Ménage à trois – Part 3-

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.
Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel file sous le prétexte fallacieux d’aller chercher des croissants. En vrai, elle se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle réalise qu’elle ne se sent pas taillée pour ce type d’arnaque et se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimental et après avoir quitté abruptement ses complices, elle décide de retourner chez sa victime pour lui restituer la montre.

Début
Partie 2

*

Il est à peine neuf heure et demie. Il doit être chez lui, choqué. Je vais me contenter de déposer la montre dans sa boîte aux lettres. Ca prendra moins d’une minute.

Rachel se lève, règle son café, attrape une pile de prospectus dans un présentoir et se dirige vers le métro. Elle a devant elle 45mn pour méditer sur son avenir d’arnaqueuse, avant d’honorer le rendez-vous proposé par Léo. « J’y serai pour 10h30 ». Le sms à peine envoyé, elle éteint son portable.

La rue de filles du calvaire est plus animée, ce qui l’arrange: elle préfère ne pas être reconnue. Elle se poste sur le trottoir, un peu plus loin que le 14, en face, et risque un œil vers les fenêtres du deuxième étage pour constater quels rideaux sont tirés et que tout a l’air calme. Après avoir rassemblé ses cheveux en un chignon serré qu’elle dissimule dans le col de sa veste, elle vérifie que la montre se trouve bien au fond sa poche et inspire profondément.

Ce n’est rien, il me suffit d’ouvrir la porte, j’ai la clef. Trouver la boîte aux lettre et y jeter la montre. Ca va aller. Si je croise quelqu’un, je prétexterai distribuer des tracts.

Elle traverse, la clef de la porte d’entrée dans un main, les tracts serrés sous son bras. Elle a l’impression que la sueur de son stress va tremper le papier imprimé et que son cœur va jaillir d’entre ses côtes. Sa main tremble alors qu’elle introduit la clef dans la serrure et la fait tourner. La porte s’ouvre, le hall est désert. Rachel fait un pas en avant et se fige en entendant des pas qui descendent l’escalier. Craignant d’attirer l’attention en reculant, elle fait un bond en avant et se plante devant les boîtes aux lettres. Les pas semblent provenir du premier étage, avec un peu de chance, elle a le temps de trouver la bonne boîte et d’y déposer la montre avant que la personne n’arrive au bas de l’escalier. Mais la panique l’empêche de se concentrer sur les noms qu’elle fixe comme s’ils était écrits avec des caractères inconnus. Alors qu’elle déchiffre péniblement « famille Grosleroy », elle réalise qu’elle ne connaît pas le nom de famille du jeune homme de la veille. Elle ne peut que rechercher un « Thomas » et les étiquettes des boîtes à lettre proposent deux Thomas et quelques T. devant les noms de famille.

Merde. C’est tout moi, ça, de faire n’importe quoi. Si Léo savait ça, il serait hystérique. Je risque de me faire chopper, de nous mettre en danger tous les trois,  pour la montre d’un homme dont je ne connais même pas le nom…

– Vous cherchez quelqu’un, mademoiselle?

La voix est aimable, mais le regard de l’homme en costume sombre d’une soixantaine d’années, qui lui fait face, dément cette douceur. Rachel déglutit.

– Heu… non, merci. Je tracte…
– Je vois. Faites attention à respecter les autocollants « stop-pub »… je compte sur vous…
– Promis

Silence. Elle s’attendait à ce que son interlocuteur sorte, mais il semble disposé à surveiller le soi-disant tractage.

Il faut que je bouge, que je fasse quelque chose, que je parte d’ici, que je passe devant ce type et que je sorte, que je…

Pendant qu’elle glisse quelques tracts dans les boîtes, en faisant attention à la présence des fameux autocollants et en essayant de se souvenir d’un indice qui lui permette de trouver le bon « Thomas », elle sent le regard réprobateur de l’homme dans son dos. Elle finit de distribuer son tas de papiers et se retourne pour sortir. L’homme est planté au pied de l’escalier, il faut qu’elle passe devant lui pour atteindre la porte. Elle inspire, redresse fièrement la tête et appuie sur le bouton d’ouverture.

– Bonne journée, mademoiselle
– Excellente journée à vous – elle le gratifie d’un sourire avant de poser un pied à l’extérieur –
– Je ne vous dis pas « au revoir »

Il m’énerve, ce type, il mériterait que j’envahisse sa boîte de tracts débiles tous les jours. Et ça veut dire quoi, cette façon de me surveiller? Je déteste ce genre de pingouin sûr de son droit, engoncé dans ce qu’il croit connaître de la vie. S’il croit que ça amuse les gens de distribuer des pubs… 

– Vous vouliez me dire autre chose?

Elle en a oublié de partir.

Mais quelle idiote. Ce type m’a vue, il n’aurait aucun mal à m’identifier au cas où…

– Non-Non

*

– Bon, peux-tu m’expliquer ce qui s’est passé ce matin? Tu as flippé? Si c’est ça, il faut le dire, tu risques de nous faire prendre. Je préfère arrêter. On trouvera toujours une fille qui…
– Une fille prête à vendre son cul pour une arnaque?

Surpris par le ton agressif, Léo prend un moment avant de répondre.

– Une fille qui saura tenir ses nerfs et ne risquera pas de se faire descendre pour quelques montres et des CD… Tu sais Rachel, il m’est impossible d’oublier Daphnée et les risques idiots qu’elle a pris. C’est avant tout pour ça que je voulais refaire cette arnaque à trois. Pour assurer ta sécurité. Si tu ne sais pas te contrôler, mes efforts et mes protocoles dont vous vous moquez ne servent à rien et je préfère arrêter. Il faut que tu me fasses confiance. Mais il y a autre chose…

Ca y est je m’en veux. Je sais bien qu’il souffre encore de la mort de cette Daphnée. Et qu’il n’a pas tort sur la sécurité.

– … il faut que tu choisisse tes cibles avec soin. Ne sélectionne pas un homme dont tu risques de…
– … de t’enticher, oui je sais.
– J’ai bien vu ta tête, tout à l’heure, quand on parlé de la montre, que tu as mentionné le père du type. Un gars qui fait ce genre de confidences est tout de suite attendrissant.

Saloperie, tu lis en moi. Il faut que je me méfie.

– Flippe pas, je ne lis pas en toi, hein… c’est juste que c’est exactement la raison qui a poussé Daphnée à agir seule et tu sais comment ça c’est fini.
– Mal, d’une balle non perdue.
– Je n’ai pas envie de perdre mon nouveau co-équipier trop rapidement.
– T’inquiète, ça va.
– Je te fais confiance. On va laisser un peu de temps avant la prochaine, ça te permettra de reprendre tes marques.

Rachel acquiesce.

– Pourquoi tu te gratte comme ça?
– Je ne sais pas… J’ai une allergie sans doute.
– Le chat? Le chat de ce matin qui t’a griffée?
– Peut être…
– Fait voir?

Elle soulève son t-shirt et découvre, au dessus de la ceinture une éraflure rouge et suintante

– Ce n’est pas joli du tout, tu devrais montrer ça à la pharmacie.

*

– Ca date de quand?
– Je ne sais pas trop, ce matin, peut-être…
– C’est votre chat?
– Non…
– Il va falloir aller voir son propriétaire, parce qu’une infection si rapide et douloureuse, ça n’est pas bon signe. Ce chat doit être examiné et son propriétaire proche averti. Je vous conseille de lui faire faire une prise de sang et de revenir me voir avec les résultats. Je vous fais une note pour le vétérinaire.

Le médecin griffonne quelques instructions sur un papier et le tend à Rachel.

– Ne tardez pas trop.

*

 

Ménage à trois – Part 2-

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.
Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel file sous le prétexte fallacieux d’aller chercher des croissants. En vrai, elle se précipite au domicile de son amant d’une nuit, laissé nu et endormi dans l’appartement d’un inconnu, pour le dépouiller de ses biens précieux.

Début

*

La découverte d’un lieu de vie revêt toujours aux yeux de Rachel un petit côté « exploration », avec son lot d’imaginaire, de spéculations, de surprises et, souvent, de déceptions. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle n’a que de rares fois été agréablement surprise en visitant l’appartement ou la maison de ses amants. Elle a pourtant essayé de varier les personnalités, mais la plupart ne se sont révélés que des vitrines trompeuses. Parfois, elle se dit qu’elle devrait réviser son standing, regarder vers des hommes qui s’affichent moins, que peut-être, ayant de moins hautes expectatives, elle serait moins déçue.

– Tu as l’intention d’y passer la matinée?

La remise à l’ordre de Léo interrompt ses réflexions. Oui, ils ne doivent pas s’éterniser sur le palier de ce second étage, on pourrait les remarquer… Elle trouve la bonne clef, fait jouer la serrure et ouvre la porte sur un gros chat de gouttière gris qui la fixe d’un regard de jade furieux.

– Heu… je préfère que tu passes en premier…
– Tu as peur des grands fauves?

Léo rigole et passe devant l’animal dont la tête pivote avec majesté tandis qu’il observe l’envahisseur mâle fouler son territoire.

– Je suis allergique, il ne faut pas qu’il me griffe et en plus il va me faire éternuer…
– OK, prévoir dans le protocole de vérifier la présence d’une bête sauvage dans les lieux.
– Tu te moques, mais imagine que ce gars ait eu un chien? le genre agressif et bien bruyant?
– Ma chérie, un chien a besoin de sortir, le gars aurait proposé de te ramener chez lui et tu aurais dû chercher un autre pigeon. Bon, on ne va pas tergiverser trois heures sur le monde animal, je prends le salon, va visiter la chambre, ça doit être par là… on se donne quinze minutes maximum.

La chambre est petite et plutôt bien rangée. Le placard présente une belle collection de costumes et Rachel a un geste pour en choisir un afin de l’offrir à Léo, mais s’interrompt à l’idée qu’il pourrait se méprendre sur ses intentions. Léo est un gentil garçon, mais pas question qu’il ne soit autre chose qu’un complice. Elle fouille rapidement les étagères sans rien trouver d’intéressant puis se rabat sur la table de chevet. Le tiroir contient quelques bijoux qu’elle transfère dans son sac à dos sans prendre le temps de les trier. Une montre au bracelet bleu attire son regard et elle ne peut se retenir de la passer. C’est trop grand pour son poignet, mais elle décide de la garder. Sur le mur opposé au lit, un commode déborde de sous-vêtements en plus ou moins bon état, mais rien de précieux ne fait surface. C’est alors qu’elle remarque les tiroirs sous le lit. Au moment où elle fait glisser le premier, une sensation de brûlure lui fait étouffer un juron. Un réflexe de répulsion envoie valdinguer le gros chat qui venait défendre son espace vital.

– Saleté de bestiole… je vais avoir une marque…

L’animal la fixe avec une intensité qui la dérange et émet un chuintement. Mal à l’aise, Rachel sort de la chambre et va retrouver Léo, dont le sac à dos plein laisse entendre qu’il a fait d’heureuses découvertes. Il est occupé à découvrir le contenu des tiroirs d’un meuble de bois foncé et sifflote en extrayant une pile de disques vinyle.

– Ce type est plutôt sympa, il écoute la même chose que moi, je suis presque embêté de devoir le défaire de cette belle collection, mais je ne les ai qu’en CD, ce serait bête de se priver… Alors?
– Pas grand chose, il y a des tiroirs sous le lit mais le chat m’empêche de les ouvrir…

Le sourire de Léo retombe.

– OK, on parlera de ça plus tard. Continue le salon, je vais dans la jungle… Méfie-toi, il y a peut être un poisson rouge…

Il a raison, je ne suis pas à la hauteur. C’était une mauvaise idée, ce deal. Delphine a mille fois plus de courage que moi. De quoi j’ai l’air? De la bimbo tout juste capable d’allumer un pauvre type. C’est vrai qu’il était plutôt sympa. Même son appartement est bien… Et qu’est-ce que je fais? Je le trahi et je le vole. Pourquoi les autres n’ont pas l’air de se poser de questions? Je me pose trop de questions. Bon…. maintenant que je suis là, autant aller au bout.

*

Dix minutes plus tard, les sacs à dos pleins et une valise remplie de disques et de matériel hi-fi, ils rejoignent la moto. Léo fait passer son sac à dos sur le ventre.

– Tu vas tenir la valise entre nous deux. Si tu serres bien les jambes, pas besoin de t’accrocher à moi. Ca va aller?

La question est pure formalité. Pas moyen de répondre que non, ça ne va pas et que l’idée de tenir la valise alors qu’elle est équipée d’un sac à dos lourd et qui la rend instable lui fait peur. Elle sourit et s’installe derrière lui, le cœur battant.

J’arrête. Il faut lui dire que j’arrête.

*

– Alors? Ce réveil?

La question émane de Léo, vautré sur le canapé. La table basse devant lui croule sous les objets dérobés, qu’il manipule avec négligence. Ayant prétexté une assommante fatigue, Rachel se tait, enfoncée dans un fauteuil. Delphine pouffe et se ressert un café.

– Il porte bien le peignoir à fleurs… Il n’a pas aimé découvrir que c’est moi, qui habite son nid d’amour. Le pauvre était mortifié de s’être fait avoir. Il a essayé de me convaincre qu’il n’a pas l’habitude de suivre des femmes, qu’il avait bu… Il s’est excusé au moins dix fois! Si ça pouvait le faire réfléchir… Je n’ai pas eu de mal à le convaincre de l’accompagner, à la vue du pistolet, j’ai cru qu’il allait s’évanouir!
– Pour avoir vécu la situation, j’avoue que te découvrir derrière un flingue au moment où on se réveille, ça fait un choc. Surtout quand on s’attend à une tendre jeune femme…

Léo ne s’est jamais tout à fait remis d’avoir été l’un de pigeons du plan mis au point par Delphine.

– Oui, je sais que tu m’en veux encore pour t’avoir fait traverser Paris en tongs dans le métro, mais avoue que tu t’es rattrapé…

Delphine et Léo ont fait un pacte de non agression, mais chacun se méfie encore de l’autre à cause de la façon dont l’arnaque a tourné, quelques mois plus tôt, quand Léo était dans le rôle de la victime. Rachel, qui a aidé Léo à confondre Delphine, se dit que la confiance totale entre les trois ne sera jamais qu’une illusion.

– Tu n’as pas eu de mal à le convaincre de te laisser l’accompagner?
– Non. Je crois que j’aurai pu lui demander n’importe quoi. J’ai même eu l’impression que ça le rassurait de m’avoir avec lui

Delphine éclate de rire.

– Il avait laissé un trousseau à sa mère, qui habite  dans le voisinage. Tu aurais vu sa tête devant son fils tout penaud. J’étais restée en retrait, mais malgré la distance, je le voyais rougir!
– Et sur place? – Rachel n’a pu s’empêcher de poser la question –
– Sur place… il a vite vu ce qui pouvait manquer. Je ne me suis pas éternisée. Quand j’ai été sûre que vous étiez passés et partis, je me suis contentée de lui laisser mon numéro de téléphone…  Dis-donc, c’est quoi, cette montre?
– Heu… je l’avais oubliée… je l’ai trouvée ce matin, dans la chambre
– Tu veux dire, avant la découverte du molosse?
– C’est ça…

Elle détache le bracelet pour leur montrer sa prise, puis contemple un moment le cadran bleu élégant, avant de retourner le boîter.

– Il y a une inscription… un nom et une date…
– Passe voir

Delphine arrache la montre des mains de Rachel avec avidité, la griffant presque au passage.

– Victor, 15 Juillet 1948. il avait l’air plus jeune que ça.

Elle rit grassement et Rachel a envie de la gifler. Il lui semble que jamais elle ne pourra s’habituer à la vulgarité et aux manières rustres de sa complice.

– Ce doit être son père… il m’en a parlé. Il a évoqué une collection de montres dont il a hérité il y quelques années.
– Je confirme, elle est dans mon sac.

Léo tapote la poche avant de son sac à dos et Rachel sent son estomac se serrer. L’homme avait expliqué avoir été très attaché à son père et admit qu’il n’arrivait pas à se défaire des quelques objets dont il avait hérité. Elle aurait dû en parler à Léo, lui demander de ne pas tout prendre. Mais il aurait sans doute rit.

J’arrête. Il faut leur dire que j’arrête. Je ne serai jamais comme eux. Je ne peux pas. Je ne veux pas.

– Ca va Rachel? Excuse-moi pour ce matin, j’ai été un peu brusque mais je ne voulais pas courir de risques. Je sais que tu dois être stressée et que les dernières 12h ont été les plus dures pour toi…

Il lui sourit et Rachel sent sa volonté vaciller.

Il sait y faire, ce con. Mais j’ai appris à lire ses pensées, il essaye de m’amadouer. Il sait que sans moi, son plan ne peut pas fonctionner. Tant pis, Léo, Delphine, c’est décidé, j’arrête. Laissez-moi le temps de trouver la force de vous l’annoncer. Là j’ai juste envie d’être loin de vous.

– On te la laisse, tu mérites bien ça.
– « on te la laisse », tu me fais l’aumône maintenant? Pas la peine de prendre ce ton méprisant. Quoi que tu en penses, je ne suis pas une pauvre fille. Et je t’emmerde.

*

J’aurais dû me maîtriser. C’est malin, je ne pourrai pas contrôler le partage.

Assise dans la salle pleine des consommateurs du matin qui prennent leur café et parcourent les journaux avant d’aller travailler, Rachel contemple la montre bleue. Son téléphone émet un bip et le sms de Léo s’affiche « rdv au lieu habituel. Il faut qu’on parle. J’ai ta part ». Elle glisse dans son sac les clefs du 14 rue des filles du calvaire.

– Va te faire foutre, Léo, pendant ce temps là, moi, je vais rendre cette montre.

*

 

Ménage à trois – Part 1-

Et voici le tant attendu « roman de l’été » cru 2020. Si, je vais faire ça. 2020, l’année du vain, à défaut d’être l’année du vin, l’année où rien ne se passe comme prévu, comme voulu, comme imaginé, aura son roman de l’été. Et le-dit roman commence aujourd’hui.  Comme l’an dernier, je prends des risques inconsidérés dans cet univers impitoyable qu’est le oueb: je commence l’histoire sans idée précise. De ce qui va se passer, du nombre d’épisodes, des personnages. Rien. Ce qui va à l’encontre absolue de ce que je prône dans une autre vie (mystérieuse et terrrriblement secrète). C’est ça qui est fun. Mais pas tout à fait vrai. Ce sera la suite du roman de l’été 2019, à savoir: un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.

*

– Ca fait combien de temps que je me pèle à observer ces ringards?  à peine 45mn, comme quoi… Costard sombre, pantalon un rien trop serré, un rien trop court. Rien que d’écouter leurs discussions pompeuses m’ennuie… Impossible de me projeter buvant un verre avec l’un d’entre eux, alors aller plus loin… J’en ai marre, j’abandonne pour ce soir. Delphine sera furieuse, on n’a qu’une semaine pour se refaire et c’est le deuxième soir où je rentre bredouille. Pourtant, j’en ai marre de manger des patates et de porter cette robe verte et ces sandales qui me font mal. Ras-le-bol de faire durer mon verre de vin en souriant d’un air engageant. J’aurais dû refuser cette association. C’est quand même moi qui fait le plus dur. Tiens, il y en a un qui regarde vers moi. L’ignorer. Me passer la main dans les cheveux, en faire briller les boucles, étudier mon téléphone. Relever les yeux. Oui, c’est bien moi le centre de son attention. Allez ma fille, un sourire. Làààààààà. Regarde-le, il est gêné. Ce serait presque mignon. Et il pourrait faire partie de la cible. Oh… il se lève….

*

– Rachel? C’est pas trop tôt, qu’est-ce que tu fous?
– Désolée ma grande, j’ai encore failli abandonner, mais un de ces messieurs a l’air de vouloir s’amuser un peu. On y sera dans une heure au plus.
– OK, je préviens Léo. Tu as les clefs?
– Arrête de me poser la question, Delphine, s’il te plait…
– Ca fait partie du process de Léo, j’ai promis de m’y tenir…
– Roger-Roger, j’ai la clef!

Et Rachel raccroche en soufflant.

– Le « protocole de Léo » j’t’en foutrais moi… comme si on ne pouvais pas se débrouiller sans lui.

Machinalement, elle vérifie la présence du trousseau de clefs dans son sac à main. Elle sait bien que sans Léo, elle se sentirait moins à l’aise. Savoir qu’il l’attendra au petit matin pour lui faire traverser la ville endormie à toute vitesse lui donne du courage. De même que savoir Delphine toute proche, son flingue à la main, lui permet de tenir la bride à son imagination.

Elle range son téléphone après avoir vérifié que l’appareil est en mode silence, se repasse un peu de rouge sur les lèvres et rejoint l’homme qui a eu l’obligeance de se présenter de lui même pour être la victime du soir. Comme il lui tend son manteau léger avec gentillesse, elle a un petit pincement de cœur à l’idée de la matinée à suivre, mais se console en reluquant la montre coûteuse qu’il arbore au poignet et dont il lui a confié un peu plus tôt qu’elle était « une des pièces préférée de sa collection ». Se concentrer sur la collection sera son mantra pour les prochaines heures.

Le « protocole de Léo » inclut une visite guidée de l’appartement dès que son habitant laisse à Delphine, femme de ménage officielle de l’endroit, la possibilité de l’organiser. Léo a convaincu ses deux comparses que si Rachel est à l’aise pour circuler dans les pièces, si elle peut offrir à boire ou faire écouter de la musique à son « invité », elle sera plus à crédible dans son rôle d’hôtesse. Au début, Delphine a renâclé à l’idée de courir le risque de se retrouver nez à nez avec son employeur, chez lui, en dehors de ses heures de ménage, mais Rachel l’a facilement convaincue que moins elle risquait d’éveiller la méfiance d’une victime,  moins Delphine risquerait d’avoir à utiliser son pistolet. Quand elle fait tourner la clef dans la serrure, Rachel sait donc avec précision où se défaire de son sac et de ses sandales, comment piloter son invité vers le salon, lui proposer un verre et lui présenter le bar fourni, tout en espérant qu’il préfèrera décliner. Elle éprouve un plaisir coupable à parader dans les pièces confortables et note au passage que l’appartement est impeccable. Delphine sait y faire, elle a ce que Rachel appelle, pour faire enrager sa complice replète, « la fibre de la femme d’intérieur »…

– Merci, je n’ai plus soif… En revanche, je profiterai bien de la salle de bains…

Avec un rien de pompe, elle lui indique le lieu d’aisance

– Dans le petit couloir, seconde porte à droite.

Merci Léo

Ce n’est que la seconde fois que Rachel participe à l’arnaque et elle se sent nerveuse. Elle prend le temps de passer à la cuisine pour se servir un verre d’eau. Elle a beau savoir que Delphine se trouve à quelques mètres de là, dans la cage de l’escalier de secours, elle aurait apprécié avoir elle aussi une arme dans son sac. Recevoir un pigeon déguisé en amant dans la chambre d’un inconnu n’a rien à voir avec un rendez-vous galant. Pour rien au monde elle ne l’aurait admis auprès des autres, mais elle avait imaginé que ce serait plus facile. Espérant conserver sa morgue et son ascendant sur l’homme qui l’a accompagnée, elle essaie de se concentrer sur le lendemain matin et la partie la plus excitante de l’arnaque, le cambriolage. Elle s’amuse à imaginer l’appartement de cet homme, son matériel électronique, les objets que Léo et elle pourront choisir pour les  revendre. Il y aura peut être moyen de négocier une montre de luxe avec Léo? Rachel a toujours rêvé d’une belle plongeuse…

– On y va?

L’arrivée du jeune homme encore un peu ivre, débarrassé de ses chaussures et de sa cravate, douche l’enthousiasme de Rachel. Il est temps de remplir sa part du contrat.

*

– Je vais chercher des croissants, ne bouge pas…

Elle ressent une petite excitation à prononcer la phrase, devenue culte au sein du trio d’arnaqueurs. N’entendant pas de réponse et percevant la respiration régulière de son amant fatigué, elle sort en silence et referme la porte sur elle. Elle récupère les vêtements qu’elle a pris soin d’empiler dans un même endroit du  salon avant d’entrer dans la chambre, la veille. Enfile d’abord les siens, puis roule en boule et jette, dans le sac poubelle que Delphine a pris la précaution de cacher sous le canapé, ceux de l’homme. Elle ajoute le portefeuille, les clefs, les chaussures de la malheureuse victime, puis cherche le téléphone. Elle se souvient lui avoir suggéré de la laisser sur la table basse, mais ne l’y voit pas. Son regard fait le tour de la pièce, sans débusquer l’appareil.

– Merde, j’espère que cet abruti n’a pas mis le téléphone dans la chambre…

Il n’est pas question de partir sans le téléphone. Elle refait sans succès le tour du salon, de la cuisine et finit pas se résoudre à retourner dans la chambre. Retenant son souffle, elle ouvre la porte et attend que ses yeux s’habituent à l’obscurité. Elle avance à pas légers vers le côté du lit où l’homme s’est installé, les yeux fixés sur la tête ébouriffée qui sort de la couette. Sur la table de chevet, elle aperçoit le rectangle noir sans lequel elle ne peut partir. Encore un pas… l’homme se retourne, le visage tendu vers elle. Rachel se fige, à court de répliques spirituelles pour répondre à la question qu’il ne va pas manquer de poser en la trouvant dans cette position de voleuse, mais il soupire et reprend ses légers ronflements. Elle tend la main, agrippe le téléphone et ressort de la chambre, la main crispées sur l’appareil. Une fois la porte refermée, elle peut  enfin expirer et prendre la fuite. La tête lui tourne légèrement quand elle verrouille sur elle la porte de l’appartement. Dans l’ascenseur, elle se redonne une contenance, recoiffe ses cheveux bruns et adopte un sourire victorieux. Pas question que Léo la sente flipper.

Il est là comme convenu, juste devant l’entrée de l’immeuble et lui tend un casque de moto, un pantalon et une paire de baskets.

Ce n’est qu’une fois qu’elle est changée, que le sac poubelle a trouvé sa place dans son sac à dos et que la moto a passé le feu du coin de la rue qu’il lui parle.

– Ca va?

Pour toute réponse, elle secoue devant les  yeux de son conducteur le trousseau de clefs.

– On va 14, rue des filles du calvaire…
– A vos ordre, m’âme

*

 

 

 

Pour la suite, c’est par là

« Page blanche » ou « le syndrôme de l’escargot volant »

Depuis quelques semaines, installée sur le nuage confortable et doux de mon insouciance, j’observais… Mais… qu’observais-tu ? Me direz-vous… Ben rien. L’appréciable, avec ce type de nuage, c’est qu’on s’occupe avec du rien. Il faut néanmoins admettre que j’étais en bonne compagnie: mes amis Ivresse et Oubli étaient venus s’installer à mes côtés, les reflets pailletés de leurs tutus rouge et bleu, mâtinés de la douce lumière du soleil couchant donnaient à mon visage un teint frais et reposé (le truc qui n’arrive jamais en dehors de ce contexte précis). Nous étions légers et joyeux, occupés à rien mais riant de tout, ivres de nos propos insensés, surfant le coton au dessus des terriens masqués.

Et puis la semaine dernière, il a plu. Pas le petit crachin bienvenu, plutôt une tempête accompagnée de flots torrentiels d’une eau saumâtre, drainant les miasmes dont les semaines de beau temps avaient saturé l’air. Un liquide dégueulasse, mixture grumeleuse faite de peur, stress, maladie, angoisse et interdits. Notre nuage a répandu sa vision de l’humanité sur la terre craquelée tout juste bonne à cracher du soja et des vidéos de chats mignons. (j’aime bien écrire des trucs comme ça, je me sens lyrique).

Dans la chute, j’ai perdu de vue mes anges, mais j’imagine qu’ils leur a suffit de battre de leurs ailes fatiguées pour échapper à la débâcle. A moins que la situation du globe ne leur ai donné l’idée d’une promo estivale. Ils sont prêts à tout pour échapper à l’obsolescence programmée…. J’ai aussi croisé un escargot. Un gros gris à l’œil lubrique qui venant de se faire éjecter de son abri temporaire. Avant de s’écraser dans une touffe d’herbe sèche, il m’a raconté avoir passé l’hiver à escalader jusqu’au 7è étage d’un immeuble, à grand renfort de bave et de contractions musculaires ondulatoires et se trouvait plutôt déconfit de son retour accéléré au point de départ.

Rude fut l’atterrissage.

« serrez bien pendant 5 minutes »

J’ai la bouche pleine d’une pâte verte et la silhouette d’un dentiste se profile à l’horizon.

Il faudra un jour m’expliquer pourquoi cette substance verte sans goût, sans odeur et sans douleur, a provoqué un tel état de panique que j’ai failli mordre le toubib à la main. Je suis en proie à une crise de claustrophobie des amygdales. En plus, un micro truc s’est détaché de je-ne-sais-quoi et me chatouille le fond de la gorge, me contraignant, dans un réflexe atavique issu de mon cerveau reptilien, à émettre des bruits de raclement, des borborygmes barbares et des crachotis dénués de toute délicatesse. Honte sur ma tête.

Mon cœur se met à battre si fort et si vite que je crains qu’il ne transperce mes côtes, me contraignant à une mort sanglante sur fauteuil dentaire. Après avoir traversé sans encombre une crise sanitaire mondiale, ce serait ballot. Pour éviter ce surplus de ménage au toubib et accessoirement m’éviter d’avoir à recommencer les 5 minutes de serrage de mâchoires, j’essaie des techniques de relaxation trouvées sur les réseau sociaux. Je pense « plage » puis « cours d’eau ». Je pense « cocktail au rhum » puis « crêpe au chocolat ». Je finis par penser que mon dentiste ferait bien de retourner chez le coiffeur, puis que j’ai encore le temps d’aller m’acheter des BD avant la fermeture de la librairie. Tout ça finit par faire 5 mn. Une larme de gratitude effleure mon globe oculaire gauche, merci les réseaux sociaux.

Cet épisode peu reluisant me conduit à regretter le nuage. Au dessus de ma tête, un couvercle gris sombre qui ne laisse rien augurer de bon pour le futur proche.

– Dis-donc, Stanislas, tu ne trouve pas que ça fait longtemps qu’on est à l’arrêt? J’aimerais bien retrouver la surface, moi…

– t’as raison Roger… Moi aussi je voudrais bien briller dans les rayons de l’astre de lumière…

– pourquoi tu parles comme ça, d’un coup ?

– Tu sais bien que je n’y suis pour rien…

Les gros poissons corail et bleu foncé me gratouillent l’hémisphère gauche. Oui, mes koï, moi aussi, je vous rendrais bien à la lumière, mais pour ça il faudrait vous activer un peu et être la source d’idées rigolotes.

– Ben la source, c’est pas toi? Nous on est que le vecteur de tes idées, c’est déjà assez lourd à porter

T’as raison, poisson… Mais chais pas trop, c’est pas facile en ce moment, et les masques ça va fatalement vous faire flipper… je voudrais vous éviter ça…

– T’inquiète, on en a vu d’autres… Allez quoi, dépoussière-nous un peu…
– D’accord, mais et les anges?
– On les accepte dans le bassin…
– Je vais leur demander d’abord, ils sont un peu susceptibles, ils aiment bien avoir le haut de l’affiche…

Un éclair violet traverse le ciel et un escargot géant pourvu d’ailes majestueuses, sur le dos duquel siègent fièrement Ivresse et Oubli, se pose avec délicatesse sur le bord de mosaïque turquoise du bassin (j’ai cette exacte vision un dimanche à 14h53. C’est comme ça.)

– Ah… ravie de voir que les concepts se sont trouvés et s’entendent… ça fait douter quand même, les gars, si vous vivez vos vie sans mon intervention, à quoi je sers, moi?
– Sans toi, de concepts on ne devient pas mots… tu nous structures.

C’est Ivresse qui a parlé. Pour une fois il a l’air sérieux.

– Ok vous avez gagné, je vous laisse. Mais je vous préviens: à mon retour, vous êtes au taquet, hein. Ca m’angoisse trop de ne pas savoir quoi vous faire faire….
– T’inquiètes, on gère.

Je vais avoir toutes mes dents.

Fascination cosmonaute

Le dernier bus, c’est un peu comme le dernier verre: il faut le prendre en faisant attention. Attention de ne pas le louper, que ce ne soit pas celui de trop. Il peut être vide ou au contraire trop plein. Il draine de tout. Fatigue, joie, lassitude ou envie d’ailleurs. Le dernier bus découpe la nuit de ses néons agressifs, dessine des pointillés dans la ville, semant derrière lui des petits bouts d’humains dont on espère qu’ils nous mèneront quelque part, tout en sachant que ce n’est pas gagné.

C’est je que je pense en m’acheminant vers l’îlot de lumière qui forme autours du banc de plastique abîmé une aura claire. Je suis toujours en avance pour le dernier bus, ça me donne l’illusion d’être en avance sur la journée qui va suivre. Mais ce soir, quelqu’un m’a devancée. Une silhouette épaisse, colorée, surmontée d’un bocal. Le doute n’est pas permis: il y a un cosmonaute dans mon abribus. Il attend là, les bras ballants, le regard perdu. Le genre de type dans la lune, qui oublie sa valise pour partir en vacances. Ou qui veut adopter le point de vue de son poisson rouge. Comme je m’installe sur le banc, il se tourne vers moi avec la lenteur que lu impose son équipement.

– S’il vous plait, c’est bien l’arrêt pour le bus 01B*?

La voix est étouffée et le bocal contient de la buée, mais je distingue ses yeux. Il a l’air calme, je vais faire comme si tout était normal.

– Oui
– Merci

Nous nous installons dans le calme de la nuit, tous les deux tournés vers le point invisible d’où va surgir le 01B.

– Vous allez au terminus?
– Non, je descend avant, pourquoi?
– Je voulais être sûr de le reconnaître, vous me l’auriez indiqué
– Rassurez-vous, le chauffeur vous demandera de sortir au terminus
– Ah. Merci. Je préfère toujours descendre au terminus. Je trouve que c’est plus prudent. De toute façon, on me laisse rarement descendre avant l’arrêt complet. Ce doit être devenu une habitude.

Il sourit

– Ben… Si vous n’avez pas trop à marcher après, oui…
– Je ne m’éloigne jamais. Je ne suis pas équipé pour.

Face à nous surgit un point vert précédé de deux soucoupes jaunes lumineuses. L’arrivée du bus est imminente. Nous attendons en silence son arrêt et l’ouverture des portes. Personne ne descend. Nous montons. Mon compagnon orange n’ayant pas de monnaie, je lui offre un ticket.

– Merci, je vous le rendrai la prochaine fois
– Vous prenez souvent le 01B à cette heure-ci?
– Jamais. Mais j’avais besoin de changer d’atmosphère.

Bon, c’est la nuit, je suis seule avec ce type bizarre, je ne vais pas argumenter.

– OK, va pour la prochaine fois.
– Ca vous ennuie de vous installer au fond? Il me faut de l’espace…

Ca ne m’ennuie pas. Nous passons devant le chauffeur qui ne lève pas le nez de son téléphone et traversons le bus vide jusqu’aux sièges du fond, sur lesquels nous prenons place. Une capsule de coca traîne sur le sol, je la pousse d’un coup de pied et tends mes jambes.

– J’ai un petit creux, vous n’auriez pas un Mars?
– Non, désolée, je n’ai qu’un Milky-Way (oui, spéciale dédicace aux vieux qui ont connu la barre chocolatée Milky-Way)

Je sors de mon sac la barre chocolatée que je déballe avant de la déposer dans son gant ouvert

– Merci. Vous avez remarqué qu’avec mes gants, c’est compliqué de manipuler des choses délicates….
– Non, j’ai fait ça par habitude. J’ai tendance à déballer le chocolat avant de le manger.

Le bus fend la nuit en silence et  tout ce à quoi que je peux penser, c’est s’il va ouvrir son bocal facial pour manger le chocolat, s’il va s’en foutre partout à cause du gant et générer une constellation de tâches. Par politesse, je tourne la tête et scrute l’obscurité comme si un paysage exceptionnel se déroulait sous mes yeux. Je frissonne.

– Vous avez froid? Le mercure descend, c’est normal. J’aurai aimé vous proposer ma veste, mais je crains que ce ne soit compliqué, je viens de la déposer au pressing et je doute qu’il soit encore ouvert. D’autant qu’il nous faudrait détourner le bus.
– Non, ça va merci, pas de changement de trajectoire pour ce soir. Je suis juste fatiguée.
– Ah?
– Oui, à force de courir après le temps, je m’épuise, j’ai toujours du mal à atterrir quand le week-end arrive.

Je me sens nébuleuse avec mes explications, mais il ne m’écoute pas, il fixe un point sur la manche de son scaphandre.

– Zut, il y a un trou noir dans ma manche, je vais devoir faire réparer. Il vont encore me reprocher de ne pas apporter le soin nécessaire à mon équipement, les reproches fusent vite, là-bas…

Il fixe une mouche en orbite autour du panneau de sortie pendant un long moment, puis reprend.

– Excusez-moi pour l’éclipse, je crois que je me suis endormi
– Pas grave, je comprends…

Il avise le livre qui dépasse de mon sac.

– Oh! une bande-dessinée! J’aime bien l’univers de la BD… C’est quoi?
– Des histoires de flibustiers, je suis fan de vaisseaux pirates. Je descends au prochain arrêt, au fait. Ca va aller?
– Oui, je pense, merci, sans vous ce voyage aurait été un désastre.
– De rien, j’aime bien donner un coup de main quand je peux

Je me lève et avance vers la sortie. Le bus ralenti, freine et je descends par les portes latérales. Le fond de l’air est frais. Je me tourne afin de regarder s’éloigner le bus et son dernier passager, qui me fait signe par la vitre du fond. Il agite doucement sa main gantée et dodeline du casque. Le bus prend de la vitesse, des flammes sortent de ses pots d’échappement et il décolle en silence, me laissant seule sur le bitume.

 

 

 

 

  • 001B: identification partielle de Spoutnik1 , pour les numéros spatiaux, on peut creuser par ici