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Ménage à trois – Part 7 – Finissons-en

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, qu’elle a abandonnée nue, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale, mais réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut pas restituer le bijou. Plus tard, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire. Les trois complices organisent le kidnapping du chat pour faire tester l’animal. La mission est menée à bien, mais en direct par visio-conférence… Après avoir retourné la montre et le chat à leur propriétaire, le trio reprend son arnaque. Mais Rachel s’est fait repérer et se retrouve prise au piège par sa dernière victime, qui l’a emmenée sous la contrainte dans son appartement dont le salon est décoré de façon ‘cérémonie sataniste’. 

Début
Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 5
Partie 6

*

Dies Irae s’achève et le silence s’installe dans le salon sombre. Rachel n’ose ni parler, ni bouger. Elle ne peut s’empêcher de fixer chat, dont la griffure, bien que presque cicatrisée, réveille une sensation de brûlure dans le bas de son dos. Derrière elle, elle sent que Thomas s’affaire.

– Alors, Marie… tu vas t’assoir comme une gentille fille sur cette chaise et nous faire ton plus suave sourire…

Sans réagir, Rachel se pose sur la chaise et tourne son regard éteint vers l’homme, qui la cadre avec le téléphone qu’il lui a confisqué au restaurant.

– Tourne-toi vers les bougies, ce sera plus réussi. Voilà.. Attends, je réajuste ton col… Pas terrible , ton téléphone, quelqu’un qui gagne bien sa vie comme toi pourrait s’en offrir un plus performant… l’appareil photo ne te rend pas honneur…

Docile, elle se laisse faire, sentant à peine les mains de Thomas qui l’effleurent tandis qu’il remet le col de sa robe bien droit, lui fait bouffer les cheveux et tapote ses joues

– Il faut que tu aies bonne mine, excuse moi. Là. Bon, souris, s’il te plait

Mais qu’est ce qu’il fabrique ce malade? Il croit quoi, que je vais prendre la pose pour une photo Instagram? Comme si j’avais envie de sourire dans cette situation glauque et flippante, avec l’autre qui ne bouge pas depuis tout à l’heure. ça se trouve c’est un mannequin, qu’il a mis là pour m’impressionner. C’est réussi. Et ce chat qui me fixe comme s’il allait se jeter sur moi. Je vais crever d’effroi et Léo et Delphine ne sauront jamais ce qui m’est arrivé…

– Je t’en prie, essaie de faire bonne figure… après tout, cette photo est destinée à ton amie…
– Comme ça, à mon amie?
– Très simplement… Je vais utiliser ton téléphone pour envoyer une photo de toi sur cette chaise, entravée, … on pourrait dire… pas dans la meilleure posture pour se rebeller… à ton amie la kidnappeuse de chat et lui suggérer de se munir de mes biens si elle veut te récupérer. D’ailleurs, si tu as d’autre complices, je t’engage à leur  faire un envoi groupé de la photo et du petit message que je vais te dicter, ça nous fera gagner du temps…
– Quoi? Mais… vous êtes malade.. je ne sais pas s’ils sont gardé vos affaires…
– Hé bien nous allons le découvrir ensemble. J’imagine que tu avais ta part de ce butin, qu’en as-tu fait? Tu l’as précieusement conservé, j’espère…
– Heu… oui, j’ai ma part chez moi, je vous la rends avec plaisir, si vous me laissez partir d’ici…
– Admets que ce serait trop simple… non, nous allons profiter de nos retrouvailles. Allez, souris un peu… plus vite tu me concède un sourire, plus vite nous en finirons. Je peux comprendre que tu te sentes mal à ton aise.

Rachel grimace un pauvre sourire, et Thomas capture le moment avec un rictus satisfait. Elle le voit ensuite vérifier l’image en silence.

– Alors? ça va  comme sourire?
– Pas terrible, mais l’essentiel est là: l’ambiance générale est bien captée. Je ne suis pas mécontent de mon installation, tu veux voir?
– Non merci, ça ira. Et maintenant?
– Maintenant, tu me donne gentiment le nom de ton amie kidnappeuse de chats et les autres noms concernés par notre envoi.
– Pas question.

Merde, qu’est-ce qui me prend? Voilà que je me mets à jouer les héroïnes… Comment ces mots ont-ils pu sortir de ma bouche? Je suis malade… Je ne vais pas risquer ma peau pour préserver une femme de ménage et un consultant…

– Mais enfin, sois raisonnable, Justine, tu crois que tu as le choix?
– …
– Allez, plus vite tu me les donneras, plus vite tout ça ne sera qu’un souvenir.

Qu’est-ce que je fais? Je lui donne? et c’est qui, l’autre, là?

Pendant que Rachel se demande quelle décision prendre, la personne sous la capuche relève la tête et se tourne vers le chat. Comme si elle conversait par télépathie avec l’animal, celui-ci cligne des yeux et se lève, trottine jusqu’à la jeune femme, puis saute sur ses genoux et commence à enfoncer ses pattes sur ses cuisses.

– Tiens, donc. On dirait que Kiki t’apprécie…
– Faites-le partir, s’il vous plait, je suis allergique…

Thomas récupère l’animal et le pose sur les genoux de la silhouette  encapuchonnée, puis fixe Rachel, dans l’attente de sa décision. Dans le silence est à peine troublé par le ronron lointain d’un compteur électrique, Rachel renifle un peu avant de rendre les armes.

– D’accord, on envoi le message…
– C’est bien, c’est raisonnable. Ecris: « Vous avez jusqu’à minuit pour venir restituer l’intégralité des objets dérobés à l’adresse… »  je ne te ferai pas l’offense de te dicter l’adresse, Joséphine…
– C’est tout?
– J’espère que ça suffira…

*

– Léo? Léo? Léoooooooooooo!!
– Oui oui, laisse moi le temps de fixer mon casque… qu’est-ce qui se passe? On a bien l’adresse du futur nudiste?…
– Regarde la photo que je viens de t’envoyer!

Mais Léo ne fait attention ni au ton angoissé de Delphine, ni à son injonction de regarder la photo de Rachel, piteuse, ligotée sur une chaise avec en arrière plan un décor inquiétant.

– La photo, Léo! regarde la photo!
– … han….  J’arrive, prépare ce qu’il faut.

Sur le chemin ente l’appartement de Delphine et la rue des filles de calvaire, où ils s’apprêtent à affronter Thomas, Delphine et Léo n’ont échangé aucun mot inutile. Ils ont vérifié avoir récupéré l’intégralité des objets à restituer et se sont accordés sur le fait que seule Delphine monterait au second étage.

*

– Tu réalises que, même si ta complice apporte tout ce qu’elle a, nous allons être obligés de continuer notre nuit ensemble?
– Pas la peine, je vous promets de tout ramener demain à la première heure.
– Tu n’as pas la naïveté de croire que j’ai la naïveté de te croire?

Thomas rit d’une façon affectée qui glace Rachel.

– Non non, je vais t’accompagner chez toi et on va  faire le tour de ce qui m’appartient. On emmènera notre ami le capuchon dont la présence t’intrigue, j’en suis sûr..
– Pas la peine, je ne tenterai rien, je le jure
– J’aime mieux m’en assurer, si ça ne te dérange pas…

Quand la sonnerie de l’interphone retentit, Rachel a l’impression que son cœur va exploser. Le chat s’agite, saute sur la table et la silhouette sombre et toujours silencieuse se redresse, pendant que Thomas se hâte vers la porte, qu’il ouvre pour laisser le passage à une Delphine terrifiée, chargée d’un sac et de la valise que Rachel reconnait et qui contient les disques de Thomas.

– Ah tiens, je n’avais pas repéré qu’il me manquait la valise… Je voulais m’en débarrasser, tu pourras la garder en souvenir de moi, Emilie, si tu sors d’ici… Et vous, je vous prie de vider vos contenants, que nous en fassions l’inventaire ensemble.

Delphine s’exécute et étale sur le sol les biens de Thomas. Elle doit s’y reprendre à deux fois pour déverrouiller la valise, tant ses mains tremblent. Alors qu’elle fait des piles avec les disques qu’elle en extrait, le chat saute de la table et s’approche d’elle, puis frotte sa tête contre ses mollets.

– Kiki…
– Sultan, plus précisément
– Sultan…
– Je vois qu’il vous apprécie… si le contexte ne vous était pas si défavorable,  j’en aurais peut-être fait autant…

Delphine lève la tête pour répondre, mais se fige et n’arrive à émettre aucun son.

– Je déduis de votre étonnement que vous n’aviez pas vu que nous sommes en délicieuse compagnie…
– non… non, je n’avais pas vu…
– votre voix tremble, dois-je comprendre que vous avez peur?
– C’est que je n’ai pas l’habitude des ambiances sataniques et que voir mon amie saucissonnée sur une chaise ne me plait pas trop, vous comprenez?

Ton amie… Il aura fallut qu’un malade me kidnappe pour que tu admettes que je suis ton amie… 

– Touchant.
– Et maintenant?

Malgré son ton bravache, Delphine n’en mène pas large. Elle jette un œil à Rachel dont l’attitude prostrée l’effraierait presque plus que toute la mise en scène.

– Maintenant, il est temps que je demande à notre invité mystère de baisser sa capuche.

Rachel pousse un petit gémissement et Delphine retient son souffle. La silhouette se tourne légèrement pour leur présenter son dos, abaisse la capuche sur ses épaules et se positionne face aux deux femmes.

– Elodie, je te présente ma mère.
– Mais… je ne comprends pas…
– Comment le pourriez-vous?

C’est la femme qui vient de parler. Son ton tranquille, sa façon de les regarder avec calme peuvent être aussi réconfortants que terrifiants. Elle se lève et se débarrasse de sa cape sombre, puis allume la lumière et souffle les bougies. Elle s’assied sur le canapé devant Delphine et Rachel stupéfaites.

– Nous voulions récupérer les objets volés et marquer le coup pour vous empêcher de poursuivre votre arnaque… – elle s’interrompt pour sourire – Mais je tiens surtout à vous remercier. Grâce à vous, nous avons découvert que la cause du mal qui me rongeait depuis des mois était les coups de griffes de Sultan… Kiki, si vous préférez, même si admettez-le, c’est moins élégant. Le chat m’appartient, au fait. Il était chez Thomas pendant les quelques jours de congés que je prenais pour me reposer à la montagne, dans un hôtel qui n’accepte pas les animaux… quand nous avons compris que j’avais attrapé sa maladie, il n’a fallut que quelques jours pour me guérir….

– Mais vous êtes fous? Vous avez monté tout ça juste pour me faire flipper?
– Ah.. je te retrouve, Ludivine…
– Arrête de me donner tous les prénoms qui te passent par la tête. Je m’appelle Rachel.
– Et tu as raison, ça te va bien. Je te propose que nous allions chez toi dès maintenant?
– Thomas, je pense que la jeune dame est fatiguée pour ce soir. Elle ne va pas s’évaporer une nouvelle fois, tu peux me croire. Prenez rendez-vous pour demain et arrêtons cette mascarade, ça ne m’amuse plus trop…
– Merci madame
– C’est moi qui vous remercie.

*

– Tu te rends compte qu’ils ont organisé et préparé ce truc fou tous les soirs depuis près de 10 jours?
– Oui… c’est pas nous les plus dingos, dans l’histoire… bon, j’imagine que je prends le vélo?

Delphine enfourche le vélo obligeamment restitué par Thomas, Rachel passe le jean et les baskets que Léo a eu la présence d’esprit de lui ramener, s’installe sur le siège arrière et les trois complices repartent dans la nuit, la moto pilotée par Léo au ralenti pour ne pas laisser seule derrière eux la femme qui souffle bruyamment sur son vélo.

– Tu vas voir, ma chérie, un peu de sport à la fraîche, ça présage d’une bonne journée!

Delphine souffle, mais laisse le rire de Léo résonner dans la rue déserte.

« Page blanche » ou « le syndrôme de l’escargot volant »

Depuis quelques semaines, installée sur le nuage confortable et doux de mon insouciance, j’observais… Mais… qu’observais-tu ? Me direz-vous… Ben rien. L’appréciable, avec ce type de nuage, c’est qu’on s’occupe avec du rien. Il faut néanmoins admettre que j’étais en bonne compagnie: mes amis Ivresse et Oubli étaient venus s’installer à mes côtés, les reflets pailletés de leurs tutus rouge et bleu, mâtinés de la douce lumière du soleil couchant donnaient à mon visage un teint frais et reposé (le truc qui n’arrive jamais en dehors de ce contexte précis). Nous étions légers et joyeux, occupés à rien mais riant de tout, ivres de nos propos insensés, surfant le coton au dessus des terriens masqués.

Et puis la semaine dernière, il a plu. Pas le petit crachin bienvenu, plutôt une tempête accompagnée de flots torrentiels d’une eau saumâtre, drainant les miasmes dont les semaines de beau temps avaient saturé l’air. Un liquide dégueulasse, mixture grumeleuse faite de peur, stress, maladie, angoisse et interdits. Notre nuage a répandu sa vision de l’humanité sur la terre craquelée tout juste bonne à cracher du soja et des vidéos de chats mignons. (j’aime bien écrire des trucs comme ça, je me sens lyrique).

Dans la chute, j’ai perdu de vue mes anges, mais j’imagine qu’ils leur a suffit de battre de leurs ailes fatiguées pour échapper à la débâcle. A moins que la situation du globe ne leur ai donné l’idée d’une promo estivale. Ils sont prêts à tout pour échapper à l’obsolescence programmée…. J’ai aussi croisé un escargot. Un gros gris à l’œil lubrique qui venant de se faire éjecter de son abri temporaire. Avant de s’écraser dans une touffe d’herbe sèche, il m’a raconté avoir passé l’hiver à escalader jusqu’au 7è étage d’un immeuble, à grand renfort de bave et de contractions musculaires ondulatoires et se trouvait plutôt déconfit de son retour accéléré au point de départ.

Rude fut l’atterrissage.

« serrez bien pendant 5 minutes »

J’ai la bouche pleine d’une pâte verte et la silhouette d’un dentiste se profile à l’horizon.

Il faudra un jour m’expliquer pourquoi cette substance verte sans goût, sans odeur et sans douleur, a provoqué un tel état de panique que j’ai failli mordre le toubib à la main. Je suis en proie à une crise de claustrophobie des amygdales. En plus, un micro truc s’est détaché de je-ne-sais-quoi et me chatouille le fond de la gorge, me contraignant, dans un réflexe atavique issu de mon cerveau reptilien, à émettre des bruits de raclement, des borborygmes barbares et des crachotis dénués de toute délicatesse. Honte sur ma tête.

Mon cœur se met à battre si fort et si vite que je crains qu’il ne transperce mes côtes, me contraignant à une mort sanglante sur fauteuil dentaire. Après avoir traversé sans encombre une crise sanitaire mondiale, ce serait ballot. Pour éviter ce surplus de ménage au toubib et accessoirement m’éviter d’avoir à recommencer les 5 minutes de serrage de mâchoires, j’essaie des techniques de relaxation trouvées sur les réseau sociaux. Je pense « plage » puis « cours d’eau ». Je pense « cocktail au rhum » puis « crêpe au chocolat ». Je finis par penser que mon dentiste ferait bien de retourner chez le coiffeur, puis que j’ai encore le temps d’aller m’acheter des BD avant la fermeture de la librairie. Tout ça finit par faire 5 mn. Une larme de gratitude effleure mon globe oculaire gauche, merci les réseaux sociaux.

Cet épisode peu reluisant me conduit à regretter le nuage. Au dessus de ma tête, un couvercle gris sombre qui ne laisse rien augurer de bon pour le futur proche.

– Dis-donc, Stanislas, tu ne trouve pas que ça fait longtemps qu’on est à l’arrêt? J’aimerais bien retrouver la surface, moi…

– t’as raison Roger… Moi aussi je voudrais bien briller dans les rayons de l’astre de lumière…

– pourquoi tu parles comme ça, d’un coup ?

– Tu sais bien que je n’y suis pour rien…

Les gros poissons corail et bleu foncé me gratouillent l’hémisphère gauche. Oui, mes koï, moi aussi, je vous rendrais bien à la lumière, mais pour ça il faudrait vous activer un peu et être la source d’idées rigolotes.

– Ben la source, c’est pas toi? Nous on est que le vecteur de tes idées, c’est déjà assez lourd à porter

T’as raison, poisson… Mais chais pas trop, c’est pas facile en ce moment, et les masques ça va fatalement vous faire flipper… je voudrais vous éviter ça…

– T’inquiète, on en a vu d’autres… Allez quoi, dépoussière-nous un peu…
– D’accord, mais et les anges?
– On les accepte dans le bassin…
– Je vais leur demander d’abord, ils sont un peu susceptibles, ils aiment bien avoir le haut de l’affiche…

Un éclair violet traverse le ciel et un escargot géant pourvu d’ailes majestueuses, sur le dos duquel siègent fièrement Ivresse et Oubli, se pose avec délicatesse sur le bord de mosaïque turquoise du bassin (j’ai cette exacte vision un dimanche à 14h53. C’est comme ça.)

– Ah… ravie de voir que les concepts se sont trouvés et s’entendent… ça fait douter quand même, les gars, si vous vivez vos vie sans mon intervention, à quoi je sers, moi?
– Sans toi, de concepts on ne devient pas mots… tu nous structures.

C’est Ivresse qui a parlé. Pour une fois il a l’air sérieux.

– Ok vous avez gagné, je vous laisse. Mais je vous préviens: à mon retour, vous êtes au taquet, hein. Ca m’angoisse trop de ne pas savoir quoi vous faire faire….
– T’inquiètes, on gère.

Je vais avoir toutes mes dents.

Fascination cosmonaute

Le dernier bus, c’est un peu comme le dernier verre: il faut le prendre en faisant attention. Attention de ne pas le louper, que ce ne soit pas celui de trop. Il peut être vide ou au contraire trop plein. Il draine de tout. Fatigue, joie, lassitude ou envie d’ailleurs. Le dernier bus découpe la nuit de ses néons agressifs, dessine des pointillés dans la ville, semant derrière lui des petits bouts d’humains dont on espère qu’ils nous mèneront quelque part, tout en sachant que ce n’est pas gagné.

C’est je que je pense en m’acheminant vers l’îlot de lumière qui forme autours du banc de plastique abîmé une aura claire. Je suis toujours en avance pour le dernier bus, ça me donne l’illusion d’être en avance sur la journée qui va suivre. Mais ce soir, quelqu’un m’a devancée. Une silhouette épaisse, colorée, surmontée d’un bocal. Le doute n’est pas permis: il y a un cosmonaute dans mon abribus. Il attend là, les bras ballants, le regard perdu. Le genre de type dans la lune, qui oublie sa valise pour partir en vacances. Ou qui veut adopter le point de vue de son poisson rouge. Comme je m’installe sur le banc, il se tourne vers moi avec la lenteur que lu impose son équipement.

– S’il vous plait, c’est bien l’arrêt pour le bus 01B*?

La voix est étouffée et le bocal contient de la buée, mais je distingue ses yeux. Il a l’air calme, je vais faire comme si tout était normal.

– Oui
– Merci

Nous nous installons dans le calme de la nuit, tous les deux tournés vers le point invisible d’où va surgir le 01B.

– Vous allez au terminus?
– Non, je descend avant, pourquoi?
– Je voulais être sûr de le reconnaître, vous me l’auriez indiqué
– Rassurez-vous, le chauffeur vous demandera de sortir au terminus
– Ah. Merci. Je préfère toujours descendre au terminus. Je trouve que c’est plus prudent. De toute façon, on me laisse rarement descendre avant l’arrêt complet. Ce doit être devenu une habitude.

Il sourit

– Ben… Si vous n’avez pas trop à marcher après, oui…
– Je ne m’éloigne jamais. Je ne suis pas équipé pour.

Face à nous surgit un point vert précédé de deux soucoupes jaunes lumineuses. L’arrivée du bus est imminente. Nous attendons en silence son arrêt et l’ouverture des portes. Personne ne descend. Nous montons. Mon compagnon orange n’ayant pas de monnaie, je lui offre un ticket.

– Merci, je vous le rendrai la prochaine fois
– Vous prenez souvent le 01B à cette heure-ci?
– Jamais. Mais j’avais besoin de changer d’atmosphère.

Bon, c’est la nuit, je suis seule avec ce type bizarre, je ne vais pas argumenter.

– OK, va pour la prochaine fois.
– Ca vous ennuie de vous installer au fond? Il me faut de l’espace…

Ca ne m’ennuie pas. Nous passons devant le chauffeur qui ne lève pas le nez de son téléphone et traversons le bus vide jusqu’aux sièges du fond, sur lesquels nous prenons place. Une capsule de coca traîne sur le sol, je la pousse d’un coup de pied et tends mes jambes.

– J’ai un petit creux, vous n’auriez pas un Mars?
– Non, désolée, je n’ai qu’un Milky-Way (oui, spéciale dédicace aux vieux qui ont connu la barre chocolatée Milky-Way)

Je sors de mon sac la barre chocolatée que je déballe avant de la déposer dans son gant ouvert

– Merci. Vous avez remarqué qu’avec mes gants, c’est compliqué de manipuler des choses délicates….
– Non, j’ai fait ça par habitude. J’ai tendance à déballer le chocolat avant de le manger.

Le bus fend la nuit en silence et  tout ce à quoi que je peux penser, c’est s’il va ouvrir son bocal facial pour manger le chocolat, s’il va s’en foutre partout à cause du gant et générer une constellation de tâches. Par politesse, je tourne la tête et scrute l’obscurité comme si un paysage exceptionnel se déroulait sous mes yeux. Je frissonne.

– Vous avez froid? Le mercure descend, c’est normal. J’aurai aimé vous proposer ma veste, mais je crains que ce ne soit compliqué, je viens de la déposer au pressing et je doute qu’il soit encore ouvert. D’autant qu’il nous faudrait détourner le bus.
– Non, ça va merci, pas de changement de trajectoire pour ce soir. Je suis juste fatiguée.
– Ah?
– Oui, à force de courir après le temps, je m’épuise, j’ai toujours du mal à atterrir quand le week-end arrive.

Je me sens nébuleuse avec mes explications, mais il ne m’écoute pas, il fixe un point sur la manche de son scaphandre.

– Zut, il y a un trou noir dans ma manche, je vais devoir faire réparer. Il vont encore me reprocher de ne pas apporter le soin nécessaire à mon équipement, les reproches fusent vite, là-bas…

Il fixe une mouche en orbite autour du panneau de sortie pendant un long moment, puis reprend.

– Excusez-moi pour l’éclipse, je crois que je me suis endormi
– Pas grave, je comprends…

Il avise le livre qui dépasse de mon sac.

– Oh! une bande-dessinée! J’aime bien l’univers de la BD… C’est quoi?
– Des histoires de flibustiers, je suis fan de vaisseaux pirates. Je descends au prochain arrêt, au fait. Ca va aller?
– Oui, je pense, merci, sans vous ce voyage aurait été un désastre.
– De rien, j’aime bien donner un coup de main quand je peux

Je me lève et avance vers la sortie. Le bus ralenti, freine et je descends par les portes latérales. Le fond de l’air est frais. Je me tourne afin de regarder s’éloigner le bus et son dernier passager, qui me fait signe par la vitre du fond. Il agite doucement sa main gantée et dodeline du casque. Le bus prend de la vitesse, des flammes sortent de ses pots d’échappement et il décolle en silence, me laissant seule sur le bitume.

 

 

 

 

  • 001B: identification partielle de Spoutnik1 , pour les numéros spatiaux, on peut creuser par ici

Confus, les anges déconfits

Premier post post-confinement. Lecteur-chéri-mon-astéroïde, en lisant que le Larousse attribue à « confit » la définition suivante: « Viande ou volaille conservée dans la graisse (spécialité du Sud-Ouest) », m’est venu à l’idée que « déconfit » serait une forme de « sortie de graisse », de mise au régime, quoi. Et que les semaines étranges que nous venons de passer peuvent aussi avoir affecté les personnages. Le moment était venu de retrouver nos ailés amis Ivresse et Oubli, les plus proches de la notion de « volaille » (parmi mes amis de caractères), sauf leur respect. A une époque pas si lointaine, j’avais rencontré dans un bar Ivresse et Oubli, deux anges déchus obligés, par manque d’audience et pour échapper à la disparition, de faire les 2X12 (12h ange, 12h démon). Ils ne rêvaient que de rédemption et de retour vers leur paradis perdu – j’en profite ci-dessous pour rendre hommage à Christophe- , d’autant plus que si les gens cessent de croire en eux, ils sont condamnés à finir en poussière. Ils avaient essayé de m’obliger à reprendre une vie saine et bio, pour mon bien et le leur. Je ne te cache pas qu’ils avaient échoué… Si tu es curieux d’en savoir plus, mes amis Ivresse et Oubli avaient déboulé dans le monde d’avant par là.

*

Ce petit tour dans les bois a le goût délicieux d’une forme de liberté retrouvée. Pas grand monde en dehors des zones proches des parkings. Les gens s’ébattent au soleil en prenant plus ou moins de précautions, le port du masque semble soumis à de multiples interprétations et la distanciation sociale à de multiples contraintes plus ou moins maitrisées.

Oui, toi qui me lis dans l’avenir, ce texte est écrit juste après la quarantaine due au covid19, vécue par le monde entier. Nous sommes en 2020 et au moment où j’écris ce témoignage vibrant, le monde s’observe. Donc le port du masque et le respect d’un espace entre les gens sont des notions non seulement mal définies, mais très mal mises en oeuvre. Ca doit te sembler risible, à toi qui est sans doute né avec un masque et un septième sens capable de te faire t’ajuster à la bonne distance sans avoir à y réfléchir. Mais c’est ainsi.

Je ne vais pas m’attarder auprès des gens, ce que je veux, c’est FAIRE DU VELO. Faire du vélo est devenu un super-objectif que rien ne m’empêchera d’atteindre. J’appuie sur les pédales avec la rage d’un hamster dans sa roue, décidée à ce que rien ni personne ne vienne entraver ma voie vers le « moi » des bois. J’avance sur des chemins que la récente tempête a ravinés à souhait, barrés de longs troncs feuillus qui ont mal supporté les rafales, m’obligeant à faire des détours par les orties. Cette balade se mérite. Je vais me poser dans une petite clairière bordée par un chemin sablonneux, oasis de verdure noyée de soleil entre les hauts troncs de résineux. Un pin obligeant y a façonné un trône de mousse et d’écorce dont j’ai l’intention de profiter.

Je pose mon vélo dans l’herbe, gratifie l’arbre d’une amicale accolade et commence ma descente vers le coussin vert foncé qui va accueillir ma noblesse fessière quand mon œil est attiré par d’incongrus scintillements bleus et rouges.

– Ah quand même, il était temps…

On me parle. Ce doit être une erreur. J’ignore. Laissez-moi tranquille dans ma forêt.

– Ne me dis pas que tu ne nous vois plus?

Le ton angoissé me rappelle de lointains souvenirs. Les scintillements rouges et bleus dessinent deux masses de couleurs assorties desquelles émergent deux paires d’ailes où les plumes salent alternent avec les feuilles de différents arbres, puis deux têtes hirsutes aux regards traqués.

– Oubli? Ivresse? Mais qu’est-ce que vous faites là?
– Bonjour, moi aussi je suis content de te voir… J’avais peur que nous soyons devenus une espèce éteinte… avec tout ce bazar, les gens ont très peu pensé à nous… tu sais à quel point ça nous affaibli…
– Oui-oui, bonjour…

Le pauvre vieux a l’air si contrit que je ne vais pas lui faire remarquer que si je viens jusque là c’est précisément pour ne voir personne. Et que oui, ils ont l’air fragiles, comme si les gens avaient cessé de croire en leurs anges gardiens ces dernières semaines, les menant à une disparition sans retour possible.

– Comment ça va? vous avez l’air… heu…
– Laisse tomber la politesse, on est dégueulasses, nos ailes sont tout abîmées et on a pris 10kg chacun. On est dans un tel état que là-haut, ils ne veulent plus de nous comme anges, ils prétendent qu’on fait flipper les gens. Tu parles… c’est un prétexte pour nous virer sans frais, oui. On fait du plein temps démon, depuis quelques semaines. C’est la honte.

Oubli me fait mal au cœur. Je sais que malgré son look crado et son comportement à la limite du punk, c’est un bon bougre et son job à temps partiel ange / partiel démon lui pesait déjà lors de notre première rencontre. Alors plein temps démon… il doit être proche de la déprime. C’est vrai qu’il a sacrément grossi….

– Et ça marche? Je veux dire… le plein temps…
– Le pire, c’est que ça marche à fond. Les gens sont hyper-vulnérables, il suffit d’un rien pour les pousser à picoler, à se comporter n’importe comment et à oublier immédiatement. Tu peux pas imaginer ce que des gens seuls et qui s’ennuient peuvent inventer pour faire marrer leurs potes… L’idée des apéros virtuels en visio-conférence vient de nous… Au début, on se prenait pour des visionnaires… mais la situation nous a échappé…
– On n’est pas faits pour ça! A la base on est du bon côté du miroir… Voir ces tronches rougeaudes ricaner bêtement sur des écrans, ça nous a vite mis mal à l’aise. Mais impossible de revenir en arrière, tu sais, quand le mal est fait… alors on est venus se réfugier ici, pour échapper à la tentation de pousser les gens sur la mauvaise pente. Sauf qu’en bas, les managers de l’enfer prétendent qu’on est pas rentables, ils ne veulent plus de nous non plus. On s’est fait virer. Pfff…. on en est réduits à traîner dans les limbes, comme deux gros dommages collatéraux de la crise sanitaire

C’est Ivresse qui a parlé en dernier. Il a l’air anxieux. Mes deux pauvres amis se dandinent devant moi dans leurs tutus déchirés par de longues semaine passées dans la forêt. Ils ont perdus leurs souliers vernis et les trous dans leurs collants laissent apercevoir de longs ongles crasseux.

– Fais pas ta princesse, on cracherait pas sur un bain, hein… va pas croire que c’est un choix facile…
– Désolée, mec. Qu’est-ce que je peux faire pour vous?
– Laisse-nous faire le bien, qu’on reparte dans le bon sens.
– Et tu penses à quoi?
– Avec objectivité, qu’est-ce que tu pourrais vouloir arranger, concernant ton cas personnel?
– C’est pas un peu votre boulot, ça, savoir comment aider les gens?
– Je te rappelle qu’on est au chômage et qu’on va finir par s’évaporer… nos capacités d’analyse ont été entamées…
– Je vois…
– Je sais pas moi, on peut faire simple, tu as grossi, non?
– Pas tant que vous…
– Sois pas méchante, on avait que ça à faire, aussi, manger…
– Ben non, je ne vois pas comment tu peux m’aider. Tu devrais essayer sur d’autres gens. Des trucs simples, genre « porter un masque », « se laver les mains au savon » tu vois le topo?
– Le créneau est déjà pris, on va se faire traiter de pirates si on fait ça!
– Comment ça?
– Ben ceux d’entre nous qui ont bien assuré pendant la crise ont eu le droit de choisir leurs bonnes actions… Nous, il nous reste les trucs dont personne ne veut, genre pousser les gens chez le coiffeur ou leur faire entreprendre un régime….
– Me regardez pas comme ça, je suis d’une sveltesse de rêve et mes cheveux sont une cascade d’or qui coule avec chaleur sur mes épaules bronzées…

Au moins, je les aurais fait rire. Ivresse pouffe et Oubli se trémousse, son estomac tressautant au rythme de ses gloussements de joie.

– Bon, vous êtes vexants. Moi aussi, je suis fatiguée et la quarantaine m’a sans doute un peu abîmé les repères, Je vous laisse. So long, guys.
– Non, tu peux pas nous abandonner! Ce serait de la non assistance à personnes en danger…

Oubli me fixe avec le regard d’un chaton mignon. On sent qu’il a travaillé ses attitudes pendant le confinement, il me ferait presque pitié.

– Et depuis quand vous êtes devenus des personnes?
– De la non assistance à anges en danger, ça sonne mal.

Merde, il m’a devinée, le gros rouge. Je ne supporte pas les phrases à la musicalité douteuse.

– Ben je sais pas, moi. Essayez de surfer sur les tendances… Vous pourriez peut-être envahir Instagram et renvoyer aux gens les versions sans filtre et sans maquillage de leurs selfies?

Dans le regard d’Oubli passe l’ombre d’un mélange de respect et de jalousie.

– Mais comment j’ai fait pour ne pas y penser tout seul?
– On réfléchira sur notre capacité à évoluer dans un monde 2.0 plus tard, viens, on s’casse, c’est une bonne idée et ce serait dommage que Méchanceté ou Jalousie nous la pique.

Après avoir adopté mon point de vue sans se faire prier, Ivresse, dans une pauvre tentative de s’arranger, passe ses mains sales sur ses ailes et dans ses cheveux, puis il se fige et se met à devenir transparent.

– Qu’est-ce qu’il fait?
– Il mute vers Instagram, on a fait un stage juste avant la quarantaine, c’est facile, c’est juste une question de concentration…

Et sous mes yeux ébahis, Oubli défroisse ses ailes, se fige à son tour et s’évapore.

– Hasta la vista, baby

Sa voix a résonné dans ma tête, puis j’ai été prise d’un léger vertige. Je m’assied enfin au pied de mon arbre, sûre d’avoir imaginé cette situation ubuesque.
Il est temps de prendre quelques photos et de les envoyer à mes amis moins chanceux, coincés à la maison en télétravail. Je sors mon téléphone et fais des clichés de la petite clairière. Bien sur, il m’est difficile de résister à l’envie de me prendre en photo, tout sourire au soleil.

Même si ce n’était qu’imaginaire, je m’en veux d’avoir eu cette idée stupide.

Instagram regorge de photos pires les unes que les autres, de faciès livides et fatigués, de chevelures broussailleuses, de regards cernés, de joues arrondies par les excès. Des filles dépourvues d’artifices côtoient des sportifs sans abdos, des paysages de cauchemar font suite à des photos de bouffe industrielle. Instagram a cessé d’être un monde de rêve pour n’être que le piètre miroir d’une réalité à laquelle tous souhaiteraient échapper. Sur chacune de ces images, on aperçoit, en y prêtant attention, un léger reflet bleu et rouge. Ivresse et Oubli sont sur la voie de leur rédemption… Le selfie devient le mal… Et c’est de ma faute…

Le journal de bord des confits-nés

Ce magnifique, extravagant, surréaliste témoignage en temps réel est accessible ici:

JDB des confits nés