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L’homme sous la fontaine

Lecteur-chéri-mon-confit, c’est avec plaisir que je t’annonce la sortie de mon dernier roman « L’homme sous la fontaine ». Avec mon sens aigu du timing pourri, je profite de la pire période pour en faire la promo… J’ai donc décidé de laisser deux des personnages en parler…

– J’aime pas trop ça, moi, ça va nous créer du dérangement…
– Mais arrête, au contraire, les gens vont vouloir nous regarder, il vont sûrement nous jeter des bouts de pain! Tiens regarde ceux là… ils foncent droit sur nous!

Stanislas, avide de se gaver de miettes, sort sa grosse tête corail de l’eau et agite ses nageoires juste sous la surface.

– Et tu fais quoi, là?
– J’essaie de me rendre attractif! Pour une fois qu’on s’intéresse à nous…
– Ouaip… je ne sais pas… j’ai bien aimé participer au livre, mais la gloire, ça me fait peur… Tu comprends, je ne veux pas qu’on fasse la une des magazines people..
– Ah? Moi je veux bien… ça se trouve, Laeticia Hallyday acceptera de partager la couv’ avec nous… Elle peut nous trouver mignons, non?
– N’importe quoi! Arrête, tu me fais honte…
– Ben reste dans la boue, moi je veux m’élever dans l’échelle de la culture!

Vexé, Stanislas s’éloigne de Roger en quelques coups de queue et reprend ses mouvements de nageoires, qu’il essaye de rendre gracieux et colorés. Atterré par le comportement de son ami, Roger le regarde un moment faire le guignol puis retourne se cacher dans la boue douce et tiède du fond du bassin en grommelant.

Au bout d’un petit moment, des miettes se mettent à pleuvoir à la surface de l’eau
– Ah! Du gâteau! Ils nous lancent du gâteau!
Joyeux de voir ses efforts récompensés, Stanislas se jette sur les miettes et en englouti une grosse partie
– Viens, arrête de bouder, c’est pas tous les jours la fête!
– On va grossir…
– C’est bien la première fois que ça te préoccupe, qu’est-ce qui t’arrive?
La carpe arrête son goûter et descend vers le fond du bassin pour observer son camarade dont l’attitude guindée et le regard fier l’intriguent.
– Mais enfin, c’est quoi, ton problème?
– Je refuse de galvauder mon art, je vaux mieux que ces miettes… S’ils nous aiment tant que ça, ils peuvent nous le prouver en nous donnant des biscuits entiers.
– Rhahahaha! Tu as pris la grosse tête! allez, arrête, ils vont nous prendre en photo, viens!

Mollement Roger s’extrait de la boue et suit Stanislas, qui s’est précipité dans le crépitement des flashes. Il sort sa tête de l’eau, prenant soin de présenter son meilleur profil (le droit, celui qui s’orne d’une belle tâche bleu turquoise). Il ne l’admettra pas, mais il est heureux de susciter cet engouement. Il prend la pose quelques instants puis retourne sous la surface lisse. De son côté, Stanislas s’en donne à cœur joie, allant jusqu’à sauter hors de l’eau pour plaire à son public. Quand il s’est bien essoufflé, il redescend vers son ami.

– Tu n’as vraiment aucune tenue! Ce qu’il faut, c’est entretenir le mystère…
– Ah, tu crois? la bouche pleine de miettes, Stanislas tente de récupérer de ses cabrioles
– Mais bien sûr! il faut se faire désirer. Tiens, par exemple, je n’accepterai aucune télé.
– T’es fou! J’adorerais aller à la télé!
– Dans un bocal? Tu te vois dans un bocal, avec ces gens qui mettraient à l’épreuve nos dons de télépathie et de vision?
– Et alors? Si on parle de nous…
– Avant qu’ils parlent de nous, il faudrait déjà que les gens nous lisent tu ne crois pas? On va donc leur rappeler que, par exemple, ils peuvent nous trouver sur les site de vente en ligne habituels et aussi qu’ils peuvent nous commander après des librairies qui font le « click & collect »
– Oui, on verra les dédicaces et les interviews plus tard… ‘faut s’adapter…

Les poissons ont raison et donc, on s’adapte…
Ceux qui ont déjà lu le roman, n’hésitez pas à laisser un avis sur les sites de vente en ligne, et à partager, Roger et Stan’ vous remercient 🙂

https://livre.fnac.com/a15181668/Pascale-Brun-L-homme-sous-la-fontaine#omnsearchpos=1

https://www.leslibraires.fr/livre/18011777-l-homme-sous-la-fontaine-roman-surrealiste-le-lys-bleu-editions

Les carpes du bassin n’en sont pas à leur première aventure, ils ont même un espace dédié: Roger&Stanislas

Le jour où j’ai oublié mon code PIN

Lecteur-chéri-mon-obligé-de-21h (pour l’instant) je ne sais pas toi, mais moi il m’arrive de traverser d’étranges périodes où le surnaturel s’allie au pénible de base pour faire ma vie un (mauvais) épisode de Mr Bean. Dans lequel, Mr Bean, c’est moi… Le truc, c’est de ne pas s’énerver et de laisser passer le temps, il y a toujours un moment où le cours de la vie redevient un tant soit peu « normal » (ou au moins plus en accord avec ce que l’on en attend). Mais cette fois-ci, ça dure. Et ça semble ne jamais vouloir s’arrêter. Au point que je me suis mise à craindre de sortir de chez moi, par peur de l’improbable qui allait se mettre en marche à grands pas.

J’ai commencé à réfléchir à ce qui avait pu se passer pour je bascule dans l’univers du n’importe quoi. Après avoir successivement perdu ma connexion internet, l’eau chaude, les clés du local poubelle, la roue arrière de mon vélo et la voix, après avoir cassé quelques verres, une fourchette, ma tasse « licorne » et une dent, après avoir roulé sur mes lunettes, un clou et le pied d’un enfant qui criait (très) fort, j’ai cru que quelqu’un m’avait jeté un sort. J’ai donc fouillé dans ma boîte aux lettres pour en extraire la carte de visite de M. Dan, marabout aux dons « naturels prodigieux », qui travaille à distance. En temps de confinement et de couvre-feu, ça m’a semblé prometteur, mais avant d’appeler Dan, j’ai fait une petite introspection, à la recherche de la source. La source des emmerdes. J’ai donc remonté le temps, grâce aux photos prise sur mon téléphone portable. Remonté le temps jusqu’au jour où…

Au jour où j’ai oublié mon code PIN.

C’était assez saisissant. Pendant les vacances d’été, mon téléphone s’est éteint et rallumé de son propre chef alors que je gambadais non loin du pont du diable (je jure que c’est vrai). Et quand j’ai voulu photographier, avec mon téléphone, ledit pont, ben il fallait au préalable saisir mon code PIN, qui par un de ces miracles qui surviennent souvent en périodes de vacances, avait totalement, inexorablement et définitivement disparu de ma mémoire.

Pas de code PIN, pas de téléphone. Pas de téléphone… alors d’un côté, un sentiment de grande liberté, d’un autre côté, l’impression d’avoir été insidieusement piégée par des années d’assistanat.

Alors, oui, j’ai fini par retrouver mon code PIN, mais rien n’a plus jamais été pareil « qu’avant ». Ma vie avait basculé dans un autre espace-temps.

Un espace-temps dans lequel mon propre logement, que pourtant je chéris, est devenu l’ennemi. Un ennemi super-organisé, qui recèle une foultitude de pièges potentiels, d’adversaires surentraînés, de failles vers des univers pour lesquels je n’ai aucune appétence. Portes qui claquent sur des clés (du mauvais côté), ascenseur qui couine et se bloque (entre deux étages), lumières de la cave qui s’éteignent alors que je suis en équilibre précaire sur une pile de magasines d’art dont je n’arrive pas à me débarrasser. Vision apocalyptique de mort-aux-rats à tous les coins de couloirs, comme un shining de la dératisation dans mon sous-sol, révélant que l’agresseur potentiel, ce rongeur au regard chafouin et au poil non entretenu par des shampooings adoucissants peut se jeter sur moi à tout instant.

Et aujourd’hui, le climax de ce changement de paradigme, disruption dans un monde décadent en pleine crise de démence, c’est l’annonce d’une période de (au moins) 4 semaines pendant lesquelles je resterai prisonnière d’un monde parallèle dont le code PIN retrouvé ne m’a pas sortie. Alors j’hésite. Entre piétiner mon téléphone pour contrer le sort, me dissoudre dans les réseaux sociaux, faisant de chacun de mes atomes un booléen potentiel apte à modifier les bits qui régissent le monde ou juste hurler à la mort. Demain étant jour de pleine lune, ça peut être une bonne alternative.

Lecteur-chéri-mon-enfermé, je souhaite de résister à la Grande Tentation de la Plongée dans BFMTV et te laisse là, coi, ivre de rien et libre de tout dans ta tête (oui, comme Diego)

Et surtout… surtout… en ces temps incertains, note ton code PIN sur un morceau de papier…

 

Ménage à trois – Part 7 – Finissons-en

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, qu’elle a abandonnée nue, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale, mais réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut pas restituer le bijou. Plus tard, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire. Les trois complices organisent le kidnapping du chat pour faire tester l’animal. La mission est menée à bien, mais en direct par visio-conférence… Après avoir retourné la montre et le chat à leur propriétaire, le trio reprend son arnaque. Mais Rachel s’est fait repérer et se retrouve prise au piège par sa dernière victime, qui l’a emmenée sous la contrainte dans son appartement dont le salon est décoré de façon ‘cérémonie sataniste’. 

Début
Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 5
Partie 6

*

Dies Irae s’achève et le silence s’installe dans le salon sombre. Rachel n’ose ni parler, ni bouger. Elle ne peut s’empêcher de fixer chat, dont la griffure, bien que presque cicatrisée, réveille une sensation de brûlure dans le bas de son dos. Derrière elle, elle sent que Thomas s’affaire.

– Alors, Marie… tu vas t’assoir comme une gentille fille sur cette chaise et nous faire ton plus suave sourire…

Sans réagir, Rachel se pose sur la chaise et tourne son regard éteint vers l’homme, qui la cadre avec le téléphone qu’il lui a confisqué au restaurant.

– Tourne-toi vers les bougies, ce sera plus réussi. Voilà.. Attends, je réajuste ton col… Pas terrible , ton téléphone, quelqu’un qui gagne bien sa vie comme toi pourrait s’en offrir un plus performant… l’appareil photo ne te rend pas honneur…

Docile, elle se laisse faire, sentant à peine les mains de Thomas qui l’effleurent tandis qu’il remet le col de sa robe bien droit, lui fait bouffer les cheveux et tapote ses joues

– Il faut que tu aies bonne mine, excuse moi. Là. Bon, souris, s’il te plait

Mais qu’est ce qu’il fabrique ce malade? Il croit quoi, que je vais prendre la pose pour une photo Instagram? Comme si j’avais envie de sourire dans cette situation glauque et flippante, avec l’autre qui ne bouge pas depuis tout à l’heure. ça se trouve c’est un mannequin, qu’il a mis là pour m’impressionner. C’est réussi. Et ce chat qui me fixe comme s’il allait se jeter sur moi. Je vais crever d’effroi et Léo et Delphine ne sauront jamais ce qui m’est arrivé…

– Je t’en prie, essaie de faire bonne figure… après tout, cette photo est destinée à ton amie…
– Comme ça, à mon amie?
– Très simplement… Je vais utiliser ton téléphone pour envoyer une photo de toi sur cette chaise, entravée, … on pourrait dire… pas dans la meilleure posture pour se rebeller… à ton amie la kidnappeuse de chat et lui suggérer de se munir de mes biens si elle veut te récupérer. D’ailleurs, si tu as d’autre complices, je t’engage à leur  faire un envoi groupé de la photo et du petit message que je vais te dicter, ça nous fera gagner du temps…
– Quoi? Mais… vous êtes malade.. je ne sais pas s’ils sont gardé vos affaires…
– Hé bien nous allons le découvrir ensemble. J’imagine que tu avais ta part de ce butin, qu’en as-tu fait? Tu l’as précieusement conservé, j’espère…
– Heu… oui, j’ai ma part chez moi, je vous la rends avec plaisir, si vous me laissez partir d’ici…
– Admets que ce serait trop simple… non, nous allons profiter de nos retrouvailles. Allez, souris un peu… plus vite tu me concède un sourire, plus vite nous en finirons. Je peux comprendre que tu te sentes mal à ton aise.

Rachel grimace un pauvre sourire, et Thomas capture le moment avec un rictus satisfait. Elle le voit ensuite vérifier l’image en silence.

– Alors? ça va  comme sourire?
– Pas terrible, mais l’essentiel est là: l’ambiance générale est bien captée. Je ne suis pas mécontent de mon installation, tu veux voir?
– Non merci, ça ira. Et maintenant?
– Maintenant, tu me donne gentiment le nom de ton amie kidnappeuse de chats et les autres noms concernés par notre envoi.
– Pas question.

Merde, qu’est-ce qui me prend? Voilà que je me mets à jouer les héroïnes… Comment ces mots ont-ils pu sortir de ma bouche? Je suis malade… Je ne vais pas risquer ma peau pour préserver une femme de ménage et un consultant…

– Mais enfin, sois raisonnable, Justine, tu crois que tu as le choix?
– …
– Allez, plus vite tu me les donneras, plus vite tout ça ne sera qu’un souvenir.

Qu’est-ce que je fais? Je lui donne? et c’est qui, l’autre, là?

Pendant que Rachel se demande quelle décision prendre, la personne sous la capuche relève la tête et se tourne vers le chat. Comme si elle conversait par télépathie avec l’animal, celui-ci cligne des yeux et se lève, trottine jusqu’à la jeune femme, puis saute sur ses genoux et commence à enfoncer ses pattes sur ses cuisses.

– Tiens, donc. On dirait que Kiki t’apprécie…
– Faites-le partir, s’il vous plait, je suis allergique…

Thomas récupère l’animal et le pose sur les genoux de la silhouette  encapuchonnée, puis fixe Rachel, dans l’attente de sa décision. Dans le silence est à peine troublé par le ronron lointain d’un compteur électrique, Rachel renifle un peu avant de rendre les armes.

– D’accord, on envoi le message…
– C’est bien, c’est raisonnable. Ecris: « Vous avez jusqu’à minuit pour venir restituer l’intégralité des objets dérobés à l’adresse… »  je ne te ferai pas l’offense de te dicter l’adresse, Joséphine…
– C’est tout?
– J’espère que ça suffira…

*

– Léo? Léo? Léoooooooooooo!!
– Oui oui, laisse moi le temps de fixer mon casque… qu’est-ce qui se passe? On a bien l’adresse du futur nudiste?…
– Regarde la photo que je viens de t’envoyer!

Mais Léo ne fait attention ni au ton angoissé de Delphine, ni à son injonction de regarder la photo de Rachel, piteuse, ligotée sur une chaise avec en arrière plan un décor inquiétant.

– La photo, Léo! regarde la photo!
– … han….  J’arrive, prépare ce qu’il faut.

Sur le chemin ente l’appartement de Delphine et la rue des filles de calvaire, où ils s’apprêtent à affronter Thomas, Delphine et Léo n’ont échangé aucun mot inutile. Ils ont vérifié avoir récupéré l’intégralité des objets à restituer et se sont accordés sur le fait que seule Delphine monterait au second étage.

*

– Tu réalises que, même si ta complice apporte tout ce qu’elle a, nous allons être obligés de continuer notre nuit ensemble?
– Pas la peine, je vous promets de tout ramener demain à la première heure.
– Tu n’as pas la naïveté de croire que j’ai la naïveté de te croire?

Thomas rit d’une façon affectée qui glace Rachel.

– Non non, je vais t’accompagner chez toi et on va  faire le tour de ce qui m’appartient. On emmènera notre ami le capuchon dont la présence t’intrigue, j’en suis sûr..
– Pas la peine, je ne tenterai rien, je le jure
– J’aime mieux m’en assurer, si ça ne te dérange pas…

Quand la sonnerie de l’interphone retentit, Rachel a l’impression que son cœur va exploser. Le chat s’agite, saute sur la table et la silhouette sombre et toujours silencieuse se redresse, pendant que Thomas se hâte vers la porte, qu’il ouvre pour laisser le passage à une Delphine terrifiée, chargée d’un sac et de la valise que Rachel reconnait et qui contient les disques de Thomas.

– Ah tiens, je n’avais pas repéré qu’il me manquait la valise… Je voulais m’en débarrasser, tu pourras la garder en souvenir de moi, Emilie, si tu sors d’ici… Et vous, je vous prie de vider vos contenants, que nous en fassions l’inventaire ensemble.

Delphine s’exécute et étale sur le sol les biens de Thomas. Elle doit s’y reprendre à deux fois pour déverrouiller la valise, tant ses mains tremblent. Alors qu’elle fait des piles avec les disques qu’elle en extrait, le chat saute de la table et s’approche d’elle, puis frotte sa tête contre ses mollets.

– Kiki…
– Sultan, plus précisément
– Sultan…
– Je vois qu’il vous apprécie… si le contexte ne vous était pas si défavorable,  j’en aurais peut-être fait autant…

Delphine lève la tête pour répondre, mais se fige et n’arrive à émettre aucun son.

– Je déduis de votre étonnement que vous n’aviez pas vu que nous sommes en délicieuse compagnie…
– non… non, je n’avais pas vu…
– votre voix tremble, dois-je comprendre que vous avez peur?
– C’est que je n’ai pas l’habitude des ambiances sataniques et que voir mon amie saucissonnée sur une chaise ne me plait pas trop, vous comprenez?

Ton amie… Il aura fallut qu’un malade me kidnappe pour que tu admettes que je suis ton amie… 

– Touchant.
– Et maintenant?

Malgré son ton bravache, Delphine n’en mène pas large. Elle jette un œil à Rachel dont l’attitude prostrée l’effraierait presque plus que toute la mise en scène.

– Maintenant, il est temps que je demande à notre invité mystère de baisser sa capuche.

Rachel pousse un petit gémissement et Delphine retient son souffle. La silhouette se tourne légèrement pour leur présenter son dos, abaisse la capuche sur ses épaules et se positionne face aux deux femmes.

– Elodie, je te présente ma mère.
– Mais… je ne comprends pas…
– Comment le pourriez-vous?

C’est la femme qui vient de parler. Son ton tranquille, sa façon de les regarder avec calme peuvent être aussi réconfortants que terrifiants. Elle se lève et se débarrasse de sa cape sombre, puis allume la lumière et souffle les bougies. Elle s’assied sur le canapé devant Delphine et Rachel stupéfaites.

– Nous voulions récupérer les objets volés et marquer le coup pour vous empêcher de poursuivre votre arnaque… – elle s’interrompt pour sourire – Mais je tiens surtout à vous remercier. Grâce à vous, nous avons découvert que la cause du mal qui me rongeait depuis des mois était les coups de griffes de Sultan… Kiki, si vous préférez, même si admettez-le, c’est moins élégant. Le chat m’appartient, au fait. Il était chez Thomas pendant les quelques jours de congés que je prenais pour me reposer à la montagne, dans un hôtel qui n’accepte pas les animaux… quand nous avons compris que j’avais attrapé sa maladie, il n’a fallut que quelques jours pour me guérir….

– Mais vous êtes fous? Vous avez monté tout ça juste pour me faire flipper?
– Ah.. je te retrouve, Ludivine…
– Arrête de me donner tous les prénoms qui te passent par la tête. Je m’appelle Rachel.
– Et tu as raison, ça te va bien. Je te propose que nous allions chez toi dès maintenant?
– Thomas, je pense que la jeune dame est fatiguée pour ce soir. Elle ne va pas s’évaporer une nouvelle fois, tu peux me croire. Prenez rendez-vous pour demain et arrêtons cette mascarade, ça ne m’amuse plus trop…
– Merci madame
– C’est moi qui vous remercie.

*

– Tu te rends compte qu’ils ont organisé et préparé ce truc fou tous les soirs depuis près de 10 jours?
– Oui… c’est pas nous les plus dingos, dans l’histoire… bon, j’imagine que je prends le vélo?

Delphine enfourche le vélo obligeamment restitué par Thomas, Rachel passe le jean et les baskets que Léo a eu la présence d’esprit de lui ramener, s’installe sur le siège arrière et les trois complices repartent dans la nuit, la moto pilotée par Léo au ralenti pour ne pas laisser seule derrière eux la femme qui souffle bruyamment sur son vélo.

– Tu vas voir, ma chérie, un peu de sport à la fraîche, ça présage d’une bonne journée!

Delphine souffle, mais laisse le rire de Léo résonner dans la rue déserte.

« Page blanche » ou « le syndrôme de l’escargot volant »

Depuis quelques semaines, installée sur le nuage confortable et doux de mon insouciance, j’observais… Mais… qu’observais-tu ? Me direz-vous… Ben rien. L’appréciable, avec ce type de nuage, c’est qu’on s’occupe avec du rien. Il faut néanmoins admettre que j’étais en bonne compagnie: mes amis Ivresse et Oubli étaient venus s’installer à mes côtés, les reflets pailletés de leurs tutus rouge et bleu, mâtinés de la douce lumière du soleil couchant donnaient à mon visage un teint frais et reposé (le truc qui n’arrive jamais en dehors de ce contexte précis). Nous étions légers et joyeux, occupés à rien mais riant de tout, ivres de nos propos insensés, surfant le coton au dessus des terriens masqués.

Et puis la semaine dernière, il a plu. Pas le petit crachin bienvenu, plutôt une tempête accompagnée de flots torrentiels d’une eau saumâtre, drainant les miasmes dont les semaines de beau temps avaient saturé l’air. Un liquide dégueulasse, mixture grumeleuse faite de peur, stress, maladie, angoisse et interdits. Notre nuage a répandu sa vision de l’humanité sur la terre craquelée tout juste bonne à cracher du soja et des vidéos de chats mignons. (j’aime bien écrire des trucs comme ça, je me sens lyrique).

Dans la chute, j’ai perdu de vue mes anges, mais j’imagine qu’ils leur a suffit de battre de leurs ailes fatiguées pour échapper à la débâcle. A moins que la situation du globe ne leur ai donné l’idée d’une promo estivale. Ils sont prêts à tout pour échapper à l’obsolescence programmée…. J’ai aussi croisé un escargot. Un gros gris à l’œil lubrique qui venant de se faire éjecter de son abri temporaire. Avant de s’écraser dans une touffe d’herbe sèche, il m’a raconté avoir passé l’hiver à escalader jusqu’au 7è étage d’un immeuble, à grand renfort de bave et de contractions musculaires ondulatoires et se trouvait plutôt déconfit de son retour accéléré au point de départ.

Rude fut l’atterrissage.

« serrez bien pendant 5 minutes »

J’ai la bouche pleine d’une pâte verte et la silhouette d’un dentiste se profile à l’horizon.

Il faudra un jour m’expliquer pourquoi cette substance verte sans goût, sans odeur et sans douleur, a provoqué un tel état de panique que j’ai failli mordre le toubib à la main. Je suis en proie à une crise de claustrophobie des amygdales. En plus, un micro truc s’est détaché de je-ne-sais-quoi et me chatouille le fond de la gorge, me contraignant, dans un réflexe atavique issu de mon cerveau reptilien, à émettre des bruits de raclement, des borborygmes barbares et des crachotis dénués de toute délicatesse. Honte sur ma tête.

Mon cœur se met à battre si fort et si vite que je crains qu’il ne transperce mes côtes, me contraignant à une mort sanglante sur fauteuil dentaire. Après avoir traversé sans encombre une crise sanitaire mondiale, ce serait ballot. Pour éviter ce surplus de ménage au toubib et accessoirement m’éviter d’avoir à recommencer les 5 minutes de serrage de mâchoires, j’essaie des techniques de relaxation trouvées sur les réseau sociaux. Je pense « plage » puis « cours d’eau ». Je pense « cocktail au rhum » puis « crêpe au chocolat ». Je finis par penser que mon dentiste ferait bien de retourner chez le coiffeur, puis que j’ai encore le temps d’aller m’acheter des BD avant la fermeture de la librairie. Tout ça finit par faire 5 mn. Une larme de gratitude effleure mon globe oculaire gauche, merci les réseaux sociaux.

Cet épisode peu reluisant me conduit à regretter le nuage. Au dessus de ma tête, un couvercle gris sombre qui ne laisse rien augurer de bon pour le futur proche.

– Dis-donc, Stanislas, tu ne trouve pas que ça fait longtemps qu’on est à l’arrêt? J’aimerais bien retrouver la surface, moi…

– t’as raison Roger… Moi aussi je voudrais bien briller dans les rayons de l’astre de lumière…

– pourquoi tu parles comme ça, d’un coup ?

– Tu sais bien que je n’y suis pour rien…

Les gros poissons corail et bleu foncé me gratouillent l’hémisphère gauche. Oui, mes koï, moi aussi, je vous rendrais bien à la lumière, mais pour ça il faudrait vous activer un peu et être la source d’idées rigolotes.

– Ben la source, c’est pas toi? Nous on est que le vecteur de tes idées, c’est déjà assez lourd à porter

T’as raison, poisson… Mais chais pas trop, c’est pas facile en ce moment, et les masques ça va fatalement vous faire flipper… je voudrais vous éviter ça…

– T’inquiète, on en a vu d’autres… Allez quoi, dépoussière-nous un peu…
– D’accord, mais et les anges?
– On les accepte dans le bassin…
– Je vais leur demander d’abord, ils sont un peu susceptibles, ils aiment bien avoir le haut de l’affiche…

Un éclair violet traverse le ciel et un escargot géant pourvu d’ailes majestueuses, sur le dos duquel siègent fièrement Ivresse et Oubli, se pose avec délicatesse sur le bord de mosaïque turquoise du bassin (j’ai cette exacte vision un dimanche à 14h53. C’est comme ça.)

– Ah… ravie de voir que les concepts se sont trouvés et s’entendent… ça fait douter quand même, les gars, si vous vivez vos vie sans mon intervention, à quoi je sers, moi?
– Sans toi, de concepts on ne devient pas mots… tu nous structures.

C’est Ivresse qui a parlé. Pour une fois il a l’air sérieux.

– Ok vous avez gagné, je vous laisse. Mais je vous préviens: à mon retour, vous êtes au taquet, hein. Ca m’angoisse trop de ne pas savoir quoi vous faire faire….
– T’inquiètes, on gère.

Je vais avoir toutes mes dents.

Fascination cosmonaute

Le dernier bus, c’est un peu comme le dernier verre: il faut le prendre en faisant attention. Attention de ne pas le louper, que ce ne soit pas celui de trop. Il peut être vide ou au contraire trop plein. Il draine de tout. Fatigue, joie, lassitude ou envie d’ailleurs. Le dernier bus découpe la nuit de ses néons agressifs, dessine des pointillés dans la ville, semant derrière lui des petits bouts d’humains dont on espère qu’ils nous mèneront quelque part, tout en sachant que ce n’est pas gagné.

C’est je que je pense en m’acheminant vers l’îlot de lumière qui forme autours du banc de plastique abîmé une aura claire. Je suis toujours en avance pour le dernier bus, ça me donne l’illusion d’être en avance sur la journée qui va suivre. Mais ce soir, quelqu’un m’a devancée. Une silhouette épaisse, colorée, surmontée d’un bocal. Le doute n’est pas permis: il y a un cosmonaute dans mon abribus. Il attend là, les bras ballants, le regard perdu. Le genre de type dans la lune, qui oublie sa valise pour partir en vacances. Ou qui veut adopter le point de vue de son poisson rouge. Comme je m’installe sur le banc, il se tourne vers moi avec la lenteur que lu impose son équipement.

– S’il vous plait, c’est bien l’arrêt pour le bus 01B*?

La voix est étouffée et le bocal contient de la buée, mais je distingue ses yeux. Il a l’air calme, je vais faire comme si tout était normal.

– Oui
– Merci

Nous nous installons dans le calme de la nuit, tous les deux tournés vers le point invisible d’où va surgir le 01B.

– Vous allez au terminus?
– Non, je descend avant, pourquoi?
– Je voulais être sûr de le reconnaître, vous me l’auriez indiqué
– Rassurez-vous, le chauffeur vous demandera de sortir au terminus
– Ah. Merci. Je préfère toujours descendre au terminus. Je trouve que c’est plus prudent. De toute façon, on me laisse rarement descendre avant l’arrêt complet. Ce doit être devenu une habitude.

Il sourit

– Ben… Si vous n’avez pas trop à marcher après, oui…
– Je ne m’éloigne jamais. Je ne suis pas équipé pour.

Face à nous surgit un point vert précédé de deux soucoupes jaunes lumineuses. L’arrivée du bus est imminente. Nous attendons en silence son arrêt et l’ouverture des portes. Personne ne descend. Nous montons. Mon compagnon orange n’ayant pas de monnaie, je lui offre un ticket.

– Merci, je vous le rendrai la prochaine fois
– Vous prenez souvent le 01B à cette heure-ci?
– Jamais. Mais j’avais besoin de changer d’atmosphère.

Bon, c’est la nuit, je suis seule avec ce type bizarre, je ne vais pas argumenter.

– OK, va pour la prochaine fois.
– Ca vous ennuie de vous installer au fond? Il me faut de l’espace…

Ca ne m’ennuie pas. Nous passons devant le chauffeur qui ne lève pas le nez de son téléphone et traversons le bus vide jusqu’aux sièges du fond, sur lesquels nous prenons place. Une capsule de coca traîne sur le sol, je la pousse d’un coup de pied et tends mes jambes.

– J’ai un petit creux, vous n’auriez pas un Mars?
– Non, désolée, je n’ai qu’un Milky-Way (oui, spéciale dédicace aux vieux qui ont connu la barre chocolatée Milky-Way)

Je sors de mon sac la barre chocolatée que je déballe avant de la déposer dans son gant ouvert

– Merci. Vous avez remarqué qu’avec mes gants, c’est compliqué de manipuler des choses délicates….
– Non, j’ai fait ça par habitude. J’ai tendance à déballer le chocolat avant de le manger.

Le bus fend la nuit en silence et  tout ce à quoi que je peux penser, c’est s’il va ouvrir son bocal facial pour manger le chocolat, s’il va s’en foutre partout à cause du gant et générer une constellation de tâches. Par politesse, je tourne la tête et scrute l’obscurité comme si un paysage exceptionnel se déroulait sous mes yeux. Je frissonne.

– Vous avez froid? Le mercure descend, c’est normal. J’aurai aimé vous proposer ma veste, mais je crains que ce ne soit compliqué, je viens de la déposer au pressing et je doute qu’il soit encore ouvert. D’autant qu’il nous faudrait détourner le bus.
– Non, ça va merci, pas de changement de trajectoire pour ce soir. Je suis juste fatiguée.
– Ah?
– Oui, à force de courir après le temps, je m’épuise, j’ai toujours du mal à atterrir quand le week-end arrive.

Je me sens nébuleuse avec mes explications, mais il ne m’écoute pas, il fixe un point sur la manche de son scaphandre.

– Zut, il y a un trou noir dans ma manche, je vais devoir faire réparer. Il vont encore me reprocher de ne pas apporter le soin nécessaire à mon équipement, les reproches fusent vite, là-bas…

Il fixe une mouche en orbite autour du panneau de sortie pendant un long moment, puis reprend.

– Excusez-moi pour l’éclipse, je crois que je me suis endormi
– Pas grave, je comprends…

Il avise le livre qui dépasse de mon sac.

– Oh! une bande-dessinée! J’aime bien l’univers de la BD… C’est quoi?
– Des histoires de flibustiers, je suis fan de vaisseaux pirates. Je descends au prochain arrêt, au fait. Ca va aller?
– Oui, je pense, merci, sans vous ce voyage aurait été un désastre.
– De rien, j’aime bien donner un coup de main quand je peux

Je me lève et avance vers la sortie. Le bus ralenti, freine et je descends par les portes latérales. Le fond de l’air est frais. Je me tourne afin de regarder s’éloigner le bus et son dernier passager, qui me fait signe par la vitre du fond. Il agite doucement sa main gantée et dodeline du casque. Le bus prend de la vitesse, des flammes sortent de ses pots d’échappement et il décolle en silence, me laissant seule sur le bitume.

 

 

 

 

  • 001B: identification partielle de Spoutnik1 , pour les numéros spatiaux, on peut creuser par ici