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Rébellion quantique – Part 5

Roxanne participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck. Coincée par ses dettes, elle ne peut faire autrement que d’accepter la prochaine intervention:  stopper l’urbanisation sauvage, permettant ainsi aux populations les moins aisées de conserver leur place dans les villes. Elle pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: Roxanne est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Après avoir fait exploser une résidence en construction, elle se retrouve dans un nouveau monde, face à son contact: Franck qui l’informe que ce nouveau saut l’a emmenée vers un monde plus dangereux, dans lequel sa mission sera plus complexe.

Le début se trouve par ici

*

Je n’ai pas eu le temps d’en perdre. Ce matin, alors que je peinais à faire fonctionner ma nouvelle machine à café, mon téléphone a sonné. C’était la première fois que je redoutais d’entendre la voix, même si, objectivement, je n’avais pas eu le temps de dépasser des échéance de paiement.

« Chère cliente, vous n’avez pas rempli vos obligations pour la journée, si vous ne souhaitez pas être mise sous surveillance immédiate, merci de régulariser ce jour, le 02 Février »

– Franck ? C’est quoi, cette menace de surveillance ?
– Tu n’as pas trouvé l’enveloppe qu’on t’a laissé ?
– Quelle enveloppe ? Non, je n’ai pas trouvé d’enveloppe, qu’est-ce que je dois faire ?
– Techniquement, dans ce monde tu es obligée de travailler, même si tu n’as pas de travail. Tu dois te rendre au lieu dont l’adresse figure dans l’enveloppe et y passer la journée. S’ils ont un boulot à te confier, ils t’en avertissent sur place. S’ils n’en ont pas, tu dois rester. C’est une façon à peine détournée de garder sous contrôle les personnes inactives…

Il doit m’entendre m’étrangler, parce qu’il ne me laisse pas le temps de prendre la parole.

– D’un autre côté, si tu as reçu un coup de fil et que tu n’as pas d’enveloppe, ça veut dire que tu dois agir aujourd’hui…
– Mais je devais être préparée à ce nouveau monde dangereux ?
– Il te reste quelques heures… Je ne peux pas t’en dire plus, rends-toi au lieu de rendez-vous de l’Asso.

Il a raccroché avant que je n’aie le temps de lui demander où est ce fameux lieu de rendez-vous. C’est n’importe quoi, cette histoire. Je regarde autour de moi, à la recherche d’un document qui m’aurait échappé hier en arrivant. Rien. Le seul truc qui m’attendait était une photo de ville, dont je me suis servie comme marque-page. Je prends mon livre et en sors la photo, que j’observe attentivement. Elle représente un immeuble qui ressemble à s’y méprendre à celui que j’ai sous les yeux depuis la fenêtre de mon salon. La photo montre aussi l’autre côté de la rue et une petite supérette tout ce qu’il y a de plus banal, surmontée d’une bannière publicitaire qui indique « 0202 The Place To Be ». Un coup d’œil à la supérette m’apprend que ce panneau n’existe pas dans la vraie vie. C’est marrant, ce 0202, alors que nous sommes le 02 Février. Je me demande si demain, par la magie de la technologie de ce nouveau monde, la bannière de la photo indiquera « 0302 The Place To Be ». Et c’est là que j’ai un éclair. Je descends les escaliers à toute vitesse pour me rendre à la supérette, me demandant comment je vais reconnaître ceux qui me font travailler.

Le petit magasin a l’air vide et je dois forcer sur la porte pour qu’elle s’ouvre. Un distributeur de boissons diffuse une lumière bleue qui baigne l’espace silencieux d’une ambiance étrange. Sur les rayons, des restes de sachets éventrés, quelques articles périmés. Le coin caisse est entouré de portants de barres chocolatées, mais pas de caissier en vue. Le distributeur couine et tremble. Si je dois rencontrer les membres de L’Asso ici, ils sont soit tout petits, soit pas encore arrivés, soit j’ai mal interprété la photo, soit il y avait une heure  à respecter et j’ai raté mon coup.… Par acquis de conscience, je fais le tour du distributeur, mais rien ne se trouve derrière. Au moment où j’amorce un demi-tour pour quitter cet endroit inhospitalier, un bruit mat venant du distributeur brise le silence. C’est une canette qui a glissé vers le tiroir servant à récupérer les boissons. Il me semble évident de la prendre, et si la boire est à peu près hors de question, au moins de regarder ce qu’il y a écrit dessus. « Asseyez-vous » lis-je sous un dessin de fruits souriant de manière grotesque. J’obtempère en me demandant si je dois avoir peur, mais j’ai l’intention de ne pas me laisser faire. Je trouve que j’ai déjà du mérite d’avoir compris le rendez-vous. Je continue ma lecture.
«  Qu’avez-vous fait ? On vous attend depuis ce matin… Maintenant, on a plus de temps pour vous préparer à l’intervention, il vous reste moins de deux heures… ».
C’est bien la première fois qu’une canette de soda me fait des reproches… Intriguée, je regarde les phrases suivantes se former sur le métal bleu foncé.
« Pour faire céder le gouvernement sur leur politique d’éloignement des gens les moins bien notés vers le cercle de 3ème banlieue, nous avons décidé de kidnapper le ministre de la vie en ville. Ils auront 48 heures pour annuler les accords d’éloignement, les transferts prévus, et redonner aux gens un niveau correct de notes et de vie. »

Je n’ai pas le temps de m’interroger sur ce concept de « ministre de la vie en ville… », ni sur ce qu’il adviendra au delà des 48h. Peut-être sera-t-il évincé de la vie politique à cause d’une vidéo ordurière diffusée à l’échelle mondiale… J’espère juste ne pas avoir à tremper dans ce type de manipulation…  la suite s’affiche sous mes yeux ébahis.

«  Le ministre doit visiter le chantier situé à 50 km au nord de la ville, aujourd’hui à 14h. Il sera filmé pendant qu’il fait son odieuse propagande. Afin d’avoir plus de poids, le kidnapping doit avoir lieu en direct, sous les drones et les caméras. Vous trouverez le matériel derrière les canettes vertes du distributeur »

Hein ? mais je ne suis responsable que d’explosions, il n’a jamais été question de prendre des otages… Et filmée, de surcroit… Je fixe la canette comme une poule fixant un couteau. Comment répondre à ce truc bleu ? Dans le doute, j’énonce à voix haute la seule question qui me traverse l’esprit.

– Dites-moi où je dois poser les explosifs.

« Les explosifs ? Quels explosifs ? Personne ne doit être blessé dans le kidnapping, on nous a assuré que le contact envoyé par l’Asso serait rodé aux enlèvements. »

Ce truc m’entend. Il doit y avoir des micros pas loin et sans doute des caméras.

– Vous vous trompez d’interlocuteur, je ne sais que faire sauter des bâtiments.

« Vous êtes bien Roxanne ? »

– Oui

« Alors, non, on ne se  trompe pas. »

Et la canette s’éteint. Plus exactement, le texte qui présente les dangers auxquels s’exposent les consommateurs réapparaît. « prise de poids, caries dentaires, gaz,… », beuark. Assise sur le carrelage froid et sale, l’objet devenu mutique à la main, je me demande comment je vais m’en sortir, cette fois. S’il n’y a pas d’explosion, je ne vais pas pouvoir changer de monde et je risque de me faire prendre. Il me reste moins de deux heures pour trouver une façon de kidnapper un ministre en direct et échapper à une mort certaine. Je vais regarder ce qui se trouve derrière les canettes vertes. Une boîte d’œufs et une caméra, que je mets dans mon sac à dos. Je vais y ajouter la canette bleue qui communique avec moi, au cas ou, mais un message s’y affiche, pas spécialement aimable. Il dit: « Laissez la canette bleue au sol, Roxanne, elle ne vous servira à rien »
J’obtempère, énervée qu’un objet aussi ridicule me donne des ordres.

*

– J’ai besoin d’aide
– Je sais, c’est le moment de te faire une omelette.

*

La suite est

Théâtre!

Il est venu, le temps de réserver 😜

https://www.billetreduc.com/251101/evt.htm

Rébellion quantique – Part 4

Roxanne participe à des opérations menées par une organisation illégale dirigée par Franck. Coincée par ses dettes, elle ne peut faire autrement que d’accepter la prochaine intervention:  stopper l’urbanisation sauvage, permettant ainsi aux populations les moins aisées de conserver leur place dans les villes. Elle pose des bombes dans des immeubles en construction, tout en étant sûre de ne pas se faire prendre: Roxanne est un individu quantique, dont la vie se déroule à cheval sur plusieurs réalités. Après avoir fait exploser une résidence en construction, elle se retrouve dans un nouveau monde, face à son contact: Franck.

Le début se trouve par ici

*

– Bon, ça fait quoi… deux ans ? sept explosions ? ça me donne le droit d’en savoir un peu plus, non ?

Ce coup-ci, je suis décidée à ne pas lâcher. Il peut m’avoir choisi un vin à cinquante millions la bouteille, qu’il aille au diable. On ne m’achète pas avec du pinard (enfin… pas facilement). Je croise les bras et lui décroche mon regard le plus farouche, celui que j’ai travaillé dans le miroir à mes instants perdus (c’est dingue, le nombre d’occupations qu’entraîne une vie dans des mondes parallèles). Ce n’est rien que de la frime. Sous mon air bravache, je suis inquiète. Il peut tout à fait me congédier d’un geste, arrêter les paiements et me laisser seule dans ce nouveau monde que je n’ai pas encore appréhendé. Je le regarde me regarder et pendant que son visage impassible me renvoie à ma condition d’esclave quantique, je délire sur ce monde sans doute dépourvu de pitié pour les rebelles de mon espèce, dans lequel je vais servir d’expérience pour des fous qui veulent prolonger leur vie ou en vivre plusieurs en parallèle, ou voyager dans le temps, ou…

– Quoi ? tu as dit quoi ?

J’étais tellement stressée à imaginer finir dans un zoo des voyageurs inter- temporalités que je n’ai pas écouté sa réponse. Maintenant j’ai l’air stupide.

– J’ai dit « oui, tu as le droit de comprendre, j’allais y venir aujourd’hui »
– « Aujourd’hui » ! Ahahahahah ! tu en as de bonnes… depuis deux ans, j’ai perdu la notion de « aujourd’hui » figure-toi. Pour ce que j’en sais, je suis peut-être hier, demain, née avant mes parents, sans parents, ou un hybride de carpe koï…
– Tu veux bien garder ton humour poissonnier et m’écouter, s’il te plait ? Je n’ai pas que toi à m’occuper, figure-toi…
– Si ça te fait plaisir…
– Depuis que tu travailles pour l’Asso, tu as gagné en compétences et en acceptation. Tu t’es distinguée en restant à la place qui t’as été assignée, même si je reconnais que ce n’était pas toujours évident, et en évitant de fouiner, ce que l’Asso a apprécié.

Je me garde bien de réagir, si ma passivité a été prise comme une qualité, tant mieux. Disons que j’était tellement contente de vivre aux frais de la princesse, à quelques explosions près, que je me suis bien gardée de remuer la fange. Sans compter que leur cause me plait.

– Donc tu vas monter en grade, ce qui signifie que tu seras mieux payée, mais que tu te verras attribuer des missions plus dangereuses… dans des mondes plus complexes. En deux mots : les mondes sur lesquels tu surfes depuis deux ans ont tous été quasi-semblables. Ils font partie de ce que nous appellerons « la réalité 1 ». A l’instant, tu as rallié la « réalité 2 », composée de mondes différents de ceux que tu connais.

Je ne saurai pas dire pourquoi, mais cette dernière information ne me rempli pas de joie…

– Différents jusqu’où ?
– Disons… plus intéressants, plus déroutants et plus dangereux.

En fait, si, je saurai dire: je m’y attendais. Aucune raison que tout ça devienne facile, sinon ce ne serait pas drôle (et l’histoire y perdrait de son piquant). Je choisi de rester silencieuse comme une carpe.

– …
– Rassure-toi, tu seras formée aux nouveautés.
– Me voilà rassurée. Surtout que si je comprends bien tout ce que tu me dis, j’y suis, en plus ?
– Tu y es. Je sais que tu apprécies la voix.

Cette dernière remarque me met mal à l’aise. Ils m’espionnent ou quoi ? j’ai le droit d’avoir mes petits moments d’intimité, tout de même… et il n’y pas de mal à se servir d’une voix pour… Mais il rit, ce con.

– J’espère que la nouvelle voix te plaira autant

Je ne pensais pas que Franck était doué du rire. Je suis vexée. Je vais le lui signifier en me taisant de nouveau. Carpe feeling.

– Elle est plus… disons plus inspirante..

Il rit de nouveau. Je ne sais pas ce qui me retient de lui balancer mon verre à la figure et de m’en aller. Ah si, je sais. Je n’ai pas récupéré mes nouvelles clés. Je le laisse se foutre de moi et en profite pour observer les alentours. Nous sommes à la terrasse d’un café qui ressemble à celui qu’il y a au coin de ma rue, mais les arbres sont plus hauts et d’une essence que je ne reconnais pas. A quelques mètres sur ma gauche, une station de tram. Ce doit être une heure de pointe, parce que les gens s’y pressent et font des efforts pour rentrer dans les rames pleines à craquer.

– Ah, ça au moins, ça reste constant…

Oui, j’ai rompu le silence malgré moi. Franck arrête de se moquer et jette un œil sur les passagers qui se poussent les uns les autres avec vigueur.

– Détrompe-toi, là c’est calme. Pour pallier la surcharge des rames, depuis quelques temps les autorités délivrent des passes pour circuler pendant les heures de pointe. Seuls qui sont bien notés peuvent accéder aux transports en commun. Les autres doivent marcher le longs des voies…
– Pourquoi le long des voies ?
– Ça simplifie leur surveillance… tu vois les caméras, en haut des piliers de métal ?

Je vois. Des petits boules bleues qui ressemblent à des yeux et qui ne cessent de tourner sur elles-mêmes.

– Ils doivent passer de l’une à l’autre sur le trajet qui va de chez eux à leur lieu de travail, tout ça dans un temps limité au-delà duquel ils risquent d’être arrêtés.
– Mais pourquoi ?
– Ils sont mal notés, ce qui signifie qu’ils ne pensent pas comme la masse. Les autorités s’en méfient et les mettent sous surveillance.
– Et s’ils veulent s’arrêter boire un coup ?
– Ils ne peuvent pas. Il faut montrer sa notation pour accéder aux bars, et aux restaurants, d’ailleurs. Mal noté, tu n’accède pas aux lieux d’échange.
– Et s’ils veulent acheter du pain ?
– Ils peuvent, ce sera vu sur leur stat quotidienne. Ils seront en règle.
– Et qui les note ?
– Les caméras…
– ?
– Une intelligence artificielle évalue les actes les plus anodins en permanence. Mais je vais arrêter de raconter tout ça, les caméras ont des micros puissants, elles doivent nous entendre et vont finir par trouver tes questions subversives, tu risques d’être mise sous surveillance aussi.

Je m’étrangle avec mon verre de rouge.

– Pour finir avec mes explications, ta prochaine assignation te seras signifiée par une voix différente, dont j’espère que tu l’aimeras autant que… (mon regard torve doit l’impressionner) oui, bon… il faut que tu t’y prépare.
– Et j’ai combien de temps ?
– Je ne sais pas. Ne perds pas de temps.

Après avoir observé les gens s’escrimer pour prendre place dans le tram, je prends mes nouvelles clés, qui sont accrochées sur un nouveau trousseau (le précédent était en forme de lézard, celui-ci représente un ours blanc) et rentre chez moi. Même adresse, même immeuble, même étage. Le salon est plus grand, la fenêtre donne sur la place d’où je vois le café que je viens de quitter, alors que ce matin elle donnait sur le tram. Je m’assieds sur le canapé et vide mon sac à dos. J’ai besoin de mon livre.

*