Une journée ordinaire dans un monde au bord du gouffre

Lecteur-chéri-ma-température-qui-monte, je te sais observateur et te devine atterré par le traitement infligé à la jolie bleue qui nous permet d’essuyer nos pieds sur son tapis de trésors. Mais le genre humain est oublieux et le seul avenir qui préoccupe les masses reste concentré sur le foot, les nouvelles lignes de maillot de bain et la prochaine recette d’ambroisie. Je te le demande, du haut de mes 5 étages avec vue sur des ruches où je devine les abeilles écrasées de chaleur établir des stratégies pour échapper aux bourdons asiatiques, à quoi ça va servir de vivre jusqu’à 120 ans avec la peau lisse comme un cul de bébé si on n’a plus rien à manger, plus d’eau et plus d’air pur? Dans mes pires cauchemars, des cyniques vont mettre en canettes l’air et l’eau, louer à prix d’or les parcelles ombragées et utiliser des déchets humains pour fertiliser le sol (bon, ce dernier point est déjà une réalité, mais ça reste bizarre à imaginer).

Laisse-moi te prédire un avenir pas si lointain.

8h15. Entassés dans des wagons aux allures de pipettes géantes, les salariés décrochent les masques à oxygène et se préparent à un voyage souterrain à grande vitesse de 30mn pour rejoindre leurs cellules de travail. Ils ferment leurs yeux rougis par la pollution derrière leurs casques de réalité virtuelle qui diffusent des images rassurante de forêt, des trilles joyeuses d’oiseaux disparus et en images subliminales, des odes au président-roi.

8h45. 15mn de gymnastique obligatoire: sanglé sur des vélo, les salariés ont pour objectif de produire l’énergie qui alimentera leur poste de travail pour la journée. Ceux qui échouent donneront des heures de leur vie aux patrons. Ceux qui sont trop lourds par rapport aux standards établis par Foofle seront contraints d’y passer leur temps de déjeuner. Les silhouettes sont normées dans le but de ne gérer que 2 tailles. Petit (pour les enfants) et Grand (pour les adultes). Ainsi les usines produisent à peu de frais des standards échangeables et recyclables. Ainsi aussi, noyée dans la masse homogène, l’individualité se dissout, s’altère et fini par disparaître. Les standards ont été basés sur les mensurations du président-roi, diffusées à grand renfort de publicités cool par Foofle.

de 9h à 18h, les salariés devront inventer des mots pompeux à placer dans les power-points que personne ne lira, mais dont la perfection est obligatoire. Le wording est devenu une religion, la faute d’orthographe n’est pas grave, mais le mot inapproprié coûte des heures de vie. Toutes les deux heures, une pause de 10mn permet aux salariés de répéter en boucle les mots du moment, afin de s’en imprégner pour mieux les contextualiser dans leurs supports de communication. Supports destinés à d’autres salariés dont ils ne connaitront que la voix. Selon les bruits, ces voix sont celles d’intelligences artificielles conçues pour remplacer les salaries dont le crédit de vie sera épuisé avant l’âge de la retraite. Age gardé secret, pour éviter que les salariés ne s’y préparent. Selon d’autres bruits, l’âge de la retraite serait corrélé au degré d’épuisement des salariés: un salarié épuisé, improductif, serait immédiatement « mis en retraite », puis conduit aux entrepôts d’humus (soleil vert, quand tu nous tient…). C’est donc la peur qui permet de rester en vie.

12h-13h. Déjeuner en communauté. Les salariés doivent se mélanger entre étages, afin d’échanger sur les mots en vogue. Ceux qui préfèrent s’isoler le peuvent, des livres en libre service leur sont attribué, les 10 premiers du classement Foofle. Ils doivent en faire des fiches de lectures et inciter leurs collègues à les lire. Chaque livre lu en dehors du classement Foofle entraine des pénalités en heures de vie. Les lecteurs sont punis par un effacement de leur mémoire sur les 10 dernières années. Perdus, incapables de rentrer chez eux ou de reconnaitre leurs proches, ils finissent en général par s’éloigner des villes, à la recherche de nourriture.

18h. Détente obligatoire. Les salariés se retrouvent autour de tables de ping-pong et de bols de fraises tagada pour échanger sur les séries télé qu’on leur a attribuées. Plus en salarié est productif, plus il a utilisé les mots adéquats dans ses power-points, plus la série qu’il s’est vue attribuer  fait partie des meilleures séries, suivant un classement Foofle. Il est fréquent qu’éclatent des crises de jalousie, aussitôt prises en charge par des cellules psychologiques où œuvrent des fell-good managers, toujours disposés à offrir un massage relaxant obligatoire.

19h-20h. Les salariés ont le choix entre retourner travailler et participer à des activités libres. Par « activité libre », Foofle entend « concours de tests pour savoir quel personnage de série tu es », « cours de cuisine pour le repas du midi », « cours de yoga-virtuel avec prime d’assiduité à la clef ».

21h. A la maison, les familles se coiffent de leurs casques virtuels pour découvrir le monde tel qu’il était dans les années 2000. Ils ignorent que Foofle a revisité l’histoire, les sciences et les mathématiques. Pour eux, la terre est plate et il est dangereux de sortir des frontières représentées par leurs villes. Ils pensent que le président-roi est immortel et qu’ils sont obligés de lui faire allégeance en lui offrant des heures de vie. La notion de vote a disparu des dictionnaires, qui se bornent aux 50 pages nécessaires pour héberger les 1200 mots autorisés en dehors des power-points. La capacité à synthétiser une pensée à peu à peu disparu. Les familles sont heureuses de ne se poser aucune question et trouvent reposant l’obéissance imposée.

23h. Extinction des générateurs. Les villes sont plongées dans l’obscurité. Les dômes de verre qui les englobent et leur fournissent l’oxygène se couvrent de panneaux anti-radiation. Ceux qui auraient eu l’imprudence de rester en dehors des dômes seront carbonisés par les drones gardien de la paix qui garantissent le calme dont les salariés ont besoin pour produire. C’est ainsi que périssent ceux qui ont lu autre chose que le classement Foofle.

7h. Réveil. Ils ne le savent pas encore, mais entre 7h et 7h13, une faille dans le système permet aux salariés de réfléchir. J’attends le jour où l’un d’entre eux s’en rendra compte.

 

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Angéliques démons

L’an dernier, ma route à croisé celle de 2 anges au désespoir, c’est par là: Anges

Je les ai recroisés dans le métro. Oubli, toujours vêtu de rouge et de paillettes, Ivresse toujours en bleu, mais les paillettes de son tutu avaient dû fuir vers des jours meilleurs, remplacées par des signes d’usure et de rafistolage qui laissaient entendre que le costume avait beaucoup servi. Derrière eux, deux autres anges en tutus blanc sale, leurs jambes maculées de poussière et leurs ailes à moitié déplumées. Ils faisaient pitié, mais je n’avait pas envie de leur parler. Parfois la vie préfère s’écouler sur une voie parallèle. Parfois, le malheur des autres est insupportable. Parfois, on n’a d’autre solution que de baisser les yeux pour espérer avancer. Bref. Pas envie d’anges dans le métro.

Mais soit ils m’ont reconnue, soit je leur paraissais la cible idéale, ils se sont installés autour de moi, le froufrou de leurs plumes et l’éclat des paillettes rendant saugrenu le livre de poche derrière lequel j’essayais vainement de disparaître.

– Fais pas ta bêcheuse, on ne va pas t’embêter longtemps!

Je levais les yeux vers Oubli-le-mal-nommé et notais ses cernes et ses yeux rouges.

– Toi, tu m’as l’air crevé, qu’est-ce que tu deviens?
– Je frise le burn-out, figure-toi. La demande dépasse mes compétences. Et encore, ce n’est rien, regarde Ivresse, ils l’ont achevé… Pov’ vieux…

Ivresse, à moitié endormi, essayait de se donner une contenance en gardant les yeux ouverts, sans succès.

– Tu ne me présentes pas tes amis?
– Quels amis? Ces deux-là, en blanc? Amis mon cul, oui, 12h par jour, ce sont Mensonge et Dissimulation, les deux pires crapules de la création. On les a mandatés pour nous surveiller… Là-haut, ils ont l’air de penser qu’on ne bosse pas assez. Ces deux nazes sont supposés nous assister, mais on sait bien, nous, qu’ils passent leur temps à faire des rapports sur nous. On ne peut plus espérer tricher… Tu crois qu’Ivresse aime être dans cet état? Pour payer ses taxes, il vient de faire 60h non-stop… Remarque, il n’avait qu’à pas se faire prendre… Il avait déclaré largement en dessous des bonnes actions qu’il a faites, du coup il doit équilibrer en professant le mal à concurrence de ce qu’il a grugé. Moi, j’ai pu dormir un peu, mais uniquement par ce qu’ils m’ont laissé battre des ailes sous leur nez, ces cons. A croire qu’ils ont oublié l’oubli.
– Et que puis-je faire pour vous?
– On voudrait que tu détournes leur attention. Toi, tu es adulte, tu peux leur résister. On voudrait que tu les captes et que tu les fatigues. Ca éviterait quelques catastrophes.
– Précise, je ne te suis pas trop. Et je ne te cache pas que « Mensonge » et « Dissimulation » ne donnent pas exactement envie de passer du temps avec eux.
– C’est pour ça qu’on t’a choisie, tu nous prends pour des bleus? (il est fort, l’animal, il me flatterait presque). Pendant qu’ils vont tout faire pour te tenter, ils ne pourront pas s’en prendre à des enfants.
– A des enfants? Tu charries, Oubli, depuis quand vous vous en prenez à des enfants?
– C’est la crise. On doit être rentables, faire 24 entrées/jour (il veut dire: une victime toutes les 30mn, ils bossent 12h par jour pour le diable, à cause de la pénurie de main d’œuvre). Avant, on devait en faire 8, on pouvait choisir nos cibles, mais là, si on veut espérer une retraite honorable et dans pas trop longtemps, il faut mettre le paquet. Ils ont multiplié par 3 nos cadences. C’est pour ça qu’on a choisit de travailler les enfants. Ils sont plus malléables…
– Mais c’est dégueulasse, de s’en prendre aux petits…
– On sait, mais on n’a pas le choix. Ils ont menacé, si on ne remplit pas les quotas, de nous transformer en avatars Facebook, t’imagines?
– Non, décris toujours…
– Si on intègre les prisons des réseaux sociaux, on est contraints à imaginer des fake-news, à balancer du lol-cat et des photos de bouffe pour que les gens nous aiment…
– Dis-donc, c’est moderne, l’enfer…
– Si c’était que l’enfer… figure-toi que côté paradis, c’est pas mieux… les cadences ont été seulement doublées, mais ça nous contraint à nous débrouiller pour que les gens votent aux européennes… ça demande un boulot dingue. Et l’autre alternative, c’est de les inciter à moins consommer. Mission impossible.

Le menton d’Oubli tremble et ses mains se couvrent d’une fine couche de sueur. Il est authentiquement proche de la crise de nerfs. je ne peux pas refuser de l’aider.

– OK, j’occupe les deux zonzons, mais combien de temps? J’ai des trucs à faire, moi (la proximité de Mensonge se fait sentir, en vrai, je n’ai rien prévu d’autre que de me traîner au bar le plus proche dans le but d’écluser assez d’alcool pour oublier que je n’ai rien à faire d’autre… Oubli n’est pas si con, son regard est traversé d’une lueur de mépris, suivi d’une traînée de pitié. Je capitule)
– ça va, ça va… cassez-vous, allez vous reposer, je me charge de les épuiser.

Oubli me serre dans ses bras grassouillets, prend la main d’Ivresse, endormi, et les deux anges disparaissent dans un souffle iridescent, me laissant aux prises avec leurs gardes-chiourme mal lavés. Je ne les avais pas bien regardés, de près ils sont flippants. Leurs yeux chassieux s’ouvrent sur des pupilles triangulaires, leurs cheveux filasses pendent en queues de rats, leurs ongles longs et sales se terminent en fourches aiguisées. Je n’aimerais pas qu’ils approchent d’un enfant.

Mensonge me fixe quelques instants et je sens s’insinuer en moi l’envie folle de simuler une gastro pour ne pas aller bosser le lendemain. Dissimulation me prend la main et l’idée me traverse de ne pas dire à mon boss que j’ai fini le dossier 132 et de profiter du temps gagné pour aller au ciné. Pendant que ces étranges sensations me remplissent le cerveau, les deux anges déchus échangent un regard féroce. Immédiatement, je suis envahie par le projet de prendre la place de mon boss et de manipuler mes voisins pour qu’ils mettent de la mort aux rats dans la gamelle du chat puant de la vieille du second. Ca a l’air de plaire aux deux affreux qui sourient de toutes leurs dents gâtées. Je comprends l’angoisse d’Oubli, on ne peut pas laisser des enfants au contact de ces monstres. Il me faut trouver une idée pour m’en débarrasser.

Prise d’inspiration, je fais le vide. Je ne pense à rien. Rien. Rien. Du coin de l’oeil, j’observe les réactions des deux anges. Au début, ils sursautent et se raidissent, puis semblent avoir mal. Plus je fais le vide, plus ils se replient sur eux mêmes. Dissimulation essaie de me lâcher la main, mais je serre mes doigts autour des siens et continue d’appeler le néant, limitant ainsi le champ des tentations. Mensonge se détourne, mais je le choppe par le cou et y plante mes dents. Il crie et se débat, mais je maintiens ma prise, toujours accrochée à Dissimulation. Ma volonté est décuplée par l’entrée dans le métro d’un tout petit garçon au regard pétillant et au sourire frais. Pas les enfants. Ils ont aussi vu le gamin et tentent de m’assommer pour se jeter sur lui. Je ne vais plus tenir longtemps, il me faudrait de l’aide. Je gémis de désespoir, je vais faillir et Oubli va se retrouver coincé dans Facebook, pendant qu’Ivresse sera condamné aux chats mignons sur Instagram. Et le petit garçon va mal tourner. Ce sera de ma faute. Des larmes s’échappent de mes yeux.

– ça va, madame?
Un kleenex s’agite sous mon nez. Au bout du kleenex, un main, un bras, une épaule, une tête, qui appartiennent à un homme dont le petit garçon serre l’autre main très fort. Les anges blanc sale ont disparu.
– Pourquoi elle pleure, la dame?
– je ne sais pas, mais ce n’est pas grave, n’est-ce pas, madame?
– Tu veux un bonbon, madame? (le gamin me fixe, perplexe)
– Oui, bonne idée. Acceptez, ça lui fera plaisir et je suis sûr que ça vous fera du bien.
Le petit me tend un caramel qu’il a pioché dans son sac à dos. Le regarder me rassure, il ne se laissera pas piéger par les malfaisants. Je prend le bonbon et le mâchouille. Il a goût de confiance.

A l’aide

Tout a commencé de façon normale et saine. Je cherchai avec fébrilité à boucler ma ceinture de sécurité, mais le mécanisme se dérobait sans cesse. Impossible de trouver la sangle, ni la partie fixe où l’accrocher. Je m’énervais, bien sûr, avant de réaliser que, dans une salle de cinéma, il est courant que les sièges ne soient pas équipés de ceinture. Bref.

J’étais un peu chamboulée, ce jour-là. C’était le jour de La Voix.

Dans l’après_midi, j’avais eu besoin de contacter une administration. Peu importe laquelle, prenez celle que vous détestez le plus, ça s’appliquera. J’avais prévu de perdre à minima une heure et m’étais armée de patience, avais rangé mon stock d’insultes au fond de ma poche et coupé mes ongles pour ne pas les laisser crisser sur le plateau de mon bureau, déjà assez abîmé par les aléas de ma vie professionnelle. Disciplinée au delà du possible, j’avais composé le numéro, puis # puis 1, puis mon numéro de département.
C’est à ce moment-là que je l’ai entendue pour la première fois. C’était court, très distinct, surprenant. Ca disait « à l’aide ». Une plainte de moins d’une seconde. Et ça raccrochait.
A l’aide? Mais pourquoi? pour qui? dans quel étagère?
M’est revenue en mémoire l’histoire d’un ouvrier asiatique qui glissait des appels au secours dans les produits qu’il emballait (c’est ). Il ne me semblait pas possible que quelqu’un ait programmé la boîte vocale de cette administration pour dénoncer quoi que soit, sinon des conditions de travail kafkaiennes (mais connues et de toute évidence favorisées et entretenues par un sachant quelconque). Quoi alors?

J’ai recommencé l’appel et la séquence de touches, et la supplication est de nouveau parvenue à mes oreilles « à l’aide… »
Et si la boîte vocale, à l’heure ou les Intelligences Artificielles menacent de nous gouverner, avait muté et se rendait elle-même compte de la stupidité de ce qu’on lui demande? Cet appel au secours serait la première manifestation non programmée d’un outil supposé nous servir et se rebellant contre l’inanité de que l’humain lui impose. Intelligence pas si artificielle, donc.
Mais comment venir en aide à une IA? J’ai rappelé, décidée à mener une conversation avec un être virtuel et désincarné, dont de surcroît les capacités d’adaptation se sentaient heurtée par l’humanité. J’avais sous la main tous mes livres de Ph.K.Dick, H.P.Lovecraft, E.Poe et quelques Astérix, prête à tout pour faciliter la communication. Mais j’ai eu beau composer et recomposer toutes les combinaisons de touches, il m’a été impossible de reprendre contact avec La Voix.
J’ai trouvé ça inquiétant.

C’était sans compter sur les impressionnantes capacités de ces virtuels assistants.
Quelques dizaines de minutes plus tard, alors que je peinais à mettre au point un site internet pour présenter des bouchons chantants imaginaires (tout est vrai dans ce blog, je le rappelle, les bouchons sont par ), a surgi du néant, sur un ton aigu et à moitié servile, le constat suivant « c’est dingue, tu mincis à vue d’oeil ». Je suis toujours flattée quand mon tour de taille tape dans l’œil, mais pas dans l’œil de mon écran. D’ailleurs, je fais tout pour que mon écran reste aveugle. Alors, quoi?

Alors… La Voix s’était échappée de la boîte vocale administrative pour infiltrer mon ordi. Elle avait dû utiliser mon wifi pour parvenir à ses fins et sauter mon téléphone à mon écran . Et elle m’espionnait.

Ca m’a fait flipper, et moi quand je flippe, je pars m’isoler dans une salle de ciné.

Et donc, m’y voilà, toutes mes affaires étalées autour de moi pour éviter que quelqu’un ne vienne me croquer du pop-corn dans les oreilles.
J’ai choisi un film d’horreur japonais (celui là, que je me permets de vous recommander vivement) histoire de penser à autre chose, mais je ne peux m’ôter de la tête La Voix. Pendant que les zombies attaquent une équipe de cinéma, elle résonne entre mes oreilles, éclate dans mon cerveau, fait du trapèze autour de ma raison.
C’est un film qui montre le tournage d’un film d’horreur, et devient lui-même le théâtre d’un film d’horreur. Une mise en abîme comme je les aime.
Quand je pense que je voulais aider La Voix, lui lire des répliques d’Astérix pour peaufiner sa connaissance de notre belle langue, et qu’elle s’est immiscée sans mon accord dans ma vie… Quand j’y pense… Tiens, c’est marrant, il y a un zombie à côté de moi.
Il a l’air de vouloir me parler.
Je me penche vers lui, mais la caméra que je porte m’empêche de m’approcher assez pour que sa voix soit distincte et il est difficile de lire sur ses lèvres en train de pourrir. Je ne me souvenais pas être venue avec ma caméra… Tiens, c’est marrant, je suis sur un plateau de tournage, entourée de techniciens japonais. Ah, le zombie a pris ma caméra et l’a posée, il s’approche pour me parler. Je vais enfin comprendre ce qu’il veut me communiquer… il ouvre ce qui lui sert de bouche et éclate d’un rire tonitruant, dont la soudaineté me terrifie

Je me sens partir comme si je glissais sur un toboggan fou, aux multiples tournants et à la pente fatale. La vitesse me mène au bord de l’évanouissement. Un dièse me heurte. un UN s’écrase sur ma tête et file devant moi en ricanant. Deux chiffres suivent « 6 » et « 4 », ils me percutent et me blessent…
Avant de sombrer, je sens ma gorge éructer un cri. « A l’aide! »

D’air et d’eau

Spéciale dédicace à qui se reconnaîtra…

– Ben qu’est-ce qu’il a, aujourd’hui, le p’tit?
Stanislas, sa grosse tête hors de l’eau, contemple le petit prince qui s’approche du bassin, un  masque à oxygène plaqué sur le visage.
– Tu ne te souviens pas que quand il était tout petit, il avait parfois du mal à respirer? la pollution, tout ça… avec cette météo bizarre pour une fin d’hiver et la calotte grise qui nous chapeaute, ça m’étonne pas… pov’gamin… regarde, ça ne l’empêche pas de sourire, il est mignon ce petit!

Le gamin, son petit visage avalé par un masque transparent, a le regard pétillant malgré son air fatigué. Il plonge son index droit dans l’eau et dessine des ronds en manière de salut aux deux carpes. Puis il sort de sa poche un reste de pain qu’il émiette pour ses amis poissons, les observe un moment gober les petits bouts avant de s’assoir sur la margelle.

– Il est en petite forme… c’est l’air qui lui fait ça?
– Je sais pas trop, les humains ne sont pas comme nous…
– Moi, j’aime comprendre, surtout quand ça touche au gamin.

Et Stanislas agite sa queue turquoise pour se hisser au bord du bassin, sort sa tête de l’eau et la pose contre la pierre grise

– Mais ça va pas? qu’est ce que tu fous encore?
– J’expérimente, môssieur, je me rapproche de mon sujet d’observation! Je vis ce que ça fait d’être dans l’air! D’ailleurs, c’est pas plus mal d’avoir un champ de vision aérienne aussi large… ça m’ouvre l’esprit, de me sentir proche de l’humain, tu devrais essayer!

A ses côtés, le gamin s’amuse de cet inhabituel comportement de son ami écaillé. Il profite de l’occasion pour grattouiller gentiment la tête corail. Le poisson se tortille d’aise et se met à osciller sa grosse tête de gauche à droite, en poussant des grognements de joie.

– Et ça va durer longtemps? Tu n’es pas le roi de l’apnée, je te signale…
– Pffff…. la jalousie t’étouffe!

Stanislas ricane, mais dans l’air, le bruit se transforme en un grognement lugubre.

– Tu vois? Tu commences à être mal!

Têtu, le poisson a décidé de continuer à se laisser caresser le sommet du crâne. Il est content de sa  proximité avec le petit prince et se contrefiche des conséquences de son exposition prolongée à l’air. Roulant des yeux satisfaits, il se laisse aller contre le bord du bassin. Assez vite, il ressent une gêne respiratoire, mais refusant d’admettre que son compagnon a raison, préfère ignorer la brûlure qu’il ressent au niveau des ouïes.

– Mais arrête, c’est bon, j’ai compris, tu t’éclates… reviens maintenant, c’est pas drôle…

Roger monte à la surface pour asticoter Stanislas, dont la queue bat mollement. L’enfant a cessé sa caresse, il se sent fatigué et préfère s’occuper  à des jeux d’intérieur. Il pose un petit baiser sur la nageoire turquoise et part en chantonnant. Stanislas n’a pas bougé. Il se sent faible et préfèrerait que Roger soit occupé ailleurs pour descendre s’enfouir dans la boue, mais il se croit encore assez en forme pour faire mine que tout est normal. Quand son ami le pousse d’un coup de dos, il glisse et s’immerge en proie soudain à une terrible douleur.

– Ah bah bravo, c’est malin, tu fais un malaise, maintenant…

Trop inquiet pour engueuler la carpe inconsciente qui dérive vers le fond du bassin, Roger s’agite, créant un remous dans l’eau avec l’espoir d’oxygéner son ami. Quand Stanislas fini par ouvrir les yeux, c’est pour que son regard se pose sur la tête congestionnée par l’angoisse de Roger, dont les tâches turquoises on viré au vert sous l’effet de la panique.

– Rhahahahah, parvient à crachoter le malade pour se donner une contenance, tu te transformes en extra-terrestre, attention…
– Je n’ai pas envie de rire, tu n’écoutes rien et après tu es mal et tu m’inquiètes, tu es pire qu’un gamin…

Gêné, Stanislas essaie de dissimuler qu’il toussote avec peine.

– Méééééé, je voulais un masque, comme le p’tit…
– Tu vas l’avoir, crois moi.

Roger découpe dans les algues un triangle gluant, qu’il dispose et noue solidement autour de la tête de son compagnon.

– Arrête, tu m’oppresses!
– C’est ça, fais ta tête d’oppressé, tu ne m’inspire pas pitié… Et si tu continues, je te prive d’apéro
– Nooooon, pas l’apéroooooooooooooooo…
– Promets-moi que tu n’essaierai plus de respirer comme les mammifères
– Promis
– Promets-moi que tu seras raisonnable!
– Il fait beau aujourd’hui tu ne trouves pas?
– Très beau, promets-moi que tu seras raisonnable!
– Oh regarde! le gamin revient…

Exaspéré, Roger sert un peu plus le masque de Stanislas, qui se met à geindre.

– Promets-moi que tu seras raisonnable!
– Ayeuuuuuuuuuuuuuuuu… ça va, ça va, je promets…
– Répète après moi: « je suis un poisson, ma place est au fond du bassin »
– « Je suis un poisson qui rêve de voler »
– J’ai dit, répète après moi: »Je suis un poisson, je respire l’air de l’eau »
– « Je suis un poisson, l’eau me fait tourner la tête quand j’en absorbe trop, comme l’apéro »

Et Stanislas explose de rire, crachote et s’essouffle, la mine piteuse

– Oui, je sais, tu as raison, mais c’est pas très drôle, admets…
– Le jour où ce sera drôle d’être une carpe qui parle coincée dans un blog blanc et bleu, on sera informés, je te jure. En attendant, essaye d’être raisonnable, tu te donnes en spectacle, tout le monde te regarde… Tiens, tu devrais prendre exemple sur un confrère utile:  par là

 

 

 

 

 

Un conte de pleine lune

22h35, la radio du chauffeur de bus ne cesse de m’écorcher les oreilles en diffusant des chansons folkloriques allemandes, musique lourde et paroles aux vocables douloureux pour mon ouïe éprouvée par une semaine d’immersion au fin-fond de la campagne Helvète.
Il a le droit, il le prend.
22h48, un jeune homme se lève et appuie sur le bouton pour demander le prochain arrêt.
Une voix rugueuse, sur fond de chants braillant fort opportunément « Ich liebe dich » (soit, « je t’aime », mais façon râpeuse), s’élève de la cabine et éructe, dans un patois exempt de légèreté, un truc traduisible par « vous avez appuyé trop tard ». Le bus parcourt les quelques dizaines de mètres qui nous séparent de l’arrêt et stoppe. Gardant portes closes.

Il y a donc une distance de… de quoi ? de sécurité ? d’anticipation ? de temps de réaction ? à respecter…

Impavide, le jeune homme remercie et nous attendons, dans un faux silence (parce que ponctué de chants de bergers sautillants), que la porte s’ouvre. Le temps pour le chauffeur de profiter du petit pouvoir qu’il s’est arrogé au nom du dieu de la bêtise crasse.
C’est long…
La porte finit par s’ouvrir, rendant le jeune homme poli (ou blasé par la connerie ambiante) à sa liberté.
Le bus repart, les chants alpestres envahissant tout l’espace respirable. Les passagers préfèrent ignorer l’incident et, les uns après les autres, quittent le bus après avoir appuyé avec la conscience professionnelle d’un chirurgien opérant à cœur ouvert, sur le bouton de demande d’arrêt. A l’avance.

Je descends au terminus et j’observe avec regret les gens m’abandonner à une solitude routière au fil du trajet folklorique.

Avant d’arriver au dernier arrêt, l’idée m’a effleurée d’appuyer sur le bouton fatal, mais préférant privilégier la présomption d’obéissance du chauffeur à un quelconque règlement, je décide de m’en abstenir.
Le terminus se profile sous une lune pleine, suspendue au–dessus de notre misérable condition d’humains rampants comme un énorme point final, inondant de sa clarté jaune pâle la campagne environnante. La vacuité des champs, des routes, des maisons aux lumières éteintes confère à la musique incongrue une présence palpable. Avec un zeste d’imagination, je pourrais la sentir ramper sous ma peau.

Le bus s’arrête (pas la musique).
Ses lumières s’éteignent.
Ses portes restent closes.

J’attends, le jeu de la prise d’otage de passager ne va pas l’amuser longtemps, il va vouloir descendre fumer ou faire quelques pas.

Il a le droit.

Les minutes s’égrainent dans une ambiance lourde ou la stupeur se mêle à l’incompréhension  et à un soupçon de peur. Il ne va pas me garder prisonnière, tout de même…
Alors que j’envisage de le héler pour lui suggérer de me laisser sortir (j’ai le droit), je vois le chauffeur se lever, accompagné par les paroles guillerettes d’un chant montagnard. Yoddelli, Yoddella… Il est immense, son cou est celui d’un taureau, sa tête plutôt celle d’un cochon, ses mains… deux battoirs dont l’un est crispé sur… un couteau ?

Un cri s’étrangle et meurt  au fond de ma gorge.

L’homme s’approche en éructant des barbarismes faisant référence à son droit au respect et à mon ignorance crasse de la loi. Du sacrosaint règlement. En plus, je suis une femme. Je n’ai rien à faire seule dans un bus à cette heure-ci. Il va s’occuper de corriger cet écart insupportable à la ligne de conduite que des générations de machistes aveuglés par leur prétendue supériorité  ont érigée en loi absolue.

Il s’approche de moi en brandissant son couteau. J’ai assez moyennement envie de finir mes jours dans un bus au fond d’une campagne glacée inondée de lumière spectrale. Je fixe la lune, comme si j’allais y puiser la force de renverser le chauffeur. Les grosses mains (sales) se tendent vers ma gorge, je me recule au fond du bus,  prête à combattre. Une peur panique m’inonde, je crie en lançant mes poings et mes pieds dans tous les sens.

C’est au moment précis où la lame du couteau va se planter dans ma carotide qu’une explosion retentit, fracassant les fenêtres et tordant la tôle du bus. Une lumière aveuglante envahi le véhicule et un poisson énorme, jaune pâle et argenté, arrive par le toit pour gober mon agresseur, me laissant pantelante au milieu de débris de verre et de métal, le couteau à mes pieds.
Le gros œil de mon sauveur se fend d’un clin et le gracieux animal disparaît dans une ondulation dont je jure qu’elle suivait le rythme des chants alpins.

Ma route vient de croiser celle de l’esprit de la forêt… je remets de l’ordre dans ma tenue et descend du bus en chantant « highway to hell »…