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Le prix de la culture

Samedi 14h. Je décide de me rendre à l’exposition Renoir, au grand palais.

Renoir est un peintre que j’ai toujours aimé, la douceur des couleurs, les touches délicates du pinceau, les visages sereins, scènes familiales tranquilles, la paisible campagne. A l’opposé de mon goût prononcé pour les expressionnistes et les fauves. Une forme d’attirance pour les extrêmes peut être. Ambivalence, quand tu nous tien…

Le temps étant médiocre, je fais le pari que les parisiens n’iront pas exposer leur brushing aux désordres climatiques dans une longue et extérieure attente. Et comme je n’ai pas trop de créneaux pour m’y rendre, c’est maintenant ou jamais. Donc je me prépare, tenue chaude et imperméable, enfourche mon fidèle destrier en m’y trouve en 30mn. La classe. Enfin… la classe sans parapluie… j’ai oublié l’accessoire phare du moment…

Quand j’arrive, on annonce 45mn d’attente et le crachin n’est pas trop gênant. Je décide donc d’attendre. Sauf que sans parapluie, c’est un peu dur de rester objectif. 45 mn peuvent se transformer en 45 heures. D’un autre côté, j’y suis. J’y suis, j’y reste.

Le monsieur qui essaye de nous faire prendre patience en jouant de la clarinette est là, fidèle au poste. Il a pensé à ses parapluies, lui. En même temps, il est là tous les jours. Idem pour les gardiens.

 

Ce qui est stupéfiant avec ces grandes expositions, c’est l’engouement qu’elles suscitent. Un tel public est attendu que pas moins de 3 files d’attente sont nécessaires pour en canaliser l’ardeur.

La première indique « coupe-file », ce qui signifie: on arrive et on est prioritaire sur tout le monde. La longue observation à laquelle je suis astreinte me permet d’affirmer que c’est la meilleure file. La file « coupe-file », par essence n’existe pas: on ne forme pas de file puisqu’on est sûr d’entrer toute suite. La no-file par excellence.

La seconde file est pour ceux qui ont réservé. On peut faire une réservation pour une entrée à heure fixe ou à la demie. Dans cette file, on doit attendre son heure. Des groupes de gens s’y tassent; ils ont tous leur billet. Temps d’attente moyen: 15mn. Sauf si on arrive très en avance, mais quel serait l’intérêt d’une réservation à heure fixe si on doit se pointer 20mn avant. Aucun. J’ai cru déceler des maniaques capables d’arriver pour l’heure de la séance d’avant, mais je ne le jurerais pas.

La troisième file (la mienne) est pour ceux qui ne prévoient rien et arrivent le sourire aux lèvres, persuadés d’être seuls au monde à avoir envie d’une petite piqûre culturelle. Grossière erreur: nombreux sont les autochtones assoiffés d’art qui viennent s’entasser là. Mais eux, ils ont un parapluie. J’ai hésité qques minutes. Puis j’ai décidé que j’étais waterproof ce jour là.

J’ai espéré qu’une âme charitable me propose un coin de parapluie, en vain. Heureusement, j’avais une écharpe dans laquelle protéger mon brushing.

Au bout de 25 bonnes minutes, après avoir vu défiler des tas et des tas de gens autorisés à rentrer, qques heureux élus de la 3ème file ont  pût accéder à l’entrée. Les durées d’attente ainsi que le nombre de personnes élues sont soumis à des lois étranges et indécryptables. Impossible d’anticiper un « lâcher » de gens. Au bout de 45mn, j’avais avancé d’un peu plus de la moitié du chemin, je m’étais mise en mode « veille prolongée », mon écharpe était imbibée d’eau, mes bottes aussi. Impossible de voir tout cela d’un oeil amusé. Les conversations de mes voisins « les parapluies » m’exaspéraient et j’avais des envies gardiennicides. Mais j’ai considéré  comme un challenge de prendre mon mal en patience sans broncher. Après tout, rien ne m’obligeait à être là.

J’ai attendu 1h15. Pris au moins 14 baleines dans l’oeil et vu se déverser au moins 15l d’eau des gouttières des parapluies sur différents endroits de ma personne (le cou, les yeux, les pieds, le casque, …). Au moins trois fois, la boule d’énervement qui en général me fait partir en courant s’est formée dans ma gorge et mon ventre s’est noué de façon terrifiante. Mais je n’ai pas cédé. A la fin, je me sentais tout à la fois  héroïque et stupide, mais comme j’étais juste devant la barrière… je suis restée…

Enfin, joie suprême, j’ai pu à mon tour gravir l’escalier merveilleux, celui qui allait me permettre de m’élever vers des sommets ou l’art et le beau prennent le pas sur le reste. Tout le reste.

Enfin dans le hall, je présente mon sac mouillé et vide de tout risque d’attentat ; la douce lumière et la chaleur me font immédiatement oublier l’attente. Heureusement, parce qu’il faut encore attendre pour le vestiaire. Puis pour le billet. Ca n’en fini pas. Un vrai parcours du combattant.

Enfin débarrassée de ma tenue de Goldorak, légère et … presque enrhubée… je file vers le sanctuaire culturel du jour.

 

Hum.

Evidemment.

Si des centaines de personnes attendent dehors, elles se retrouvent forcément dedans.

Je ne sais pas si les pires sont les groupes coiffés d’écouteurs eux-mêmes coiffés de protections blanches, 30 personnes arrêtées en même temps devant une toile, avec des airs de conspirateurs reliés par un étrange chapeau, ou bien les spectateurs munis d’audio-guides. Ces derniers sont plus disséminés, mais les écouteurs sont très bruyants, forcément non synchronisés et pas toujours dans la même langue. On se retrouve à baigner malgré soi dans une sorte de cacophonie culturelle…

Donc il faut:

          se frayer un chemin vers une toile

          ignorer les nuisances sonores diverses

          éviter les groupes, qui ont au moins l’avantage de se déplacer, comme un ban de poissons, de façon compacte et uniforme. Donc faciles à anticiper. Mais pas à contourner.

Difficile d’apprécier les oeuvres.

D’autant qu’un cheminement à travers l’exposition est prévu, et qu’un panneau stipule bien, à mi-parcours, « qu’il est interdit de prendre l’escalier pour remonter ». Il faut suivre le flot. Soit en se fondant dans un ban, soit en électron libre. Jusqu’au bout, profiter d’une grande exposition relève de la gageure. Il faut suivre le rythme imposé par les visiteurs, sous peine de réactions diverses et variées, allant du coup d’oeil courroucé au pied subtilement posé sur votre innocent parcours… S’arrêter avec le flot, reprendre, insiprer, prendre son élan pour plonger admirer un détail puis se redresser sans heurter les autres plongeurs intrépides.

 

J’ai trouvé en moi suffisamment de ressources pour passer 4 fois devant ma toile préférée, un, paysage estival qui vous aspire dans le cadre… mais j’y ai perdu 2 orteils, le tympan gauche et m’y suis fait qqes ennemis de différentes nationalités. J’ai attrapé un rhume aussi.

 

 

 

 
 
 

« Génial cette fuite! on va pouvoir rencontrer les voisins »

Une des pubs les plus débiles du moment. A mon avis, bien sûr. Mais aussi très représentative d’une époque, sans doute.Il s’agit d’un assureur, tellement efficace que grâce à lui les soucis les plus ennuyeux de notre quotidien se transforment en fête. A notre époque, la vie urbaine est si anonyme qu’il faut un prétexte pour rencontrer ceux qui vivent à proximité. De préférence une raison incontournable. Une fuite d’eau, c’est incontournable.Imaginez: vous rentrez chez vous un soir, après une journée de boulot et 2h de transports en commun. Vous avez pris 30 mn pour faire quelques courses, vous avez en main des sacs fragiles et chargés à la hâte, votre courrier fraîchement récolté glisse de sous votre bras et la baguette du dîner est humide de la pluie de fin de journée. Vous êtes fatigué (e), vous avez envie de vous débarrasser de vos atours de working-man (girl), rêvez d’un bain, d’un verre de vin, d’un peu de bonne musique choisie par vous (ça inclue Patrick Juvet, pourquoi pas). Vous ôtez vos chaussures, ce qui vous procure un bref moment d’extase.Quand vous entrez dans votre cuisine, vous voyez des OFNI (objets flottants non identifiés) éparpillés dans un mélange de textures et couleurs étranges et peu ragoutant. Il vous faut quelques minutes pour réaliser que vos pieds nus dans vos chaussettes trempent dans l’eau froide de la vaisselle lancée avant de partir. Ou de la lessive, au choix. Si vous êtes comme moi, à ce moment précis vous ne voulez pas y croire ; vous envisagez que c’est un mauvais rêve, que ce n’est pas possible, que vous avez des hallucinations ou que vous êtes décidemment trop fatigué(e). Vous fermez les yeux, plein(e) d’espoir; les ré-ouvrez doucement tout en sachant au fond de vous que la probabilité d’une disparition du lac temporaire  abrité par votre cuisine est proche de zéro.Las, il faut vous rendre à l’évidence, il va falloir éponger, nettoyer et … et espérer que les dégâts se limiteront à une soirée un peu humide. Mais là, un éclair vous traverse le cerveau. Oui! Mais quelle aubaine! Si vous avez un dégât des eaux devant vous, vous tenez enfin une occasion de descendre congratuler vos voisins d’avoir votre remarquable personne au dessus de chez eux! Génial! Vous cherchiez comment manifester votre joie d’être arrivé(e) dans l’immeuble depuis plus de 2 ans et vous ne saviez comment vous y prendre… là, vos voisins, non seulement vous ouvriront sans problème leur porte, mais de plus ils ne tenteront pas de fuir le dialogue! Que d’la balle… avec un peu de chance, ils monteront d’eux-mêmes, tout à leur joie de vous rencontrer. Le temps de remettre de l’ordre dans votre cuisine puis dans votre tenue, vous vous armez de votre plus beau sourire et vous descendez d’un étage, le cœur battant, tout plein de la savoureuse envie de vous faire de nouveaux amis. Vous sonnez, la porte s’ouvre tout grand… avant même de regarder le visage de votre futur meilleur complice, vos yeux se portent sur le coin gauche du plafond, là ou l’eau a stagné toute la journée dans votre appartement. Quel soulagement de constater qu’une énorme auréole marron aux contours noirs orne le blanc pur de la peinture! Vous pouvez tourner votre regard vers le visage de votre hôte, tranquillement, sûr(e) de vous et de votre succès: vous êtes sur le point de débuter une réelle amitié…. évidemment, vous êtes reçu(e) comme un pape (heu… pas d’équivalent féminin, je crois), tambours et trompettes célestes résonnent toute la soirée et vous dînez tous ensembles dans un grand élan fraternel. Ils vous préparent même votre plat préféré, que vous dégustez sous les marques marronnasses et humides du plafond. Voilà.La vie selon les publicitaires. Les mêmes qui nous vantent les mérites de manger 5 fruits et légumes par jour, de s’habiller en pouffe ou de rouler en smart. Ceux qui veulent nous faire croire qu’il existe des crèmes rajeunissantes, du maquillage qui tient toute la journée et que grâce au hamburger notre vie sera meilleure. Bien sûr, ça part d’un bon sentiment: la rencontre dans son lieu de vie. Autrement que par l’échange de courriers anonymes (là, je suppose que vous m’ayez lue chronologiquement, c’est un piège).Imaginez la scène: vous aménagez dans un immeuble de 5 étages et souhaitez organiser une petite fête « d’arrivée dans l’immeuble ». Comment lancer les invitations? Mais c’est très simple: en faisant déborder la baignoire, en abattant un pan de mur de soutient ou en faisant un feu dans une cheminée non ramonée. Ainsi tout l’immeuble rappliquera et vous passerez tous une mémorable soirée de rencontres saines et chaleureuses…  Ce qui m’attriste, c’est que ce genre d’idée est forcément basée sur certaines formes de réalités. En l’occurrence, qu’il est de nos jours difficile d’entrer en contact avec d’autres représentants de notre belle humanité. Il faut un prétexte. Et de préférence, un prétexte béton. 

Tout à coup, un inconnu vous offre des fleurs…

… ceux d’entre vous qui ont plus de 35 ans se souviennent sans doute de cette pub dans laquelle une jeune femme marche allègrement vers un avenir souriant, fleuri et de gauche, le pas léger et le corps libre. Soudain, surgi d’on ne sait où, un homme s’approche d’elle et lui tend un bouquet de fleurs. C’est l’effet magique de … beep … pas de pub ici.

Je ne sais pas si mon modeste lectorat compte des personnes qui se sont vues offrir des fleurs comme ça dans la rue; moi, jamais. Pourtant, j’ai imaginé maintes fois qu’un inconnu succombe à mon charme exotique et me couvre de cadeaux divers (suivant l’optimisme de la journée, des fleurs, des livres rares, un bijou, un voyage à Bali…) comme ça, librement et sans attendre quoi que ce soit en retour. Le truc dingue, digne d’un roman de science fiction. Jamais. Tout au plus un vague compliment. Et encore.

 

Ce soir, au hasard de la circulation parisienne, mon cheval de feu se trouve au même niveau qu’une auto verte, grand format, au volant de laquelle un homme me souri. Plutôt sympathique personnage, la bonne quarantaine, le genre à écouter France Culture dans les embouteillages. Pas Fun ou Skyrock.

Je suis toujours surprise quand on me sourit alors que je roule; en effet, le port du casque qui écrase le visage et transforme les cheveux dépassant en col de fausse fourrure de mauvaise qualité, sans compter le vent qui fait couler le mascara, offrent plutôt un spectacle pittoresque que séducteur. D’ailleurs, la dernière fois que des gens m’ont sourit alors que je roulais, j’avais oublié mon casque. Ils ont dû être épatés par mon esprit libre et frondeur. J’étais simplement tellement absorbée par des pensées quotidiennes et fatiguée par les mêmes que j’avais omis l’essentiel. Comme quoi, tout est question d’appréciation.

 

Donc, l’individu me sourit. Je lui retourne son sourire (ça démarre fort). Là, il se met à farfouiller dans ses affaires. Manifestement, il veut me montrer quelque chose, un plan (il est perdu), une pétition (il milite), un journal (gros titre : « la gauche est unie »); ou peut être me faire écouter son air préféré à la radio (« Où sont les femmes? »)… bref, il cherche à communiquer, sans portable, sans oueb, sans msn, sans sms. C’est très louable.

Tout en continuant à me sourire (il a l’air extrêmement réjoui), il extirpe de ce qui semble être un fameux bric à brac un petit sac en papier de pharmacie. Ah.

Que veut-il? Que je lui fasse une piqûre, là, au feu rouge? Il veut me montrer sa marque de préservatifs habituelle ? Il est malade? La grippe? C’est un sauvage, il cherche à me contaminer? Pourtant, il a l’air plutôt pacifique…

Le temps que toutes ces questions se bousculent intensément sous mon casque, il fini par extraire de son sac un … un… alors là, je sèche… un scalp? Un jouet en peluche? Une pelote de laine? Je lève un sourcil interrogateur… il perçoit mon manque de compréhension et ouvre la fenêtre, sans cesser d’agiter le « truc ».

 

Avant qu’il ne se mette à parler, j’ai identifié le trophée: il s’agit de cheveux. C’est Jason sans les Argonautes. Il a récupéré la toison d’or brune au péril de sa vie.

 

Comme je l’ai déjà évoqué dans un billet récent, le cerveau tourne rapidement parfois. Surtout le mien. Enfin, je ne sais pas pour le cerveau des autres, mais le mien, il carbure.

Avant que l’homme n’ai articulé la première syllabe, j’ai déjà supposé:

– qu’il va se déguiser pour une fête, c’est une perruque.

– qu’il est acteur, c’est sa fausse barbe.

– qu’il vient de scalper un homme politique (de préférence de droite).

– qu’il cherche un magasin de farces et attrapes.

 

Mais bon, je ne voit pas pourquoi il voudrait partager tout ça avec moi, ni pourquoi ça le mettrait tellement en joie. Il a l’air d’exulter. Ca m’amuse assez.

Et là, il me dit, en se marrant franchement « ce sont mes cheveux ! ». Dingue.

Un type se coupe les cheveux et les transporte avec lui ; je viens de tomber sur un fétichiste du cheveu. Il va peut être vouloir couper les miens, ceux qui dépassent du casque ; il est vrai que leur couleur fait des envieux. Vivement que le feu passe au vert… nan, j’rigole… Même pas peur.

Je lui conseille de les conserver précieusement, ça peut toujours servir. Il acquiesce et précise « c’est ma copine qui vient de les couper ! Avant je les avais là » (« là » accompagné d’un geste désignant le milieu de son bras et d’un très joli mouvement de tête mettant en valeur ce qu’il reste de sa gloire capillaire) ; je comprends sa liesse : moi aussi j’ai fait des expériences avec mes cheveux, et les couper a toujours représenté un moment important de ma vie. Un tournant, un changement. Normal qu’on souhaite le partager. Mais pas forcement avec des gens dans la rue.

 

Je le félicite chaleureusement, lui réitère mon conseil de les garder et le feu passe au vert, nos destinées se séparent.

 

Je dois être la seule personne au monde à qui un inconnu brandi une touffe de cheveux dans la rue. Je ne suis pas sûre que ce soit mieux ou pire que des fleurs. Mais ça a tout de même un petit effet magique.

 

 

 

 

 

Elle n’est pas pareil à la cantine…

Elle n’est pas pareil à la cantine…

 

Posé comme ça, ça peut paraître une affirmation étrange. Dans une conversation aussi, remarquez. Mais je l’ai néanmoins entendue, à plusieurs reprises en plus.

Il était question d’une collègue de travail dont le comportement « au bureau » n’est pas le même que son comportement « à la cantine ». D’où « elle n’est pas pareil à la cantine ». Sous-entendu « son attitude au bureau est différente de son attitude à la cantine ».

Le comportement d’un individu et la perception qu’en ont les autres seraient donc relatif à un environnement. Me voilà plongée dans les affres d’une réflexion nocturne. Si on part du principe que l’on se présente sous un jour nouveau suivant l’endroit ou le contexte dans lequel on évolue, on peut imaginer quantité infinie de déclinaisons du concept :

          Elle n’est pas pareil dans la rue

          Elle n’est pas pareil dans les transports en commun

          Elle n’est pas pareil dans sa salle de bains

          Elle n’est pas pareil au cinéma

         

Et pourquoi pas élargir, quitter le strict environnement :

          Elle n’est pas pareil en tenue de ski

          Elle n’est pas pareil avec les cheveux courts

          Elle n’est pas pareil quand elle chante

         

Récemment, un groupe d’amis géologues (qui s’ils me lisent se reconnaîtront aisément) m’expliquaient ce que sont les lames minces. En substance j’en ai retenu, sans vouloir me lancer dans des explications que je ne maîtrise pas, que les lames minces sont de très très fines tranches de roches que l’on fixe sur des lamelles de verre pour les étudier au microscope.
Si on procède par analogie (certes un peu tirée par les cheveux), on peut imaginer que chacun des comportements d’un individu, lié à un endroit, un environnement social ou professionnel, etc, fait l’objet d’une lame mince. Et que c’est cet empilement de lames minces qui constitue l’individu. Qui en fait un tout plus ou moins cohérent.

En me représentant cela, je me suis mise à extrapoler l’image ; si une de ces lame induit un comportement, la superposition de plusieurs lames peut induire des mélanges de comportements ; comme si on empilait plusieurs lames sur le microscope. Une bleue sur une rouge donne une violette dont l’intensité dépend des intensités conjuguées des 2 susnommées (j’aime bien les longues phrases pleines de mots). Traduction : le comportement « à la cantine » suivi du comportement « dans les transports en commun » ne sera pas le même suivant ce qui s’est passé ou non à la cantine (un plat de pâtes à la sauce tomate renversé  sur son pantalon, par exemple) et ce qui se passera ou non dans le métro (on y croise l’homme ou la femme de sa vie, on se fait houspiller par un contrôleur parce qu’on ne se tasse pas assez dans la rame, …) . Ce précepte posé, toutes les déclinaisons sont possibles.

Continuons l’extrapolation: les mélanges vont créer de nouveaux comportements ; je pense objectivement que la superposition « au bureau » et « à la cantine » donnera un résultat aux antipodes de la superposition « en tenue de plongée » suivi de « au salon de thé ». « en tenue de ski » suivi de « dans sa salle de bains »sera à 10.000 lieues de « en tenue de ski » suivi de « dans la salle d’attente du médecin ». Les combinaisons sont infinies. Et non limitées en superpositions. Donc en comportements humains.

Et l’ordre doit induire des subtilités. « Chez le dentiste » + « avant un rendez-vous amoureux » n’a rien à voir avec « avant un rendez-vous amoureux »+ « chez le dentiste ». Il faut être dangereusement psychopathe pour donner ses rendez-vous amoureux chez le dentiste. Ou il faut être dentiste (c’est pareil).

Il y a des superpositions impossibles ; par exemple « en tenue de ski » et « au bureau » ou « à la cantine » et « en vacances » (sauf pour ceux qui s’ennuient terriblement, ont un placard désespérément vide et sont adeptes de la malbouffe. Il paraît que ça existe.)  
Néanmoins,
 il me semble impossible d’établir des règles. Tout le monde a le droit de se rendre à la cantine en tenue de plongée. Le tout est d’assumer. Le ridicule. Et les racontars. Si on commence à établir des règles, le manuel d’utilisation sera si compliqué que même Bill Gates ne s’y retrouverait pas. Pourtant il a l’entraînement.

Donc un individu serait composé d’un tas infini de lames, chacune symptomatique d’un état, et dont les mélanges génèreraient d’autres états.

Question suivante : qui décide de l’ordre d’empilement ? Y a-t-il une main céleste qui chaque matin bat les lames minces comme autant de cartes à jouer et décide ainsi de l’humeur des individus ? Ou chacun serait-il responsable de l’agencement des lames qui le composent, en en façonnant l’ordre par ses actes et pensées ?

Autre question : comment acquiert-on ses lames ? Chacun vit avec une série de lames différente, la série définissant l’unicité de son propriétaire. Comment se procurer des lames ?
En prélevant une tranche de vécu chez un autre ? le cas échéant, l’autre en perd-il le souvenir ?
En décidant de générer une lame à partir d’un vécu ? Ou sans le décider, générant ainsi des lames inconscientes, lames de fond…
Peut-on prêter une lame à quelqu’un, la récupérer, la modifier, en voler une ?
Toute la logistique de gestion des lames est-elle unique ou varie-t-elle suivant les pays, la température, la musique qui passe à la radio (imaginez un peu « à la cantine » + « sur une musique de Patrick Juvet »)

Et peut-on appréhender toute cette science des lames ? Existerait-il des personnes douées de plus de compréhension, sachant doser les intensités, reconstituer un mélange rien qu’à l’étude d’un individu, rééquilibrer un comportement en modifiant l’ordre des lames? Des médecins de lames ?

L’étude de lames me semble insondable et génératrice de questionnements infinis.

 

Surtout, ne souriez pas!

Ainsi donc, nous voilà parvenus en des temps ou modernité, technologie et mode technique rivalisent pour nous rendre accros à tous les moyens de communication ; nous pouvons en un clin d’œil échanger les informations les plus personnelles, accompagnées de nos photos les plus travaillées( et donc les moins représentatives de nos petite personnes à l’ego tellement dimensionné qu’il en deviendrait quasi palpable), de nos musiques favorites, jusqu’à la liste de nos innombrables amis saupoudrés partout sur le globe, amis qui trépignent d’impatience rien qu’à l’idée de connaître nos derniers points de vue sur le monde et son avancée, nos turpitudes les plus récentes ou plus basiquement notre dernier lieu de villégiature.

Oui, nous sommes tout en un et un pour tous, cruellement dépendants, réseautés jusqu’à la moelle, adeptes du toujours plus beau, plus fort, plus loin, plus vite… plus petit, moins lourd, plus performant, plus mince, plus … plus… plus ennuyeux et de surcroît virtuel, concept-fait homme dont la vie en ligne présente plus d’intérêt que la vie en vrai.

Mais … il existe encore sur cette terre une machine qui, plus forte que les autres, nous dicte une conduite à laquelle nous n’adhérons pas de notre plein gré et au joug de laquelle nous sommes néanmoins contraints régulièrement. Il s’agit du photomaton.

Et oui, je vois à travers les pixels scintillants de mon écran vos yeux écarquillés et votre sourcil droit relevé. Le photomaton. Enfin, les dernières versions du photomaton. Cette innocente machine, sujet de beaucoup d’amusements en des temps plus libéraux, est devenue à elle seule la représentation, le condensé efficace d’une époque ou liberté, libre-arbitre et droit à la pensée sont autant de concepts virtuels que trouver l’amour sur le web . Si tant est qu’il existe (l’amour, pas le web. Le web existe, je l’ai rencontré : il vit seul et isolé dans une chambre bleue au 2ème étage d’un hôtel vermoulu de Fort Dauphin, vêtu d’un pagne mordoré, ses cheveux bouclés descendant au bas du dos et il se nourri exclusivement de crèmes caramel. Il boit des mojitos aussi). Mais revenons-en au sujet qui nous préoccupe.

Aujourd’hui, si on entre dans un photomaton, pour obtenir une simple image de son faciès à des fins administratives, on se trouve immédiatement soumis à tant d’obligations que l’envie de partir en courant et en hurlant des chansons de Patrick Juvet traverse notre cerveau sans l’aide de puissants psychotropes. Et ce n’est pas peu dire.

Tout d’abord, il est formellement interdit de sourire. C’est vrai, on a déjà tant d’occasions de sourire de nos jours. Là, on peut bien faire l’effort de faire la moue. A croire que les visages moroses sont tellement monnaie courante que leur représentation sera plus fidèle triste et affligée.
Ensuite, pas de chapeau, casquette ou autre couvre-chef. Un rien d’élégance pouvant nuire. Passons
Pas de coiffures exubérantes telles que chignons, queues de cheval, bandeau… Hum, pas de sourire et les cheveux plats. Pas de lunette. Pas de bijoux voyants…

Toutes ces consignes sont répétées à satiété, par une voix monocorde (appartenant sans doute à une très lointaine cousine démédullée de l’hôtesse dont la voix  faisait frémir les ados à peine pubères à une époque pas si lointaine) ; comme si, en plus d’être désireux de faire une photo moche de soi, on était ramollis du cerveau…
Et à quand la tenue obligatoire pour la photo, comme par exemple une chemise noire ou une blouse bleue ? Et pourquoi pas enlever toute forme de maquillage, porter des lunettes à monture « sécurité sociale », serrer les lèvres… façon photo anthropométrique… entrer dans un photomaton comme pour se préparer à purger une peine… quoique certaines démarches administratives en soient proches, mais ce sera pour une autre fois…

Sans vouloir plagier, j’oserai presque écrire "nous vivons une époque moderne"… mais ce serait par trop excessif…