen de répondre que non, ça ne va pas et que l’idée de tenir la valise alors qu’elle est équipée d’un sac à dos lourd et qui la rend instable lui fait peur. Elle sourit et s’installe derrière lui, le cœur battant.

J’arrête. Il faut lui dire que j’arrête.

*

– Alors? Ce réveil?

La question émane de Léo, vautré sur le canapé. La table basse devant lui croule sous les objets dérobés, qu’il manipule avec négligence. Ayant prétexté une assommante fatigue, Rachel se tait, enfoncée dans un fauteuil. Delphine pouffe et se ressert un café.

– Il porte bien le peignoir à fleurs… Il n’a pas aimé découvrir que c’est moi, qui habite son nid d’amour. Le pauvre était mortifié de s’être fait avoir. Il a essayé de me convaincre qu’il n’a pas l’habitude de suivre des femmes, qu’il avait bu… Il s’est excusé au moins dix fois! Si ça pouvait le faire réfléchir… Je n’ai pas eu de mal à le convaincre de l’accompagner, à la vue du pistolet, j’ai cru qu’il allait s’évanouir!
– Pour avoir vécu la situation, j’avoue que te découvrir derrière un flingue au moment où on se réveille, ça fait un choc. Surtout quand on s’attend à une tendre jeune femme…

Léo ne s’est jamais tout à fait remis d’avoir été l’un de pigeons du plan mis au point par Delphine.

– Oui, je sais que tu m’en veux encore pour t’avoir fait traverser Paris en tongs dans le métro, mais avoue que tu t’es rattrapé…

Delphine et Léo ont fait un pacte de non agression, mais chacun se méfie encore de l’autre à cause de la façon dont l’arnaque a tourné, quelques mois plus tôt, quand Léo était dans le rôle de la victime. Rachel, qui a aidé Léo à confondre Delphine, se dit que la confiance totale entre les trois ne sera jamais qu’une illusion.

– Tu n’as pas eu de mal à le convaincre de te laisser l’accompagner?
– Non. Je crois que j’aurai pu lui demander n’importe quoi. J’ai même eu l’impression que ça le rassurait de m’avoir avec lui

Delphine éclate de rire.

– Il avait laissé un trousseau à sa mère, qui habite  dans le voisinage. Tu aurais vu sa tête devant son fils tout penaud. J’étais restée en retrait, mais malgré la distance, je le voyais rougir!
– Et sur place? – Rachel n’a pu s’empêcher de poser la question –
– Sur place… il a vite vu ce qui pouvait manquer. Je ne me suis pas éternisée. Quand j’ai été sûre que vous étiez passés et partis, je me suis contentée de lui laisser mon numéro de téléphone…  Dis-donc, c’est quoi, cette montre?
– Heu… je l’avais oubliée… je l’ai trouvée ce matin, dans la chambre
– Tu veux dire, avant la découverte du molosse?
– C’est ça…

Elle détache le bracelet pour leur montrer sa prise, puis contemple un moment le cadran bleu élégant, avant de retourner le boîter.

– Il y a une inscription… un nom et une date…
– Passe voir

Delphine arrache la montre des mains de Rachel avec avidité, la griffant presque au passage.

– Victor, 15 Juillet 1948. il avait l’air plus jeune que ça.

Elle rit grassement et Rachel a envie de la gifler. Il lui semble que jamais elle ne pourra s’habituer à la vulgarité et aux manières rustres de sa complice.

– Ce doit être son père… il m’en a parlé. Il a évoqué une collection de montres dont il a hérité il y quelques années.
– Je confirme, elle est dans mon sac.

Léo tapote la poche avant de son sac à dos et Rachel sent son estomac se serrer. L’homme avait expliqué avoir été très attaché à son père et admit qu’il n’arrivait pas à se défaire des quelques objets dont il avait hérité. Elle aurait dû en parler à Léo, lui demander de ne pas tout prendre. Mais il aurait sans doute rit.

J’arrête. Il faut leur dire que j’arrête. Je ne serai jamais comme eux. Je ne peux pas. Je ne veux pas.

– Ca va Rachel? Excuse-moi pour ce matin, j’ai été un peu brusque mais je ne voulais pas courir de risques. Je sais que tu dois être stressée et que les dernières 12h ont été les plus dures pour toi…

Il lui sourit et Rachel sent sa volonté vaciller.

Il sait y faire, ce con. Mais j’ai appris à lire ses pensées, il essaye de m’amadouer. Il sait que sans moi, son plan ne peut pas fonctionner. Tant pis, Léo, Delphine, c’est décidé, j’arrête. Laissez-moi le temps de trouver la force de vous l’annoncer. Là j’ai juste envie d’être loin de vous.

– On te la laisse, tu mérites bien ça.
– « on te la laisse », tu me fais l’aumône maintenant? Pas la peine de prendre ce ton méprisant. Quoi que tu en penses, je ne suis pas une pauvre fille. Et je t’emmerde.

*

J’aurais dû me maîtriser. C’est malin, je ne pourrai pas contrôler le partage.

Assise dans la salle pleine des consommateurs du matin qui prennent leur café et parcourent les journaux avant d’aller travailler, Rachel contemple la montre bleue. Son téléphone émet un bip et le sms de Léo s’affiche « rdv au lieu habituel. Il faut qu’on parle. J’ai ta part ». Elle glisse dans son sac les clefs du 14 rue des filles du calvaire.

– Va te faire foutre, Léo, pendant ce temps là, moi, je vais rendre cette montre.

*

La suite est par ici

 

 

Ménage à trois – Part 1-

Et voici le tant attendu « roman de l’été » cru 2020. Si, je vais faire ça. 2020, l’année du vain, à défaut d’être l’année du vin, l’année où rien ne se passe comme prévu, comme voulu, comme imaginé, aura son roman de l’été. Et le-dit roman commence aujourd’hui.  Comme l’an dernier, je prends des risques inconsidérés dans cet univers impitoyable qu’est le oueb: je commence l’histoire sans idée précise. De ce qui va se passer, du nombre d’épisodes, des personnages. Rien. Ce qui va à l’encontre absolue de ce que je prône dans une autre vie (mystérieuse et terrrriblement secrète). C’est ça qui est fun. Mais pas tout à fait vrai. Ce sera la suite du roman de l’été 2019, à savoir: un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.

*

– Ca fait combien de temps que je me pèle à observer ces ringards?  à peine 45mn, comme quoi… Costard sombre, pantalon un rien trop serré, un rien trop court. Rien que d’écouter leurs discussions pompeuses m’ennuie… Impossible de me projeter buvant un verre avec l’un d’entre eux, alors aller plus loin… J’en ai marre, j’abandonne pour ce soir. Delphine sera furieuse, on n’a qu’une semaine pour se refaire et c’est le deuxième soir où je rentre bredouille. Pourtant, j’en ai marre de manger des patates et de porter cette robe verte et ces sandales qui me font mal. Ras-le-bol de faire durer mon verre de vin en souriant d’un air engageant. J’aurais dû refuser cette association. C’est quand même moi qui fait le plus dur. Tiens, il y en a un qui regarde vers moi. L’ignorer. Me passer la main dans les cheveux, en faire briller les boucles, étudier mon téléphone. Relever les yeux. Oui, c’est bien moi le centre de son attention. Allez ma fille, un sourire. Làààààààà. Regarde-le, il est gêné. Ce serait presque mignon. Et il pourrait faire partie de la cible. Oh… il se lève….

*

– Rachel? C’est pas trop tôt, qu’est-ce que tu fous?
– Désolée ma grande, j’ai encore failli abandonner, mais un de ces messieurs a l’air de vouloir s’amuser un peu. On y sera dans une heure au plus.
– OK, je préviens Léo. Tu as les clefs?
– Arrête de me poser la question, Delphine, s’il te plait…
– Ca fait partie du process de Léo, j’ai promis de m’y tenir…
– Roger-Roger, j’ai la clef!

Et Rachel raccroche en soufflant.

– Le « protocole de Léo » j’t’en foutrais moi… comme si on ne pouvais pas se débrouiller sans lui.

Machinalement, elle vérifie la présence du trousseau de clefs dans son sac à main. Elle sait bien que sans Léo, elle se sentirait moins à l’aise. Savoir qu’il l’attendra au petit matin pour lui faire traverser la ville endormie à toute vitesse lui donne du courage. De même que savoir Delphine toute proche, son flingue à la main, lui permet de tenir la bride à son imagination.

Elle range son téléphone après avoir vérifié que l’appareil est en mode silence, se repasse un peu de rouge sur les lèvres et rejoint l’homme qui a eu l’obligeance de se présenter de lui même pour être la victime du soir. Comme il lui tend son manteau léger avec gentillesse, elle a un petit pincement de cœur à l’idée de la matinée à suivre, mais se console en reluquant la montre coûteuse qu’il arbore au poignet et dont il lui a confié un peu plus tôt qu’elle était « une des pièces préférée de sa collection ». Se concentrer sur la collection sera son mantra pour les prochaines heures.

Le « protocole de Léo » inclut une visite guidée de l’appartement dès que son habitant laisse à Delphine, femme de ménage officielle de l’endroit, la possibilité de l’organiser. Léo a convaincu ses deux comparses que si Rachel est à l’aise pour circuler dans les pièces, si elle peut offrir à boire ou faire écouter de la musique à son « invité », elle sera plus à crédible dans son rôle d’hôtesse. Au début, Delphine a renâclé à l’idée de courir le risque de se retrouver nez à nez avec son employeur, chez lui, en dehors de ses heures de ménage, mais Rachel l’a facilement convaincue que moins elle risquait d’éveiller la méfiance d’une victime,  moins Delphine risquerait d’avoir à utiliser son pistolet. Quand elle fait tourner la clef dans la serrure, Rachel sait donc avec précision où se défaire de son sac et de ses sandales, comment piloter son invité vers le salon, lui proposer un verre et lui présenter le bar fourni, tout en espérant qu’il préfèrera décliner. Elle éprouve un plaisir coupable à parader dans les pièces confortables et note au passage que l’appartement est impeccable. Delphine sait y faire, elle a ce que Rachel appelle, pour faire enrager sa complice replète, « la fibre de la femme d’intérieur »…

– Merci, je n’ai plus soif… En revanche, je profiterai bien de la salle de bains…

Avec un rien de pompe, elle lui indique le lieu d’aisance

– Dans le petit couloir, seconde porte à droite.

Merci Léo

Ce n’est que la seconde fois que Rachel participe à l’arnaque et elle se sent nerveuse. Elle prend le temps de passer à la cuisine pour se servir un verre d’eau. Elle a beau savoir que Delphine se trouve à quelques mètres de là, dans la cage de l’escalier de secours, elle aurait apprécié avoir elle aussi une arme dans son sac. Recevoir un pigeon déguisé en amant dans la chambre d’un inconnu n’a rien à voir avec un rendez-vous galant. Pour rien au monde elle ne l’aurait admis auprès des autres, mais elle avait imaginé que ce serait plus facile. Espérant conserver sa morgue et son ascendant sur l’homme qui l’a accompagnée, elle essaie de se concentrer sur le lendemain matin et la partie la plus excitante de l’arnaque, le cambriolage. Elle s’amuse à imaginer l’appartement de cet homme, son matériel électronique, les objets que Léo et elle pourront choisir pour les  revendre. Il y aura peut être moyen de négocier une montre de luxe avec Léo? Rachel a toujours rêvé d’une belle plongeuse…

– On y va?

L’arrivée du jeune homme encore un peu ivre, débarrassé de ses chaussures et de sa cravate, douche l’enthousiasme de Rachel. Il est temps de remplir sa part du contrat.

*

– Je vais chercher des croissants, ne bouge pas…

Elle ressent une petite excitation à prononcer la phrase, devenue culte au sein du trio d’arnaqueurs. N’entendant pas de réponse et percevant la respiration régulière de son amant fatigué, elle sort en silence et referme la porte sur elle. Elle récupère les vêtements qu’elle a pris soin d’empiler dans un même endroit du  salon avant d’entrer dans la chambre, la veille. Enfile d’abord les siens, puis roule en boule et jette, dans le sac poubelle que Delphine a pris la précaution de cacher sous le canapé, ceux de l’homme. Elle ajoute le portefeuille, les clefs, les chaussures de la malheureuse victime, puis cherche le téléphone. Elle se souvient lui avoir suggéré de la laisser sur la table basse, mais ne l’y voit pas. Son regard fait le tour de la pièce, sans débusquer l’appareil.

– Merde, j’espère que cet abruti n’a pas mis le téléphone dans la chambre…

Il n’est pas question de partir sans le téléphone. Elle refait sans succès le tour du salon, de la cuisine et finit pas se résoudre à retourner dans la chambre. Retenant son souffle, elle ouvre la porte et attend que ses yeux s’habituent à l’obscurité. Elle avance à pas légers vers le côté du lit où l’homme s’est installé, les yeux fixés sur la tête ébouriffée qui sort de la couette. Sur la table de chevet, elle aperçoit le rectangle noir sans lequel elle ne peut partir. Encore un pas… l’homme se retourne, le visage tendu vers elle. Rachel se fige, à court de répliques spirituelles pour répondre à la question qu’il ne va pas manquer de poser en la trouvant dans cette position de voleuse, mais il soupire et reprend ses légers ronflements. Elle tend la main, agrippe le téléphone et ressort de la chambre, la main crispées sur l’appareil. Une fois la porte refermée, elle peut  enfin expirer et prendre la fuite. La tête lui tourne légèrement quand elle verrouille sur elle la porte de l’appartement. Dans l’ascenseur, elle se redonne une contenance, recoiffe ses cheveux bruns et adopte un sourire victorieux. Pas question que Léo la sente flipper.

Il est là comme convenu, juste devant l’entrée de l’immeuble et lui tend un casque de moto, un pantalon et une paire de baskets.

Ce n’est qu’une fois qu’elle est changée, que le sac poubelle a trouvé sa place dans son sac à dos et que la moto a passé le feu du coin de la rue qu’il lui parle.

– Ca va?

Pour toute réponse, elle secoue devant les  yeux de son conducteur le trousseau de clefs.

– On va 14, rue des filles du calvaire…
– A vos ordre, m’âme

*

 

 

 

Pour la suite, c’est par là