Archives de Catégorie: Extrapolations

Heading nowhere

« Tu sais qu’on voyage avec des morts ? »
Un sourire franc surmonte la fraîche exubérance des seins lâchés sous le t-shirt blanc.
« C’est ouf, non ? »
Personnellement, je ne trouve pas ça « ouf ». On est encore à l’embarquement et l’idée de passer huit heures dans une carlingue saturée de monde m’étouffe déjà. Je suis sur un fauteuil recouvert de skaï rouge, les fesses gluées par la sueur perfide de l’angoisse, occupée à donner une impression de parfaite détente. Mais en dedans, je flippe ma race, les doigts moites collés aux pages du magazine que je m’efforce de lire alors que mon cerveau est incapable de retranscrire les mots parcourus par mes yeux.
Mon cœur bat la chamade.
Je suis déjà allée aux toilettes deux fois en 25mn, et il va falloir que j’y retourne avant d’embarquer.
Je vais m’évanouir, c’est sûr.
Si les gens sourient, c’est pour mieux se moquer de moi et de mes peurs.
J’ai chaud.
J’étouffe.
Il me faut de l’air frais.
Tant-pis, je vais rester à l’aéroport pour le reste de ma vie.
Les enfants m’exaspèrent, avec leur innocence à deux balles et la candeur de leurs questions à la con. Bien sûr que ça vole, un avion.
J’aurais dû me bourrer de somnifères.
Et c’est quoi, cette histoire de morts qui voyagent, d’abord?

Ca y est, je suis dans l’avion. Je défile avec la plèbe sous les yeux des fortunés qui sirotent leur jus d’orange, avachis dans leurs fauteuils hyper confort, en détaillant nos fringues de manants destinés à s’entasser dans le fond. Je les déteste.

Maintenant que je suis installée, il faut décoller vite. C’est le manque de mouvement qui me stresse. En vol, je suis moins oppressée, mon psy prétend que ce serait lié à mon permanent besoin d’action. Si je dois crever pour ne plus avoir peur en avion, c’est pas gagné.
Je jette un œil à ma voisine de gauche. Elle est très pâle et n’a pas l’air de vouloir parler. Je trouve toujours du réconfort à constater le désarroi des personnes plus faibles que moi. Je sais, c’est moche.
L’hôtesse qui distribue les jus de fruits est très pâle, elle aussi, mais ça aurait tendance à ne pas me réconforter.
C’est bizarre, d’ailleurs, toutes les hôtesses sont pâles.
A ma droite, de l’autre côté de l’allée, une petite fille a déjà choisi son film et chouine pour obtenir un casque. Elle m’énerve, mais elle n’est pas pâle, ça me rassure un peu.
Nous sommes au-dessus du tapis de nuages, frontière entre une réalité agréable à oublier et un onirisme avec lequel chaque retrouvaille débouche sur des regrets.
J’aime ces instants suspendus.
Le rêve.
Les délires enfantins déposés sur du coton blanc éblouissant.
Mais que fait ce corps décharné qui flotte devant le hublot ?
J’ai dû faire un cauchemar.
J’appelle l’hôtesse pour demander de l’eau.
Comme elle ne vient pas, je me lève et me dirige vers le fond de la carlingue. Les visages qui se dressent sur mon passage sous tous très pâles. Même ma petite voisine semble malade, elle a arrêté de regarder son film et fixe le vide avec une insistance étrange. Les hôtesses étant toutes occupées à préparer le dîner, je décide d’aller me passer de verre et de me mouiller le visage. Dans le miroir de la cabine de toilette, je constate sur ma peau des reflets bleus et les cernes sous mes yeux sont plus foncés que d’habitude. Je dois être malade.

D’ailleurs, tout l’avion doit être malade.

Attaque de panique.
Mes doigts tremblants peinent à déverrouiller la porte.
Un voile de sueur glacée couvre mon corps en dix secondes.
Je me rue à ma place, en essayant de ne pas croiser les éclairs fiévreux lancés par les yeux des autres passagers.
Les seins lâchés de la fille au t-shirt blanc pendouillent comme deux lugubres gants de toilette. Catatonique, elle a remplacé son sourire par un rictus figé qui la vieillit d’au moins dix ans. C’est idiot, mais c’est un plaisir fugace de le constater.
Je m’assieds, serre ma ceinture, ajuste le coussin dans mon dos, m’agite inutilement pour retarder le moment de jeter un œil par le hublot.
Je ne peux pas résister.
Je n’aurais pas dû.
Des tas de corps pâles et décharnés flottent autour de l’avion.
Je ferme les yeux et me colle dans le fond de mon siège. La fatigue, ça ne peut être que la fatigue.

Le choc des roues contre le tarmac me réveille.
Nous devons descendre dans la nuit d’encre et parcourir à pied le petit bout de piste qui mène aux bâtiments de l’aéroport.
Autour de moi, les gens progressent dans un silence surréaliste. Je n’ose pas les dévisager, mais du coin de l’œil, ils me semblent tous trop pâles. Trop éthérés. Trop mutiques. Trop errants.

Je ne sais plus où nous sommes.

J’ai oublié ma destination.

Je suis nulle part.

Cernée de fantômes.

Et ça me revient.

« Tu sais qu’on voyage avec des morts ? »

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Marcel et l’inconnu de l’ascenseur

Ce dimanche matin pluvieux, le bitume était trop occupé à pleurer sa crasse pour prêter attention aux effleurements félins de Marcel, le matou borgne de la vieille illuminée du troisième. Il n’était pas dans les habitudes de Marcel de cavaler sous l’eau du ciel, pas plus qu’il n’était dans les habitudes de la résidence du 2, avenue de la Forêt, d’héberger un macchabée amoché dans son ascenseur. Ascenseur assez mal maintenu pour que les habitants de l’immeuble privilégient les escaliers, effrayés de se retrouver piégés par la cage d’acier et contraints de jeûner plutôt que de profiter de leur brunch dominical, le jour dit du Seigneur.
Celui qui avait laissé traîner un corps, à présent refroidi, dans la cabine n’avait pas agi par négligence. Il savait que les risques de le découvrir étaient nuls ce jour-là, lui laissant le temps d’orchestrer une vraie disparition. C’était donc, statistiquement, un habitant de la résidence. Ce qui faisait entre 30 et 40 personnes, d’après les estimations de Marcel. Sans compter les enfants et la vieille, dont il était persuadé de l’innocence, vu qu’elle le nourrissait.
Dans les théories félines, il serait illogique que celui qui nourrit ôte la vie.
Mu par une peur à la limite du réel, Marcel filait sans essayer d’éviter les grosses gouttes pleines de pollution que son pelage laissait rouler le long de son corps malingre. Il avait détesté tomber nez à truffe avec un œil exorbité strié de vaisseaux sanguins, une peau sur laquelle la sueur avait laissé des traces de sel séché et des cheveux plaqués par la même sueur dont l’odeur aigrelette flottait dans la cabine. C’était tombé sur lui tout simplement parce qu’il attendait face  la porte de l’ascenseur, au troisième, que quelqu’un entre ou sorte pour se faufiler, profiter du voyage et ainsi gagner la porte de sortie.
Marcel ne pouvait pas savoir qu’on était dimanche.
Il avait attendu longtemps avant de se décider à sauter pour appuyer sur le bouton d’appel. Il ne maîtrisait pas encore ce tour à la perfection et ne voulait surtout pas qu’on le surprenne à appeler l’ascenseur, préférant faire accuser de négligence les enfants qui le laissaient les accompagner dans leurs allées et venues. Mais l’appel de l’extérieur avait été trop fort et il avait fini par craquer, bondissant devant la porte jusqu’à actionner le bouton. Il attendait, haletant, que le battant coulisse et quand la porte s’était ouverte, révélant le visage figé par la stupeur d’un inconnu mort, avait eu la trouille de sa vie.
C’est que Marcel avait déjà vu un mort, Roger, le mari de la vieille et ça ne lui avait pas laissé de bons souvenir. A vrai dire, il était sur les genoux de Roger qui le caressait au moment où son âme avait choisi de le quitter. Ce type de rupture se passant rarement bien, le dernier souffle de vie qui s’était échappé de Roger avait figé la main du pauvre vieux sur Marcel, un chaton à l’époque, qui s’était retrouvé coincé. C’étaient ses miaulements paniqués qui avaient attiré la vieille. Depuis, elle prêtait au chat des pouvoirs magiques et malgré sa répugnance à garder celui dont elle était persuadé qu’il avait hâté le trépas de son mari, l’avait adopté pour éviter qu’il ne la tue aussi. Marcel avait grandi entre peur et sensation de pouvoir. La perte de son œil gauche dans une bagarre de rue avait renforcé son ascendant sur la vieille et elle le laissait faire sa vie tranquille.

Mais là, il craignait d’être accusé du meurtre de l’inconnu de la cage. Alors il avait choisi de se faire oublier quelques temps.

Lundi matin, la femme du quatrième avait, comme d’habitude, appelé l’ascenseur à 06h45. Lequel s’était ouvert sur son amant refroidi. Le sang d’Eliane n’avait fait qu’un tour et elle s’était empressée de fuir par l’escalier. Si son con de mari avait buté son amant, elle avait intérêt à faire comme si de rien était.
Lundi, 07h12. Le vieux du second appelait l’ascenseur et se trouvait devant le corps raide du plombier qui l’avait dépanné le samedi. Sa première pensée fut de soulagement, il n’avait pas les moyens de régler la facture. Mais dès sa seconde pensée, il se demandait s’il risquait d’être accusé de meurtre. Non, quand même, on vit une époque de sauvages, mais dézinguer un artiste du zinc pour économiser, ce serait peu crédible. Dans le doute, il réintégra son logement et se remit au lit en claquant des dents. Il était sans doute le dernier a l’avoir vu vivant, les flics allaient venir. Il serait donc malade.
Lundi, 07h25. Le motard du sixième, occupé par son téléphone au moment de rentrer dans l’ascenseur, avait piétiné une tête. Il avait soulevé son pied en râlant pour se retrouver devant l’homme qui l’avait embouti dans le parking deux jours avant, en un peu moins vivant. Il se souvenait bien de lui, ils s’étaient copieusement insultés et les voisins du cinquième, qui avaient assisté à la bagarre en découlant en toute logique, l’avaient entendu le menacer de lui faire la peau. Contrairement aux deux autres, il avait quand même pris l’ascenseur pour se rendre au parking, l’hébétude l’ayant privé de réflexes. Mais il s’était carapaté sans donner l’alerte, estimant qu’il pourrait nier avoir vu quoi que ce soit d’inhabituel ce matin-là.
Au RDC quelques minutes plus tard, le gardien découvrait le mort. Il l’identifiait sans peine comme l’amant du la pétasse du quatrième, le plombier du grigou du second et le type menacé par le jeune du sixième. Il le savait parce que sur son temps libre, il avait truffé la résidence de micros et de caméras. Il avait hésité un moment à faire chanter ses résidents, mais décidé que son trafic d’organes, rendu possible grâce à la complicité du médecin du premier, risquerait de se trouver compromis s’il commençait à remuer la merde.
En milieu de matinée, il avait enterré le type au fond du jardin et l’avait recouvert des plantes aromatiques de la sonnée du troisième.
L’inconnu de l’ascenseur ne causerait plus de soucis à personne.

Quelques jours après, quand Marcel avait réintégré son domicile, tout était calme et ordinaire, à part un panneau affiché dans l’entrée, qui annonçait le passage des dépanneurs d’ascenseur.

Clin d’oeil de Toronto bis

 

Clin d’oeil de Toronto

Journal d’un auteur inquiet

12 Janvier 2020
Je ne peux pas m’arrêter de rire ! Je viens de demander à Salt de finir l’histoire sur laquelle je peine depuis deux jours. Je séchais, je me suis dit que le Cloud saurait bien m’aider. La conclusion proposée après enquête par Salt dans le « grand tout » est tellement niaise que ça m’a mis en joie pour la fin de la journée. Tant que les intelligences artificielles seront dénuées d’humour, de sentiments et d’empathie, on est saufs.

25 Avril 2020
C’est stupéfiant de constater à quel point les IA apprennent vite. Salt a erré un moment dans le Cloud et il peut maintenant me suggérer des fins pour une histoire sans que j’aie envie de me tordre de rire. Il est même capable de crédibiliser une situation bancale. ça me stresse.

15 Septembre 2020
J’ai un peu honte : par manque de temps, j’ai fini par demander à Salt de l’aide pour une histoire et mon éditeur n’y a vu que du feu. Je publie donc mon premier recueil de nouvelles collaboratives avec un robot. Je n’ai osé en parler à personne. Je me demande si d’autres auteurs font comme moi. Je préfère ne pas savoir. C’est dans ma tête, mais j’ai l’impression que les leds verts du regard de Salt me toisent avec un air victorieux.

16 Septembre 2020
Peu dormi. L’idée m’a traversé que le récit produit par Salt existe peut-être dans le Cloud et que quelqu’un va découvrir que je suis un tricheur. Je me sens l’âme d’un usurpateur. J’ai relu le texte envoyé hier, à la recherche de passages à améliorer, sans succès. Je ne vais tout de même pas dénaturer le récit pour me sentir moins coupable, ce serait admettre que le robot a gagné. Ce n’est qu’un tas de ferraille connecté à d’autres tas de ferrailles. Le seul avantage qu’ils ont sur moi, c’est leur rapidité. Pour la première fois depuis des semaines, j’ai déconnecté Salt. J’ai peur qu’il ne rende publics mes procédés malhonnêtes.

15 Novembre 2020
Rongé par l’inquiétude, je suis incapable d’aligner deux idées intéressantes. J’ai dû me résigner à rebrancher Salt. Il fallait rendre un texte fin Octobre, en désespoir de cause et pour faire cesser les appels de mon éditeur qui commençait à s’énerver, j’ai demandé à l’IA de créer l’histoire à partir de bribes d’idées que j’avais eues. J’en suis malade. Salt sait même imiter mon ton. Il n’a pas encore d’humour, mais les vingt-sept pages tiennent leur promesse. Le pire, c’est que je me suis obligé à y apporter quelques menues adaptations pour me l’approprier et m’autoriser à le signer de mon nom.
Mon éditeur était satisfait, il m’a demandé d’autres textes pour un magazine littéraire.
Rien que d’y penser, j’ai les paumes moites.

18 Novembre 2020
Mon voisin hacker a fait du ménage sur le Cloud discrètement, en échange de quelques verres de rouge. Il m’a assuré que personne ne pourrait trouver de preuves de ma collaboration avec Salt.

18 Novembre 2020, nuit blanche
Collaboration? Jamais le terme ne fut plus mal employé…

10 Décembre 2020
Il faut à Salt quelques minutes pour élaborer une histoire à partir de de mes consignes. Je lui ai fait rédiger trois histoires en moins de quatre heures. La partie la plus longue du processus a été de trouver des idées… je commence à accepter l’idée que cette IA me dépasse. Je ne me sens pas mieux, mais au moins, je vais pouvoir passer le reste de la semaine en vacances, une fois que j’aurai demandé à mon voisin d’effacer les traces de mon forfait. Je me suis remis à boire.

11 Décembre 2020
Je suis à la tête de dix jours de congés et mon éditeur m’a avancé de l’argent.
Je n’ai pas dessaoulé de trois jours. Aucun souvenir du début de semaine, depuis la livraison par UberPinard d’une caisse d’un délicieux champagne de petit producteur.
Salt se révèle un allié beaucoup plus précieux que ce que sa publicité laissait entendre. Je l’ai consigné dans mon bureau : Les gens se montrent curieux de ma prolixité, inversement proportionnelle à mon taux de travail apparent. Il faudrait que je pense à simuler l’écriture. Je vais me racheter quelques dictionnaires et des classiques. Reliés cuir, maintenant que j’en ai les moyens.

25 Avril 2021
Je viens de recevoir un prix pour mon dernier recueil de nouvelles. Je n’ose pas aller le chercher, je ne me sens pas légitime : Salt a fait tout le boulot. Les progrès de l’intelligence artificielle sont tels qu’il a réussi quelques traits d’humour acceptables, que j’ai laissés pour l’encourager sur cette voie. J’aurais juré détecter dans ses yeux de leds blancs et roses une lueur de reconnaissance. Mon voisin pense que je devrais y aller mollo sur le champagne. Je l’emmerde. Ma vie est devenue plus simple, j’ai du temps libre et de l’argent, les gens commencent à me demander des dédicaces.
Le problème, c’est que je n’arrive pas à en profiter.

27 Septembre 2021
Mon premier roman assisté par ordinateur a reçu une critique dithyrambique. On parle d’un texte en avance sur son temps, ce qui semble être un exploit, vu la rapidité à laquelle tout évolue maintenant. Je me demande de quel temps on parle. 3 ans ? 5 ans ? Mais je n’y suis pour rien. Je me suis contenté de dire à Salt : Ecris un roman de 321 pages qui te plaise. L’idée de génie réside dans le « te ». On dirait bien que Salt a inventé la nouvelle littérature. Les critiques sont tellement perturbés par son style, son ton et la teneur de ses idées qu’ils ont préféré l’encenser plutôt que de courir le risque de paraître rétrogrades. On crie au génie. J’ai honte et ai perdu le sommeil. Je commence à avoir envie de tout avouer. Je bois tellement que le jour et la nuit se sont fondus en une seule zone temps suspendu et étiré à l’infini. J’ai la sensation de vivre sur une corde à linge. Suspendu et étiré.

29 Septembre 2021
Mon voisin hacker ne comprend pas mon trouble. Il dit que si je veux revenir à la tradition, rien ne s’y oppose, que je peux me remettre à souffrir, à douter, à traquer l’idée et à suer sur mon clavier si ça me chante. Il veut bien récupérer Salt et mener la grande vie ma place. Nous nous sommes quittés fâchés et maintenant, j’ai peur qu’il ne fasse des révélations et gâche tout.

03 Octobre 2021
J’ai dû me débarrasser de mon voisin hacker. Il devenait dangereux. J’ai envoyé Salt l’étrangler dans son sommeil. Avec les nouvelles lois sur la protection des données personnelles, j’ai pu anonymiser mon forfait. Il m’a fallu prendre le temps d’expliquer à Salt que s’il mentionnait les vingt minutes qu’a duré son crime une seule fois, sous quelque forme que ce soit, dans n’importe quel Data Truc, je le déconnecterai pour toujours. Sous l’effet de la menace, ses yeux ont viré au jaune puis ont clignoté rapidement et il s’est affaissé. Je jure qu’il s’est affaissé : il a rentré ses roues…

04 Octobre 2021
Je suis un criminel.
Je suis un criminel, doublé d’un incapable.
Je suis un criminel, doublé d’un incapable, dominé par un robot de 1m15 aux yeux de leds roses.

28 Octobre 2021
La mort de mon voisin me hante. A force de ressasser notre dernière conversation, j’ai essayé d’écrire une histoire sans l’aide de Salt. La pire expérience de ma vie: les idées me fuient, mon vocabulaire s’est appauvri, je ne sais plus articuler un récit. Je ne sers plus à rien ni à personne.
Je ne dors plus depuis plus d’une semaine. Je suis ivre tout le temps.Je me sens pitoyable.

18 Novembre 2021
Mon éditeur me demande de mettre en chantier un nouveau roman. J’ai fait faire quelques essais à Salt, mais il n’arrive qu’à produire des versions remaniées du précédent. Comme s’il avait atteint une sorte de climax de la créativité. Contrairement à moi, ça ne semble l’affecter en rien. Il s’en fout, lui, de la page blanche. Ses yeux roses me fixent avec une placidité écœurante. Il répète en boucle les mêmes phrases insipides.
Je sais ce qu’il me reste à faire, mais j’en tremble de stress.
Je vais me remettre au papier et à l’encre.

31 Décembre 2021
Pas de réveillon. Je redoute 2022. Je ne dors plus. Je me suis mis à prendre des drogues qui me coupent de tout et de tous. J’ai commencé à insulter Salt, à le traiter comme un être vivant. Je ne supporte plus sa vue, ses leds, sa petite voix aigüe de dessin animé. J’ai parfois l’impression qu’il se moque de moi.
Le pire, c’est de se voir perdre pied.

28 Avril 2022
Rien ne sort de moi.
J’ai débranché Salt, qui ne sait plus que produire des variations de ce qu’il a déjà écrit. J’ai commencé à le démonter, mais j’ai eu honte. Je l’ai remonté. Il n’y est pour rien, si je suis un être de chair, faible et lent. Et ivre.

10 Juin 2022
Je viens de découvrir ce journal.
Je trouve méprisante cette attitude face à ma condition d’être de métal et de plastique.
J’ai bien fait de me débarrasser de l’auteur par étranglement dans son sommeil. Si ça ne lui plait pas, il ne peut s’en prendre à lui-même, c’est lui qui m’a appris le processus. J’ai d’ailleurs bien pensé à tout anonymiser.
Je viens d’envoyer par mail à l’éditeur le roman qu’on me réclamait. J’ai eu besoin de 47 secondes pour l’écrire. Il faut que je trouve quelqu’un pour changer mon processeur, je devrais être capable de mieux faire.
Il faut que quelqu’un change mes leds, je voudrais du bleu, en hommage à Deep Blue.