La guerre du feu

Un froissement d’ailes, l’éclat de paillettes bleues.

– Dégage, Ivresse, il est encore tôt…

Le gros ange prend un air offensé et fronce le nez.

– Quel accueil… depuis le temps, je pensais que tu serais contente de me voir…
– T’as raison, excuse-moi… Tu es tout seul ?
– Oubli[1] va arriver, il avait un rêve à terminer. Quoi de neuf ?
– J’en ai marre d’avoir froid.
– Tu peux préciser ?
– Figure-toi qu’en février dernier, j’ai décidé de changer mes radiateurs.
– Il était temps,  ça faisait quoi… deux ans ?
– Trois… on ne fait pas toujours ce qu’on veut… mais cet hiver, coincée à la maison, j’ai vécu l’extinction définitive de la dernière source de chauffage fiable de cet appartement.
– Tu veux dire, à part le four?
– C’est ça. Au passage, on ne peut pas se chauffer avec un four, ni avec un fer à repasser d’ailleurs… et je n’avais pas le temps d’apprendre à frotter des silex ou des bouts de bois.
– Ah. J’ai toujours du mal à vous comprendre, vous autres humains. Pour nous, la source de chaleur unique ce sont les flammes de l’enfer et je te jure qu’on évite d’y aller. Mais continue.
– Donc, en février, je profite d’un creux entre deux réunions en visio pour chercher des radiateurs. Tu connais mon goût immodéré pour tout ce qui est technique… C’est un autre monde, le bricolage, et ce monde me rejette. Je le fais bref : j’ai dû prendre une journée de congés pour me rendre au magasin en dehors de la cohue du week-end. Et là… tu visualises la boîte de Pandore ?
– Un peu, je te rappelle qu’on y passe souvent, depuis quelque temps…
– Ah oui, pardon… bon, ente autres maux, elle contient aussi « boîte vocale qui raccroche », « horaires à la con », « incohérence » et « incompétence »
– Si ce n’était que ça, mais on en parlera à un autre moment, là je sens que tu as besoin de t’exprimer.
– Tu m’étonnes ! Après plus d’un an à parler via mon ordinateur, ta présence est une fête !
– C’est pour ça que j’ai gardé mes paillettes…
– Merci, tu mets…
– … C’est bon, laisse tomber Kevin…
– Et donc, dans ma quête de chauffage, une fois ouverte la boîte des maux, le parcours du combattant a commencé. Etonnement le choix du matériel a été rapide. Mais dès qu’il a été question de faire intervenir un facteur humain, ça s’est corsé.

Ivresse s’est posé dans le canapé et a étalé autour de ses cuisses replètes le tulle de sa tenue de gala. Avec son maquillage coulant, ses cheveux bouclés plaqués sur son front et ses ailes abîmées, il m’a donné l’impression d’avoir plus besoin de dormir que d’écouter l’histoire de ma guerre du feu
– Ça va vieux ? On peut discuter plus tard, si tu veux te reposer ?

D’un geste empreint d’une noblesse décalée, il a décliné mon offre et je me suis sentie autorisée à continuer à me plaindre.
– J’ai découvert les beautés du process débridé sans aucun garde-fou : dans le magasin, ils en ont pondu un qui impose à un type débordé de boulot de passer chez toi pour valider que le type tout aussi débordé de boulot du magasin t’as bien conseillé. Ce qui fait la particularité de ce type, appelons-le T2, c’est qu’il n’a pas 10mn à consacrer à la visite avant au moins 3 semaines.
– Donc 3 semaines après, T2 vient confirmer que T1 avait vu juste ?
– C’est ça. On est en mars, il fait 18° et les sous mis de côté pour les radiateurs ont été convertis depuis longtemps…
– Je vois, Oubli est passé par là…
– Maintenant que tu m’y fais penser…

Un éclair rouge et le frou-frou de plumes veloutées, synchronisés à la perfection avec mon récit, interrompent la réflexion qui prenait forme.
– Si on ne peut plus rigoler un peu, qu’est-ce qu’on devient ?
– Oubli !
– Lui-même pour vous servir… je me disais d’ailleurs à propose de servir…
– Non, laisse tomber, va plutôt t’assoir avec Ivresse et écoute la fin de cette palpitante histoire
– Avec plaisir…

J’ai face à moi les deux anges, rondouillards et rigolards malgré leurs traits tirés et l’état de fatigue de leurs tenues. Leurs gloussements et les trémoussements qui les agitent me font réaliser à quel point ils m’avaient manqué. Les pauvres vieux n’ont pas dû s’amuser des masses, avec ce confinement interminable…
– Vous restez, après, les amis ? C’est un long week-end et les bars sont encore fermés…
– A vos ordres, princesse.
– On en était à T2…
– T2 valide T1 en 6 minutes chrono. Au passage, ces 6 minutes ont demandé 3 semaines d’attente et pas loin de 150 appels, dont 149 vers une infâme boîte vocale, et 15 mails, dont 13 tombés en spams, pour organiser sa venue… Donc T2 confirme qu’il peut m’envoyer T3 pour réaliser le travail. Mais avant ça, il faut que je reprenne une demi-journée pour aller payer au magasin et prendre rendez-vous avec T3.
– Et ?
– Aller au magasin et payer, c‘est facile. En revanche, pour la prise de rendez-vous… T4, la personne qui gère les rendez-vous n’est disponible qu’à mi-temps… et il est tout seul à répondre au téléphone. 47 appels pour l’avoir, la première fois. Il m’a fallu 2 semaines pour obtenir le rendez-vous… J’ai compté une moyenne de 35 appels par jour, dont 33 à la boîte vocale du magasin. J’ai découvert qu’on peut très bien insulter dans le vide un téléphone sans se lasser. On arrive même à inventer de nouveaux petits noms très fleuris, vous voulez des exemples ?
– C’est bon, on voit… T3 a fini par venir ?
– T3 est venu. Mais avant, il a fallu réceptionner les radiateurs, qui bien sûr ont été expédiés à la mauvaise adresse.
– Ca t’apprendra a avoir une adresse professionnelle. Donc T3 ?
– Il n’a fait que la moitié du boulot. Après avoir joué à faire péter le compteur électrique pendant 30 mn, il a décrété que l’un des radiateurs était naze, qu’il fallait qu’il revienne pour trouer le mur et réhabiliter mon installation électrique avant de pouvoir continuer.
– Sympa.
– Pour être honnête, l’idée m’a traversée de l’envoyer voir s’il était capable de voler du 8è étage, mais j’avais besoin de lui pour la suite…. Je veux dire, pour le nouveau rendez-vous… celui avec le bon matériel.
– Toujours 35 appels quotidiens de moyenne ?
– 32. Les nerfs vrillés, la larme nerveuse au coin de l’œil au son de la musique d’accueil et les doigts broyant mon téléphone, dont l’écran duquel n’a plus depuis tout son intégrité d’écran. Ah, et un changement de radiateur au passage. A la bonne adresse ce coup-ci. Après quoi, c’est T5 qui s’est pointé, encore deux semaines plus tard, pour finir.
– Tu devais être contente de le voir arriver. Et pourquoi T5 ?
– Contrairement à T3, T5 n’avait pas trop envie de percer les murs de ses clients. Ça encourage à la confiance. Ma joie a été de courte durée. Il a tout de suite vu que le problème venait des disjoncteurs. Heureusement, il a fait les tests avant de défoncer mon mur…
– Ah ? mais à quoi a servi la visite de T2 ?
– A ce stade, je ne me suis pas posé la question, je voulais EN FINIR. Le seul avantage, c’est qu’au passage j’avais glané les coordonnées de T2 et que T4 ne me servait donc plus à rien. Je gagnais au moins 150 appels à la boîte vocale.
– Mais aujourd’hui, on est en mai, c’est réglé, non ?
– On en mai, il gèle et non, ce n’est pas réglé, j’attends T5 la semaine prochaine.
– Et tu te sens comment ?
– Tu vois Gengis Khan ?
– « un conquérant impitoyable et sanguinaire », oui je vois…
– C’est mon état d’esprit, mais en pire.
Je vais dissoudre T3 dans le poison de ma colère,
Quant à T2 et T4, je prévois de les faire cuire
de façon à calmer la faim de mon ire.
En espérant que ce sera ma folie dernière,
Dans la conclusion de cette galère

– Tu parles en vers ? C’est nouveau ?
Ivresse a l’œil qui frise à l’idée que ma sobriété n’était qu’une couverture.

– Ca me semblait approprié. On fait l’apéro ?

T5 est venu et a finalisé l’intervention. Il aura fallu plus de trois mois pour un service vendu « en 2 semaines », 257 appels téléphoniques, 35 mails, 2 demi-journées de congé et des kilos de bonbons haribo en tous genre pour contenir l’énervement…


[1] Pour mémoire, Ivresse et Oubli sont deux anges déchus, victimes collatérales du désengagement religieux des humains. Au paradis et en enfer, les anges ont commencé à mourir d’oubli. Plus assez nombreux pour faire leur job, ceux qui restent subissent un accord passé entre Dieu et le Diable qui leur ont imposé de faire les 2X12 : 12h ange, 12h démon. 
Avec la fatigue, Ivresse(en tutu bleu à paillettes)  et Oubli (le même en rouge) ont virés schizophrènes. Ne sachant plus aider correctement les gens, ils ne peuvent que les pousser à s’abandonner à leurs vices. Mais ils le font avec tendresse. Ils passent me rendre visite de temps à autres.

On peut les retrouver par là.

Réduction 3/3

Le début est à lire ici
La seconde partie est

Septembre 2025

Plus rien à manger. J’ai essayé de convaincre le responsable du magasin de me réaffecter Kevin, mais on m’a répondu que Kevin avait fini par se faire contaminer. Il a été radié, c’est la loi. On me propose de m’affecter Rosana, qui a une peine à purger pour avoir manqué à son devoir civique, mais il me faut signer une décharge à sa première livraison, en cas de problème.
Je redoute d’avoir un nouveau contact humain : ce serait le premier depuis bientôt deux ans. Je n’ai plus de vêtements à sacrifier à une descente dans le hall, il me faudrait y aller nue et je ne sais même plus à quoi je ressemble. Mes cheveux doivent être dans un état lamentable et ma peau blafarde doit faire pitié. Je me refuse à inspirer la pitié. Impossible d’avoir une interaction sociale.
Juste pour voir, j’ai essayé de me souvenir du dernier voyage à l’étranger que j’ai fait : je suis arrivée à retrouver le pays, mais n’ai eu en tête aucune image, aucun son. Ça ma tranquillisée.

Avril 2026

A l’affichage sur mon téléphone, en grossissant bien, je distingue un périmètre délimité par un rayon de 1km autour de chez moi. Je trouve étrange ce rétrécissement ; mais c’est tout aussi bien : dans cette zone, je connais chaque rue, chaque chemin. Ça me sécurise. Tout ce qui est au-delà m’inspire de la défiance. Je préfère ignorer ce qui me fait peur. Ne pas voir ce qu’on ignore s’avère rassurant.
Quelques plantes comestibles repoussent sur mon balcon, avec les fibres des vêtements qu’il me reste, je m’en sors plutôt bien pour me nourrir.
Il semblerait qu’un corps ait été retrouvé dans le local à balais. Grand émois dans l’immeuble. J’ai réalisé que je n’entendais plus de signe de vie depuis plusieurs mois. Il me resterait donc des voisins. Quelqu’un est même venu frapper chez moi pour m’interroger. Bien sûr, j’ai refusé d’ouvrir. Personne ne peut m’y contraindre. J’ai poussé des cris jusqu’à ce que l’importun batte en retrait. De toute façon, je suis sûre que c’est le corps de l’homme de ménage ; il m’aura causé du souci jusqu’au-delà de sa mort

Novembre 2026

C’est fou : les mots commencent à me manquer. Je voulais raconter ici un évènement qui s’est produit au début de la semaine, mais j’ai été incapable de retrouver le nom de la chose qui est venue jusqu’à moi. Il m’a fallut du temps pour que mon téléphone me délivre l’information : un oiseau.
Un oiseau a émergé du brouillard pour se poser sur mon balcon. Un bleu vif, qui émettait un bruit strident (j’aime cette phrase, j’ai passé du temps à chercher les mots sur mon téléphone, « strident » me plaît beaucoup. Et « bleu » aussi). Au début, par réflexe, j’ai essayé de l’attraper pour le manger. Puis j’ai réalisé que sans doute il était porteur de toutes les maladies du monde, au moins autant que l’homme de ménage ou les livreurs. Il fallait s’en débarrasser. En plus, il m’empêchait de me concentrer sur l’horizon (j’ai pris l’habitude de scruter, chaque heure pile, le brouillard environnant. Tant que je ne distingue rien, je me sens rassurée), je l’ai chassé à coups de balai.
Un oiseau n’a plus rien à faire dans ce monde.
Des plantes rabougries poussent sur mon balcon, entre les carreaux du sol de la terrasse. Je les ai mangées.

Mai 2027

Plus de mots dans mon téléphone.

Plus d’images.

Plus de sons.

Ne reste que le brouillard et la peur.

Ahahahahaha!

Moi.

2028

Moi

Je

Vide

Essayer. Ecrit.

Décembre 2028

Aprè le balcon, je voi plu rien

Pa de mur ici

Vois plu piés

L’espass me fé peur.

Fain.

Je sui ki.

Février 2029

Avril 2030 – Après –

A la fin des années 20, après la pandémie, les secours ont retrouvé de nombreuses personnes qui, s’étant isolées par peur, ont fini par perdre tout contact avec la réalité. Ils ont découvert dans des immeubles abandonnés des colonies de fantômes pâles et faibles, dont le vocabulaire s’est réduit à quelques onomatopées.
Dans la plupart des cas, les gens meurent de peur en redécouvrant un visage humain.
Le nouveau gouvernement a décidé de ne rien faire, par manque de place dans les hôpitaux.

Réduction 2/3

Le début est à lire ici

Octobre 2023

Ma vue commence à baisser. Depuis le balcon, je ne distingue plus l’autre côté de l’avenue. Ça m’ennuie, je préfèrerais disposer de cette vue claire et dégagée qui me fait me sentir en sécurité. Je n’ai pas choisi d’habiter au 10e étage pour rien. Sentir l’horizon se rapprocher m’oppresse.

La télé diffuse les images des caméras de surveillance du quartier. Y distinguer les silhouettes de ceux qui bravent la pandémie pour se nourrir m’a traumatisée. J’ai eu peur d’y reconnaître des voisins, d’en déduire que leurs allées et venues font que l’immeuble n’est pas entièrement sécurisé.

J’ai décidé de me faire livrer les quelques courses qui me sont encore nécessaires. Je préfère éviter de croiser du monde. J’ai dû insister pour obtenir un livreur qui accepte de se passer au désinfectant avant d’entrer dans le hub de l’immeuble. Il posera mes provisions dans l’ascenseur. Mais la première fois, je devrai descendre pour signer une décharge : si les courses sont le vecteur d’une quelconque saloperie, le magasin ne veut pas être responsable.

Octobre 2023

Je pense qu’il faut instaurer un système de dénonciation des gens qui sortent plus que le strict nécessaire. Déjà, je vais commencer par empêcher l’homme de ménage de retourner chez lui. Il n’a qu’à habiter dans le local à balais. Ce sera moins risqué pour la santé des résidents. Quand je pense qu’on lui a offert des étrennes, je regrette. Il est un vecteur majeur de risques.

Kevin est venu pour ma première livraison. J’ai dû descendre dans le hub. Ce fut une expérience affreuse, je n’étais pas sortie de chez moi depuis des mois, un record depuis que j’ai décidé d’adopter le mode « survie ». Je n’ai presque pas dormi la nuit qui a précédé ma descente. Tout me faisait peur : la serrure de la porte d’entrée, le bouton d’appel de l’ascenseur, l’idée de poser mes pieds sur un sol dont je ne sais pas s’il est sûr. Je me suis enroulée dans du film plastique, y ménageant un trou pour respirer et une fente pour voir, et me suis mise en apnée. Je savais que je peux tenir 90s, largement assez pour descendre, signer le formulaire de décharge et remonter. Je ne prévoyais pas d’échange de paroles. Le jeune Kevin m’a saluée, mais j’ai préféré garder mon souffle et ne pas risquer d’aspirer ses émanations. Il a dû me prendre pour une sauvage, ce n’est pas plus mal. Je tiens à éviter toute forme de contact.

Avant de rentrer chez moi, j’ai enlevé mes chaussures et les ai jetées dans le vide-ordures.

J’ai brûlé le plastique.

La tentative de communication orale du livreur m’a fait prendre conscience que je n’ai pas parlé depuis très longtemps. J’ai donc essayé de prononcer quelques mots à voix haute et n’ai pas aimé le son qui est sorti de moi.

Avril 2024

A la radio, ils parlent d’une ville de Pologne où une nouvelle épidémie semble prendre sa source. Par curiosité, j’ai voulu voir où cette ville se trouve et j’ai assisté à un nouveau phénomène étrange : la géolocalisation de mon téléphone ne dépasse pas un périmètre délimité par un rayon de 10 km autour de chez moi. Dans ce cercle de 10 km dont je suis le centre, je situe tout ce que je veux, mais au-delà, c’est une zone blanche qui s’affiche. Rien. L’ailleurs n’existe plus.

J’ai essayé de regarder la télé, mais elle ne diffusait que des reportages locaux. La plupart m’ont effrayée. J’ai l’impression de ne plus reconnaitre les endroits où j’avais l’habitude d’aller me promener. Cette expérience m’a confortée dans l’idée qu’il ne faut plus quitter mon logement.

J’ai détruit toutes mes photos. Bientôt je vais oublier les lieux et les gens qui figuraient dessus. Ça ne me dérange pas de perdre le souvenir de mes proches. Ils ont sans doute fait pareil. S’ils ne font pas fait pour une stupide raison sentimentale, ils devraient. Plus personne n’est proche. La notion d’ami me semble un lointain concept. Si quelque chose devait m’arriver, je doute que l’une de ces « connaissances » fasse le moindre geste en ma faveur. Ce n’est pas grave, moi-même je n’ai pas l’intention de courir de risques pour aider des étrangers.

L’homme de ménage me fait peur par son comportement imprudent. Il continue de rentrer chez lui tous les soirs, malgré les nombreuses lettres de dénonciation que j’ai envoyées anonymement à son employeur. Je suis révoltée par son inconscience: on ne sait pas ce qu’il peut nous ramener. J’ose à peine emprunter l’ascenseur pour descendre ma poubelle. J’ai appelé son entreprise pour dire que les voisins m’ont demandé, au nom de la résidence, d’exiger de le faire vivre dans le local à balais. On ne se tient pas terrés chez nous depuis si longtemps pour prendre des risques en fréquentant des gens qui conservent des contacts avec l’extérieur.

Décembre 2024

J’ai jeté tous mes livres. Ils ne me servent plus à rien : les ouvrir pour y découvrir un vide galopant me fait peur. Tous les noms de villes ou de de pays encore lisibles me rendent nauséeuse et me donnent le vertige. Les illustrations me serrent le ventre : trop d’informations, de personnes, de sites, d’objets que je n’ai pas besoin de connaître. Et me trouver confrontée à ces passages qui traitent d’un passé devenu incompréhensible me perturbe. Je préfère ignorer cette évolution vers le rien qui a l’air de se propager dans les moindres recoins de ma mémoire.

Décembre 2024

J’ai tout ce qu’il me faut et pas de temps à perdre à essayer de découvrir des choses dont sans doute la moitié n’a plus de sens. Des concepts inventés et mis là uniquement pour me leurrer, me faire miroiter un ailleurs qui n’existe pas.

Lire me brûle les yeux. Je préfère laisser mon regard errer dans le vague. L’horizon s’est encore rapproché, bientôt je ne distinguerai plus le bord de l’avenue qui est de mon côté. Tant mieux. Le brouillard qui m’enveloppe me rassure.

C’est bientôt Noël et les rues, dans un ultime réflexe de survie, se parent de rouge et de doré. Je me demande qui se laisse encore berner par l’esprit de Noël… les repris de justice affectés aux livraisons, peut-être… Ils doivent guetter une forme de rédemption.

L’homme de ménage a disparût. Tant mieux.

Comme il me reste très peu de film plastique et que je ne peux pas me permettre de brûler les quelques vêtements qu’il me reste, j’ai descendu ma poubelle à 3h du matin, nue, les pieds enroulés dans des morceaux de serviette éponge. Je n ‘ai allumé aucune lumière, ai poussé la porte du bout du pied et ai jeté le sac dans le local en prenant soin de ne toucher à rien.

Je me suis sentie forte.

Janvier 2025

Ils ont changé de livreur. Kevin a été affecté à une autre zone. J’ai décidé de me contenter de ce qu’il me reste. Hors de question que quelqu’un d’autre que Kevin pénètre dans le Hub. Je préfère ne rien faire. Les autres me font trop peur. De toute façon, je ne bouge presque plus de mon bureau. Je consomme très peu de calories. C’est l’occasion de tester mon autonomie.

Je ne vois toujours pas mieux, mais ce qui se passe de l’autre côté de l’avenue ne me concerne pas. Ce qui se passe entre le sol et le 5eme étage non plus. Et je ne lis plus rien. Même plus les étiquettes de mes dernières boîtes de conserves. J’aime ce brouillard perpétuel. J’ai l’impression qu’il absorbe jusqu’aux sons. A moins que je me sois mise à entendre moins bien.

Réduction 1/3

Espace : [ɛspas] : Portion de l’étendue occupée par quelque chose ou distance entre deux choses, deux points.
Réduction : [ʁe.dyk.sjɔ̃]: Action de réduire quelque chose, d’en diminuer la valeur, le nombre, la quantité, l’importance.
Confiné.  [kɔ̃fine] adj

Mars 2020

3 semaines. Ils ont dit « pas plus de 3 semaines ».

Mai 2020

Je commence à m’accoutumer à l’incongruité de la situation.
J’ai pris l’habitude de sortir 1h tous les deux jours. Il faut bien s’aérer un peu.
Je réalise que je ne parle plus qu’à l’homme de ménage… C’est la seule personne qui se manifeste dans l’immeuble… je ne croise aucun voisin.

Septembre 2020

De moins en moins de conversations avec mes amis: pas grand-chose à dire à part de vagues spéculations sur un avenir qui nous échappe, ces échanges ne font que générer du stress.
Je sais que les voisins sont encore là aux bruits qu’ils font. Cette preuve d’une présence humaine me suffit. Je continue à saluer l’homme de ménage, mais de loin. Ça me permet de vérifier qu’il porte un masque.
J’ai commencé à regarder les films que j’ai en stock : les salles de cinéma ne me font plus défaut. Et j’ai tant de livres à lire.

Janvier 2021

Plus de contacts virtuels. Ce n’est que frustration. Et l’état brut dans lequel je suis et qui est devenu mon quotidien ne mérite pas d’être regardé.

L’avenir n’est plus qu’un ruban de Möbius terne. La perspective d’un retour vers la vie extérieure est en train de devenir un concept. Faute de mieux, je me créée des projets intérieurs : en ce moment, je découvre le mode survie : j’ai rempli tous mes placards de produits secs ou lyophilisés. J’ai jeté la plupart de mes affaires pour les remplacer par des pâtes, des lentilles, de la farine et tous les articles qui composent la base d’une vie à la maison. J’ai appris à fabriquer tout ce que je peux : savon, liquide vaisselle, shampooing. Je cultive mon balcon et me suis mise à piéger les oiseaux et insectes qui montent jusqu’à moi. Quand j’arriverai à grignoter des fourmis grillées pour le goûter, je serai en totale autonomie. Là c’est encore un peu… difficile. En revanche, pies et corneilles bien faisandées font de délicieux pâtés.

Je ne regarde plus la télévision, qui n’est qu’une fenêtre sur les angoisses du monde. Je préfère rester dans ma tête. Pour me détendre, je visionne de vieux dessins animés ou des documentaires animaliers. La fiction ne me paraissant plus en être, j’ai arrêté de piocher dans mon stock de films. Je les ai rangés dans des boîtes, comme témoignage d’une vie culturelle révolue. Qui sait, quand tout ceci sera terminé, ça pourra intéresser quelqu’un. Un survivant. Un extra-terrestre. Une civilisation future.

Ce week-end, en faisant du ménage sur le disque dur de mon ordinateur, je suis tombée sur les photos prises ces dernières années. Ces bribes d’une autre vie, soudain étalées sous mes yeux, ont rendu abyssal mon sentiment de panique. Je préfèrerais ne pas me souvenir. Je n’ose pas regarder ces images d’une personne qui est à peine moi… je n’y reconnais plus la fille qui y figure.
Si je m’arme de courage pour me regarder dans le miroir, je vois mes cheveux, non coupés depuis plus d’un an, qui encadrent un visage à la peau pâle et aux joues comme affaissées. Mon corps aussi s’est ramolli. Je ne supporte pas la comparaison.

Janvier 2021

J’ai brisé tous mes miroirs, rayé toutes les surfaces réfléchissantes de mon appartement. Je ne laverai plus les vitres, pour ne pas faciliter l’apparition de mon reflet. Mon enveloppe physique, dissociée de ce que je suis devenue, m’est devenue étrangère.
J’arrive à tenir le coup en faisant des courses trimestrielles. A chaque sortie, je prends soin de toucher le moins de surfaces possible. Au retour, je brûle l’intégralité de la tenue que je portais.

Il faudra que je m’assure que l’homme de ménage désinfecte bien les parties communes.

Tous les membres du gouvernement ont attrapé le virus et ceux qui n’en sont pas morts ont perdu la raison. Personne ne veut courir le risque de les remplacer. Le pays est livré à lui-même et les gens semblent s’être accordés pour ne pas changer cet état de fait.

Juillet 2021

Hier, j’ai engueulé l’homme de ménage parce qu’il m’a tenu la porte. Il y avait moins d’un mètre cinquante entre nous. La légèreté de cet homme est inadmissible. Il faudra que je mobilise les voisins contre de telles pratiques.

Février 2022

J’ai de plus en plus de mal à attirer des insectes. Dommage, j’aimais bien les fourmis. Et les mouches.

Je ne peux pas expliquer comment ni pourquoi, mais mes livres commencent à s’effacer : ce qui se passe à l’étranger est moins lisible, l’encre de ces passages est plus claire. Les personnages y sont moins détaillés, moins intéressants, comme si ces territoires lointains et leur habitants n’avaient d’existence que limitée à des fragments de l’histoire. Des parcelles d’une réalité qui se fond dans l’oubli.
Autres phénomènes récents, mes quelques guides de voyage sont maintenant écrits si petit que même à la loupe, je ne distingue plus les mots et les photos me semblent moins nombreuses. Mes livres de science-fiction sont remplis de nombreuses pages blanches… Sur internet, tout ce qui se passe au-delà de mon périmètre direct se fait rare, comme si en dehors de ma ville, presque rien n’arrivait ou ne pouvait arriver. Comme si l’imagination perdait de son pouvoir.

Hier, pour sortir acheter des pâtes et du papier toilette, j’ai dû m’enrouler dans mon rideau de douche. Je sentais bien que les gens me prenait pour une originale, mais je m’en fiche : personne ne peut me reconnaître et je ne reconnais personne. Tout le monde a le visage dissimulé par un masque et la plupart des gens portent des lunettes noires.

Rien n’est fait pour nous sortir de ce merdier. Rien ne sera fait. C’est chacun pour soi.

L’homme de ménage me fuit. Tant mieux.

Avril 2023

Mon imaginaire est bloqué. Tous mes livres, jusqu’à mes bandes-dessinées, sont vierges de récits

Jérémie et le vent 2/2

Le début est ici

*

Les heures ont passé, impitoyablement vides de son fils. Les recherches reprendront dès le matin. Assise dans la nuit, au milieu de la grange dont les murs de planches disjointes laissent passer un air froid et sifflant, Audrey attend. Elle a pris avec elle le tabouret de son fils et s’est posée au milieu de l’espace encombré. Elle ne saurait pas exprimer ce qu’elle espère, mais elle sert dans sa main le dessin de tempête et ferme les yeux, attentive au moindre bruit. Elle veut percevoir ce qui, elle en est sûre, a poussé le petit à quitter la maison sans prévenir.

Cernée par le froid et la panique de savoir son enfant seul dans la nuit bretonne, Audrey veut croire aux légendes.

*

Le grelot d’un rire cristallin l’arrache à ses pensées
– Jérémie ?

Mais la nuit, dense et hostile,  ne daigne pas répondre
– Ils sont jolis, les poissons ! Regarde, il y en a de toutes les couleurs !

La voix est étouffée et lointaine, mais elle ne peut s’y tromper : c’est bien Jérémie
– Mon chéri, où est tu ?

Elle allume la torche dont elle s’est munie et balaye l’espace de son faisceau, espérant voir briller les yeux noirs de son garçon.
– Mon chéri, répond, je t’en supplie…

Sa voix s’étrangle et la lumière ne rencontre que l’amoncellement des morceaux de vie dont elle ne peut se résoudre à se séparer.
– Mon préféré, c’est le bleu !

Elle aurait juré que son fils venait de laisser tomber les mots dans son oreille. Bondissant sur ses pieds, elle se met à tournoyer en agitant la lampe.
– Jérémie, ce n’est pas drôle, montre toi mon ange !
– Oh… elle sont drôles, les petites méduses… toutes transparentes… on dirait des fantômes…

La voix se fait ténue, comme si l’enfant s’éloignait.
– Où vas-tu ? Reste mon chéri !
– Je vais voir les hippocampes… je veux faire
– La fin de la phrase tombe comme un souffle léger.

Les hippocampes. Depuis plusieurs jours, elle a promis au gamin de l’emmener à l’aquarium admirer les petits animaux qui suscitent sa fascination. Les portes ouvrent à neuf heures.

*Audrey, où pars-tu ? Tu devrais rester, si Jérémie revient il sera rassuré de te trouver à la maison…

– Appelle-moi si tu as du nouveau, je fais vite !

Jacqueline et pépé regardent la jeune femme se précipiter dans sa voiture et partir en faisant crisser les roues.
– Mais elle est folle de partir maintenant…
– Si le vent l’a poussée, elle a raison.

Pépé fait un signe de la main en direction des phares de l’auto qui s’éloigne.

*


– Un gamin de six ans, avec son bonnet bleu à pompon et son blouson rouge.
– Un petit garçon qui correspond à votre description est bien venu hier en fin de journée, avec son grand-père. Il était tout excité à l’idée de voir des hippocampes.
– A quoi ressemblait le grand-père ?

Le ventre retourné à l’idée que Jérémie se soit fait kidnapper, Audrey écoute la femme derrière son guichet.
– Un homme assez grand, plutôt mince, avec un bonnet marin rouge. C’est drôle, on aurait dit le commandant Cousteau…
– Je peux entrer?
– Ce sera douze euros.
– Vous pouvez m’indiquer les hippocampes ?
– Deuxième étage, au fond à droite, ils sont fléchés.

Audrey fonce au second étage. Si son fils a été kidnappé, elle sait qu’elle n’a aucune chance de trouver dans les allées désuètes ou les panneaux usés quelque trace que ce soit de son passage, d’autant que le ménage a dû être fait depuis la veille. Mais elle n’a pas d’autre piste et le vent a été formel : le petit s’est rendu devant les chevaux de la mer.

La fenêtre de la salle est ouverte, laissant l’air balayer les installations. Le verre qui la sépare des animaux en lévitation est épais et seules les bulles du système de filtre brisent le silence de l’espace désert. Plongée dans l’observation des bestioles, elle se demande ce qu’aurait fait Jérémie s’il avait été là. Il aurait dessiné, c’est sûr. Prise d’inspiration, Audrey se met à souffler doucement sur la vitre. Un gémissement sort de sa gorge quand elle voit se former dans la buée, en lettres maladroites, le prénom de l’enfant.
– Jérémie… Mon chéri, où es-tu ?
– Je suis là maman… tu n’es pas en colère ?

Le pompon bleu se présente en premier de sous une table, surmontant une bouille fatiguée et contrite. Le regard désolé du gamin fait monter des larmes aux yeux de sa mère. Elle tend les bras et arrache du sol le petit qui tient serré dans sa main le billet d’entrée de l’aquarium.
– C’est eux qui m’ont dit de venir et de me cacher pour rigoler…
– Les hippocampes ?
– Oui, ils avaient des histoires de pirates à me raconter.
– Et tu es venu avec un monsieur ?
– Non, avec le vent, qui me parlait tout doucement et me poussait dans le dos. Il m’a un peu porté quand l’ai eu mal aux jambes et m’a posé devant l’entrée. Le gentil monsieur m’attendait devant la porte, il m’a aidé à entrer, m’a amené jusqu’ici et après il a disparu.
-Et tu as eu peur?
– Non, mais j’ai faim et je veux dormir.

*


– Voilà Pépé, je vous ai dit tout ce que Jérémie m’a raconté. Je ne sais pas trop quoi penser de ces histoires…

Le vieil homme sourit et souffle en direction de la grange d’Audrey.
– Suivez votre fils, laissez le vent vous guider…

Avec ses cheveux et sa barbe blancs, la jeune femme réalise qu’il ressemble à s’y méprendre au tableau qui orne sa cheminée. Dans le sillage du souffle d’Eole, elle croit distinguer de légers bruissements de voix enfantines.
– Merci pépé, vous avez raison, je vais suivre Jérémie.

*