Rébellion quantique – Part 7

Roxanne participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck, l’Asso. Ils empêche le gouvernement d’obliger les populations les moins aisées à quitter les villes pour le 3e cercle de banlieue. Roxanne pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: elle est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Sa nouvelle mission la conduit à organiser l’enlèvement du ministre de la vie en ville, pour faire plier le gouvernement. Le kidnapping réussi, elle effectue un bond dans le temps pour échapper à ses poursuivants.

Le début se trouve par ici

*

– Je n’arrive pas à y croire ! Tu fais n’importe quoi, tu mets l’Asso en danger, tu te mets en danger, sans compter ce gosse !

Comme me retrouve face à Franck qui me fixe avec fureur, je suppose La patate m’a envoyée dans un nouveau monde. Nous sommes installés comme d’habitude, à une terrasse de café, mais cette fois-ci l’ambiance est morne. Cernés par la nuit, nous sommes à peine éclairés par un étrange lampadaire aux allures de feu les lucioles, avec son haut massif équipé de caméras sphériques et son bas qui diffuse une lumière verdâtre dont je suppute qu’elle me donne une mine affreuse. La table et les chaises sont fixées au sol, les boissons (un gruau brunâtre pour moi et un verre de liquide transparent (de l’eau ?) pour Franck, n’ont rien d’engageant. Je me sens faible, les sauts rapprochés dans le temps et l’espace ne me valent rien de bon. J’ai mal au cœur, aucune envie de me faire engueuler, surtout après avoir réussi ma mission. Après tout, le ministre est capturé, c’est ce qu’il voulait, non ?

– Oui, je confirme

Je n’ai pas l’impression d’avoir parlé à voix haute. Franck s’aperçoit de mon étonnement.

– Dans ce monde, avec un peu de moyens, on peut lire les gens. Ça simplifie les rapports. Non, arrête tout de suite avec ce vocabulaire ordurier.

Dans un autre monde, il aurait ri de sa moquerie. Quelque chose de sourd en moi s’alarme et achève de me réveiller. Alors que mon regard s’arrête sur un groupe de gens a l’air éteint, je sens un poids en mouvement sur mon ventre. Je sursaute et pousse un petit cri. L’enfant. Le petit garçon affamé qui s’est jeté sur moi avant le saut. Il est toujours sur mes genoux et me fixe avec angoisse. Il tient à la main un morceau de patate et je me rends compte que mes doigts sont encore crispés sur l’assiette dans laquelle le sandwich tout fin vient de faire un saut spatio-temporel

– Je peux la manger ?

J’entends Franck prononcer la phrase la plus étrange puisse adresser à un petit enfant:

– Evite cette patate, j’ai peur qu’elle ne te fasse disparaître… Prends plutôt le sandwich. Ca va ? Tu te sens comment ?
– J’ai faim… on est où, là ? On va me rendre ma maman ?
– Ta maman est partie faire une course, on va la retrouver. En attendant, tu vas aller avec Roxanne te mettre au chaud, tu es d’accord ? Elle va te raconter une histoire, tu vas voir, Roxanne est très forte pour inventer des histoires…

Le petit a l’air content à la perspective de partir avec moi et je ne suis pas d’humeur à relever la dernière bassesse de Franck, qui reprend le cours de la conversation.

– A toi de te débrouiller avec ça. Tu as gardé la caméra ? Celle qui était derrière les cannettes ?
– Oui… elle doit toujours être dans mon sac, je la sens contre mon dos…
– Très bien. Cette caméra venant d’une époque plus ancienne, elle n’est pas détectable par les systèmes de ce monde. Tu vas pouvoir t’en servir pour filmer le ministre sans danger et on diffusera les images via un réseau crypté.
– Tu veux dire que le ministre est ici aussi ?
– Oui, il est plus vieux, mais tu vas le reconnaitre.

*

Il a bien pris vingt ans. Ses cheveux sont blancs et son visage est plus froissé que dans le monde d’avant, mais c’est lui. Quand je m’approche, la caméra à la main, je me demande s’il va me reconnaître. Je le vise et fais la mise au point. Il semble dormir. Je capture 10 secondes de son sommeil d’otage et éteins la caméra. Le petit groupe qui m’a guidée jusqu’à lui me fait signe de reculer et de parler bas.

– OK, c’est déjà ça, pas plus de 15 secondes… on va diffuser
– Vous ne voulez pas le réveiller ? Ca prouverait qu’il est en vie…
– Oui, mais plus tard, il est sous sédatif… là, on veut marquer le coup vite et de façon efficace.

Je sors la carte mémoire du boîtier et la donne à un jeune homme vêtu de noir qui manipule une série d’ordinateurs, d’écrans et de systèmes sophistiqués. Il la saisit avec avidité.

– Ah oui, quand même… on m’avait prévenu, mais je ne m’attendais pas à ça…

Pendant que je me demande en quelle année on est, il trifouille dans un tiroir et en sort divers connecteurs et câbles, finit par extraire un boitier de plastique gris sur lequel il souffle avant d’y glisser ma carte.

– On est en 2051. Ca fait plaisir de manipuler ces vieux trucs…

Je ne vais pas pouvoir m’habituer à ça, je préfère ignorer ces gens qui ont l’air de me lire à livre ouvert, d’autant que je croyais qu’il fallait des moyens pour ça, pas que tout le monde pouvait se targuer d’en être capable. Je désigne le ministre avachi sur sa chaise de bois.

– Tu parles de lui, là ?

Tout absorbé par la contemplation de la vidéo qu’il a déchargé de ma carte, il ne rit pas à mon humour décapant.

– C’est parti… Et non, je ne suis pas riche. Je suis doué en piratage, c’est tout. T’inquiète, nous ne sommes pas très nombreux ici, à lire les gens.
– Tu es sûr que ce sera intraçable ?

L’homme qui a parlé est plus âgé, il porte une tenue militaire usée et semble inquiet.

– Je nous voudrais pas qu’ils remontent jusqu’à nous… c’est notre dernière planque…
– Sois tranquille, ce truc est si obsolète qu’ils ne vont même pas comprendre comment on diffuse les images !
– Vous pouvez partir maintenant, vous reviendrez avec la caméra demain matin.

Je ne comprends pas de suite qu’il s’adresse à moi.

– Roxanne ?
– Hein ?
– Allez-y…
– Mais… je garde la caméra ? vous ne préférez pas l’avoir sous la main, au cas où…

Je préfère n’avoir aucun argument.

– Non, vous seule êtes un fantôme ici, la caméra reste avec vous. Débrouillez-vous pour la garder en état de marche et rester un fantôme.

Et il se tourne avant de quitter la pièce. Le jeune homme, ce qui ressemble à un casque audio sur les oreilles, me rend la carte mémoire et revient vers ses écrans. Je reste plantée au milieu de la salle, incapable de savoir quoi faire. A quelques mètres de moi, le ministre dort toujours, les traits empreints de la vulnérabilité conférée par le sommeil.

– Vous devriez y aller, sinon vous n’aurez pas le temps de rentrer chez vous avant le couvre-feu.
– Avant le quoi ?
– Le couvre-feu, il vous reste moins d’une heure pour regagner votre appartement… Avec un peu de chance, vous trouverez de quoi manger sur le chemin, nous n’avons rien à vous donner, désolé.

L’homme qui s’adresse à moi me tend mon sac et ma veste, ainsi qu’un rectangle de carton orange.

– C’est un ticket pour le tram. Ne l’utilisez que si vous ne pouvez pas faire autrement, nous n’avons droit qu’à un ticket tous les deux jours.
– Et celui-ci, vous l’avez eu comment ?
– C’est mon dernier…

Il sourit et me pousse gentiment vers la sortie.

– Prenez soin de vous et de la caméra, toute l’Asso compte sur vous. Merci

La porte claque et je me retrouve seule dans la rue déserte. Si je suis un fantôme, cet endroit est aussi lugubre qu’un cimetière. Je le reconnais, pourtant : dans un monde qui me semble effroyablement lointain, ce coin de rue était sur mon chemin pour aller me promener au bois. Je sais que je dois marcher 40 minutes pour rentrer à la maison. Il ne faut pas traîner. Je préférais plastiquer des immeubles et m’échapper en sautant dans le temps. Je déteste ce monde et cette histoire de kidnapping me déplait au plus haut point.
A l’aller, occupée à manipuler la caméra dans la voiture qui était venue me chercher, je n’avais pas prêté attention aux changements. A pied, j’ai tout le loisir d’observer. Là où de jolies maison de meulière aux fenêtres décorées de mosaïques et de céramiques prenaient l’air dans des jardins aux arbres élégants, de gros blocs de béton incongrus pris place. La moindre parcelle de nature a été éradiquée. Le ruban gris des trottoirs n’est brisé que de loin en loin par des blocs hérissés de pointes. Aucun espace n’est laissé libre pour se grouper, s’assoir ou converser. Des caméras semblent ausculter le moindre centimètre carré de rue. Comme je me hâte vers chez moi, je réalise à quel point le silence est pesant. Rien. Pas de véhicule, pas de piéton. Pas d’oiseau, pas même un chat errant.
Tous les six ou sept mètres, des panneaux rétro-éclairés diffusent des messages alarmants ou il est question de respecter le couvre-feu, de ne pas s’exposer à la contamination et surtout de ne pas chercher à entrer en contact avec des personnes inconnues.

La contamination ? Un frisson me parcourt le dos. Ah… et sur ce chemin, il n’y a aucun endroit pour trouver à manger… En général, l’Asso prend soin de remplir les placards, ça devrait aller. De toute façon, je n’ai pas le temps de dévier de mon trajet.

Devant moi, le buste d’une femme penchée par-dessus une rambarde secoue une nappe. Comme j’arrive à son niveau, elle me fusille du regard et referme précipitamment la fenêtre, comme si ma simple présence représentait un danger. Je me sens pestiférée. Une vibration dans ma poche, mon téléphone portable se manifeste. Sur l’écran, un message s’affiche « il vous reste moins de 15 minutes avant le couvre-feu. Si vous êtes trop loin de chez vous, prenez immédiatement contact avec les autorités et restez où vous êtes. Vous serez collecté.e et mis.e en quarantaine dans un sas de sécurité. N’opposez aucune résistance et n’essayez pas de vous dérober à la loi . Vous connaissez les risques en cas de non-obtempération ». Je ne connais pas les risques, mais je n’ai pas trop envie de les découvrir. Je hâte encore le pas, puis me mets à courir.
Quelques minutes plus tard, à l’abri de ma cuisine, je retrouve le petit garçon brun, occupé à vider avec beaucoup de concentration un paquet de biscuits qu’il enduit de pâte au chocolat, ce qui me rassure quant au remplissage de mes placards. Captivé par son activité, il ne m’a pas entendue rentrer. Je décide de mettre de côté le sujet désagréable de la contamination et de m’occuper de cet enfant d’un autre temps

– Tout va comme tu veux, petit ?

Il sursaute à peine et lève vers moi un visage barbouillé au milieu duquel se dessine un sourire radieux.

– Je vois que tu as trouvé de quoi t’occuper

Il se lève et me tend un biscuit après l’avoir tartiné de chocolat

– C’est bon ! Tu en veux ?
– Merci, c’est pas de refus

Ce gamin n’avait jamais goûté au chocolat. Je vais le laisser vider le pot, si ça lui fait plaisir. Comme nous nous asseyons sur le canapé, j’envoie valser mes chaussures à l’autre bout de la pièce.

– Je peux allumer la télé ?
– Oui, bien sûr, si tu trouves comment on fait…

J’avais essayé quelques heures plus tôt, mais n’avais réussi à mettre la main sur aucune télécommande, prise ou autre système de mise sous tension et renoncé. Le petit me jette un œil offensé et claque des doigts en disant « 2 ». L’écran scintille et, à ma grande horreur, apparaît en grand format la vidéo du ministre endormi, sous-titrée « de dangereux extrémistes menacent la vie d’un membre du gouvernement – signalez tout comportement suspect autour de vous »

– Pourquoi y a papi à la télé ?

*

 

La suite est par

Publié le 18 mars 2020, dans Extrapolations, histoire courte, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

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