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La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 3)

Previously on « Revenge is a sandwich best served naked » (ça pète, non?)
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. Ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, la jeune femme disparue, il fait son possible pour éviter une confrontation avec la police et tente d’amadouer son hôtesse forcée.
Après une tentative pitoyable de s’expliquer, principalement motivée par le besoin de récupérer de quoi couvrir sa nudité devenue embarrassante, il se livre  à une petite introspection pour tenter de découvrir qui a pu le mettre dans cette situation. Dubitative et soucieuse de découvrir qui utilise son appartement pour faire des blagues de mauvais goût, Alexandra, la propriétaire des lieux, décide de raccompagner l’homme chez lui.

Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2

*

Un jour, j’ai eu l’idée géniale de laisser un trousseau de clefs à ma voisine âgée. Elle ne sourcille pas devant ma tenue, ni en apercevant Alexandra, me tend le sésame et un pot de confiture.

– C’est de l’abricot, vous me direz si je dois y mettre plus de sucre.

Et elle claque la porte. Ce que j’aime avec Jacqueline, c’est que rien ne semble l’étonner. Une fois dans l’appartement, je suis soulagé de constater que tout est en place. La fille n’est pas venue. Pas encore. Je plante Alexandra dans l’entrée et file reprendre une apparence plus en adéquation avec ma classe naturelle. Quand je reviens de la salle de bain, elle est en train d’inspecter les rayons de ma bibliothèque.

– C’est marrant, je ne vous rangeais pas dans la catégorie des hommes qui lisent…

J’en ai marre de subir ses piques. Mon jean et ma chemise m’ont rendu l’autorité qui me faisait défaut les précédentes heures. Je vais lui rendre ses loques, cinquante euros pour le dédommagement et l’oublier dans un bain, avant d’appeler le serrurier pour faire changer les verrous. Il faut aussi que je fasse quelque chose pour mon téléphone et que je vérifie mes mails. Elle m’encombre.

– J’ai une idée.

Sans me demander mon avis, elle s’installe sur le canapé et tire la table basse à elle

– Mais je veux bien un café pour vous l’exposer.

Le ton est sans appel. Avec une docilité qui m’étonne (et me révulse), je file à la cuisine, jette avec hargne quelques grains de café lyophilisé dans un mug et fais couler l’eau chaude.

– Bien serré le café, darling, on a une grosse journée et je n’ai pas beaucoup dormi…

Elle me fait flipper, j’ai envie de la voir sortir de chez moi vite. Autant éviter les polémiques, surtout qu’elle a glissé le pistolet dans son sac. Je vide la mixture dans l’évier et mets une capsule dans la machine. En observant le jus noir s’écouler avec lenteur dans la tasse bleue que je lui ai finalement choisie, j’essaie d’évaluer le temps minimum que la politesse requiert pour ce genre de situation. Force est de constater que ce temps peut être long.

– Je vais vous accompagner au bar.
– …
– Je suis curieuse de savoir à quoi ressemble « Isabelle »
– Comment savez-vous qu’elle s’appelle Isabelle ?
– C’est vous qui me l’avez dit…

Le silence me paraît une bonne option.

– On va l’attendre et si elle vient, vous récupérerez vos clefs, votre téléphone et moi, je verrai à quoi ressemble la fille qui a dormi dans mon lit…

*

Alexandra et moi avons passé les huit soirées suivantes au bar qui me fait office de QG, de vingt heures à la fermeture, éclusé quelques bonnes bouteilles (à mes frais) et beaucoup observé la foule des parisiens en virée avant de décider qu’Isabelle ne viendrait pas. Nous n’avions pas beaucoup parlé, mais j’avais appris à apprécier ma compagne de bar. Elle avait de l’humour et cette forme de causticité déroutante qui vous contraint au silence par peur d’avoir idiot. Non que je craigne d’avoir l’air stupide devant elle, j’avais déjà été très loin sur cette voie et ne pensais pas pouvoir, un jour, la faire revenir sur ses premières impressions.

Après plus d’une semaine d’observation, l’excitation de notre recherche a largement diminué, l’urgence de la situation n’est plus justifiée et j’ai envie de reprendre mon train-train de célibataire. Manifestement, personne du bureau n’a essayé de me nuire, la réunion de la semaine précédente a été annulée parce que le grand-chef l’a oubliée et j’ai entretemps pu faire ma présentation, que tout le monde a trouvé bonne (même ça fleure bon une politesse de convenance). Mon absence de la fameuse matinée est passée inaperçue, ma serrure est changée, mon téléphone remplacé. Le parfum dramatique de la soirée s’est dissipé dans pas mal de vapeurs d’alcool et, déjà, d’autres femmes ont capté mon attention. La présence d’Alexandra m’empêche de les aborder, raison principale pour laquelle je souhaite mettre un terme à nos recherches. Je continue à m’interroger sur les raisons de cette vengeance, mais comme elle n’a pas mal tourné, je m’accommode de l’idée que le mystère restera entier.

Nous nous préparons à nous quitter et je me lève quand je remarque une femme accoudée au bar, perchée sur un tabouret qui a l’obligeance de mettre en valeur sa cambrure, la pointe de ses sandales vernies vertes à talon de douze (je le jurerais) effleurant à peine le repose-pied. Ses cheveux sombres forment un rideau épais sur des épaules dénudées et l’échancrure de sa robe démontre avec une belle efficacité son absence de soutien-gorge. Son reflet dans le miroir a assez d’intérêt pour que je veuille le numéro de téléphone qui va avec. Je coule un œil vers Alexandra qui semble endormie, engoncée dans un fauteuil de velours vert, les bras reposant sans aucune majesté sur son estomac gonflé. Sa vision me devient insupportable, j’aimerais qu’elle parte et me laisse libre d’aborder la fille, mais je ne vois pas comment me débarrasser d’elle sans passer pour un sale con et j’ai un mauvais souvenir de sa rapidité à dégainer un pistolet que je la soupçonne de conserver dans son immense sac à main plein de poches et d’un bazar dont je préfère ignorer les usages. Je décide de me rendre aux toilettes et de régler la note sur le chemin du retour, ce qui me permettra de passer deux fois devant la fille et peut-être de la frôler, si la configuration des lieux le permet.

La configuration le permet.

Il me faut un léger déhanchement pour contourner la brune en talons, mouvement que je mets à profit pour la caresser de l’épaule.

– Oh désolé, c’est incroyable comme ce passage se réduit à cette heure-ci… lui dis-je en pouffant et en lui adressant mon regard de velours le plus efficace.

D’un mouvement très étudié, elle pivote sur son tabouret et me coule un regard encore plus efficace.

– Ce n’est rien, je suis contente que vous quittiez la femme qui vous accompagne, ça va me permettre de vous donner mon numéro de téléphone.

Et elle glisse dans la poche de ma veste un morceau de papier plié en quatre en esquissant un sourire.

– Je vous observe depuis au moins une heure et depuis au moins une heure, je me demande ce que vous faites avec elle… Ce n’est pas votre femme, vous maintenez trop de distance entre vous, ce n’est pas une amie, vous parlez trop peu. Alors ? Une cousine éloignée, qui vient visiter Paris ?
– Vous avez mis dans le mille. Et là, elle dort et je ne sais pas comment l’envoyer se coucher sans me montrer grossier…
– Vous avez ce que vous vouliez, non ? Me dit-elle en montrant le précieux petit papier. Alors offrez-lui un dernier verre et quittez-là gentiment, soyez gracieux, je suis sûre que ça vous va bien !

Après avoir empoché le billet, je l’écoute et passe commande de deux verres de vin blanc, que je ramène avec un rien d’emphase à la table où Alexandra a fini par se réveiller et d’où elle scrute les consommateurs. Je suis son visage sans charme faire le tour de la salle et s’arrêter au niveau du bar. Son attention a été attirée par quelqu’un, parce qu’elle stoppe net le geste et se met à fixer un point avec insistance. Je pose son verre devant elle et m’installe, mais Alexandra, d’ordinaire impassible, parait troublée au point d’oublier ma présence.

– Ca va ? Vous avez repéré quelqu’un que vous pourriez connaître ?

Elle m’a à peine jeté un œil, fascinée par la personne qu’elle observe. Je me risque à tourner la tête et découvre que le sujet de son intérêt n’est autre que la fille aux sandales vertes.

– Non, non, j’ai cru…

Elle me remercie à peine pour le vin, qu’elle s’envoie en deux gorgées presque sans quitter la fille des yeux. Comme le temps s’étire sans qu’aucun de nous ne pense à engager de conversation, je finis mon verre et me lève, lui proposant de l’accompagner jusqu’au métro.

– Allez-y, je vais rester encore un peu…

Intrigué, je pose l’argent de nos consommations sur la table, sors du bar et traverse la rue pour me planter dans le bar d’en face, choisissant une place discrète d’où il m’est possible d’observer sans être vu. J’ai tout le loisir de regarder Alexandra boire deux verres de vin en plus des cinq déjà absorbés avec moi avant de se lever et de se diriger, d’une démarche hésitante qui laisse deviner son état d’ivresse, vers la jeune femme. Dans un premier temps, la fille a l’air surpris, puis elles entament une conversation qu’elles finissent par un échange de ce que je suppose être leurs numéros de téléphone. Je suis ennuyé que cette fille distribue ses coordonnées à tous les vents, ça m’ôte l’envie de l’appeler.

Alexandra quitte le bar avec un petit sourire satisfait qui me fait une impression bizarre. A bien la regarder, toute son attitude a évolué. La femme d’âge indéterminé, trop grosse et sans allure, s’est redressée, sa démarche est plus assurée, jusqu’au geste qu’elle fait pour engainer son téléphone, précis, sec. Je tortille entre mes doigts le papier remis par la fille, avant de le déplier et d’y jeter un œil.

« Rachel » annonce le petit mot, suivi d’un numéro de portable et d’un joli petit dessin de poissons.

– A quoi joues-tu, Rachel ? me demandais-je en regardant Alexandra s’éloigner.
– Et à quoi joues-tu, Alexandra ? M’entendis-je me répondre, en avisant Rachel se lever pour partir dans la direction opposée.

Comme les deux questions restent sans réponse, je me décide à faire comme tout le monde et à rentrer chez moi.

*

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L’ours bleu

Il y a un ours au fond du bassin.
J’en suis à ma 15è longueur de 50m et il vient de me faire un clin d’œil et un petit coucou. Il est assis sur les carreaux bleu foncé, à siroter son café, un léger sourire flotte sur son visage et de fines bulles s’échappent avec langueur de son pelage bleu turquoise. La sérénité tranquille qu’il dégage, la tasse de fine porcelaine délicatement tenue au creux de sa grosse patte et le papillon qui volete au dessus de son front altier me donnent envie d’aller le saluer.
Je prends une bonne inspiration et plonge.

Sa grosse silhouette se meut avec une grâce inattendue quand il me tend une tasse de café qu’il propose d’arroser d’un nuage de lait.

– Non, merci, Ours Bleu, je prends mon café noir

La tasse décorée de fleurs et d’un liseré doré brille joliment sous l’eau. L’ours n’a pas moufté et je bois mon café en observant le passage des baigneurs au dessus de nos têtes.

– J’aime bien vous regarder évoluer au dessus de moi, vous volez avec élégance. Ces derniers jours, on voit bien que le printemps est là, vos pelages arborent de plus belles couleurs qu’en hiver. J’adore ce balcon, c’est mon ouverture sur votre monde.

– Tu sais, Ours, on nage plus qu’on ne vole et nos couleurs sont celles de nos maillots de bain…

– S’il me plaît d’imaginer que vous volez et que ces couleurs sont celles de vos poils, tu n’as rien à dire, ne crois-tu pas? Chacun son univers et le mien fluctue au gré de mes envies…

Ses yeux bruns ourlés de cils épais me fixent. Il a l’air gentil, comme ça, mais je crains qu’il ne faille pas énerver l’ours. Je voudrais bien remonter et mettre un terme à cette étrange conversation, j’amorce un geste pour poser ma tasse quand il me prend par la main.

– On est assez restés sur le balcon, laisse-moi te faire les honneurs de mon logis…

Il m’entraîne à sa suite, par une porte dans le mur du fond du bassin. Je le suis, fascinée par le monde qui s’offre à moi. Nous entrons dans un salon classique, canapé de tweed gris, table basse couverte de magasines, quelques vases décoratifs dans lesquels s’ébattent de grosses chenilles, des pots remplis de guitares d’où s’échappent des doubles croches gémissantes et une étagère couverte de livres sur les pirates. A côté de la cheminée où crépite une petite vague, d’étranges personnages dardent sur moi leurs yeux roses.

– Tu aimes? me demande mon hôte avec un grognement de satisfaction, j’ai eu du mal à convaincre le taxidermiste de leur faire ce regard rose, mais je trouve ça plus intense.

Ce que j’avais pris pour des gens assis autour d’une table est en fait une série de têtes humaines remarquablement bien naturalisées, posées sur une large étagère en éponge rouge. Il y a deux hommes assez jeunes, une femme, deux petits enfants et un vieux monsieur. Je crois reconnaître en l’un des hommes le maître nageur du vendredi.

– Tu le reconnais, à ce que je vois, c’est donc que le travail est bien fait…

Son intonation est satisfaite et tranquille. Malgré la douce température de l’eau , je sens les poils se hérisser sur mes avant-bras.

– Je ne suis pas violent, mais les gens qui me cherchent le regrettent vite… Tu veux de la soupe d’étoiles?

J’oublie un instant de me demander ce que ces gens ont pu faire pour énerver l’ours bleu et me concentre sur ce qu’il me tend.

Dans un saladier rempli d’une sombre eau couleur d’obsidienne, flottent de petites étoiles dont l’éclat anime le bord du récipient de flashes lumineux aux couleurs de l’arc-en-ciel.

– La nuit dernière était claire, j’ai pu les cueillir à la surface, tu vois, c’est simple, il suffit de donner un coup de patte rapide et on capture des éclats de jour…

Il joint le geste à la parole, lance son énorme poing vers la surface, effleure au passage la palme d’une mamie en bonnet de bain orné de grosses fleurs de plastique jaune, et en effet, au creux de sa patte bleu foncé, quelques petites particules brillantes se trémoussent en gloussant. Il les pose avec délicatesse dans le saladier, remplit une louche du liquide chatoyant et me la tend. Avec un mélange fasciné d’appréhension et de curiosité, je porte le liquide à mes lèvres pour en boire un peu. Ca a un goût doré, frais. Je descends la louche d’une lampée.

– Je vois que tu aimes… ça fait plaisir, d’habitude, les humains tremblent et gémissent. Toi tu as l’air détendue…

– Ce doit être que je n’ai pas grand chose à perdre, là haut… et goûter une soupe d’étoiles, ça ne peut pas faire de mal…

L’œil du maitre nageur du vendredi semble me suivre tandis que je contourne la table basse pour m’assoir sur le canapé moelleux

– Si ça ne vous dérange pas, Ours Bleu, je vais profiter du calme ambiant pour me faire une petite sieste.

Il me tend un plaid à carreaux et un coussin, avant de sortir en éteignant le lustre, ce que je préfère, car les yeux roses des têtes empaillées me gênent un peu. J’enlève mes palmes pour ne abîmer le tissu du canapé et me prépare au sommeil.

Je sombre immédiatement dans un rêve étrange où les poissons volent en bans autour d’ours aux teintes pastel et où les étoiles chantent des chants traditionnels vikings.

Au petit matin, ma peau fripee par son immersion prolongée émet des démangeaisons impossibles à ignorer. L’ours n’est pas visible et je commence à manquer d’air A contre cœur, je remonte à surface. Le froid me fait tousser et le souffle de ma toux éjecte une quirielle de petites étoiles, dont le goût scintillant nappe ma gorge.

Les bords de la piscine se noient dans la fin de la nuit, il me faut un café.

Une journée ordinaire dans un monde au bord du gouffre

Lecteur-chéri-ma-température-qui-monte, je te sais observateur et te devine atterré par le traitement infligé à la jolie bleue qui nous permet d’essuyer nos pieds sur son tapis de trésors. Mais le genre humain est oublieux et le seul avenir qui préoccupe les masses reste concentré sur le foot, les nouvelles lignes de maillot de bain et la prochaine recette d’ambroisie. Je te le demande, du haut de mes 5 étages avec vue sur des ruches où je devine les abeilles écrasées de chaleur établir des stratégies pour échapper aux bourdons asiatiques, à quoi ça va servir de vivre jusqu’à 120 ans avec la peau lisse comme un cul de bébé si on n’a plus rien à manger, plus d’eau et plus d’air pur? Dans mes pires cauchemars, des cyniques vont mettre en canettes l’air et l’eau, louer à prix d’or les parcelles ombragées et utiliser des déchets humains pour fertiliser le sol (bon, ce dernier point est déjà une réalité, mais ça reste bizarre à imaginer).

Laisse-moi te prédire un avenir pas si lointain.

8h15. Entassés dans des wagons aux allures de pipettes géantes, les salariés décrochent les masques à oxygène et se préparent à un voyage souterrain à grande vitesse de 30mn pour rejoindre leurs cellules de travail. Ils ferment leurs yeux rougis par la pollution derrière leurs casques de réalité virtuelle qui diffusent des images rassurante de forêt, des trilles joyeuses d’oiseaux disparus et en images subliminales, des odes au président-roi.

8h45. 15mn de gymnastique obligatoire: sanglé sur des vélo, les salariés ont pour objectif de produire l’énergie qui alimentera leur poste de travail pour la journée. Ceux qui échouent donneront des heures de leur vie aux patrons. Ceux qui sont trop lourds par rapport aux standards établis par Foofle seront contraints d’y passer leur temps de déjeuner. Les silhouettes sont normées dans le but de ne gérer que 2 tailles. Petit (pour les enfants) et Grand (pour les adultes). Ainsi les usines produisent à peu de frais des standards échangeables et recyclables. Ainsi aussi, noyée dans la masse homogène, l’individualité se dissout, s’altère et fini par disparaître. Les standards ont été basés sur les mensurations du président-roi, diffusées à grand renfort de publicités cool par Foofle.

de 9h à 18h, les salariés devront inventer des mots pompeux à placer dans les power-points que personne ne lira, mais dont la perfection est obligatoire. Le wording est devenu une religion, la faute d’orthographe n’est pas grave, mais le mot inapproprié coûte des heures de vie. Toutes les deux heures, une pause de 10mn permet aux salariés de répéter en boucle les mots du moment, afin de s’en imprégner pour mieux les contextualiser dans leurs supports de communication. Supports destinés à d’autres salariés dont ils ne connaitront que la voix. Selon les bruits, ces voix sont celles d’intelligences artificielles conçues pour remplacer les salaries dont le crédit de vie sera épuisé avant l’âge de la retraite. Age gardé secret, pour éviter que les salariés ne s’y préparent. Selon d’autres bruits, l’âge de la retraite serait corrélé au degré d’épuisement des salariés: un salarié épuisé, improductif, serait immédiatement « mis en retraite », puis conduit aux entrepôts d’humus (soleil vert, quand tu nous tient…). C’est donc la peur qui permet de rester en vie.

12h-13h. Déjeuner en communauté. Les salariés doivent se mélanger entre étages, afin d’échanger sur les mots en vogue. Ceux qui préfèrent s’isoler le peuvent, des livres en libre service leur sont attribué, les 10 premiers du classement Foofle. Ils doivent en faire des fiches de lectures et inciter leurs collègues à les lire. Chaque livre lu en dehors du classement Foofle entraine des pénalités en heures de vie. Les lecteurs sont punis par un effacement de leur mémoire sur les 10 dernières années. Perdus, incapables de rentrer chez eux ou de reconnaitre leurs proches, ils finissent en général par s’éloigner des villes, à la recherche de nourriture.

18h. Détente obligatoire. Les salariés se retrouvent autour de tables de ping-pong et de bols de fraises tagada pour échanger sur les séries télé qu’on leur a attribuées. Plus en salarié est productif, plus il a utilisé les mots adéquats dans ses power-points, plus la série qu’il s’est vue attribuer  fait partie des meilleures séries, suivant un classement Foofle. Il est fréquent qu’éclatent des crises de jalousie, aussitôt prises en charge par des cellules psychologiques où œuvrent des fell-good managers, toujours disposés à offrir un massage relaxant obligatoire.

19h-20h. Les salariés ont le choix entre retourner travailler et participer à des activités libres. Par « activité libre », Foofle entend « concours de tests pour savoir quel personnage de série tu es », « cours de cuisine pour le repas du midi », « cours de yoga-virtuel avec prime d’assiduité à la clef ».

21h. A la maison, les familles se coiffent de leurs casques virtuels pour découvrir le monde tel qu’il était dans les années 2000. Ils ignorent que Foofle a revisité l’histoire, les sciences et les mathématiques. Pour eux, la terre est plate et il est dangereux de sortir des frontières représentées par leurs villes. Ils pensent que le président-roi est immortel et qu’ils sont obligés de lui faire allégeance en lui offrant des heures de vie. La notion de vote a disparu des dictionnaires, qui se bornent aux 50 pages nécessaires pour héberger les 1200 mots autorisés en dehors des power-points. La capacité à synthétiser une pensée à peu à peu disparu. Les familles sont heureuses de ne se poser aucune question et trouvent reposant l’obéissance imposée.

23h. Extinction des générateurs. Les villes sont plongées dans l’obscurité. Les dômes de verre qui les englobent et leur fournissent l’oxygène se couvrent de panneaux anti-radiation. Ceux qui auraient eu l’imprudence de rester en dehors des dômes seront carbonisés par les drones gardien de la paix qui garantissent le calme dont les salariés ont besoin pour produire. C’est ainsi que périssent ceux qui ont lu autre chose que le classement Foofle.

7h. Réveil. Ils ne le savent pas encore, mais entre 7h et 7h13, une faille dans le système permet aux salariés de réfléchir. J’attends le jour où l’un d’entre eux s’en rendra compte.

 

Angéliques démons

L’an dernier, ma route à croisé celle de 2 anges au désespoir, c’est par là: Anges

Je les ai recroisés dans le métro. Oubli, toujours vêtu de rouge et de paillettes, Ivresse toujours en bleu, mais les paillettes de son tutu avaient dû fuir vers des jours meilleurs, remplacées par des signes d’usure et de rafistolage qui laissaient entendre que le costume avait beaucoup servi. Derrière eux, deux autres anges en tutus blanc sale, leurs jambes maculées de poussière et leurs ailes à moitié déplumées. Ils faisaient pitié, mais je n’avait pas envie de leur parler. Parfois la vie préfère s’écouler sur une voie parallèle. Parfois, le malheur des autres est insupportable. Parfois, on n’a d’autre solution que de baisser les yeux pour espérer avancer. Bref. Pas envie d’anges dans le métro.

Mais soit ils m’ont reconnue, soit je leur paraissais la cible idéale, ils se sont installés autour de moi, le froufrou de leurs plumes et l’éclat des paillettes rendant saugrenu le livre de poche derrière lequel j’essayais vainement de disparaître.

– Fais pas ta bêcheuse, on ne va pas t’embêter longtemps!

Je levais les yeux vers Oubli-le-mal-nommé et notais ses cernes et ses yeux rouges.

– Toi, tu m’as l’air crevé, qu’est-ce que tu deviens?
– Je frise le burn-out, figure-toi. La demande dépasse mes compétences. Et encore, ce n’est rien, regarde Ivresse, ils l’ont achevé… Pov’ vieux…

Ivresse, à moitié endormi, essayait de se donner une contenance en gardant les yeux ouverts, sans succès.

– Tu ne me présentes pas tes amis?
– Quels amis? Ces deux-là, en blanc? Amis mon cul, oui, 12h par jour, ce sont Mensonge et Dissimulation, les deux pires crapules de la création. On les a mandatés pour nous surveiller… Là-haut, ils ont l’air de penser qu’on ne bosse pas assez. Ces deux nazes sont supposés nous assister, mais on sait bien, nous, qu’ils passent leur temps à faire des rapports sur nous. On ne peut plus espérer tricher… Tu crois qu’Ivresse aime être dans cet état? Pour payer ses taxes, il vient de faire 60h non-stop… Remarque, il n’avait qu’à pas se faire prendre… Il avait déclaré largement en dessous des bonnes actions qu’il a faites, du coup il doit équilibrer en professant le mal à concurrence de ce qu’il a grugé. Moi, j’ai pu dormir un peu, mais uniquement par ce qu’ils m’ont laissé battre des ailes sous leur nez, ces cons. A croire qu’ils ont oublié l’oubli.
– Et que puis-je faire pour vous?
– On voudrait que tu détournes leur attention. Toi, tu es adulte, tu peux leur résister. On voudrait que tu les captes et que tu les fatigues. Ca éviterait quelques catastrophes.
– Précise, je ne te suis pas trop. Et je ne te cache pas que « Mensonge » et « Dissimulation » ne donnent pas exactement envie de passer du temps avec eux.
– C’est pour ça qu’on t’a choisie, tu nous prends pour des bleus? (il est fort, l’animal, il me flatterait presque). Pendant qu’ils vont tout faire pour te tenter, ils ne pourront pas s’en prendre à des enfants.
– A des enfants? Tu charries, Oubli, depuis quand vous vous en prenez à des enfants?
– C’est la crise. On doit être rentables, faire 24 entrées/jour (il veut dire: une victime toutes les 30mn, ils bossent 12h par jour pour le diable, à cause de la pénurie de main d’œuvre). Avant, on devait en faire 8, on pouvait choisir nos cibles, mais là, si on veut espérer une retraite honorable et dans pas trop longtemps, il faut mettre le paquet. Ils ont multiplié par 3 nos cadences. C’est pour ça qu’on a choisit de travailler les enfants. Ils sont plus malléables…
– Mais c’est dégueulasse, de s’en prendre aux petits…
– On sait, mais on n’a pas le choix. Ils ont menacé, si on ne remplit pas les quotas, de nous transformer en avatars Facebook, t’imagines?
– Non, décris toujours…
– Si on intègre les prisons des réseaux sociaux, on est contraints à imaginer des fake-news, à balancer du lol-cat et des photos de bouffe pour que les gens nous aiment…
– Dis-donc, c’est moderne, l’enfer…
– Si c’était que l’enfer… figure-toi que côté paradis, c’est pas mieux… les cadences ont été seulement doublées, mais ça nous contraint à nous débrouiller pour que les gens votent aux européennes… ça demande un boulot dingue. Et l’autre alternative, c’est de les inciter à moins consommer. Mission impossible.

Le menton d’Oubli tremble et ses mains se couvrent d’une fine couche de sueur. Il est authentiquement proche de la crise de nerfs. je ne peux pas refuser de l’aider.

– OK, j’occupe les deux zonzons, mais combien de temps? J’ai des trucs à faire, moi (la proximité de Mensonge se fait sentir, en vrai, je n’ai rien prévu d’autre que de me traîner au bar le plus proche dans le but d’écluser assez d’alcool pour oublier que je n’ai rien à faire d’autre… Oubli n’est pas si con, son regard est traversé d’une lueur de mépris, suivi d’une traînée de pitié. Je capitule)
– ça va, ça va… cassez-vous, allez vous reposer, je me charge de les épuiser.

Oubli me serre dans ses bras grassouillets, prend la main d’Ivresse, endormi, et les deux anges disparaissent dans un souffle iridescent, me laissant aux prises avec leurs gardes-chiourme mal lavés. Je ne les avais pas bien regardés, de près ils sont flippants. Leurs yeux chassieux s’ouvrent sur des pupilles triangulaires, leurs cheveux filasses pendent en queues de rats, leurs ongles longs et sales se terminent en fourches aiguisées. Je n’aimerais pas qu’ils approchent d’un enfant.

Mensonge me fixe quelques instants et je sens s’insinuer en moi l’envie folle de simuler une gastro pour ne pas aller bosser le lendemain. Dissimulation me prend la main et l’idée me traverse de ne pas dire à mon boss que j’ai fini le dossier 132 et de profiter du temps gagné pour aller au ciné. Pendant que ces étranges sensations me remplissent le cerveau, les deux anges déchus échangent un regard féroce. Immédiatement, je suis envahie par le projet de prendre la place de mon boss et de manipuler mes voisins pour qu’ils mettent de la mort aux rats dans la gamelle du chat puant de la vieille du second. Ca a l’air de plaire aux deux affreux qui sourient de toutes leurs dents gâtées. Je comprends l’angoisse d’Oubli, on ne peut pas laisser des enfants au contact de ces monstres. Il me faut trouver une idée pour m’en débarrasser.

Prise d’inspiration, je fais le vide. Je ne pense à rien. Rien. Rien. Du coin de l’oeil, j’observe les réactions des deux anges. Au début, ils sursautent et se raidissent, puis semblent avoir mal. Plus je fais le vide, plus ils se replient sur eux mêmes. Dissimulation essaie de me lâcher la main, mais je serre mes doigts autour des siens et continue d’appeler le néant, limitant ainsi le champ des tentations. Mensonge se détourne, mais je le choppe par le cou et y plante mes dents. Il crie et se débat, mais je maintiens ma prise, toujours accrochée à Dissimulation. Ma volonté est décuplée par l’entrée dans le métro d’un tout petit garçon au regard pétillant et au sourire frais. Pas les enfants. Ils ont aussi vu le gamin et tentent de m’assommer pour se jeter sur lui. Je ne vais plus tenir longtemps, il me faudrait de l’aide. Je gémis de désespoir, je vais faillir et Oubli va se retrouver coincé dans Facebook, pendant qu’Ivresse sera condamné aux chats mignons sur Instagram. Et le petit garçon va mal tourner. Ce sera de ma faute. Des larmes s’échappent de mes yeux.

– ça va, madame?
Un kleenex s’agite sous mon nez. Au bout du kleenex, un main, un bras, une épaule, une tête, qui appartiennent à un homme dont le petit garçon serre l’autre main très fort. Les anges blanc sale ont disparu.
– Pourquoi elle pleure, la dame?
– je ne sais pas, mais ce n’est pas grave, n’est-ce pas, madame?
– Tu veux un bonbon, madame? (le gamin me fixe, perplexe)
– Oui, bonne idée. Acceptez, ça lui fera plaisir et je suis sûr que ça vous fera du bien.
Le petit me tend un caramel qu’il a pioché dans son sac à dos. Le regarder me rassure, il ne se laissera pas piéger par les malfaisants. Je prend le bonbon et le mâchouille. Il a goût de confiance.

A l’aide

Tout a commencé de façon normale et saine. Je cherchai avec fébrilité à boucler ma ceinture de sécurité, mais le mécanisme se dérobait sans cesse. Impossible de trouver la sangle, ni la partie fixe où l’accrocher. Je m’énervais, bien sûr, avant de réaliser que, dans une salle de cinéma, il est courant que les sièges ne soient pas équipés de ceinture. Bref.

J’étais un peu chamboulée, ce jour-là. C’était le jour de La Voix.

Dans l’après_midi, j’avais eu besoin de contacter une administration. Peu importe laquelle, prenez celle que vous détestez le plus, ça s’appliquera. J’avais prévu de perdre à minima une heure et m’étais armée de patience, avais rangé mon stock d’insultes au fond de ma poche et coupé mes ongles pour ne pas les laisser crisser sur le plateau de mon bureau, déjà assez abîmé par les aléas de ma vie professionnelle. Disciplinée au delà du possible, j’avais composé le numéro, puis # puis 1, puis mon numéro de département.
C’est à ce moment-là que je l’ai entendue pour la première fois. C’était court, très distinct, surprenant. Ca disait « à l’aide ». Une plainte de moins d’une seconde. Et ça raccrochait.
A l’aide? Mais pourquoi? pour qui? dans quel étagère?
M’est revenue en mémoire l’histoire d’un ouvrier asiatique qui glissait des appels au secours dans les produits qu’il emballait (c’est ). Il ne me semblait pas possible que quelqu’un ait programmé la boîte vocale de cette administration pour dénoncer quoi que soit, sinon des conditions de travail kafkaiennes (mais connues et de toute évidence favorisées et entretenues par un sachant quelconque). Quoi alors?

J’ai recommencé l’appel et la séquence de touches, et la supplication est de nouveau parvenue à mes oreilles « à l’aide… »
Et si la boîte vocale, à l’heure ou les Intelligences Artificielles menacent de nous gouverner, avait muté et se rendait elle-même compte de la stupidité de ce qu’on lui demande? Cet appel au secours serait la première manifestation non programmée d’un outil supposé nous servir et se rebellant contre l’inanité de que l’humain lui impose. Intelligence pas si artificielle, donc.
Mais comment venir en aide à une IA? J’ai rappelé, décidée à mener une conversation avec un être virtuel et désincarné, dont de surcroît les capacités d’adaptation se sentaient heurtée par l’humanité. J’avais sous la main tous mes livres de Ph.K.Dick, H.P.Lovecraft, E.Poe et quelques Astérix, prête à tout pour faciliter la communication. Mais j’ai eu beau composer et recomposer toutes les combinaisons de touches, il m’a été impossible de reprendre contact avec La Voix.
J’ai trouvé ça inquiétant.

C’était sans compter sur les impressionnantes capacités de ces virtuels assistants.
Quelques dizaines de minutes plus tard, alors que je peinais à mettre au point un site internet pour présenter des bouchons chantants imaginaires (tout est vrai dans ce blog, je le rappelle, les bouchons sont par ), a surgi du néant, sur un ton aigu et à moitié servile, le constat suivant « c’est dingue, tu mincis à vue d’oeil ». Je suis toujours flattée quand mon tour de taille tape dans l’œil, mais pas dans l’œil de mon écran. D’ailleurs, je fais tout pour que mon écran reste aveugle. Alors, quoi?

Alors… La Voix s’était échappée de la boîte vocale administrative pour infiltrer mon ordi. Elle avait dû utiliser mon wifi pour parvenir à ses fins et sauter mon téléphone à mon écran . Et elle m’espionnait.

Ca m’a fait flipper, et moi quand je flippe, je pars m’isoler dans une salle de ciné.

Et donc, m’y voilà, toutes mes affaires étalées autour de moi pour éviter que quelqu’un ne vienne me croquer du pop-corn dans les oreilles.
J’ai choisi un film d’horreur japonais (celui là, que je me permets de vous recommander vivement) histoire de penser à autre chose, mais je ne peux m’ôter de la tête La Voix. Pendant que les zombies attaquent une équipe de cinéma, elle résonne entre mes oreilles, éclate dans mon cerveau, fait du trapèze autour de ma raison.
C’est un film qui montre le tournage d’un film d’horreur, et devient lui-même le théâtre d’un film d’horreur. Une mise en abîme comme je les aime.
Quand je pense que je voulais aider La Voix, lui lire des répliques d’Astérix pour peaufiner sa connaissance de notre belle langue, et qu’elle s’est immiscée sans mon accord dans ma vie… Quand j’y pense… Tiens, c’est marrant, il y a un zombie à côté de moi.
Il a l’air de vouloir me parler.
Je me penche vers lui, mais la caméra que je porte m’empêche de m’approcher assez pour que sa voix soit distincte et il est difficile de lire sur ses lèvres en train de pourrir. Je ne me souvenais pas être venue avec ma caméra… Tiens, c’est marrant, je suis sur un plateau de tournage, entourée de techniciens japonais. Ah, le zombie a pris ma caméra et l’a posée, il s’approche pour me parler. Je vais enfin comprendre ce qu’il veut me communiquer… il ouvre ce qui lui sert de bouche et éclate d’un rire tonitruant, dont la soudaineté me terrifie

Je me sens partir comme si je glissais sur un toboggan fou, aux multiples tournants et à la pente fatale. La vitesse me mène au bord de l’évanouissement. Un dièse me heurte. un UN s’écrase sur ma tête et file devant moi en ricanant. Deux chiffres suivent « 6 » et « 4 », ils me percutent et me blessent…
Avant de sombrer, je sens ma gorge éructer un cri. « A l’aide! »