« Page blanche » ou « le syndrôme de l’escargot volant »

Depuis quelques semaines, installée sur le nuage confortable et doux de mon insouciance, j’observais… Mais… qu’observais-tu ? Me direz-vous… Ben rien. L’appréciable, avec ce type de nuage, c’est qu’on s’occupe avec du rien. Il faut néanmoins admettre que j’étais en bonne compagnie: mes amis Ivresse et Oubli étaient venus s’installer à mes côtés, les reflets pailletés de leurs tutus rouge et bleu, mâtinés de la douce lumière du soleil couchant donnaient à mon visage un teint frais et reposé (le truc qui n’arrive jamais en dehors de ce contexte précis). Nous étions légers et joyeux, occupés à rien mais riant de tout, ivres de nos propos insensés, surfant le coton au dessus des terriens masqués.

Et puis la semaine dernière, il a plu. Pas le petit crachin bienvenu, plutôt une tempête accompagnée de flots torrentiels d’une eau saumâtre, drainant les miasmes dont les semaines de beau temps avaient saturé l’air. Un liquide dégueulasse, mixture grumeleuse faite de peur, stress, maladie, angoisse et interdits. Notre nuage a répandu sa vision de l’humanité sur la terre craquelée tout juste bonne à cracher du soja et des vidéos de chats mignons. (j’aime bien écrire des trucs comme ça, je me sens lyrique).

Dans la chute, j’ai perdu de vue mes anges, mais j’imagine qu’ils leur a suffit de battre de leurs ailes fatiguées pour échapper à la débâcle. A moins que la situation du globe ne leur ai donné l’idée d’une promo estivale. Ils sont prêts à tout pour échapper à l’obsolescence programmée…. J’ai aussi croisé un escargot. Un gros gris à l’œil lubrique qui venant de se faire éjecter de son abri temporaire. Avant de s’écraser dans une touffe d’herbe sèche, il m’a raconté avoir passé l’hiver à escalader jusqu’au 7è étage d’un immeuble, à grand renfort de bave et de contractions musculaires ondulatoires et se trouvait plutôt déconfit de son retour accéléré au point de départ.

Rude fut l’atterrissage.

« serrez bien pendant 5 minutes »

J’ai la bouche pleine d’une pâte verte et la silhouette d’un dentiste se profile à l’horizon.

Il faudra un jour m’expliquer pourquoi cette substance verte sans goût, sans odeur et sans douleur, a provoqué un tel état de panique que j’ai failli mordre le toubib à la main. Je suis en proie à une crise de claustrophobie des amygdales. En plus, un micro truc s’est détaché de je-ne-sais-quoi et me chatouille le fond de la gorge, me contraignant, dans un réflexe atavique issu de mon cerveau reptilien, à émettre des bruits de raclement, des borborygmes barbares et des crachotis dénués de toute délicatesse. Honte sur ma tête.

Mon cœur se met à battre si fort et si vite que je crains qu’il ne transperce mes côtes, me contraignant à une mort sanglante sur fauteuil dentaire. Après avoir traversé sans encombre une crise sanitaire mondiale, ce serait ballot. Pour éviter ce surplus de ménage au toubib et accessoirement m’éviter d’avoir à recommencer les 5 minutes de serrage de mâchoires, j’essaie des techniques de relaxation trouvées sur les réseau sociaux. Je pense « plage » puis « cours d’eau ». Je pense « cocktail au rhum » puis « crêpe au chocolat ». Je finis par penser que mon dentiste ferait bien de retourner chez le coiffeur, puis que j’ai encore le temps d’aller m’acheter des BD avant la fermeture de la librairie. Tout ça finit par faire 5 mn. Une larme de gratitude effleure mon globe oculaire gauche, merci les réseaux sociaux.

Cet épisode peu reluisant me conduit à regretter le nuage. Au dessus de ma tête, un couvercle gris sombre qui ne laisse rien augurer de bon pour le futur proche.

– Dis-donc, Stanislas, tu ne trouve pas que ça fait longtemps qu’on est à l’arrêt? J’aimerais bien retrouver la surface, moi…

– t’as raison Roger… Moi aussi je voudrais bien briller dans les rayons de l’astre de lumière…

– pourquoi tu parles comme ça, d’un coup ?

– Tu sais bien que je n’y suis pour rien…

Les gros poissons corail et bleu foncé me gratouillent l’hémisphère gauche. Oui, mes koï, moi aussi, je vous rendrais bien à la lumière, mais pour ça il faudrait vous activer un peu et être la source d’idées rigolotes.

– Ben la source, c’est pas toi? Nous on est que le vecteur de tes idées, c’est déjà assez lourd à porter

T’as raison, poisson… Mais chais pas trop, c’est pas facile en ce moment, et les masques ça va fatalement vous faire flipper… je voudrais vous éviter ça…

– T’inquiète, on en a vu d’autres… Allez quoi, dépoussière-nous un peu…
– D’accord, mais et les anges?
– On les accepte dans le bassin…
– Je vais leur demander d’abord, ils sont un peu susceptibles, ils aiment bien avoir le haut de l’affiche…

Un éclair violet traverse le ciel et un escargot géant pourvu d’ailes majestueuses, sur le dos duquel siègent fièrement Ivresse et Oubli, se pose avec délicatesse sur le bord de mosaïque turquoise du bassin (j’ai cette exacte vision un dimanche à 14h53. C’est comme ça.)

– Ah… ravie de voir que les concepts se sont trouvés et s’entendent… ça fait douter quand même, les gars, si vous vivez vos vie sans mon intervention, à quoi je sers, moi?
– Sans toi, de concepts on ne devient pas mots… tu nous structures.

C’est Ivresse qui a parlé. Pour une fois il a l’air sérieux.

– Ok vous avez gagné, je vous laisse. Mais je vous préviens: à mon retour, vous êtes au taquet, hein. Ca m’angoisse trop de ne pas savoir quoi vous faire faire….
– T’inquiètes, on gère.

Je vais avoir toutes mes dents.

Fascination cosmonaute

Le dernier bus, c’est un peu comme le dernier verre: il faut le prendre en faisant attention. Attention de ne pas le louper, que ce ne soit pas celui de trop. Il peut être vide ou au contraire trop plein. Il draine de tout. Fatigue, joie, lassitude ou envie d’ailleurs. Le dernier bus découpe la nuit de ses néons agressifs, dessine des pointillés dans la ville, semant derrière lui des petits bouts d’humains dont on espère qu’ils nous mèneront quelque part, tout en sachant que ce n’est pas gagné.

C’est je que je pense en m’acheminant vers l’îlot de lumière qui forme autours du banc de plastique abîmé une aura claire. Je suis toujours en avance pour le dernier bus, ça me donne l’illusion d’être en avance sur la journée qui va suivre. Mais ce soir, quelqu’un m’a devancée. Une silhouette épaisse, colorée, surmontée d’un bocal. Le doute n’est pas permis: il y a un cosmonaute dans mon abribus. Il attend là, les bras ballants, le regard perdu. Le genre de type dans la lune, qui oublie sa valise pour partir en vacances. Ou qui veut adopter le point de vue de son poisson rouge. Comme je m’installe sur le banc, il se tourne vers moi avec la lenteur que lu impose son équipement.

– S’il vous plait, c’est bien l’arrêt pour le bus 01B*?

La voix est étouffée et le bocal contient de la buée, mais je distingue ses yeux. Il a l’air calme, je vais faire comme si tout était normal.

– Oui
– Merci

Nous nous installons dans le calme de la nuit, tous les deux tournés vers le point invisible d’où va surgir le 01B.

– Vous allez au terminus?
– Non, je descend avant, pourquoi?
– Je voulais être sûr de le reconnaître, vous me l’auriez indiqué
– Rassurez-vous, le chauffeur vous demandera de sortir au terminus
– Ah. Merci. Je préfère toujours descendre au terminus. Je trouve que c’est plus prudent. De toute façon, on me laisse rarement descendre avant l’arrêt complet. Ce doit être devenu une habitude.

Il sourit

– Ben… Si vous n’avez pas trop à marcher après, oui…
– Je ne m’éloigne jamais. Je ne suis pas équipé pour.

Face à nous surgit un point vert précédé de deux soucoupes jaunes lumineuses. L’arrivée du bus est imminente. Nous attendons en silence son arrêt et l’ouverture des portes. Personne ne descend. Nous montons. Mon compagnon orange n’ayant pas de monnaie, je lui offre un ticket.

– Merci, je vous le rendrai la prochaine fois
– Vous prenez souvent le 01B à cette heure-ci?
– Jamais. Mais j’avais besoin de changer d’atmosphère.

Bon, c’est la nuit, je suis seule avec ce type bizarre, je ne vais pas argumenter.

– OK, va pour la prochaine fois.
– Ca vous ennuie de vous installer au fond? Il me faut de l’espace…

Ca ne m’ennuie pas. Nous passons devant le chauffeur qui ne lève pas le nez de son téléphone et traversons le bus vide jusqu’aux sièges du fond, sur lesquels nous prenons place. Une capsule de coca traîne sur le sol, je la pousse d’un coup de pied et tends mes jambes.

– J’ai un petit creux, vous n’auriez pas un Mars?
– Non, désolée, je n’ai qu’un Milky-Way (oui, spéciale dédicace aux vieux qui ont connu la barre chocolatée Milky-Way)

Je sors de mon sac la barre chocolatée que je déballe avant de la déposer dans son gant ouvert

– Merci. Vous avez remarqué qu’avec mes gants, c’est compliqué de manipuler des choses délicates….
– Non, j’ai fait ça par habitude. J’ai tendance à déballer le chocolat avant de le manger.

Le bus fend la nuit en silence et  tout ce à quoi que je peux penser, c’est s’il va ouvrir son bocal facial pour manger le chocolat, s’il va s’en foutre partout à cause du gant et générer une constellation de tâches. Par politesse, je tourne la tête et scrute l’obscurité comme si un paysage exceptionnel se déroulait sous mes yeux. Je frissonne.

– Vous avez froid? Le mercure descend, c’est normal. J’aurai aimé vous proposer ma veste, mais je crains que ce ne soit compliqué, je viens de la déposer au pressing et je doute qu’il soit encore ouvert. D’autant qu’il nous faudrait détourner le bus.
– Non, ça va merci, pas de changement de trajectoire pour ce soir. Je suis juste fatiguée.
– Ah?
– Oui, à force de courir après le temps, je m’épuise, j’ai toujours du mal à atterrir quand le week-end arrive.

Je me sens nébuleuse avec mes explications, mais il ne m’écoute pas, il fixe un point sur la manche de son scaphandre.

– Zut, il y a un trou noir dans ma manche, je vais devoir faire réparer. Il vont encore me reprocher de ne pas apporter le soin nécessaire à mon équipement, les reproches fusent vite, là-bas…

Il fixe une mouche en orbite autour du panneau de sortie pendant un long moment, puis reprend.

– Excusez-moi pour l’éclipse, je crois que je me suis endormi
– Pas grave, je comprends…

Il avise le livre qui dépasse de mon sac.

– Oh! une bande-dessinée! J’aime bien l’univers de la BD… C’est quoi?
– Des histoires de flibustiers, je suis fan de vaisseaux pirates. Je descends au prochain arrêt, au fait. Ca va aller?
– Oui, je pense, merci, sans vous ce voyage aurait été un désastre.
– De rien, j’aime bien donner un coup de main quand je peux

Je me lève et avance vers la sortie. Le bus ralenti, freine et je descends par les portes latérales. Le fond de l’air est frais. Je me tourne afin de regarder s’éloigner le bus et son dernier passager, qui me fait signe par la vitre du fond. Il agite doucement sa main gantée et dodeline du casque. Le bus prend de la vitesse, des flammes sortent de ses pots d’échappement et il décolle en silence, me laissant seule sur le bitume.

 

 

 

 

  • 001B: identification partielle de Spoutnik1 , pour les numéros spatiaux, on peut creuser par ici

Confus, les anges déconfits

Premier post post-confinement. Lecteur-chéri-mon-astéroïde, en lisant que le Larousse attribue à « confit » la définition suivante: « Viande ou volaille conservée dans la graisse (spécialité du Sud-Ouest) », m’est venu à l’idée que « déconfit » serait une forme de « sortie de graisse », de mise au régime, quoi. Et que les semaines étranges que nous venons de passer peuvent aussi avoir affecté les personnages. Le moment était venu de retrouver nos ailés amis Ivresse et Oubli, les plus proches de la notion de « volaille » (parmi mes amis de caractères), sauf leur respect. A une époque pas si lointaine, j’avais rencontré dans un bar Ivresse et Oubli, deux anges déchus obligés, par manque d’audience et pour échapper à la disparition, de faire les 2X12 (12h ange, 12h démon). Ils ne rêvaient que de rédemption et de retour vers leur paradis perdu – j’en profite ci-dessous pour rendre hommage à Christophe- , d’autant plus que si les gens cessent de croire en eux, ils sont condamnés à finir en poussière. Ils avaient essayé de m’obliger à reprendre une vie saine et bio, pour mon bien et le leur. Je ne te cache pas qu’ils avaient échoué… Si tu es curieux d’en savoir plus, mes amis Ivresse et Oubli avaient déboulé dans le monde d’avant par là.

*

Ce petit tour dans les bois a le goût délicieux d’une forme de liberté retrouvée. Pas grand monde en dehors des zones proches des parkings. Les gens s’ébattent au soleil en prenant plus ou moins de précautions, le port du masque semble soumis à de multiples interprétations et la distanciation sociale à de multiples contraintes plus ou moins maitrisées.

Oui, toi qui me lis dans l’avenir, ce texte est écrit juste après la quarantaine due au covid19, vécue par le monde entier. Nous sommes en 2020 et au moment où j’écris ce témoignage vibrant, le monde s’observe. Donc le port du masque et le respect d’un espace entre les gens sont des notions non seulement mal définies, mais très mal mises en oeuvre. Ca doit te sembler risible, à toi qui est sans doute né avec un masque et un septième sens capable de te faire t’ajuster à la bonne distance sans avoir à y réfléchir. Mais c’est ainsi.

Je ne vais pas m’attarder auprès des gens, ce que je veux, c’est FAIRE DU VELO. Faire du vélo est devenu un super-objectif que rien ne m’empêchera d’atteindre. J’appuie sur les pédales avec la rage d’un hamster dans sa roue, décidée à ce que rien ni personne ne vienne entraver ma voie vers le « moi » des bois. J’avance sur des chemins que la récente tempête a ravinés à souhait, barrés de longs troncs feuillus qui ont mal supporté les rafales, m’obligeant à faire des détours par les orties. Cette balade se mérite. Je vais me poser dans une petite clairière bordée par un chemin sablonneux, oasis de verdure noyée de soleil entre les hauts troncs de résineux. Un pin obligeant y a façonné un trône de mousse et d’écorce dont j’ai l’intention de profiter.

Je pose mon vélo dans l’herbe, gratifie l’arbre d’une amicale accolade et commence ma descente vers le coussin vert foncé qui va accueillir ma noblesse fessière quand mon œil est attiré par d’incongrus scintillements bleus et rouges.

– Ah quand même, il était temps…

On me parle. Ce doit être une erreur. J’ignore. Laissez-moi tranquille dans ma forêt.

– Ne me dis pas que tu ne nous vois plus?

Le ton angoissé me rappelle de lointains souvenirs. Les scintillements rouges et bleus dessinent deux masses de couleurs assorties desquelles émergent deux paires d’ailes où les plumes salent alternent avec les feuilles de différents arbres, puis deux têtes hirsutes aux regards traqués.

– Oubli? Ivresse? Mais qu’est-ce que vous faites là?
– Bonjour, moi aussi je suis content de te voir… J’avais peur que nous soyons devenus une espèce éteinte… avec tout ce bazar, les gens ont très peu pensé à nous… tu sais à quel point ça nous affaibli…
– Oui-oui, bonjour…

Le pauvre vieux a l’air si contrit que je ne vais pas lui faire remarquer que si je viens jusque là c’est précisément pour ne voir personne. Et que oui, ils ont l’air fragiles, comme si les gens avaient cessé de croire en leurs anges gardiens ces dernières semaines, les menant à une disparition sans retour possible.

– Comment ça va? vous avez l’air… heu…
– Laisse tomber la politesse, on est dégueulasses, nos ailes sont tout abîmées et on a pris 10kg chacun. On est dans un tel état que là-haut, ils ne veulent plus de nous comme anges, ils prétendent qu’on fait flipper les gens. Tu parles… c’est un prétexte pour nous virer sans frais, oui. On fait du plein temps démon, depuis quelques semaines. C’est la honte.

Oubli me fait mal au cœur. Je sais que malgré son look crado et son comportement à la limite du punk, c’est un bon bougre et son job à temps partiel ange / partiel démon lui pesait déjà lors de notre première rencontre. Alors plein temps démon… il doit être proche de la déprime. C’est vrai qu’il a sacrément grossi….

– Et ça marche? Je veux dire… le plein temps…
– Le pire, c’est que ça marche à fond. Les gens sont hyper-vulnérables, il suffit d’un rien pour les pousser à picoler, à se comporter n’importe comment et à oublier immédiatement. Tu peux pas imaginer ce que des gens seuls et qui s’ennuient peuvent inventer pour faire marrer leurs potes… L’idée des apéros virtuels en visio-conférence vient de nous… Au début, on se prenait pour des visionnaires… mais la situation nous a échappé…
– On n’est pas faits pour ça! A la base on est du bon côté du miroir… Voir ces tronches rougeaudes ricaner bêtement sur des écrans, ça nous a vite mis mal à l’aise. Mais impossible de revenir en arrière, tu sais, quand le mal est fait… alors on est venus se réfugier ici, pour échapper à la tentation de pousser les gens sur la mauvaise pente. Sauf qu’en bas, les managers de l’enfer prétendent qu’on est pas rentables, ils ne veulent plus de nous non plus. On s’est fait virer. Pfff…. on en est réduits à traîner dans les limbes, comme deux gros dommages collatéraux de la crise sanitaire

C’est Ivresse qui a parlé en dernier. Il a l’air anxieux. Mes deux pauvres amis se dandinent devant moi dans leurs tutus déchirés par de longues semaine passées dans la forêt. Ils ont perdus leurs souliers vernis et les trous dans leurs collants laissent apercevoir de longs ongles crasseux.

– Fais pas ta princesse, on cracherait pas sur un bain, hein… va pas croire que c’est un choix facile…
– Désolée, mec. Qu’est-ce que je peux faire pour vous?
– Laisse-nous faire le bien, qu’on reparte dans le bon sens.
– Et tu penses à quoi?
– Avec objectivité, qu’est-ce que tu pourrais vouloir arranger, concernant ton cas personnel?
– C’est pas un peu votre boulot, ça, savoir comment aider les gens?
– Je te rappelle qu’on est au chômage et qu’on va finir par s’évaporer… nos capacités d’analyse ont été entamées…
– Je vois…
– Je sais pas moi, on peut faire simple, tu as grossi, non?
– Pas tant que vous…
– Sois pas méchante, on avait que ça à faire, aussi, manger…
– Ben non, je ne vois pas comment tu peux m’aider. Tu devrais essayer sur d’autres gens. Des trucs simples, genre « porter un masque », « se laver les mains au savon » tu vois le topo?
– Le créneau est déjà pris, on va se faire traiter de pirates si on fait ça!
– Comment ça?
– Ben ceux d’entre nous qui ont bien assuré pendant la crise ont eu le droit de choisir leurs bonnes actions… Nous, il nous reste les trucs dont personne ne veut, genre pousser les gens chez le coiffeur ou leur faire entreprendre un régime….
– Me regardez pas comme ça, je suis d’une sveltesse de rêve et mes cheveux sont une cascade d’or qui coule avec chaleur sur mes épaules bronzées…

Au moins, je les aurais fait rire. Ivresse pouffe et Oubli se trémousse, son estomac tressautant au rythme de ses gloussements de joie.

– Bon, vous êtes vexants. Moi aussi, je suis fatiguée et la quarantaine m’a sans doute un peu abîmé les repères, Je vous laisse. So long, guys.
– Non, tu peux pas nous abandonner! Ce serait de la non assistance à personnes en danger…

Oubli me fixe avec le regard d’un chaton mignon. On sent qu’il a travaillé ses attitudes pendant le confinement, il me ferait presque pitié.

– Et depuis quand vous êtes devenus des personnes?
– De la non assistance à anges en danger, ça sonne mal.

Merde, il m’a devinée, le gros rouge. Je ne supporte pas les phrases à la musicalité douteuse.

– Ben je sais pas, moi. Essayez de surfer sur les tendances… Vous pourriez peut-être envahir Instagram et renvoyer aux gens les versions sans filtre et sans maquillage de leurs selfies?

Dans le regard d’Oubli passe l’ombre d’un mélange de respect et de jalousie.

– Mais comment j’ai fait pour ne pas y penser tout seul?
– On réfléchira sur notre capacité à évoluer dans un monde 2.0 plus tard, viens, on s’casse, c’est une bonne idée et ce serait dommage que Méchanceté ou Jalousie nous la pique.

Après avoir adopté mon point de vue sans se faire prier, Ivresse, dans une pauvre tentative de s’arranger, passe ses mains sales sur ses ailes et dans ses cheveux, puis il se fige et se met à devenir transparent.

– Qu’est-ce qu’il fait?
– Il mute vers Instagram, on a fait un stage juste avant la quarantaine, c’est facile, c’est juste une question de concentration…

Et sous mes yeux ébahis, Oubli défroisse ses ailes, se fige à son tour et s’évapore.

– Hasta la vista, baby

Sa voix a résonné dans ma tête, puis j’ai été prise d’un léger vertige. Je m’assied enfin au pied de mon arbre, sûre d’avoir imaginé cette situation ubuesque.
Il est temps de prendre quelques photos et de les envoyer à mes amis moins chanceux, coincés à la maison en télétravail. Je sors mon téléphone et fais des clichés de la petite clairière. Bien sur, il m’est difficile de résister à l’envie de me prendre en photo, tout sourire au soleil.

Même si ce n’était qu’imaginaire, je m’en veux d’avoir eu cette idée stupide.

Instagram regorge de photos pires les unes que les autres, de faciès livides et fatigués, de chevelures broussailleuses, de regards cernés, de joues arrondies par les excès. Des filles dépourvues d’artifices côtoient des sportifs sans abdos, des paysages de cauchemar font suite à des photos de bouffe industrielle. Instagram a cessé d’être un monde de rêve pour n’être que le piètre miroir d’une réalité à laquelle tous souhaiteraient échapper. Sur chacune de ces images, on aperçoit, en y prêtant attention, un léger reflet bleu et rouge. Ivresse et Oubli sont sur la voie de leur rédemption… Le selfie devient le mal… Et c’est de ma faute…

Rébellion quantique – Part 12

Roxane participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck, l’Asso. Ils empêche le gouvernement d’obliger les populations les moins aisées à quitter les villes pour le 3e cercle de banlieue. Roxane pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: elle est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Sa nouvelle mission la conduit à organiser l’enlèvement du ministre de la vie en ville, pour faire plier le gouvernement.  Lors de son dernier saut dans l’espace-temps, elle a emmené avec elle un petit garçon qui se révèle être le petit-fils de l’otage. Pire, elle découvre qu’elle est un agenda double-double: son « moi local » se sert de ses relations avec le ministre pour lui voler des informations utiles à l’Asso et son « moi quantique » exécute les instructions des rebelles. Alors qu’elle découvre que la mère de l’enfant la connaît dans un autre monde, elle doit préparer son prochain saut dans le temps et l’espace. Elle désobéit à l’Asso en avertissant, pour la protéger, son double dont elle craint qu’elle ne fasse l’objet de répression. Résultat: deux Roxane se retrouvent dans un monde antérieur: l’une, recherchée pour ses actes terroristes, œuvre parmi les rebelles, et l’autre fait face à un Franck déconfit qui lui apprend qu’une troisième Roxane existait déjà dans ce monde. Par ailleurs, Inès, la mère de l’enfant, s’avère être la voix. Pour éviter de perturber le continuum espace-temps defaçon irrémédiable, Roxane doit dénoncer et faire condamner son double rebelle. Elle peut mainteant envisager de fuir dans un lointain futur.

Le début se trouve par ici, ceci est le dernier épisode

*

Comme il n’est pas question que je fasse sauter quoi que ce soit dans ce monde, ni que je mette en danger un quelconque moi qui trainerait par inadvertance, je vais pouvoir bénéficier des services d’Inès en direct, installée dans un canapé de velours vert foncé. Franck a tenu à me remettre en mains propres le téléphone qui va actionner mon saut vers cet autre monde dans lequel nous sommes sûrs que je n’existe pas.

– Comment ça va se passer, si tu n’es pas là pour m’accueillir et me donner les clefs de chez moi?
– Pour être honnête, je n’en sais rien, je suis navré, Roxane, j’aurais aimé sécuriser ce dernier voyage, mais je n’en ai pas la possibilité. C’est pour ça que je te demande de veiller sur ce petit dispositif comme sur toi-même.

Il me remet un boîtier carré d’environ trois cm de côté et d’un cm d’épaisseur.

– Il contient tout ce que j’ai pu y stocker comme informations sur toi, la cause, les données historiques des mondes que tu as traversés… nous avons tout crypté dans un code mathématique qui, je l’espère, pourra être décodé où que tu arrives. Il te faudra localiser quelqu’un de confiance et te débrouiller pour lui remettre ce cube. Ce sera ta porte d’entrée dans une organisation sociale, sans cela, j’ai peur que tu ne te retrouves en marge, condamnée à survivre par tes propres moyens.
– … et qu’est-ce qui te laisse supposer un avenir aussi sombre ?
– Tous les mondes que j’ai explorés ces derniers jours, tous les futurs les plus lointains que j’ai pu entrevoir, portaient la même empreinte de désolation. Peu d’espace vivable et l’humanité ne peut y survivre qu’au prix de sacrifices élevés. En petit nombre. Il ne me reste qu’à te souhaiter bonne chance.
– Et on peut envisager que je reste ? Même confinée dans cet hôtel qui après tout est plutôt pas mal…
– Tu ne me fais pas rire, Roxane. Tu dois y aller, maintenant.
– Maintenant, maintenant ?
– …

J’ai mal partout, comme si j’avais consacré les trois derniers jours à la pratique intensive d’un sport de combat. Je glisse les 9cm3 responsables de ma survie dans ma poche, dépose dans la main d’Inès un courrier destiné à Manuel, en lui recommandant de ne lui remettre que parvenu à l’âge adulte, ferme les yeux et appuie sur le bouton vert du téléphone, dans l’attente de ce qui sera mon dernier saut.

*

Je suis seule.

Seule sur une esplanade gigantesque, grise et lisse, qui surplombe une ville cernée de murs immenses au-delà desquels un épais brouillard empêche de distinguer quoi que ce soit. Le ciel aux reflets d’acier me donne la sensation d’être sous un lourd couvercle en passe de me broyer. Je n’éprouve aucune envie de bouger, d’aller au-devant d’une forme de vie, de chercher l’être providentiel qui me permettra de trouver une légitimité au sein de cette ville.

Franck me manque. Je réalise que sans lui, je ne suis rien. Sans lui. Sans l’Asso. Sans le petit Manuel. Sans cause à défendre. Pour un peu, je pleurerai sur mon sort.

« Couchez-vous sur le ventre et levez les bras vers le ciel ! »

La voix mécanique qui résonne dans mes oreilles sort de nulle part. J’obtempère comme un robot, lasse par avance de ce qui va suivre. Je me sens saisie par les bras, un casque opaque est posé sur mes yeux, annihilant toute possibilité de percevoir le nouveau monde dans lequel je viens d’arriver pour être faite prisonnière.

– Mais pourquoi tu t’obstines à faire ça ?

La femme qui me parle me fixe avec un air furieux qui laisse entendre que je n’en suis pas à ma première, mais ma première quoi ?

– Tu sais à quel point il est dangereux de se balader sur le toit du monde…
– Le toit du monde ?

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Si une conclusion s’impose suite à ces multiples sauts dans l’espace et le temps, c’est que je n’apprends pas de mes erreurs. Honte sur moi.

– Bon, je vois que tu t’obstines encore à faire l’idiote. Mais ce n’est pas drôle, Roxane. Aller contre la loi ne fait pas partie de tes attributions. Il va bien falloir que tu comprenne que ton statut t’impose un minimum de retenue.

La voix. Cette femme parle avec la voix d’Inès. Ce coup-ci, je ne dis rien, mais ça me demande un effort quasi surhumain.

– Bon, je suppose que ça ne sert à rien, de toute façon ces dernières semaines, tu t’es ingéniée à apparaître n’importe où, à n’importe quel moment de la journée. Si c’est pour me prouver à quel point tu es forte pour déjouer les circuits de surveillance, bravo, tu as gagné. Tu peux arrêter, ça va finir par se savoir et on aura des problèmes. Notre système est supposé infaillible. Si les dégénérés se rendent compte qu’ils peuvent le contourner, ce seront de nouveau les révoltes et la répression. On préfère éviter ça, non ?
– Oui oui…
– Tu vas arrêter ?
– Heu… oui…
– Je ne te crois pas. Tu n’es pas prête à sortir d’ici, Roxane.

Et d’un geste, elle invite des individus que je n’avais pas repérés à se saisir de moi. Je couine, mais ne proteste pas. Ils me trainent dans ce qui ressemble à un long couloir blanc lumineux, pourvu de fenêtres qui offrent à mon regard effaré une succession de bâtiments sombres, d’enchevêtrements de passerelles, le tout surplombé par une forêt de caméras. Ce paysage apocalyptique baigne dans une lumière crue qui révèle de loin en loin de frêles silhouettes qui se déplacent de façon très rapide et saccadée, et surtout… dans les trois dimensions…

Un sas s’ouvre sur une pièce à la décoration sommaire. En fait, elle contient un tableau gigantesque qui fait face à une fenêtre opaque et un ensemble de trois cubes, un rouge, un blanc, un gris. Mes accompagnateurs me poussent là-dedans sans commentaire avant de referme le sas. Ma tête se met à tourner. Je reste un moment au sol, les bras autour des genoux, ne me sentant pas capable de regarder autour de moi. Il le faut pourtant. Ne serait-ce que pour découvrir ce que représente le tableau et dont j’augure que ça ne me plaira pas. Trop d’éléments laissent entendre que ce dernier saut est une catastrophe. Déjà, j’existe ici. En plus, la voix me domine manifestement, malgré un statut mystérieux qui a l’air de me permettre de rester impunie tout en ayant adopté un comportement désobéissant.

J’ai dans la gorge un effarant goût d’inexorable.

Mes yeux se lèvent alors que mon cerveau leur intime de me laisser encore un peu le temps des illusions. Je fais un pari contre moi-même et le perd.

Franck.

J’ai devant moi un portrait énorme de Franck, en uniforme militaire, aucun sourire sur le visage, qui pose sous un texte rédigé dans une langue familière (pour cause, c’est du français)

« Roxane, tout ce que tu as fait ou pensé, tout ce que tu envisages de faire ou de penser, le moindre acte, le plus petit geste que tu vas esquisser sont placés sous notre contrôle. Tu peux te bercer de l’illusion de pouvoir faire des sauts, mais les fonctions espace et temps sont limitées au périmètre de la ville et à une semaine. Nous sommes entrés en possession du cube qui t’aurait placée à la tête du gouvernement, l’avons détruit et détruit le code qui a permis sa traduction. Tu n’es plus rien. La majeure partie de la population vit dans ces bâtiments que tu n’as eu de cesse de vouloir détruire. Les privilégiés, dont tu fais partie, ne doivent leur présence dans la partie haute de la ville qu’à leur soumission stricte au règlement. Notre réseau de caméras est si dense que tu ne pourras jamais sortir de nos écrans. A supposer que tu réussisses à t’échapper, sache que dehors, la guerre bactériologique fait rage et que tu ne survivrais pas plus de quelques minutes. Seuls se maintiennent ceux qui portent des masques. Tu n’as pas de masque, ils sont attribués à la naissance et ton statut de fantôme fait que jamais on ne pourra t’en attribuer. Ta seule échappatoire est le téléphone. Je te souhaite bien du plaisir »

Je réalise que j’ai toujours le téléphone à la main. Je l’ai serré avec tant de force que j’en ai endommagé la coque, qui présente des fissures.

Une notification de message clignote sur l’écran. J’appuie sur le bouton vert et tressaille en reconnaissance la voix d’Inès.

« Bonjour, si vous voulez arriver en ville, tapez 1

Pour le toit du monde, tapez 2

Pour le mur d’enceinte, tapez 3

Tapez dièse pour choisir votre jour de la semaine.

Quel que soit votre choix, votre mémoire immédiate sera effacée. Franck et moi sommes désolés Roxane »

Je choisi 1 et lundi, pour me retrouver sans surprise dans une rue vide, cernée d’immeubles déprimants. Il me faut quelques instants pour distinguer des silhouettes se hâtant vers un but invisible. Je les appelles et au moment précis où un visage se tourne vers moi, je sais.

Je choisis 3 et jeudi, et me retrouve assise au pied d’un mur sans aucune aspérité, hérissé de caméras. Je n’ai pas besoin de regarder les silhouettes qui m’entourent. Ce sont des dizaines de Roxane, toutes du même âge et portant les mêmes vêtements, toutes pâles et courant vers un immeuble à détruire. Je jette le téléphone par terre et le piétine avec une rage dont je ne me sentais pas la force.

Une alarme se met faire trembler le mur dans mon dos

« Fin de la promenade, réintégrez vos cellules »

Il ne me reste qu’à trouver celle que l’on m’a attribuée. Je n’y resterai de toute façon pas assez longtemps pour m’y habituer.

 

*

Rébellion quantique – Part 11

Roxane participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck, l’Asso. Ils empêche le gouvernement d’obliger les populations les moins aisées à quitter les villes pour le 3e cercle de banlieue. Roxane pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: elle est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Sa nouvelle mission la conduit à organiser l’enlèvement du ministre de la vie en ville, pour faire plier le gouvernement.  Lors de son dernier saut dans l’espace-temps, elle a emmené avec elle un petit garçon qui se révèle être le petit-fils de l’otage. Pire, elle découvre qu’elle est un agenda double-double: son « moi local » se sert de ses relations avec le ministre pour lui voler des informations utiles à l’Asso et son « moi quantique » exécute les instructions des rebelles. Alors qu’elle découvre que la mère de l’enfant la connaît dans un autre monde, elle doit préparer son prochain saut dans le temps et l’espace. Elle désobéit à l’Asso en avertissant, pour la protéger, son double dont elle craint qu’elle ne fasse l’objet de répression. Résultat: deux Roxane se retrouvent dans un monde antérieur: l’une, recherchée pour ses actes terroristes, œuvre parmi les rebelles, et l’autre fait face à un Franck déconfit qui lui apprend qu’une troisième Roxane existait déjà dans ce monde. Par ailleurs, Inès, la mère de l’enfant, s’avère être la voix. 

Le début (ça devient compliqué j’en conviens) se trouve par ici

*

Donc, je suis trois. Manuel n’est qu’un et Inès est sa mère, plus jeune qu’elle n’aurait dû mais le petit ne s’en rendra pas compte. Elle ne profitera jamais des premières années de son fils, qui vient de lui arriver à cinq ans. Inès est bien « la voix » et, détail croustillant, la compagne de Franck (je suis gênée d’imaginer qu’ils ont bien dû rigoler de mes émois) qui se trouve donc être … le père du petit.

Inès m’a tout raconté avec douceur et en prenant le temps de m’exposer les différents (et nombreux) évènements perturbateurs que j’ai déclenchés dans ce monde et par ricochet dans tous les autres mondes, avec ce qu’elle appelle gentiment « mon comportement spontané » (et que je traduis par « mon irresponsabilité enfantine, « mon égoïsme crasse », « mon incapacité à anticiper les ennuis »)

En résumé, dans ce monde antérieur à ceux d’où je viens (mais je n’ai pas rajeuni, à mon grand dam) , se baladent trois facettes de moi.

  • La rebelle recherchée, la plus dangereuse.
  • Celle d’origine, amie d’Inès, maintenue au secret chez elle, mon moi confiné à cause moi, qui flippe de ne pouvoir sortir et mener une vie normale.
  • Moi, qui vous parle, la cause de tout ce merdier, la seule à connaitre ma trinité, et manifestement la seule à pouvoir réparer les dégât

Il faut trouver une idée pour me sortir de là. Par « me sortir de là », j’entends au sens strict, le moi qui est moi. Les autres sont trop difficiles à gérer, autant qu’ils prennent leur autonomie. Je sais, c’est moche de ma part, mais l’humain n’a pas été conçu pour réfléchir de façon quantique, ça se saurait.

– Puisque tu es la voix, tu dois pouvoir me renvoyer dans un ailleurs où je ne suis pas… (c’est tout ce que j’ai  trouvé…)
– C’est plus compliqué que ça. Tu dois en effet partir où tu n’es pas encore, ce qui signifie dans le futur, mais dans un futur où ton second toi ne risque pas d’arriver, ni d’avoir une descendance qui pourrait s’avérer perturbante.
– Et comment on s’assure de ça ?
– Roxane, je suis désolée…
– Hein, pourquoi ?
– …
– Vous allez me tuer ?
– Nous n’avons pas le choix. Nous allons devoir dénoncer la rebelle et la faire abattre par le gouvernement.
– Et qui va avoir l’honneur de me dénoncer ? Franck ? il s’en fout, lui, maintenant qu’il a son fils. (je suis bêtement méchante, mais ça me soulage)
– Tu vas devoir t’en charger…
– Hein ? Si vous croyez que je vais accepter…
– C’est elle ou toi.

Au regard que me lance Inès, je comprends qu’elle ne plaisante pas.

– Roxane, tu dois aider à remettre le continuum espace-temps dans ses rails, sinon l’humanité risque de disparaitre
– Rhahahah ! Bien tenté ! Tu veux rire, comment moi, toute seule et à moitié fantôme, j’aurais le pouvoir de dézinguer l’humanité ?
– Tu as déj entendu parler du battement d’ailes du papillon ?
– Oui, comme tout le monde…
– Hé bien, à l’heure ou je te parle, il y a de gros risques pour dans certains mondes, les occurrences de toi soient si nombreuses et aient des modes opératoires rebelles si variés et des buts si divers, que les gens se soient groupés en sectes qui s’entre-tuent sans raison.
– …
– Je préfère ne pas trop entrer dans les détails, on perd du temps et dans ce cas précis, le temps est d’une préciosité abyssale…
– OK, dis-moi auprès de qui je dois me dénoncer

*

Se regarder captive et huée à la télé est la dernière chose que j’aurai imaginé faire, mais je passe ma première soirée dans ce monde cloitrée dans une chambre d’hôtel à m’observer, encadrée par la police, sur des vidéos qui tournent en boucle. Les assertions les plus fantaisistes circulent à mon sujet, et je suis incapable d’en démêler le vrai du faux. Condamnée avant même d’avoir été jugée par des journalistes haineux et des chroniqueurs belliqueux qui m’érigent en danger universel pour l’avenir de l’homme (et de la femme). Pas une de ces personnes ne m’est familière, mais ils sont tous l’air de me connaître personnellement, à minima de m’avoir croisée un jour. Selon eux, j’aurais participé au sabotage de milliers ce chantiers de construction, obligé des populations entières à migrer dans des endroits insalubres, généré des comportement liberticides de la part des gouvernements en place depuis plusieurs années. Au bout de quelques heures de lavage de cerveau par les flashes d’information, je me trouve flippante et suis presque satisfaite de m’être dénoncée.

Fort heureusement, sur les canaux cryptés, un autre son de cloche provient de la rébellion que je dirige. Ils pleurent la perte d’une âme guerrière dévouée à sa cause, d’une sauveuse de vies, d’une combattante pour la liberté. Des gens défilent pour me crier leur amour, des familles me remercient de leur avoir permis de conserver leurs maisons.

Je suis paumée.

Vers 3h du matin, j’éteins la télé. Dans la pièce d’à côté, Manuel dort dans les bras de sa maman. J’aurai au moins contribué à ça.
Impossible d’imaginer dormir. Je suis dévorée par le besoin de  disparaître au plus vite, de laisser l’autre moi sortir de sa maison et reprendre une vie normale. Une vie normale après s’être coupé et teint les cheveux, avoir mis des lentilles et changé de nom, mais une vie normale. C’est tout ce que je peux lui offrir.

*

 

– Franck, fais-moi quitter ce monde, je t’en prie
– On y travaille. Mais la situation, même si elle s’est améliorée depuis ta dénonciation, n’est pas facile. Dans un énorme pourcentage de mondes, tu existes et tu mènes la révolte. A vue de nez, si veux atterrir dans un monde sans toi, tu vas faire un saut dans le futur tellement énorme que je ne peux pas te garantir une arrivée en sécurité.
– Comment ça ?
– C’est un futur auquel je n’ai pas accès, Roxane
– Comment ça ?
– Je n’y suis pas…
– J’ai compris, merci, mais pourquoi ?
– Je n’en suis pas encore sûr, mais il semble que je finisse par me faire exécuter par le gouvernement. Quelqu’un me trahira.
– Tu sais qui ?
– Non, comment le pourrais-je ?
– Tu as l’air de tout savoir.
– C’est gentil, mais là, non, je ne sais pas. Moi aussi, j’en ai marre, Roxane. Arrête de me poser des questions. Si tout ceci arrive, c’est en grande partie ta faute.
– Fais comme tu peux, Franck, mais il ne faut pas qu’on se fâche, je ne voudrais pas être la personne qui te trahi…

Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, ni comment l’idée m’est venue, mais elle me semble cruellement réaliste et probable. C’est la première fois que je raccroche au nez de Franck.

*

Suite et fin par là