Archives du blog

Les divinités sont tombées sur la tête

Lecteur-chéri-mon-sashimi, il me semble important que tu saches qu’à défaut d’être rigoureusement vraie, l’histoire qui suit est inspirée de faits plus ou moins réels. Quand à Stanislas et Roger, je les ai rencontrés et ils te passent le bonjour
(petit rappel :  Stanislas et Roger sont deux carpes Koï qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines. Ces carpes sont sentimentales (bien que fort viriles) et si elles pleurent, celui qui boit leurs larmes sucrées voit sa vie se prolonger de l’exacte durée de son honnêteté. ) (si tu veux en savoir plus à leur sujet, je t’engage à te rendre dans la catégorie de ce blog qui leur est attribuée)

#carpeskoi

De nouveau ce souffle chaud dans mon cou. Je me retourne une fois de plus. Rien. Sans doute la chaleur pesante de ce début de printemps. La touffeur ambiante a découragé les visiteurs : je me retrouve seul à poursuivre l’ascension entre les torii vermillons. (Torii : portails traditionnels japonais, considérés comme étant la frontière entre notre monde réel et le monde spirituel, j’ai mis une photo en dessous)

Le silence autour de moi, impressionnant, renforce ma sensation de solitude. Je profite du calme pour faire une pause et lire un peu mon guide de voyage. J’aimerais comprendre qui sont ces petits personnages de pierre que l’on peut voir un peu partout au Japon (voir photos en dessous). La plupart sont munis de serviettes ou de petits bonnets rouges qui ont l’air d’être faits au crochet. Je m’assieds et commence à feuilleter le livre, mais un bruit ressemblant à un battement d’ailes amplifié me fait sursauter. Je lève le nez et cherche quel oiseau a put produire un bruit aussi fort, mais ne parviens pas distinguer autre chose que des alignements de piliers rouges. Ces torii sont si rapprochés qu’ils m’oppressent. J’aimerais savoir combien de temps il me reste avant d’avoir fait le tour complet de la colline pour en atteindre le sommet, mais personne ne passe. Il me faut continuer en espérant arriver rapidement. Je reprends ma progression.

Après quelques minutes, outre les vagues de chaleur persistantes dans mon cou, j’ai l’angoissante sensation d’être suivi. Je m’arrête, mais personne ne s’avance à ma hauteur. Je guette entre les piliers, aucun signe d’un autre visiteur. C’est peut-être un animal. Je progresse de quelques mètres, mais de nouveau le bruit très fort de battement d’ailes résonne et je me retrouve projeté au sol par une violente poussée. Toujours rien autour de moi. Assis sur la terre humide, décidé à ne pas me laisser impressionner, je lance une phrase bravache idiote et attends, prêt à en découdre. Personne ne vient. Je me relève, mais au lieu de repartir en direction du haut, rebrousse chemin. Tant pis pour le sommet et son amoncellement de statues, ce lieu est trop bizarre. Je fais quelques pas, pour me heurter violemment à un mur invisible. Malgré mes efforts pour passer, je me trouve coincé. Une peur diffuse sourde en moi. Je m’entête en vain, la sueur coule entre mes omoplates, mes gestes saccadés sont inutiles et je ne peux empêcher mes mains de trembler. Affolé, j’essaie de combattre cette force invisible, quand résonne un bruit de cavalcade issu du bas de la colline. Un martellement de milliers de pas lourds qui se rapprochent, me forçant à détaler vers le haut. Essayant de ne pas freiner ma progression, je jette un œil par-dessus mon épaule et découvre une foule de petits renards de plâtre peint, vêtus de kimonos, qui se ruent sur moi. Ils franchissent sans effort le mur qui m’empêchait de redescendre, et à ma vue se mettent à pousser de petits cris aigus, montrant leur dents et brandissant leurs poings. Un gémissement étouffé sort de ma poitrine quand j’accélère. Dans la panique, je me prends les pieds, manque de tomber, sens une main rigide se poser sur mon épaule. Je hurle de terreur et me jette dans un interstice entre deux portails, espérant perdre mes poursuivants dans la forêt. Je plonge vers un buisson, mais suis retenu. Un être énorme aux yeux menaçants et à la gueule remplie de petites dents acérées serre sa mâchoire sur le tissu à carreaux du col de ma chemise. Il est gris et sa tête est décorée d’une fleur rose. C’est un rat de pierre! Je me débats, me tortillant dans tous les sens jusqu’à faire lâcher l’étreinte du monstre. Je me réceptionne lourdement, sur quelque chose de mou et de vivant, qui se révèle être un serpent gigantesque, gris lui aussi, et qui semble modérément apprécier ma présence sur son dos. Tétanisé, je le vois porter lentement sa tête triangulaire à hauteur de mes yeux et sortir tout aussi lentement une langue fourchue en direction de mon nez. Je sens les fourches rouges s’insérer dans mes narines et pousse un nouveau hurlement. La peur m’a redonné de la force. Je retourne sous les torii, poursuivi cette fois par un animal mi-chien mi-lion surgit du néant, la gueule béante, accompagné d’un singe portant un plat de pommes. Les deux semblent faits de la même pierre grise que le rat et le serpent. Le chien s’accroche à mon pantalon en grognant et en bavant, m’immobilisant pour permettre au singe de lancer ses fruits dans mon dos. L’impact de chaque pomme provoque une douleur vive.  Sous les yeux injectés de sang du chien, mon corps s’affaisse, le souffle court, les membres ramollis de peur, incapable de bouger.
Du coin de l’œil, je vois le serpent se rapprocher en sifflant et des dizaines de petits renards commencent à grimper le long de mes jambes. Mon cœur bat à tout rompre. Cerné de créatures hostiles, je m’apprête à vivre mon propre sacrifice quand un nouveau bruit de battement d’ailes détourne l’attention de mes agresseurs. Je suis presque heureux de voir apparaître un énorme dragon noir crachant un feu si vif qu’il m’éblouit, me brûlant les cheveux et les poils des avant-bras. L’arrivée du dragon a calmé le chien-lion, qui me lâche.
Dans un sursaut de survie, je pour bondir à l’assaut de la colline. Je n’ai jamais couru si vite, mes pieds semblent voler. Derrière moi, l’armée d’êtres de pierre en furie s’est mise en mouvement, chacun avide de faire plus de bruit que tous les autres. Un panneau annonce que je me trouve au second niveau. Je sais qu’il y en a cinq. Jamais je ne rejoindrai le haut à ce rythme. Mon cœur va exploser. Mes cuisses brûlent, la sueur pique mes yeux et m’empêche de me diriger dans le tunnel de piliers rouges. Il faut trouver une échappatoire. A ma gauche, un être rond et rouge, dépourvu de bras et de jambes, fixe ses yeux blancs sur moi. Il n’a pas l’air hostile, mais bien décidé à ne pas me laisser passer. A droite, j’aperçois un reflet brillant entre deux piliers : un plan d’eau ! Si je m’y jette, toutes ces créatures de pierre vont couler à pic en me suivant ! Sans réfléchir, porté par l’énergie du désespoir, je sors du chemin, effectue un roulé-boulé sur le sol de terre et plonge.

– Dis donc Roger, on attendait des invités ?
– Non, mais ils ont toujours bienvenus, j’ai de quoi faire un apéro pour dix personnes !
Des poissons. Des carpes Koï, pour être précis. Des carpes Koï qui parlent et me proposent un verre de saké.
Je suis assis sous l’eau, face à une table chargée d’amuse-gueules verts et filamenteux, un verre de saké à la main.
– Enchanté, me dit poliment le plus gros des poissons, celui qui s’appelle Roger et dont le dos est orné de grosses tâches bleu foncé, buvez cul sec, ça vous fera du bien.
Au-dessus de ma tête, dans le miroir formé par la surface de l’eau, je distingue le dragon dont le regard vert fluorescent m’observe et une multitude de petites têtes de pierre, tout aussi attentives. Je tourne mon regard vers Roger, pour lui demander des explications, mais mon corps ne réagit pas. Je suis figé et aucun son ne sort de ma bouche. Je parviens à distinguer Stanislas qui s’approche, muni d’un petit béret rouge réalisé au crochet.

Je m’appelais Louis. J’avais 28 ans. Si vous visitez ce temple, vous me trouverez à la base du torri 8596, à proximité d’un petit autel. Je dois maintenant mesurer une quarantaine de centimètres et les enfants aiment particulièrement déposer des fleurs devant moi, sans doute attirés par mon allure occidentale. Vous me reconnaitrez à la déchirure du col de ma chemise de pierre.

 

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

Publicités