D’air et d’eau

Spéciale dédicace à qui se reconnaîtra…

– Ben qu’est-ce qu’il a, aujourd’hui, le p’tit?
Stanislas, sa grosse tête hors de l’eau, contemple le petit prince qui s’approche du bassin, un  masque à oxygène plaqué sur le visage.
– Tu ne te souviens pas que quand il était tout petit, il avait parfois du mal à respirer? la pollution, tout ça… avec cette météo bizarre pour une fin d’hiver et la calotte grise qui nous chapeaute, ça m’étonne pas… pov’gamin… regarde, ça ne l’empêche pas de sourire, il est mignon ce petit!

Le gamin, son petit visage avalé par un masque transparent, a le regard pétillant malgré son air fatigué. Il plonge son index droit dans l’eau et dessine des ronds en manière de salut aux deux carpes. Puis il sort de sa poche un reste de pain qu’il émiette pour ses amis poissons, les observe un moment gober les petits bouts avant de s’assoir sur la margelle.

– Il est en petite forme… c’est l’air qui lui fait ça?
– Je sais pas trop, les humains ne sont pas comme nous…
– Moi, j’aime comprendre, surtout quand ça touche au gamin.

Et Stanislas agite sa queue turquoise pour se hisser au bord du bassin, sort sa tête de l’eau et la pose contre la pierre grise

– Mais ça va pas? qu’est ce que tu fous encore?
– J’expérimente, môssieur, je me rapproche de mon sujet d’observation! Je vis ce que ça fait d’être dans l’air! D’ailleurs, c’est pas plus mal d’avoir un champ de vision aérienne aussi large… ça m’ouvre l’esprit, de me sentir proche de l’humain, tu devrais essayer!

A ses côtés, le gamin s’amuse de cet inhabituel comportement de son ami écaillé. Il profite de l’occasion pour grattouiller gentiment la tête corail. Le poisson se tortille d’aise et se met à osciller sa grosse tête de gauche à droite, en poussant des grognements de joie.

– Et ça va durer longtemps? Tu n’es pas le roi de l’apnée, je te signale…
– Pffff…. la jalousie t’étouffe!

Stanislas ricane, mais dans l’air, le bruit se transforme en un grognement lugubre.

– Tu vois? Tu commences à être mal!

Têtu, le poisson a décidé de continuer à se laisser caresser le sommet du crâne. Il est content de sa  proximité avec le petit prince et se contrefiche des conséquences de son exposition prolongée à l’air. Roulant des yeux satisfaits, il se laisse aller contre le bord du bassin. Assez vite, il ressent une gêne respiratoire, mais refusant d’admettre que son compagnon a raison, préfère ignorer la brûlure qu’il ressent au niveau des ouïes.

– Mais arrête, c’est bon, j’ai compris, tu t’éclates… reviens maintenant, c’est pas drôle…

Roger monte à la surface pour asticoter Stanislas, dont la queue bat mollement. L’enfant a cessé sa caresse, il se sent fatigué et préfère s’occuper  à des jeux d’intérieur. Il pose un petit baiser sur la nageoire turquoise et part en chantonnant. Stanislas n’a pas bougé. Il se sent faible et préfèrerait que Roger soit occupé ailleurs pour descendre s’enfouir dans la boue, mais il se croit encore assez en forme pour faire mine que tout est normal. Quand son ami le pousse d’un coup de dos, il glisse et s’immerge en proie soudain à une terrible douleur.

– Ah bah bravo, c’est malin, tu fais un malaise, maintenant…

Trop inquiet pour engueuler la carpe inconsciente qui dérive vers le fond du bassin, Roger s’agite, créant un remous dans l’eau avec l’espoir d’oxygéner son ami. Quand Stanislas fini par ouvrir les yeux, c’est pour que son regard se pose sur la tête congestionnée par l’angoisse de Roger, dont les tâches turquoises on viré au vert sous l’effet de la panique.

– Rhahahahah, parvient à crachoter le malade pour se donner une contenance, tu te transformes en extra-terrestre, attention…
– Je n’ai pas envie de rire, tu n’écoutes rien et après tu es mal et tu m’inquiètes, tu es pire qu’un gamin…

Gêné, Stanislas essaie de dissimuler qu’il toussote avec peine.

– Méééééé, je voulais un masque, comme le p’tit…
– Tu vas l’avoir, crois moi.

Roger découpe dans les algues un triangle gluant, qu’il dispose et noue solidement autour de la tête de son compagnon.

– Arrête, tu m’oppresses!
– C’est ça, fais ta tête d’oppressé, tu ne m’inspire pas pitié… Et si tu continues, je te prive d’apéro
– Nooooon, pas l’apéroooooooooooooooo…
– Promets-moi que tu n’essaierai plus de respirer comme les mammifères
– Promis
– Promets-moi que tu seras raisonnable!
– Il fait beau aujourd’hui tu ne trouves pas?
– Très beau, promets-moi que tu seras raisonnable!
– Oh regarde! le gamin revient…

Exaspéré, Roger sert un peu plus le masque de Stanislas, qui se met à geindre.

– Promets-moi que tu seras raisonnable!
– Ayeuuuuuuuuuuuuuuuu… ça va, ça va, je promets…
– Répète après moi: « je suis un poisson, ma place est au fond du bassin »
– « Je suis un poisson qui rêve de voler »
– J’ai dit, répète après moi: »Je suis un poisson, je respire l’air de l’eau »
– « Je suis un poisson, l’eau me fait tourner la tête quand j’en absorbe trop, comme l’apéro »

Et Stanislas explose de rire, crachote et s’essouffle, la mine piteuse

– Oui, je sais, tu as raison, mais c’est pas très drôle, admets…
– Le jour où ce sera drôle d’être une carpe qui parle coincée dans un blog blanc et bleu, on sera informés, je te jure. En attendant, essaye d’être raisonnable, tu te donnes en spectacle, tout le monde te regarde… Tiens, tu devrais prendre exemple sur un confrère utile:  par là

 

 

 

 

 

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Un conte de pleine lune

22h35, la radio du chauffeur de bus ne cesse de m’écorcher les oreilles en diffusant des chansons folkloriques allemandes, musique lourde et paroles aux vocables douloureux pour mon ouïe éprouvée par une semaine d’immersion au fin-fond de la campagne Helvète.
Il a le droit, il le prend.
22h48, un jeune homme se lève et appuie sur le bouton pour demander le prochain arrêt.
Une voix rugueuse, sur fond de chants braillant fort opportunément « Ich liebe dich » (soit, « je t’aime », mais façon râpeuse), s’élève de la cabine et éructe, dans un patois exempt de légèreté, un truc traduisible par « vous avez appuyé trop tard ». Le bus parcourt les quelques dizaines de mètres qui nous séparent de l’arrêt et stoppe. Gardant portes closes.

Il y a donc une distance de… de quoi ? de sécurité ? d’anticipation ? de temps de réaction ? à respecter…

Impavide, le jeune homme remercie et nous attendons, dans un faux silence (parce que ponctué de chants de bergers sautillants), que la porte s’ouvre. Le temps pour le chauffeur de profiter du petit pouvoir qu’il s’est arrogé au nom du dieu de la bêtise crasse.
C’est long…
La porte finit par s’ouvrir, rendant le jeune homme poli (ou blasé par la connerie ambiante) à sa liberté.
Le bus repart, les chants alpestres envahissant tout l’espace respirable. Les passagers préfèrent ignorer l’incident et, les uns après les autres, quittent le bus après avoir appuyé avec la conscience professionnelle d’un chirurgien opérant à cœur ouvert, sur le bouton de demande d’arrêt. A l’avance.

Je descends au terminus et j’observe avec regret les gens m’abandonner à une solitude routière au fil du trajet folklorique.

Avant d’arriver au dernier arrêt, l’idée m’a effleurée d’appuyer sur le bouton fatal, mais préférant privilégier la présomption d’obéissance du chauffeur à un quelconque règlement, je décide de m’en abstenir.
Le terminus se profile sous une lune pleine, suspendue au–dessus de notre misérable condition d’humains rampants comme un énorme point final, inondant de sa clarté jaune pâle la campagne environnante. La vacuité des champs, des routes, des maisons aux lumières éteintes confère à la musique incongrue une présence palpable. Avec un zeste d’imagination, je pourrais la sentir ramper sous ma peau.

Le bus s’arrête (pas la musique).
Ses lumières s’éteignent.
Ses portes restent closes.

J’attends, le jeu de la prise d’otage de passager ne va pas l’amuser longtemps, il va vouloir descendre fumer ou faire quelques pas.

Il a le droit.

Les minutes s’égrainent dans une ambiance lourde ou la stupeur se mêle à l’incompréhension  et à un soupçon de peur. Il ne va pas me garder prisonnière, tout de même…
Alors que j’envisage de le héler pour lui suggérer de me laisser sortir (j’ai le droit), je vois le chauffeur se lever, accompagné par les paroles guillerettes d’un chant montagnard. Yoddelli, Yoddella… Il est immense, son cou est celui d’un taureau, sa tête plutôt celle d’un cochon, ses mains… deux battoirs dont l’un est crispé sur… un couteau ?

Un cri s’étrangle et meurt  au fond de ma gorge.

L’homme s’approche en éructant des barbarismes faisant référence à son droit au respect et à mon ignorance crasse de la loi. Du sacrosaint règlement. En plus, je suis une femme. Je n’ai rien à faire seule dans un bus à cette heure-ci. Il va s’occuper de corriger cet écart insupportable à la ligne de conduite que des générations de machistes aveuglés par leur prétendue supériorité  ont érigée en loi absolue.

Il s’approche de moi en brandissant son couteau. J’ai assez moyennement envie de finir mes jours dans un bus au fond d’une campagne glacée inondée de lumière spectrale. Je fixe la lune, comme si j’allais y puiser la force de renverser le chauffeur. Les grosses mains (sales) se tendent vers ma gorge, je me recule au fond du bus,  prête à combattre. Une peur panique m’inonde, je crie en lançant mes poings et mes pieds dans tous les sens.

C’est au moment précis où la lame du couteau va se planter dans ma carotide qu’une explosion retentit, fracassant les fenêtres et tordant la tôle du bus. Une lumière aveuglante envahi le véhicule et un poisson énorme, jaune pâle et argenté, arrive par le toit pour gober mon agresseur, me laissant pantelante au milieu de débris de verre et de métal, le couteau à mes pieds.
Le gros œil de mon sauveur se fend d’un clin et le gracieux animal disparaît dans une ondulation dont je jure qu’elle suivait le rythme des chants alpins.

Ma route vient de croiser celle de l’esprit de la forêt… je remets de l’ordre dans ma tenue et descend du bus en chantant « highway to hell »…

Repousser le temps

– Ah c’est nouveau ça… regarde le gamin!

Un grognement répondit à Roger, qui en se tournant découvrit son ami Stanislas enfoncé dans la boue jusqu’au bord des yeux.

– Désolé, je n’avait pas vu que tu faisais les courses… je te décris le tableau: le gamin est en train de se peindre de grands traits de toutes les couleurs sur le visage et les mains… je me demande ce qu’il trafique…

Curieux, Stanislas interrompit sa chasse aux vers et approcha de la surface du bassin. Les deux têtes des grosses carpes aux tâches turquoise et corail formaient un motif en forme de huit dans les reflets sombres de l’eau. A quelques mètres d’eux, le petit prince avait déposé des godets de peinture, des pinceaux de différentes tailles et un chiffon. Attentif à ne pas répandre de la peinture partout, il appliquait la couleur en grandes lignes sur ses mains et ses joues.

Après s’être décoré de traits en bleu et vert, il décida de rincer son pinceau dans le bassin et agita l’eau de volutes qui se détendirent sous le regard fasciné des deux poissons.

– Je ne sais pas ce qu’il fait, mais c’est drôlement joli… moi qui avait toujours rêvé de voir un feu d’artifice dans l’eau…
– Regarde! Il se met du jaune sur les joues!
– Ah oui, j’aurais plutôt choisi du rouge, mais jaune c’est bien aussi…
– C’est bizarre cette activité, je me concentre, on va savoir…

Roger fixa le gamin et focalisa son attention sur ses pensées.

– Alors?

Stanislas, toujours un peu jaloux de la capacité de son ami à lire les pensées des humains, ne pouvait lui laisser le temps de clarifier ce qu’il déchiffrait.

– Attend un peu, tu crois que c’est facile? Il a grandi ce gosse, il développe des concepts un peu… abscons…
– Ouais, et donc?
– Ben… on dirait qu’à l’école, il a appris que les zèbres sont rayés pour repousser le temps… comme il n’a pas envie de vieillir, il se fabrique des rayures…
– Ah bon? les zèbres sont immortels? ça se saurait… et s’il suffisait de porter des rayures pour rester enfant, même ces abrutis d’humains auraient fini par s’en rendre compte…
– Non, je crois que le môme a mal compris… ce n’est pas « le temps », mais « les taons ». Les zèbres sont rayés pour repousser « les taons »…
– Repousser l’étang? les gamin veut se débarrasser de nous?
– Mais arrête, avec ta parano… il ne s’agit pas d’un étang, mais de taons… de moustiques, quoi… Et nous habitons un bassin, pas un étang

Il fallut quelques secondes à Stanislas pour analyser les informations.

– Donc, si je comprends bien, les moustiques ne sont pas des bassins et les taons pas dans l’étang sont repoussés par des zèbres qui ne maîtrisent pas le temps? De toute façon, depuis que ce petit a voulu nous manger, je ne suis plus sûr de rien… Alors comme ça, les zèbres attirent les moustiques? Il faudrait peut-être envisager d’en faire venir un, ça nous procurerait des amuses-gueule pour accompagner le vin… On fait quoi? une annonce? « Carpes gourmandes cherchent coloc avec zèbre pour partager apéro »? Tu crois que ça pourrait marcher? y a des site de rencontres inter-règnes?
– Tu penses qu’à bouffer, tu me fatigues…

Un pinceau chargé de rose vint chatouiller les nageoires de Roger qui se mit à glousser. Vexé, Stanislas partit bouder dans la boue en grommelant.

– Ouais, ben c’est pas clair cette histoire de repousser les bassins à cause des moustiques. De toute façon, les moustiques, ça aime l’eau… bassin, étangs, mare, flaque, ‘font pas la différence. Et quand tu seras décidé pour le zèbre, tu me feras signe. Ca se trouve, d’ici là j’aurais envie d’un gnou, quitte à donner une couleur exotique au bassin. Et t’auras rien à dire, on dit bien « les gnous et les couleurs, ça se discute pas? »

Stanislas éclata d’un rire tonitruant qui fit de petites vagues dans le bassin. Attiré par le remous, le petit prince approcha son visage tout bariolé de la surface. La vue de ses joues couvertes de couleurs le réjouit et il se mit à s’admirer, faisant passer son regard de jais de ses petites mains potelées à son reflet parsemé de remous d’argent. Un gazouillement accompagnait ses gestes.

– il est content, il est sûr de ne plus grandir… il pense que comme ça, il pourra continuer à croire que tout est possible…
– Mais d’où il sort ce type de réflexions, il est tout petit…
– Hum… je crois qu’on lui a expliqué que les personnages de dessins animés de ne vivent pas vraiment. Il a beaucoup pleuré, il voulait rencontrer Merlin l’enchanteur pour apprendre faire des potions… et faire en sorte que sa chambre se range toute seule…
– Ah… et on fait quoi, nous ? On lui dit?

Les deux carpes observèrent un moment l’enfant joyeux qui s’était mis à peinturlurer des petits cailloux, des bouts de branches et des feuilles mortes

– Non… il est beau, avec ses rayures et son sourire, laissons-le en profiter…

Migraine administrative

Lecteur-chéri-ma-muse-adorée, sache que toute ressemblance entre ce qui suit et une certaine réalité fiscale est voulue. Violente, mais voulue.

 

Il est bleu, phosphorescent et flotte à mes côtés dans une eau sombre à l’épaisse froideur. Sa tête est celle d’un sanglier, son corps celui d’un poisson. Son regard glauque, mélange de boue et de souffre, me fixe. Bien que consciente qu’il ne va pas me charger, sa présence hybride me glace plus que l’eau dans laquelle nous sommes en suspend. La lumière est bannie de cet endroit dont je pressens le fond plus proche que la surface, très lointaine.
Ma tête va éclater. Autour de la chose, des points lumineux vrillent mon cerveau de leur intensité vulgaire.
Je n’aurai pas de répit, un autre animal rôde, m’étouffe de cercles concentriques dont je suis le centre. Lui, je sais qu’il ne me lâchera pas. Je n’en peux plus. Je lui ai déjà laissé mes deux bras, alors qu’il avait pris toutes mes dents. Mon bras gauche repousse, il forme un moignon de 25 cm qu’il me faut à tout prix protéger. J’en ai besoin. Il en va de ma survie.
Je devine le troisième monstre, tapi dans l’ombre, à proximité. On se connaît, on se fréquente depuis longtemps… il attend un instant de relâchement de ma part pour me mordre le dos, je dois à tout prix rester en alerte.
Exsangue.
Impitoyables, ils attendent de flairer la faiblesse pour attaquer. L’odeur de la peur les excite, l’onde de l’impuissance les rend fous.
Dans un dernier effort, je décide de capituler. Je leur laisse un pied, ça les fera patienter. Ils sont en train d’avoir ma peau et ma garde baisse malgré moi. Trop de fatigue, trop d’incertitude, trop d’attaques à parer. Nous ne sommes pas préparés à ça. Personne n’y est préparé, à tel point que les montres eux mêmes, parfois, donne l’impression de ne pas savoir ce qu’ils font. Comme si une force suprême les téléguidait.

– Allo? Oui… bon, je suis désolée, mais vous ne pouvez rien faire d’autre que cette estimation. Oui, je sais, c’est aléatoire… Faites attention, si vous vous trompez trop, vous serez redevable d’une amende. Au delà de 15%, on enverra un tueur à gages pour régler votre cas. Au revoir.

Silence de mort.

Les yeux de la bête sont fixes, hypnotiques (comme un film critiqué par le Figaro, le Parisien et France Inter). Un rictus se dessine sur sa face poilue. Au même moment, de la nuit aqueuse surgit un autre sourire, à rayures blanches et bleues. Edenté, celui-là. Un ricanement se fraie le passage entre des dents pourries, après avoir glissé sur la fange d’une langue râpeuse. Je devine qu’il veut mes yeux, mais je ne suis pas encore prête à céder. Je me battrais, je lui arracherai langue et oreilles s’il le faut. Il n’y a pas de raisons. Je consulte mon thunomètre dont la jauge, ce matin encore, flirtait avec le vide. Etrangement, il a un peu remonté…  L’effet est immédiat… Une bouffée d’air irrigue mon cerveau compressé par la migraine. Pour vérifier cet inattendu revirement, j’approche l’appareil de mes yeux, juste à temps pour voir la jauge redescendre, accompagnée dans sa chute par le ricanement de la bouche sans face.

– HAhahahahahah! Tu y a cru, hein? Mais non! Je te rappelle que c’est open-bar, chez toi, en tant qu’invités, on se sert comme on veut…

Tandis que je m’étrangle avec une bulle d’oxygène et que mes tympans dansent la samba sur mon cerveau couvert d’ecchymoses, le monstre violet sort de l’ombre et se jette sur mon moignon. Heureusement, j’ai encore quelques réflexes salvateurs, assez pour esquiver la charge, et le monstre vient s’encastrer dans les lignes tranchantes formées par les colonnes de mon relevé de situation. A son hululement de douleur, je devine qu’il s’est mangé une série de zéros. Bien fait. T’avais qu’à m’en laisser un peu.

– Allo? Oui… Désolé, oui, j’ai bien noté, votre demande sera traitée sous 2 à 5 jours.
2 à 5 jours pour faire transiter un mail entre deux étages… Le traitement doit consister à réduire en bouillie toute forme humaine qui aurait eu l’imprudence d’approcher pour demander de l’aide. Après avoir broyé os et chair, ils étalent cette charpie sur le sol et la nivellent pour former une surface lisse et rouge sur laquelle ils jouent au curling avec les mails. J’explose de rire, c’est nerveux, ça sonne faux, ça sonne… agressif…

Les chimères ont entamé leur danse de l’épreuve. Ils veulent me faire céder, mais je refuse. Malgré le cercle de fer chauffé à blanc qui me broie le crâne, je décide de les ignorer.
C’est l’avantage d’internet: si on ne consulte pas, on ne sait pas.
Résister par l’ignorance. L’ignorance comme arme, ça devient à la mode.
Je ferme les yeux, redonnant immédiatement vie à l’infernal trio. Garder les yeux ouverts devient de plus en plus difficile, voire impossible, mais dans la nuit, ils gagnent en puissance. Alors on ne dort pas. Le corps le sent, qui se venge.

– Ce service sera facturé 12 centimes d’euro la minute. Le temps d’attente estimé est de … 35987 minutes, prélevées directement de vos veines, par transfusion. Si vous craignez le malaise, notre IA psychologique vous viendra en aide dès les premiers symptômes, soyez rassurés. Ce service que nous avons le plaisir de vous imposer vous sera facturé 1€ la seconde. Pour vous faire patienter, nous allons vous raconter comment ce système a été mis en place de façon à vous empêcher de faire ce que vous voulez, vous empêcher de vous exprimer, vous empêcher de comprendre ce qui vous arrive, dans le but ultime de vous faire revenir dans le troupeau. Nous vous rappelons que cette conversation est enregistrée et vous demandons de ne pas insulter vos correspondants…

La bête bleue me fixe, goguenarde.
Ne pas se laisser impressionner….

virtuelle réalité part #2

ça date de 2013, mais bon… on y est presque…

 

21 Octobre 2012

Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose bizarre… c’est un message sur le répondeur de mon portable. Il émane d’un homme qui dit s’appeler Augustin. Il se présente comme un scientifique qui fait des recherches sur la dématérialisation humaine.

Il travaillerait sur des prototypes supposés déstructurer les corps et les faire transiter par les ondes téléphoniques, entre deux machines. Le principe est simple ; la machine source dématérialise le corps et le transforme en une série de chiffres, puis compose le numéro du téléphone de la machine cible. La cible, à l’arrivée de la séquence de chiffres, recompose le corps ainsi téléporté.

Augustin explique que suite à une expérience récente, au cours de laquelle il tentait se téléporter, il se trouve coincé dans ma carte SIM. Il y aurait eu un bug et le prototype source aurait mal composé le numéro du prototype cible. II aurait composé mon numéro de portable à la place. Du coup, le savant dématérialisé a se retrouve coincé dans mon téléphone.

Il y a un homme dans mon téléphone ! Sous forme de chiffres, mais quand même.

22 Octobre 2012

Je n’y crois pas une seconde, mais c’est troublant. Un nouveau message me donne quantité de précisions techniques, de détails, de preuves qui me font presque croire à l’impossible… Le ton est pressant, cet homme parle comme s’il était réellement prisonnier de mon téléphone portable. Aujourd’hui, il s’est même permis de faire des réflexions sur mes choix musicaux… il a critiqué les titres que j’ai téléchargés dans mon appareil! Je l’ai trouvé gonflé, mais c’est un argument perturbant… Qui d’autre pourrait savoir que j’écoute Patrick Juvet?… C’est le genre de truc qu’on garde secret…

Augustin me demande de le libérer ; il dit que si je réponds à l’appel qu’il va lancer sur ma messagerie, dès le premier son de sa voix, il me suffira de transférer l’appel vers le numéro de la machine cible pour qu’il puisse réintégrer le monde réel.

J’ai un léger doute… mais après tout quel est le risque ?

23 Octobre 2012

J’ai décidé de libérer Augustin. Je suis un peu impressionnée ; je ne sais pas trop à quoi m’attendre. Au pire, c’est un canular ; mais enfin… depuis le temps que je rêve de me téléporter… Entrer en contact avec quelqu’un qui y arrive, c’est une idée séduisante ! Même si ça fait un peu bizarre d’avoir un homme coincé dans mon téléphone ; sans compter qu’il peut sans doute profiter de tous mes appels, sms, photos… A la réflexion, c’est une présence un peu intrusive dont j’aimerais me débarrasser.

Je ne peux m’empêcher de me demander à quoi ressemble Augustin. Il doit avoir la cinquantaine peut être un peu moins, j’aime bien sa façon de s’exprimer dans les messages qu’il me laisse. Au fond de moi, j’espère un peu qu’il est beau… Après tout ça, je finirai peut être par le rencontrer. Je n’ai pas osé le lui demander… Si c’est un canular, je ne veux pas avoir l’air trop crédule… ‘faut pas exagérer…

Pour opérer la libération, il faut que le répondeur m’appelle et je n’ai qu’à décrocher. Pas besoin de parler. Juste de transférer l’appel. Nous avions convenu d’une heure tardive, afin de ne pas risquer de mélanger l’appel du répondeur avec un autre appel simultané; Augustin craignait de se retrouver mixé avec un sms publicitaire… ou une photo…

01h29 du matin, le cœur battant, je mets mon téléphone en marche. J’ai bien conscience de le fixer intensément. … Un homme doit transiter par-là, quand même…

01h30 du matin, la sonnerie retentit comme convenu. Je décroche immédiatement et me mets à composer le numéro de la machine cible. Je dois attendre qu’Augustin me demande de transférer l’appel. Je ne respire plus. J’ai les mains moites et je sens mes yeux s’exorbiter.

15 secondes se passent, puis 20, puis 30… rien… pas le moindre signe, aucun son. Je suis déçue.

Je vais raccrocher, un peu vexée de m’être montrée si naïve, quand un bruit attire mon attention; il provient du salon. J’y fonce, m’attendant presque à trouver un inconnu au milieu de la pièce.

Rien. C’est l’imprimante qui s’est mise en marche.

L’imprimante ? Je n’ai pas le souvenir d’avoir lancé une quelconque édition… Je me fige soudain. Je viens de me rappeler que mon téléphone est configuré pour imprimer automatiquement les photos que l’on m’envoie… Je me jette sur l’imprimante. Arghhh ! Un visage est en train d’apparaître sur la feuille ! C’est un homme que je ne connais pas, son  regard est affolé, ses yeux sont agrandis par la panique. Je crois deviner de qui il s’agit… J’éteins précipitamment l’imprimante… J’espère qu’il n’est pas trop tard. Le visage et le cou d’Augustin occupent un tiers de la page… Zut… il est beau…

Je me précipite sur le téléphone, interroge en vain le répondeur… rien, toujours pas le moindre signe.

24 Octobre 2012

Après avoir passé une nuit blanche à écouter le silence désespérant de mon répondeur, j’ai fini par accepter l’idée d’avoir décapité Augustin. Ce qu’il reste de son corps est à jamais prisonnier de ma carte SIM.

Je me sentais tellement coupable que j’ai décidé, en mémoire de ce savant étrange, d’enterrer le portable dans une jardinière sur mon balcon.

En guise de sépulture, j’ai planté une clé USB par-dessus. J’ai pris une 8 giga. J’espère qu’il apprécie…