Archives Mensuelles: avril 2020

Rébellion quantique – Part 11

Roxane participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck, l’Asso. Ils empêche le gouvernement d’obliger les populations les moins aisées à quitter les villes pour le 3e cercle de banlieue. Roxane pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: elle est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Sa nouvelle mission la conduit à organiser l’enlèvement du ministre de la vie en ville, pour faire plier le gouvernement.  Lors de son dernier saut dans l’espace-temps, elle a emmené avec elle un petit garçon qui se révèle être le petit-fils de l’otage. Pire, elle découvre qu’elle est un agenda double-double: son « moi local » se sert de ses relations avec le ministre pour lui voler des informations utiles à l’Asso et son « moi quantique » exécute les instructions des rebelles. Alors qu’elle découvre que la mère de l’enfant la connaît dans un autre monde, elle doit préparer son prochain saut dans le temps et l’espace. Elle désobéit à l’Asso en avertissant, pour la protéger, son double dont elle craint qu’elle ne fasse l’objet de répression. Résultat: deux Roxane se retrouvent dans un monde antérieur: l’une, recherchée pour ses actes terroristes, œuvre parmi les rebelles, et l’autre fait face à un Franck déconfit qui lui apprend qu’une troisième Roxane existait déjà dans ce monde. Par ailleurs, Inès, la mère de l’enfant, s’avère être la voix. 

Le début (ça devient compliqué j’en conviens) se trouve par ici

*

Donc, je suis trois. Manuel n’est qu’un et Inès est sa mère, plus jeune qu’elle n’aurait dû mais le petit ne s’en rendra pas compte. Elle ne profitera jamais des premières années de son fils, qui vient de lui arriver à cinq ans. Inès est bien « la voix » et, détail croustillant, la compagne de Franck (je suis gênée d’imaginer qu’ils ont bien dû rigoler de mes émois) qui se trouve donc être … le père du petit.

Inès m’a tout raconté avec douceur et en prenant le temps de m’exposer les différents (et nombreux) évènements perturbateurs que j’ai déclenchés dans ce monde et par ricochet dans tous les autres mondes, avec ce qu’elle appelle gentiment « mon comportement spontané » (et que je traduis par « mon irresponsabilité enfantine, « mon égoïsme crasse », « mon incapacité à anticiper les ennuis »)

En résumé, dans ce monde antérieur à ceux d’où je viens (mais je n’ai pas rajeuni, à mon grand dam) , se baladent trois facettes de moi.

  • La rebelle recherchée, la plus dangereuse.
  • Celle d’origine, amie d’Inès, maintenue au secret chez elle, mon moi confiné à cause moi, qui flippe de ne pouvoir sortir et mener une vie normale.
  • Moi, qui vous parle, la cause de tout ce merdier, la seule à connaitre ma trinité, et manifestement la seule à pouvoir réparer les dégât

Il faut trouver une idée pour me sortir de là. Par « me sortir de là », j’entends au sens strict, le moi qui est moi. Les autres sont trop difficiles à gérer, autant qu’ils prennent leur autonomie. Je sais, c’est moche de ma part, mais l’humain n’a pas été conçu pour réfléchir de façon quantique, ça se saurait.

– Puisque tu es la voix, tu dois pouvoir me renvoyer dans un ailleurs où je ne suis pas… (c’est tout ce que j’ai  trouvé…)
– C’est plus compliqué que ça. Tu dois en effet partir où tu n’es pas encore, ce qui signifie dans le futur, mais dans un futur où ton second toi ne risque pas d’arriver, ni d’avoir une descendance qui pourrait s’avérer perturbante.
– Et comment on s’assure de ça ?
– Roxane, je suis désolée…
– Hein, pourquoi ?
– …
– Vous allez me tuer ?
– Nous n’avons pas le choix. Nous allons devoir dénoncer la rebelle et la faire abattre par le gouvernement.
– Et qui va avoir l’honneur de me dénoncer ? Franck ? il s’en fout, lui, maintenant qu’il a son fils. (je suis bêtement méchante, mais ça me soulage)
– Tu vas devoir t’en charger…
– Hein ? Si vous croyez que je vais accepter…
– C’est elle ou toi.

Au regard que me lance Inès, je comprends qu’elle ne plaisante pas.

– Roxane, tu dois aider à remettre le continuum espace-temps dans ses rails, sinon l’humanité risque de disparaitre
– Rhahahah ! Bien tenté ! Tu veux rire, comment moi, toute seule et à moitié fantôme, j’aurais le pouvoir de dézinguer l’humanité ?
– Tu as déj entendu parler du battement d’ailes du papillon ?
– Oui, comme tout le monde…
– Hé bien, à l’heure ou je te parle, il y a de gros risques pour dans certains mondes, les occurrences de toi soient si nombreuses et aient des modes opératoires rebelles si variés et des buts si divers, que les gens se soient groupés en sectes qui s’entre-tuent sans raison.
– …
– Je préfère ne pas trop entrer dans les détails, on perd du temps et dans ce cas précis, le temps est d’une préciosité abyssale…
– OK, dis-moi auprès de qui je dois me dénoncer

*

Se regarder captive et huée à la télé est la dernière chose que j’aurai imaginé faire, mais je passe ma première soirée dans ce monde cloitrée dans une chambre d’hôtel à m’observer, encadrée par la police, sur des vidéos qui tournent en boucle. Les assertions les plus fantaisistes circulent à mon sujet, et je suis incapable d’en démêler le vrai du faux. Condamnée avant même d’avoir été jugée par des journalistes haineux et des chroniqueurs belliqueux qui m’érigent en danger universel pour l’avenir de l’homme (et de la femme). Pas une de ces personnes ne m’est familière, mais ils sont tous l’air de me connaître personnellement, à minima de m’avoir croisée un jour. Selon eux, j’aurais participé au sabotage de milliers ce chantiers de construction, obligé des populations entières à migrer dans des endroits insalubres, généré des comportement liberticides de la part des gouvernements en place depuis plusieurs années. Au bout de quelques heures de lavage de cerveau par les flashes d’information, je me trouve flippante et suis presque satisfaite de m’être dénoncée.

Fort heureusement, sur les canaux cryptés, un autre son de cloche provient de la rébellion que je dirige. Ils pleurent la perte d’une âme guerrière dévouée à sa cause, d’une sauveuse de vies, d’une combattante pour la liberté. Des gens défilent pour me crier leur amour, des familles me remercient de leur avoir permis de conserver leurs maisons.

Je suis paumée.

Vers 3h du matin, j’éteins la télé. Dans la pièce d’à côté, Manuel dort dans les bras de sa maman. J’aurai au moins contribué à ça.
Impossible d’imaginer dormir. Je suis dévorée par le besoin de  disparaître au plus vite, de laisser l’autre moi sortir de sa maison et reprendre une vie normale. Une vie normale après s’être coupé et teint les cheveux, avoir mis des lentilles et changé de nom, mais une vie normale. C’est tout ce que je peux lui offrir.

*

 

– Franck, fais-moi quitter ce monde, je t’en prie
– On y travaille. Mais la situation, même si elle s’est améliorée depuis ta dénonciation, n’est pas facile. Dans un énorme pourcentage de mondes, tu existes et tu mènes la révolte. A vue de nez, si veux atterrir dans un monde sans toi, tu vas faire un saut dans le futur tellement énorme que je ne peux pas te garantir une arrivée en sécurité.
– Comment ça ?
– C’est un futur auquel je n’ai pas accès, Roxane
– Comment ça ?
– Je n’y suis pas…
– J’ai compris, merci, mais pourquoi ?
– Je n’en suis pas encore sûr, mais il semble que je finisse par me faire exécuter par le gouvernement. Quelqu’un me trahira.
– Tu sais qui ?
– Non, comment le pourrais-je ?
– Tu as l’air de tout savoir.
– C’est gentil, mais là, non, je ne sais pas. Moi aussi, j’en ai marre, Roxane. Arrête de me poser des questions. Si tout ceci arrive, c’est en grande partie ta faute.
– Fais comme tu peux, Franck, mais il ne faut pas qu’on se fâche, je ne voudrais pas être la personne qui te trahi…

Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, ni comment l’idée m’est venue, mais elle me semble cruellement réaliste et probable. C’est la première fois que je raccroche au nez de Franck.

*

Suite et fin par là

Rébellion quantique – Part 10

Roxanne participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck, l’Asso. Ils empêche le gouvernement d’obliger les populations les moins aisées à quitter les villes pour le 3e cercle de banlieue. Roxanne pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: elle est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Sa nouvelle mission la conduit à organiser l’enlèvement du ministre de la vie en ville, pour faire plier le gouvernement. Le kidnapping réussi, elle effectue un bond dans le temps pour échapper à ses poursuivants. Dans sa nouvelle réalité, elle n’existe pas encore et doit profiter de son statut de fantôme pour aider l’Asso à diffuser des vidéos du ministre kidnappé. Lors de son dernier saut dans l’espace-temps, elle a emmené avec elle un petit garçon qui se révèle être le petit-fils de l’otage. Pire, elle découvre qu’elle est un agenda double-double: son « moi local » se sert de ses relations avec le ministre pour lui voler des informations utiles à l’Asso et son « moi quantique » exécute les instructions des rebelles. Alors qu’elle découvre que la mère de l’enfant la connaît dans un autre monde, elle doit préparer son prochain saut dans le temps et l’espace. Cette fois-ci, elle ne sera pas seule.

Le début se trouve par ici

*

A la télé et sur les réseaux, la nouvelle tourne en boucle : un nouveau ministre de la vie en ville a été nommé, l’ancien ayant accepté de se sacrifier à l’état. Dans un état de sidération proche de la transe, je regarde défiler les images et les reportages qui montrent le nouveau ministre, fier et le sourire carnassier, prendre ses fonctions. Tout semble se passer comme si l’ancien n’avait pas existé.
Si je dois quitter ce monde, c’est sans doute que je n’y sers plus à rien.

Devant moi, sur la table basse, le colis dépêché par Franck. Pas besoin de l’ouvrir, je sais qu’il contient un portable, des plans (fournis par moi) et une heure d’intervention. A la pensée de mon « moi réel de ce monde », l’idée me traverse qu’il est peut-être en danger. Cette idée est immédiatement suivie d’une autre idée, dont je me garderai bien d’informer Franck : et si je me sauvais de ce monde en m’emmenant avec moi ? En y réfléchissant bien, il suffirait peut-être que je me place à une distance raisonnable de moi pourque nous soyons projetées dans deux réalités différentes…

« Bonjour, j’espère que vous allez croire à ce qui suit. Vos activités vous ont mise en danger. Rendez-vous ce soir, 22h30, sur le chantier de la ville identifié 39-4, placez-vous à gauche de la grue jaune sous la bâche grise, c’est un code 10-108, 10-35 *»

J’ai pris deux risques : celui de passer reconnaître le site de mon futur forfait et celui de contacter une personne étrangère à mon cercle. Maintenant, je vais me faire oublier jusqu’à ce soir.

*

Manuel a les yeux collés par le sommeil, mais il est excité comme une puce à l’idée d’enfin visiter un chantier. Je lui ai promis qu’il verrait de grosses grues et plein de camions bleu. Nous sommes sortis en prenant de multiples précautions et nous marchons en silence, en évitant toutes les zones éclairées. Le petit se tait, mais je sens qu’il a envie de m’inonder de questions et je lui sais gré de son comportement raisonnable. Il nous faut près de trois quart d’heure pour rejoindre le chantier, et quelques minutes pour trouver la brèche ménagée dans la barrière qui le protège des intrusions. Pour éviter de me croiser, j’ai préféré arriver en avance et après avoir, comme d’habitude, récupéré les charges et les avoirs déposées aux endroits stratégiques, nous sommes installés dans un coin du site d’où nous avons une vue plongeante sur la grue jaune où je me conseillé de me cacher.

– Pourquoi tu as posé des paquets dans les caves ?
– Parce qu’on me paye pour ça
– Qui te paye ?
– Franck, que tu as déjà vu
– Et ça sert à quoi ?
– Je ne sais plus, mon chéri…
– Pourquoi tu ne sais plus ?

Comment expliquer à un enfant que l’humanité est devenue déviante au point de parquer les plus pauvres, de sacrifier les plus fidèles à ses principes et de rendre la vie impossible à ceux qui lui sont soumis ?

– Et je vais bientôt voir maman ?

Ce petit n’a que des questions auxquelles je ne sais pas répondre.

– Tu veux un gâteau ?

Je me sens pitoyable et lâche, mais il a l’air content de pouvoir prendre un goûter au milieu de la nuit.

– Roxane, regarde ! il y a quelqu’un qui vient !

Mon cœur bat plus vite quand je me vois progresser lentement en direction de la grue jaune. Je me suis donc fait confiance… Je m’observe me tapir sous la bâche et attend que le calme total soit revenu avant de sortir mon téléphone de mon sac à dos.

*

Cramponnée à la petite main de mon mini-assistant, assourdie par la déflagration, je vois les bâtiments en construction trembler sur leurs bases et pencher les uns vers les autres. Les charges ont été posées de façon à ce que les murs se rejoignent avant de s’effondrer, broyant par la même occasion tout le matériel présent sur le chantier. Un (trop) bref moment de jubilation est suivi d’une explosion lumineuse vive, puis d’un étrange moment de flottement, que je n’avais encore jamais subi.

*

– Vous voulez du sucre, avec votre café ?

Devant moi, un petit déjeuner affriolant dévoile ses croissants, ses confitures et son jus de fruit sur une nappe blanche.

– Je peux avoir un chocolat au lait?

Le petit garçon a déjà pioché un pain au chocolat dans la corbeille de viennoiseries et il guette mon assentiment. Malgré un début de migraine et de nausée, je prends un croissant et encourage mon valeureux mini-ami

– Mais bien sûr, tu peux avoir tout ce qui te fait envie

Satisfait, le gamin retourne à sa concentration culinaire et le serveur à sa cuisine.

– Tu es contente de toi ?

Franck est assis devant une sobre tasse de thé, j’ai l’impression qu’il a un peu rajeuni, mais je n’en mettrais pas ma main à couper.

– Vu l’endroit, je suppose que tu es content de moi…
– Tu nous as foutus un sacré bordel, Roxane, nous avons dû te renvoyer dans le passé, à une période où…
– Continue, le petit est de confiance…

Le regard torve que Franck me lance ne m’impressionne pas. Pour une fois, j’assume à fond de leur avoir désobéi. Je n’allais pas me laisser crever, tout de même.

– Je sais. D’ailleurs, ici il va pouvoir retourner avec sa maman.

Manuel laisse en suspension sa viennoiserie rendue spongieuse par le chocolat au lait.

– Maman ? elle est où ?
– Retourne-toi mon chéri…

En miroir avec le garçonnet, j’opère une rotation du bassin et me retrouve face à une femme au sourire fatigué que j’ai l’impression diffuse de connaître.

– Bonjour, je m’appelle Inès.

La voix.
Cette femme, Inès, la mère de Manuel et ma soi-disant amie est la voix.

– Dans cette … réalité… nous ne nous connaissons pas encore et … – elle s’interrompt pour serrer contre elle le petit garçon qui s’est blotti entre ses bras – et…
– … Et le petit n’est pas né.

La voix de Franck s’est adoucie.

– Nous n’avions pas d’autre solution. Désolé.
– Pourquoi es-tu désolé ?
– Ici, tu es recherchée pour meurtre…
– Hein ? Mais…
– Roxane, tu n’aurais jamais dû prévenir la Roxane de l’autre monde… Elle a atterri dans un passé proche, en pleine crise contre le gouvernement, s’est engagée dans un groupe de résistants différent du nôtre et a profité de son statut de « fantôme » pour assassiner le président… depuis, les rebelles la considèrent comme leur leader et tous les mercenaires du pays la traquent. Ici, tu es un leader rebelle et tu es traquée.
– Tu veux dire que je me suis projetée dans le passé, avant ce passé-ci… Et que nous sommes toujours deux dans le même monde…
– Entre autres, mais ce n’est pas le pire…
– Je vois pas comment ça pourrait être pire…
– Dans ce monde, tu existais déjà….

Je vais m’évanouir.

– Roxane viens avec moi, je vais t’expliquer. Nous sommes dans un hôtel et j’y ai une chambre.

Inès me prend la main avec douceur et je la suis vers l’escalier.

*

 

*10-108 = « officier en danger », 10-35= « confidentiel »

 

 

La suite se trouve au bout de cette phrase:

Le journal de bord des confits-nés

Ce magnifique, extravagant, surréaliste témoignage en temps réel est accessible ici:

JDB des confits nés

 

 

Rébellion quantique – Part 9

Roxanne participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck, l’Asso. Ils empêche le gouvernement d’obliger les populations les moins aisées à quitter les villes pour le 3e cercle de banlieue. Roxanne pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: elle est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Sa nouvelle mission la conduit à organiser l’enlèvement du ministre de la vie en ville, pour faire plier le gouvernement. Le kidnapping réussi, elle effectue un bond dans le temps pour échapper à ses poursuivants. Dans sa nouvelle réalité, elle n’existe pas encore et doit profiter de son statut de fantôme pour aider l’Asso à diffuser des vidéos du ministre kidnappé.Lors de son dernier saut dans l’espace-temps, elle a emmené avec elle un petit garçon qui se révèle être le petit-fils de l’otage. Pire, elle découvre qu’elle est un agenda double-double: son « moi local » se sert de ses relations avec le ministre pour lui voler des informations utiles à l’Asso et son « moi quantique » exécute les instructions des rebelles.

Le début se trouve par ici

*

Je suis entrain de tenter un bluff contre moi-même : si le ministre et moi avons échangé nos fluides, il y a des chances que l’une de mes clefs ouvre son appartement. Le gamin me regarde introduire la première clef dans la serrure avec le regard brillant d’espoir d’un pirate devant un coffre-fort.

– Il est là, le chocolat, t’es sûre ?

Je serre un peu plus sa petite main pour lui intimer le silence et continue à essayer dans l’ordre du trousseau toutes les clefs dont je dispose. La quatrième s’introduit dans la serrure sans difficulté et le cliquetis qui suit sa rotation est un couinement de victoire de la mécanique bien huilée. Nous entrons et je referme la porte avec un verrou. Bien que sûre que le ministre vit seul, nous guettons d’éventuels bruits et parcourons rapidement les pièces du logement spacieux qui me semble vaguement familier.

– Va dans la cuisine, tu devrais trouver de quoi te faire un goûter dans les placards

Manuel ne se le fait pas dire et fonce dans le couloir, propulsé par l’espoir de découvrir de nouvelles sucreries

– Et ne touche pas aux couteaux !
– Je sais !!!

Pendant que le petit explore son nouveau territoire, je me mets à fouiller le bureau qui trône dans une pièce garnie d’étagères surchargées de livres et de dossiers. N’ayant aucune idée de ce que je cherche, j’ouvre le premier tiroir avec un mélange de désespoir, d’appréhension et d’excitation.

Il me faut près d’une heure et quelques aller-retours vers la cuisine pour rassurer Manuel sur la comestibilité de ce qu’il exhume des placards pour mettre la main sur des photos de moi, rangées avec ce que je comprends être des articles de presse et des lettres. Alors que je parcours ces documents, un sentiment dérangeant de déjà vu m’envahit et me contraint à cesser ma lecture. Mue par une intuition, je me lève et me rends dans la chambre à coucher. Là, sans avoir besoin de me poser de questions, j’ouvre le tiroir d’une commode et pousse un petit piaulement. Ce sont mes vêtements. Ceux que j’ai eus dans toutes les réalités que j’ai traversées. Dans la garde-robe, je découvre des tailleurs et des chaussures que je me souviens avoir portées, sans pour autant pouvoir dire avec certitude pour quelle occaasion ou à quel moment. Je farfouille dans mes affaires assez longtemps pour que Manuel, rassasié, s’impatiente et vienne me chercher.

– Tu fais quoi ?
– Tu vois : je range…
– Non, tu jettes tout par terre…
– C’est le début d’un rangement…

Il me regarde, dubitatif et file s’assoir sur le lit

– Je peux faire la sieste ?
– Bien sûr mon chéri, dort, je te réveillerai quand j’aurai trouvé ce que je cherche
– Et tu cherches quoi ?
– Moi…

Il ne répond rien et s’allonge, puis garde le silence si longtemps que je le crois endormi.

– Tu devrais demander à maman, elle te connait bien, elle pourra t’aider

Je m’étrangle

– Quoi ?
– Avant de partir, elle m’a montré des photos de toi… tu étais habillée pareil et papi était jeune.
– Des photos ?
– Oui, sur son téléphone. Elle m’a dit : Un jour tu rencontreras Roxanne, il faudra lui faire confiance. Dès que tu la verras, il faudra la suivre. Alors je me suis accroché à toi…

Il me fixe des sas grands yeux noirs fatigués, son sourire est un peu triste et sans ses moustaches de chocolat, je le trouverais soudain très adulte.

– Je comprends rien, Roxanne, j’ai peur. Trouve maman, s’il te plait. Elle me manque.

*

J’ai fini par mettre la main un ordinateur dans un tiroir du bureau et je l’ai casé dans mon sac, avec une série de photos incompréhensibles de moi que je voudrais montrer à Franck. J’ai dû porter le petit qui s’était endormi sans que j’ai le courage de le réveiller et j’étais rentrée à la maison. C’est au moment où je me suis assise, en proie à mille questions, que le téléphone a sonné.

« Chère cliente, vous n’avez pas réglé votre dernière facture, d’un montant de 76, 25 euros. Si vous ne souhaitez pas que le rationnement vous soit coupé, nous vous remercions de procéder au règlement. »

C’est enfin le signe que nous allons pouvoir partir. Mais, moins réjouissant, c’est aussi le signe que le moi de ce monde a donné des informations à Franck. Donc que le moi de ce monde est passé chez le ministre… L’idée que j’ai pu me croiser dans l’appartement me fait froid dans le dos. Je n’ai jamais trop prêté attention aux problèmes de failles spatio-temporelles, mais il serait temps que je médite sur la question…

*

– Franck ? J’ai eu l‘appel que j’attendais
– Très bien, je te fais déposer un paquet. Soit particulièrement prudente, tu n’es plus seule. Et ce monde est beaucoup plus dangereux que les précédents que tu as connus.
– Mais et le ministre ? Vous n’avez plus besoin que je le filme ?
– Oublie le ministre, Roxanne
– Comment ça ? Vous avez obtenu que les gens restent chez eux ?
– Le ministre est mort, ils n’ont rien voulu savoir…
– Raccroche s’il te plait.

J’ai contribué à tuer un homme.

*

 

La suite se trouve  dans ce monde et par là