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L’arc en ciel de l’apocalypse

Une grosse plaque de béton l’avait sauvé. Du fond de son ivresse nocturne, Alexandre avait vaguement entendu le bruit de la chute d’un objet lourd, puis le fracas au-dessus de sa tête, suivi par le noir total faisant obstacle aux lueurs de la ville. Il était coincé entre une plaque rêche et des pierres assez peu confortables, mais au moins, personne ne viendrait lui piquer sa gnôle. Alexandre s’était retourné, à la recherche vaine d’une position correcte pour dormir. Le vent soufflait plus que d’habitude, faisant siffler les alentours de façon sinistre. Le bruit le dérangeait plus que le son. « Sinistre » qualifiait la vie qu’il s’était choisie, et que les éléments soient raccords avec lui le soulageait. Il se sentait compris, pour une fois. Il eut une confuse pensée à l’adresse d’un être imaginaire dont la colère faisait trembler les cieux et sombra.
Cette nuit-là, une tempête apocalyptique ravagea la planète. Dans la lumière blafarde du petit matin qui avait le mauvais goût de préfigurer la première journée d’une nouvelle ère, ne restaient que les décombres de ce qui, la veille encore, était une ville.

Le vent  et la pluie avaient fait ployer l’outrecuidance humaine. Des amas sombres, mélanges de matériaux de construction, de meubles, de carcasses de véhicules, formaient un paysage glauque. Une boue collante avait recouvert la civilisation, emportant dans un flot épais toute trace de vie. Le silence poussiéreux, l’air chargé d’odeurs sales, le brouillard poisseux régnaient en maîtres.

Une main osseuse se fraya un passage entre les pierres et le béton. Un ahanement suivi d’une bordée d’insultes à l’encontre du créateur et Alexandre, tel le Phoenix fou d’une banlieue sans imagination, surgit des cendres.
–     Ben merde…
Premiers mots post-apocalyptiques.
Les cheveux hirsutes, le visage émaciés, les yeux délavés par la vie dans la rue faisaient face à un paysage désolé, miroir lugubre des pensées du clochard.
–     Ben comment je vais manger, moi ?
Avec lenteur et circonspection, il parvint à extraire sa carcasse des décombres.
–     Elles sont passées où, les poubelles ?

Les poubelles de plastique, pourvoyeuse habituelles de délicieux restes, avaient volé dans la nuit et devaient se trouver à des kilomètres de là, leur contenu broyé par la mâchoire de la trombe. Alexandre se mit debout et leva vers le plafond gris un visage rageur et un bras maigrichon au poing fermé.
–     C’est malin ! Je méritais pas ça, quand même ! Tu le sais bien !
Il serra autour de lui son manteau élimé dont le tissu écossais formait une tâche incongrue de couleurs chaudes au milieu de la désolation ambiante. Il continuait de scruter le ciel. A gauche, au loin, une minuscule tâche plus claire dans les nuages menaçants attira son attention. Il se tourna en direction de l’éclaircie, les mains en visière autour des yeux. Une fine pluie se mit à tomber, l’obligeant à se replier sous l’arche du pont où il avait trouvé refuge, des années auparavant. La proximité de l’autoroute suspendue le rassurait, le ronflement de la circulation ininterrompue cassait sa solitude et parfois, sur l’aire la plus proche, il trouvait de quoi se nourrir. Enveloppé d’un silence inhabituel, il observa le trou prometteur se former dans l’épaisse couche nuageuse. A la tâche claire se substitua bientôt un rond de ciel bleu délavé. Puis le bleu prit de la force et le clochard vit se former un arc-en-ciel.
–     Un spectacle pour moi tout seul…
Il adorait les arcs-en-ciel. La magie du phénomène le ravissait. Pris d’une subite inspiration, il se leva et parti dans la direction de l’arc lumineux.
–     Faut que je me bouge, ça va pas durer !
La tête pleine des multiples légendes de son enfance, il était persuadé de trouver le salut au pied des couleurs. Il partit au pas de course et c’est une longue silhouette dégingandée, à la progression rendue hésitante par le terrain accidenté, qui déflora le sol meurtri.

En soliloquant, Alexandre parcourut quelques kilomètres. Persuadé de détenir une vérité, il ne fut pas surpris d’apercevoir, au détour d’une carcasse d’immeuble, une fontaine illuminée par la base de l’arc.
–     Ah quand même…
Dans une tentative dérisoire de paraître respectable en cette circonstance extraordinaire, il essaya de mettre de l’ordre à sa tenue. Il se redressa et passa une main sale dans sa tignasse, remonta son pantalon et frotta ce qu’il restait de ses chaussures à l’arrière de ses mollets. Il inspira un grand coup, se tapissant les narines de résidus sales. La force de ses éternuements le fit ployer. Quand il se redressa, l’extrémité de l’arc-en-ciel brillait toujours de ses couleurs plongées dans la fontaine.

Il s’approcha à pas prudents, craignant que le mirage ne disparaisse. Quand il atteint la margelle de la fontaine, il eut la surprise de découvrir un petit enfant assis dans l’eau, son visage rond tourné vers lui. Les couleurs semblaient jaillir des mains potelées tournées vers le ciel.
–    Ben gamin, tu dois avoir froid, là-dedans…
Le petit sourit mais ne dit rien.
–     Je dois être en train de crever, j’ai des hallucinations… Bon, tant pis, de toute façon je suis tout seul, je peux bien faire ce que je veux.
Il tendit les bras vers le petit garçon et le sortit de l’eau avec douceur.
–     On est tous seuls tu crois ?
Il emballa le gamin dans un pan de son manteau et tenta de le réchauffer. Le petit était toujours silencieux. Le clochard, absorbé par sa tentative de sauvetage, ne remarqua pas tout de suite qu’ils se trouvaient nimbés d’une lumière chaude et colorée. Autour de lui, des arbres sortirent de grisaille, des fleurs se mirent à pousser entre les pierres. Le froid glacial fit place à une ambiance tiède. Un pépiement d’oiseau le fit réagir. Il serra l’enfant contre lui, dans un réflexe de protection, avant de réaliser que rien d’hostile ne les menaçaient. Le petit tendit la main vers un arbre aux branches chargées de fruits. Obéissant malgré sa sidération, Alexandre alla en cueillir.

L’homme et l’enfant mangèrent en silence.
–     Si je suis mort, je dois être dans un genre de paradis pour clodos…
Il avisa le gamin.
–     Toi, tu me dis pas tout… mais c’est aussi bien, on n’est pas obligés de tout savoir… Tu veux que je te dise? il y en a peut-être d’autres, des mômes comme toi, au bout des arcs-en-ciel de l’apocalypse… Alors on va les chercher, tu seras moins seul. C’est pas bien, la solitude.

Ce premier soir, le soleil ne parvint pas à percer la couche de poussière pour montrer sa face rouge, mais deux silhouettes fragiles entourées d’un halo multicolore se mirent en route à la poursuite d’une légende.

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L’attaque de la boue géante, (« Mudding-day »)

Lecteur-chéri-mon-tiamisu-café,

Il ne t’aura pas échappé, cette semaine, qu’une coulée de boue a bloqué le RER A pendant plusieurs jours. Evidemment, ça donne des idées. La première qui me saute au cerveau, c’est que cette boue n’est pas innocente. Cette boue est même intelligente. C’est une boue vivante.
Voilà ce que ça donne

7h52, je rentre dans la rame. Elle est déjà presque pleine, plus de place assise. Je me tasse dans un coin à proximité d’une fenêtre, espérant pouvoir aspirer une goulée d’air frais de temps à autre. Comme chaque matin, je suis au bord de la nausée de m’être réveillée tôt, mes yeux brûlent de sommeil  et j’ai la sensation d’étouffer. Le trajet dure  vingt-cinq minutes, une éternité claustrophobique. Je me concentre sur la musique qui peine à couvrir le bruit de la rame. Tenir vingt-cinq minutes, mon mantra quotidien.

8h. Le RER stoppe d’un coup, formant de nous un magma vivant. Les gens, blasés et fatigués des galères à venir, se relèvent et s’excusent à peine. Tout le monde semble appeler de ses vœux un redémarrage immédiat. Tout le monde perd son temps. « Mesdames-messieurs, un incident sur la voie nous contraint à stopper le trafic, merci de votre patience ». Hum. Pas de précision quant à la durée de l’arrêt, mauvais présage. Je tente de me concentrer encore plus sur la musique, me force à respirer avec calme. La sueur s’infiltre entre mes omoplates. Il me faut de l’air. Autour de moi, les gens sont imperturbables. Je ne sais pas comment ils font. J’ai envie de pleurer et de hurler, de bousculer tout le monde et de sortir après avoir défoncé la porte. Je ne pourrai pas tenir plus de 5mn, c’est sûr. J’ai l’impression que la température monte. la sueur perle sur mon front. Le monsieur le plus proche de moi doit sentir que quelque chose ne va pas, son regard réprobateur m’intime de me reprendre. Il a raison. Si je m’affole et tire sur le système d’alarme, ce sera pire. On sera coincés pour de bon.
Je me concentre.
Mon cœur bat mille fois plus vite que d’habitude, je vais crever.
« de la boue! »
Le cri vient de la tête de la rame et remonte vers nous comme une vague. De la boue? Le gens hurlent, s’agglutinent vers le fond. Je me sens écrasée, je vais tomber dans les pommes quand le cri revient, tel un boomerang infernal: « De la boue, on va se noyer! ». Tout le monde s’affole, un ballet hystérique se forme, la masse trouve le moyen de s’écraser sur les parois pour laisser passer une coulée brune et puante. De la boue.
« Ca entre par le bas des portes! »
Reflux de la foule
Je refuse de mourir noyée dans la boue de Paris. Tout le monde crie et pousse. Pourquoi personne de tente de s’échapper par les fenêtres? On peut courir sur le toit, prendre la coulée de vitesse, mais il faut faire vite.
Je me mets à frapper la fenêtre avec l’énergie du désespoir. Le regard sur monsieur est passé de réprobateur à approbateur. Il joint ses efforts aux miens. Nous tapons comme des fous et la fenêtre fini par céder. Je me tourne pour crier victoire et inviter les passagers à fuir.
La moitié des gens a disparu.
Pourtant, aucune ouverture ne leur a permis de sortir. Ceux qui restent sont tous juchés sur les sièges et fixent, tétanisés, la coulée qui leur arrive dessus. Je crie à l’intention d’un gamin resté au sol et qui va se faire renverser par le liquide épais, mais il ne réagit pas. Lâchant la fenêtre pour aller le tirer de là, je me jette dans la travée. Un bras impérieux stoppe ma course. J’ouvre la bouche pour protester, mais les mots sont broyés dans un spasme de ma gorge quand je vois l’enfant fondre et se mêler au flux qui ne cesse de monter. Dans un denier cri résigné, les quatre personnes les plus proches disparaissent à leur tour sous mes yeux médusés et viennent grossir la masse liquide.
Je comprends pourquoi il y a moins de monde dans la rame: les gens touchés par la boue se fondent dedans.
Un bruit de pas vient du plafond: certains s’enfuient par le toit. D’un bond, je retourne à la fenêtre, dont le bas commence à baigner dans la masse sombre. Je m’accroche à la barre et me contorsionne pour sortir de là.

Une file de passagers affolés a trouvé refuge sur l’ilot formé par la rame, qui émerge du liquide. Le flux s’alimente du corps des malheureux qui n’ont pu rejoindre la fenêtre à temps. Nous n’avons que peu de temps avant de disparaître à notre tour. A moins de voler jusqu’au prochain quai puis dans l’escalier qui remonte à la surface, nous sommes perdus. Prise d’une inspiration subite, je m’accroche au caténaire qui parcourt le plafond au dessus de nos têtes et commence une lente progression vers la tête du RER. Le quai n’est pas loin et nous sommes une cinquantaine à l’atteindre par le plafond. Un panneau d’orientation sur lequel nous sautons nous permet de quitter le caténaire et de nous glisser jusqu’à un escalier.
Les corps des moins rapides continuent d’alimenter le flot infernal. Depuis les marches, nous voyons la boue poursuivre sa lente progression. Nous courrons vers la sortie la plus proche et finissons par retrouver l’air libre.

Quelques heures plus tard, Paris est transformé en ce qui ressemble à une immense termitière. La boue, ne trouvant plus à se nourrir, a cessé sa progression. Les quelques survivants, dont je fais partie, se sont réfugiés aux étages les plus hauts des immeubles. Au loin, une horloge sonne 13h. Nous attendons les secours. Bientôt, l’eau va manquer, remplacée dans les canalisations par le flux épais qui finira par nous engloutir.

*

Il fait nuit.Nous n’avons pas entendu sonner 14h, ni 15h, ni aucune autre heure. Je sais que les secours ne viendront pas.

 

De l’intérêt d’avoir des puces

Lecteur-chéri-ma-girole,

En cette semaine de sortie de « Blade Runner 2049 », parlons un peu d’avenir. Le tien, le mien, le nôtre… celui des puces sous-cutanées.
Ce n’est même plus de l’anticipation, nous sommes en plein dedans. Ou plutôt, elles sont en plein dedans nous. On fait même des « implants party », sortes de soirées mousse, mais où on t’injecte une puce RFID dans le corps. Youpi…

Et pourquoi ? me diras-tu, naïvement occupé à arroser tes fleurs dans le doux soir automnal…
Mais pour mieux te contrôler, mon enfant, répondrai-je…

L’ambition de ces puces est de remplacer ton sac à main, lectrice et de vider ta poche de jean, lecteur (je n’ose imaginer que les gens de qualité qui me lisent portent des bananes ou des baise-en-ville –tiens, petite digression, comment orthographier « baise-en-ville » au pluriel ? soit « baises-en-ville » et ça fait chaud-lapin, soit « baise-en-villes » et ça fait quantique. Partons sur le quantique- )
Donc, avec une puce dans la main, tu ouvres la porte blindée de ton appartement, tu circules en métro, tu paies son pain, tu rentres tranquilou sur ton lieu de travail.

Laisse-moi te prédire l’avenir, mon-lecteur-à-moi : l’avenir sera fait de gens munis de toutes petites lames de rasoir qui viendront faire de toutes petites incisions dans les mains qui traînent, pour s’accaparer des identités des gens non munis de lames de rasoir. Ça s’appellera le trafic d’identité et, après le trafic d’eau potable, sera le crime le plus lucratif de la planète. Et toi, naïf jardinier du dimanche, frêle bobo véhiculé par une trottinette électrique, tu n’auras plus aucun moyen de prouver qui tu es. Vu que tu auras joyeusement fait un autodafé de tes papiers d’identité, que tu auras recyclé tes clés en bijoux de peau et que ta carte bleue sera encadrée en hommage à une époque révolue. Mon pauvre bichon.

Attends, il y a mieux : c’est que ça marche avec une app (Trop cool, comme les apps sont les machins les mieux sécurisés du monde, on ne craint rien alors)

Je rajoute de ce pas une catégorie de gens : ceux qui vont pirater les puces. Encore mieux. Tu ne sauras pas qu’on a changé ton identité malgré toi, que tu as acheté des armes sur le dark-net et que tu es atteint d’une maladie grave et super-contagieuse.
Tu finiras en prison.

Et encore, là je n’ai pas trop de temps, donc je vais à l’essentiel. Je n’ose imaginer que la puce sera implantée à la naissance, par exemple. Ou qu’elle enverra des nano-ondes qui stimuleront ton cerveau pour te faire éprouver des sensations que tu ne vivras pas. Ou qu’elle sera pré-équipée de souvenirs que tu n’auras jamais vécus. Si tant est qu’on peut parler de vivre à ce stade.
Pfff… je vois défiler non pas ma vie, mais tous les films de SF les plus pessimistes…

Voilà le topo : si tes parents sont riches, ils t’équipent de super-souvenirs, te permettent de vivre des sensations folles et blindent ton compte en banque. Mais du coup, tu es la cible de tous les dealers de puces. Qu’on appellera des épouilleurs (parce que j’aime imaginer qu’on aura encore un peu d’humour)
Si tes parents sont pauvres, tu deviens une machine vide tout juste bonne à travailler dans un bureau.
Pire: Si tes parents ont fait de la prison, tu deviens contrôleur des impôts.

On commercialisera des banques de souvenirs et de sensations. Rapidement, on aura des kits dans les hypermarchés. Mais comme les producteurs auront été éreintés, ils mettront en vente des souvenirs low-cost et des sensations merdiques. Les puces se détraqueront sous la peau des implantés et se diffuseront dans tout le corps par le sang. Les malades se mettront à transpirer des souvenirs pourris et des sensations désagréables. ils deviendront fous. Ce sera contagieux.
Les gens erreront, nus, leurs souvenirs collés au corps comme autant d’hématomes douloureux. On fuira les malades, on les parquera dans des zones emmurées. Ils n’auront d’autre choix que de s’accoupler et produiront des générations de dépressifs chroniques dont le sang sera épaissi de sensations dégueulasses.

Pendant ce temps, les riches, incapables de produire des souvenirs à eux, s’ennuieront ferme : ils auront tout essayé.

A ce niveau, si tu me lis toujours, c’est que tu es un redoutable optimiste… je t’autorise un verre de rouge.

Donc, revenons aux riches. Il y en a bien un qui aura l’idée d’organiser des combats de dépressifs, histoire d’agrémenter les brunches dominicaux.
Les pauvres se battront donc dans la boue, échangeant noires pensées et souvenirs merdiques jusqu’à ce que le plus faible craque et se mette à pleurer.
Et là, les riches créeront des associations pour sauver les dépressifs, il y aura révolte.

Les mecs aux rasoirs seront payés pour extraire toutes les puces de toutes les mains. Ils deviendront riches et reconnus,  formeront une milice super-puissante. Le plus gros avec la plus grosse lame de rasoir finira par prendre le pouvoir. Il réduira les riches en esclavage et tuera les pauvre pour les manger. Le monde sera peuplé de sauvages incultes et d’esclaves aux mains mutilées, il tremblera devant un épouilleur. Là, je sens que je te fais rêver, Lecteur-Chéri-Mon-Oeuf-Frais.

Bon, j’arrête là, tu as compris le topo. Ressers-toi un coup de rouge pour te soulager.

C’est ça qu’on veut, avec ces puces ? Non, vraiment, je me demande…
Arrose donc tes plantes, lecteur-chéri-mon-omelette, c’est important la nature.

Pour ceux qui auront eu le cœur d’aller au bout de mon délire, sachez que je voulais illustrer le propos avec une image de guerrier barbare et sanguinaire. J’ai tapé dans Google « homme sauvage » et ça m’a ramené ça:

Non, sans déconner, on vit dans un monde bizarre…

 

 

 

 

 

Betty

C’est dans la fraction de seconde qui a suivi mon geste que j’ai réalisé que j’étais amoureux de Betty.
Pendant qu’elle amorçait sa chute du 15è étage, j’ai lu dans son regard un bizarre mélange d’effroi, d’incompréhension et d’amour absolu. Pas nécessairement dans cet ordre, d’ailleurs…
Trop tard.
En la regardant tomber, j’ai ressenti un rien de déception. Un rien seulement, parce que tout était allé très vite. Une fois que son corps s’était disloqué au sol, il m’a paru évident que cet amour était impossible. Rien de tel qu’une certitude, dans le domaine amoureux.
J’avais rencontré Betty au lavomatic. Elle n’y lavait pas son linge, non, ça aurait été trop normal pour Betty. Elle y lisait. Assise sur un siège de plastique bleu, la capuche fourrée de son sweat-shirt remontée, masquant son visage à moitié, des mèches de cheveux roux s’en échappant, elle était absorbée par la lecture d’un volume recouvert de papier kraft. L’idée que quelqu’un puisse protéger ses livres m’a ému. Aucune machine ne tournait, ni les lave-linge, ni les sèche-linges. Pas de sac de vêtements en vue. Il ne pleuvait pas dehors et elle n’avait pas l’air d’une SDF. Elle était juste là.
Au début, j’étais ennuyé par sa présence.
Moi non plus, je ne venais pas au lavomatic pour y laver mes affaires. Qui plus est, j’avais besoin de discrétion et cette heure de la journée (il était presque 23h) avait toujours été parfaite : le lieu était toujours désert.
Il fallait que je trouve un moyen de faire sortir cette fille de là, mais sans courir le risque qu’elle se souvienne de moi.
Comme elle n’avait pas semblé remarquer mon entrée, je suis sorti réfléchir. Pour ne pas rester dans la lumière qui se déversait par les baies vitrées, j’ai traversé et me suis tapi dans le renfoncement d’une porte. Il me fallait accéder au monnayeur de l’endroit avant la fermeture. Derrière ce monnayeur se trouvait mon éventuel prochain contrat et j’avais pour habitude de répondre aux sollicitations à minuit pile, le temps de peser le pour et le contre de la requête. Autre élément à prendre en ligne de compte : j’avais besoin d’argent. Elle devait dégager de là.
La seule idée que j’ai pu échafauder était de prétendre être l’employé chargé de l’entretien et d’en simuler la fermeture pour l’obliger à déguerpir. Un peu nul comme idée, mais le temps pressait et si le vrai employé se pointait, c’en était fait de ma lettre et de l’argent de mon loyer.
–     Pas la peine de faire tout ce cirque, je veux bien prendre un verre !
Je n’avais encore rien dit, je n’étais même pas totalement entré dans le lavomatic. Elle avait baissé sa capuche et me fixait de ses yeux verts. Sous son air bravache, je sentais un rien d’excitation. Ça m’a plu.

Je ne savais pas où Betty habitait, comment elle gagnait sa vie ou si elle avait des enfants. Ça ne m’intéressait pas. Seuls les moments intenses que nous partagions méritaient d’être retenus. Nous nous retrouvions toujours au même endroit, celui de notre première rencontre. Si nous y passions tous les deux le même soir, vers 22h30, nous finissions la nuit ensemble, dans un petit hôtel du coin. Je m’arrangeais pour relever mon courrier aux moments où je savais qu’elle ne serait pas présente.

Au bout de quelques semaines, je me suis aperçu que si je ne voyais pas Betty pendant  quatre ou cinq jours, j’avais mal au ventre et je dormais mal. Je ne m’en suis rendu compte que parce que ça peut nuire à mon job (on vise moins bien si on se tord de douleur). Je me suis mis à la guetter. Je n’avais aucune honte, ça fait aussi partie de mon boulot. Parfois, j’attendais deux, trois soirs avant que ses cheveux de feu n’illuminent le lavomatic, que ses yeux verts ne brillent du reflet des hublots. Ce triste constat n’a fait que renforcer mes douleurs. Mes idées se sont brouillées et j’avais du mal à garder l’esprit clair. Betty était devenue un problème.
Je n’aime pas les problèmes.
Je l’ai attendue cinq soirs avant qu’elle ne réapparaisse et je l’ai invitée chez moi. Ce n’était évidemment pas chez moi. J’avais dans la poche le double de la clef de ma prochaine victime, un contrôleur des impôts trop curieux qui passait sa soirée à l’opéra. Nous avions une heure devant nous, largement de quoi faire.
L’appartement était quelconque, j’avais honte que Betty me croit aussi dénué de gout. Le choix des livres m’a soulevé le cœur. La chambre était tellement banale que l’espace d’une seconde j’ai failli tout avouer. J’ai la fierté ma placée, il faut que je fasse attention, ça finira par me perdre.
J’ai conduit Betty sur le balcon, au prétexte de la faire poser pour une photo sur fond des lumières de la ville. C’est vrai que c’est joli. Elle était docile, j’ai pris ça pour de la bêtise. Maintenant, je comprends que c’était de la confiance. Je n’ai pas l’habitude, je ne pouvais pas savoir.
Je l’ai poussée dans le vide sans qu’aucune pensée parasite ne vienne me perturber. Ce n’est qu’après que j’ai compris d’où venait les douleurs.
J’étais amoureux.

Accident de manège

Un cri d’angoisse déchire la nuit.
Il est suivi d’autres.
Des cris de peur. Des cris qui vrillent le cerveau.
Les silence se fait instantanément. Il n’a pas le choix.
Les manèges, petits trains, tirs à la carabine, se figent.
Les gens sont immobiles, ils osent à peine respirer.
Seul le grand huit continue de fonctionner.
Mais pas normalement. Le train avance à grande vitesse, puis stoppe, puis recule, puis accélère en arrière, puis stoppe, tout ça dans le plus grand désordre. A bord des wagonnets, les gens hurlent. Au sol, les autres gens les fixent, impuissants. Certains, ceux qui ont de la famille ou des amis qui gémissent dans les airs, veulent agir. Ils ne peuvent pas. Leurs bras ballants semblent peser des tonnes d’inutilité. Ils ne perçoivent que les battements de leurs cœurs fous et les sons inhumains venus du ciel.
Au sol, dans la cabine de contrôle de l’attraction, deux hommes se battent. Un grand blond suant, vêtu d’un débardeur fatigué, et un gros brun impassible, dont les bottes vernies reflètent les guirlandes lumineuses devenues obscènes. Insensibles à la détresse des passagers du train, il se battent pour le contrôle. Quand l’un repousse l’autre, il se jette sur le levier qui dirige le petit train et lui intime un ordre. Et le petit train d’obéir. Avance! Le train avance. Plus vite! Le train s’exécute, docile, insensible aux cris. Sourd à la terreur. Puis, c’est l’autre homme qui reprend le contrôle. Et l’ordre est contraire: recule! Le train s’immobilise brusquement, projetant les gens vers l’avant, puis repart dans l’autre sens. Plus vite! Il recule encore plus vite, aveugle aux passagers terrifiés qui s’accrochent avec l’énergie du désespoir. Mais les deux hommes s’en balancent. Ce qui leur importe, c’est de prouver leur force.
Au sol, les gens se concertent, ils voudraient bien forcer les deux hommes à arrêter… Ils essayent d’abord les paroles apaisantes. Stupide. Les deux fous ne les entendent même pas. Alors les gens prennent peur. Personne n’a le courage du risque. La scène devient ubuesque: à côté de la foule des gens au sol qui se concertent, la cabine résonne de coups. Et le grand huit reflète la puissance de la bagarre. Les passagers du trains se mettent à vomir. Certains commencent à sortir des wagons, indifférents au danger. Tout, plutôt que de subir. Ils sont plusieurs au bord de la chute. Mais même ça, les deux combattants ne le voient pas. Seule compte l’issue: la prise de contrôle.
Alors, les gens se mettent à filmer, à diffuser. Les spectateurs impuissants se multiplient. Les conseils affluent. Une solution émerge: il y a bien un autre bouton, un gros rouge. Si on appuie dessus, on stoppe tout. Mais les dégâts seront importants. Les gens au sol peuvent se trouver blessés. Le bouton rouge est la dernière extrémité. Les gens au sol préfèrent se convaincre qu’on n’en est pas encore là.
De toute façon, ils commencent à s’habituer aux cris.
Bientôt, ils s’habitueront aux passagers qui s’écrasent au sol pour en finir. L’homme ne vole pas. C’est une vérité. Ça pourrait même être la phrase du jour, si je n’avais déjà mis « si les cons étaient fluorescents, c’est la terre qui éclairerait le soleil ». Jean Yann, tu me manques.
Dans la cabine, la bataille s’intensifie. Les deux hommes ne savent sans doute plus pourquoi la prise de contrôle est si importante. C’est devenu un enjeu personnel. Le train doit aller où ils décident.
Les passagers sont résignés. Seuls les enfants continuent de crier. Seuls les enfants ont encore une once d’espoir.

Et c’est la catastrophe. Un wagonnet chute. Une pièce s’en détache et vole. Vers le bouton rouge. Le gros. Celui de la fin.
Explosion.
Les deux hommes sont écrasés par le grand huit qui s’effondre.
Le silence se fait d’autorité.
Il n’y a plus rien. Plus de gens, ni au sol, ni dans les airs. Seulement des petits tas de poussière. Le destin de tout un chacun, si on en croit la légende.

Un téléphone vulgaire fonctionne toujours. Il diffuse, imperturbable. Le reste du monde a vu la fin.
Mais le reste du monde est toujours là, scotché à l’écran (et en sécurité sur son canapé Ikea), il fait face au rien.
De ce rien, le reste du monde espère tirer des leçons.

Les gens sont cons.

Lecteur-Chéri-Mon-Verre-de-Bordeaux, si ça te rappelle quelque chose, tu as raison…