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Un moment d’hésitation

Ce sont ces moments souvent clé, qui semblent vivre leur vie pour mieux nous plonger dans un monde auquel nous aurions préféré ne pas avoir part…

Cette semaine, il ne t’aura pas échappé, Lecteur-Chéri-Mon-Flocon, que nous avons été envahis par une substance blanche, poudreuse, légère et pour le moins inhabituelle en ces temps de réchauffement climatique. Mais cette semaine aura surtout vu le premier lancement dans l’espace d’une… voiture….
Pour une fois que c’est un sujet féminin qui fait la une, ce sera donc une automobile. D’où l’intérêt d’avoir les moyens: On peut balancer dans l’espace ce qu’on veut. Perso, j’aurais bien balancé des carpes Koï, connues sous le nom de Roger et Stanislas, mais il se trouve que je n’ai pas trop les moyens en ce moment.
Bref, revenons à la neige.
Contrainte de m’acheminer en autonomie, j’ai rechaussé mes pompes de 7 lieues et entrepris de traverser la capitale figée dans l’incompétence généralisée face à un climat somme toute de saison. Eeeeh oui, c’est l’hiver et l’hiver, il neige. Mais c’est comme si RATP, SNCF et autres joyeux urbanistes oubliaient cet état de fait. Donc Paris se tétanise aux premiers flocons exactement comme moi face à ma déclaration d’impôts. Même si, je le concède, il y a quelque chose d’éminemment sympathique dans l’exotisme de la situation: marcher tard le soir, traverser des quartiers entiers livrés aux congères, glisser en chœur sur des trottoirs transformés en patinoire et …. rencontrer des barjots, ceux qui sont perdus dans leurs moments d’hésitation au point de les confondre avec une réalité qui leur appartient. Des mondes parallèles, mais seulement tangents au nôtre.
Ça commence doucement, par une hallucination. Je vois passer des prix dépressifs. Ces prix tristes à mourir, qui baissent le nez et essayent de disparaître, honteux de ce qu’il représentent comme travail de petits enfants dans des pays pas si lointains (à l’heure de l’hyperloop et de la voiture dans l’espace). Ces prix me hantent encore quand j’entre dans une salle de cinéma remplie  de vieux (se sont les seules personnes encore capables de s’acheminer dans des conditions climatiques inconnues des jeunes générations. Et les seules personnes qui possèdent encore l’équipement idoine. J’ai vu des pompes de folie, cette semaine, des trucs que même les prix dépressifs ne voudraient pas représenter). Une vieille dame s’assied à côté de moi. Nous sommes seules dans un îlot de sièges vides, loin des autres vieux en après-ski. Et que fait cette dame? Pour se sentir raccord avec la météo apocalyptique de la semaine, la vieille lâche des vents. Je jure que même Gene Tierney a réagit, elle a fait ça:

#Genetierney #heavencanwait

Sous l’emprise de l’odeur, je fuis la salle obscure, la vieille et le diable qui a l’air trop sympa pour être honnête (c’était « Heaven can wait », mais pas avec Clyde Barrow, ami cinéphile, je fais appel à ta science) et me retrouve dans la rue, les pieds mouillés, le brushing en berne, totalement seule et soudain… cernée de corneilles. La nuit. Une dizaine d’oiseaux au gros bec noir, à l’œil furieux et à l’accent Hitchockien.

Là, c’est moi:

Je flippe, évidement, qui n’aurait pas flippé sa race? Entourée d’oiseaux dont le croassement agressif commence à me faire tourner la tête, je cherche un abri. Une ruelle se profile, je m’y glisse (au sens littéral de « glisser ») et entends un susurrement étrange en provenance du fond de la ruelle.
Les oiseaux semblent apprivoisés par un être petit et rond qui se tient en retrait dans un coin sans lumière et leur parle un langage barbare. Il ricane et grâce à un providentiel rayon de lune, je vois briller des dents qui me semblent de glace dans sa bouche tordue par la haine. Mais je refuse de me laisser impressionner. Je m’approche de l’individu (il faut dire que son tour de taille me laisse entendre que je cours plus vite et que si je dois fuir devant lui, il a plus de risques que moi de s’étaler comme la grosse merde adipeuse qu’il est et de finir la soirée sur le dos, ses jambes courtaudes s’agitant de façon ridicule et sa veste trempée collée par le givre, la fausse fourrure de sa capuche lui remplissant la bouche de poils synthétiques allergisants et l’urticaire polluant lui couvrant le corps. L’idée m’enchante).
Je m’approche donc… et me trouve face à ce qui a l’air, l’odeur, la couleur d’une carotte.
Le nabot rit de façon démoniaque faisant tressauter son estomac vulgaire au dessus de ses pieds tordus. Il est sale, gris, ses yeux de charbons brillent de méchanceté, mais je reconnais un bonhomme de neige.

Voilà donc où nous conduit le réchauffement climatique: à des êtres dont l’existence même n’est que pollution et méchanceté. Des êtres dont l’évocation devrait faire sourire les enfants et qui ne sont plus que l’ombre démoniaque d’une fureur sans objet.
Je pourrais le faire fondre en me jetant sur lui et en l’entourant de mes bras, mais il me fait pitié. De toute façon, il est condamné par l’air qu’il respire et qui nimbe son corps rond de veinules goudronnées. Je shoote dans les corneilles et leur laisse en pâture quelques prix dépressifs qui m’avaient suivie. Le vent de la vieille envahi la ruelle, le bonhomme ne semble pas s’en émouvoir. Puissent ces émanations boucher ses artères.

Plus tard, en remontant le long de la voie de tram glacée, l’idée me vint que le futur s’annonce bizarre.

Sinon, notre ami Elon Musk a toujours en tête de nous faire voyager plus vite que notre ombre, mais il semblerait qu’il rencontre quelques problèmes techniques.

#hyperloop

Hyperloop

Si tu as envie de voyager dans ce qui s’apparente à un tube digestif géant dont la vitesse va te faire vomir (et donc normalement, tu vas te prendre ton vomi dans la figure), ça reste ton choix.

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Je suis un avatar


Lecteur-chéri-mon-pandi-panda,

Ne t’émeus pas de la jeune femme si confortablement installée  qu’on a immédiatement l’envie folle d’être à sa place, tu sauras.

Ca y est, j’en suis sûre: je ne suis pas du même monde que toi. Nous n’avons strictement rien en commun. Déjà, et ce depuis des années, je m’adresse à toi via le oueb, ce qui aurait dû attirer ton attention…
L’explication est simple: Figure-toi que je suis dans la matrice. Mon univers, c’est la toile, mes amis, ce sont les émojis, je me nourris de clics et je me réchauffe aux LOL. Je vis littéralement dans les fils gluants de la toile mondiale. Ça en jette, non?
L’avantage à se trouver de mon côté du net, c’est que tout ce qui se lit, voit, entend est accessible. L’inconvénient, c’est que tout ce qui se goutte, sent, touche ne l’est pas. Regarder des photos de tes brunchs dominicaux ou de ta chasse aux champignons, c’est sympa, mais frustrant. Admirer ton corps d’éphèbe tatoué, c’est agréable, mais le toucher, ce serait mieux. Et aussi, il faut avoir une sacrée capacité à filtrer la connerie, qui comme chacun le sait est la chose la mieux partagée au monde.
Je me suis rendue compte que je suis un avatar quand j’ai réalisé que mes sens sont limités au visuel et à l’auditif. Les autres sens ne sont que de vagues souvenirs. Le grandes émotions me sont impulsées par le visuel associé aux souvenirs, c’est comme ça que l’illusion est préservée.
Là où ça craint, c’est que je ne dois ma survie qu’à un nombre de clics: en gros, si je veux continuer à naviguer tranquillou et diffuser des images caustiques ou des textes à l’humour ravageur au cœur de la toile, il faut qu’on m’aime. Quand je dis qu’il faut qu’on m’aime, c’est une allégorie, bien sûr. On ne m’aime pas vraiment, ce qu’on aime, c’est l’image que je procure quand on me like. Une mise en abyme.
En revanche, pas de clics et je disparais. De façon assez perverse: ce qui se passe, c’est que si les gens ne s’intéressent pas à moi, je suis moins visible. Si je suis moins visible, les gens qui potentiellement pourraient s’intéresser à moi ne me voient pas et je disparais un peu plus. Encore une fois, la notion est biaisée, les gens ne s’intéressent pas à moi, mais à l’image qu’ils ont d’eux en me cliquant dessus. Je précise ici que ça chatouille. Chaque clic que je reçois me chatouille. Si je devais recevoir l’honneur de milliers de clics, je mourrais de rire nerveux. L’avatar meurt d’oubli et aussi de mauvais rire. De là à envisager que mauvais rire et oubli sont des armes de désinformation massive, il n’y a qu’un pas que je me garderai bien de franchir. Parce que sur la toile, un pas, c’est comme au bord du fossé: ça entraîne une chute.Et une chute dans les profondeurs du oueb, c’est le risque de croiser C Jérôme. On  évite. Si tu ne me crois pas, clique ici:https://www.youtube.com/watch?v=UWZgMXGqA5Y

Certes, je m’épanouis sous tes Like répétés et  je m’illumine de tes partages, mais je dépends de toi. Et ça, ça craint velu. Pour faire une analogie entre le clic et la culture, c’est comme si se balader dans la rue avec le dernier Goncourt sous le bras, titre bien visible de tous, était la preuve ultime d’un esprit affuté.
Ce système pervers est géré par une entité surpuissante qui s’appelle le Grand Algorithme. Si le GrandAlgo ne te propulse pas en avant, tu es condamné à t’éteindre. et je refuse de pervertir mon sens aigu de la transgression avec des chatons mignons.

Résultat, chaque jour qui passe, je me sens m’enfoncer lentement dans les bas fonds du oueb.

A la minute où je t’écris (grâce à un stock de vieux LOL périmés donnés à un émoji véreux qui m’a laissé accéder à quelques espaces Whatsapp en contrepartie), je suis cernée de vidéos des 2Be3 et de développement personnel. Je ne vais pas supporter ça longtemps et à ce niveau de profondeur, les like ne me parviennent déjà plus. En dessous, il y a les films d’Aldo Maccione et les disques d’Herbert Léonard. Je vais crever entre les seins de Sabrina dans le clip « Boys boys boys ». JE NE VEUX PAS!!!

Ces quelques lignes sont donc un cri que je pousse sur la toile. Un cri écrit, un cri virtuel, un cri composé de lettres et de mots. Donc, assez logiquement, pas un cri. En même temps, comment pousse-t-on un cri? Un cri roule-t-il, pour qu’on puisse le pousser? Admettons que dans un univers aussi virtuel que le net, on puisse crier. Le net, c’est comme l’espace dans Alien. Tu peux crier tant que veux, on ne t’entend pas. C’est pour ça qu’on a créé des codes. Par exemple, pour crier sur le net, il FAUT ECRIRE GROS. Dans la vraie vie, si tu écris gros sur ton cahier, on pense que tu es bigleux. Mais ici, quand tu écris gros, on voit que tu es énervé.

Bon, ‘faut que j’accélère, par ce que les photos de David Hamilton me cernent, ma fin est proche. J’entends déjà les voix de Peter et Sloane.

Récemment, j’ai tenté une expérience: j’ai mis un bellâtre au corps huilé et en slip léopard sur mon article. Bingo! J’ai eu au moins 10 fois plus de lecteurs. Enfin, ça c’est que dit le net. En vrai, 10 fois plus de gens se sont connectés. Je pense que seules 2 personnes ont vraiment lu, les autres ne voulaient que mater le bellâtre. On est peu de choses. Mon génie est suspendu à un slip léopard. Ça ne me fait pas de bien.

En conclusion, si je veux survivre dans cet univers impitoyable, il faut continuer sur cette voie…Voilà, tu sais pour la fille lascivement étalée sur un véhicule pollueur.

Pour toi que j’aime d’amour ❤ ❤ <3, une petit vidéo qui fait plaisir

Il a dit qu’il viendrait me chercher

 

Il y a une vieille dame assise sur une valise, sur la plage, juste devant moi.
Il est tôt, je me suis levé pour faire un footing, première étape de mes bonnes résolutions estivales. J’ai dû courir 25mn avant de m’effondrer comme une méduse sur le bord de l’eau. Aussi mou, blafard, immobile qu’une méduse. J’ai 35 ans, 15 kilos de trop, et je suis en train de chercher des qualités aux méduses quand je réalise la présence de la dame. Elle se tient droite, très digne dans sa robe à petites fleurs et col claudine. Je n’ose pas lui infliger le spectacle de ma nudité et renonce à ma seconde résolution estivale: terminer le footing par un majestueux plongeon dans la Manche.
Quand je reviens après douche et petit déjeuner, la dame est toujours là. Il est 11h, je me dis qu’elle doit commencer à avoir chaud.

Je quitte la plage et la vieille dame vers 13h, pour me restaurer et me mettre à l’abri du soleil qui cogne malgré le vent. Elle est toujours assise, stoïque. Je n’ai pas remarqué qu’elle ait fait un geste.
Quand je jette un œil par la fenêtre de ma chambre d’hôtel après une sieste bien méritée et 123 pages de mon roman policier avalées, je vois que la vieille dame est toujours là, bien droite, tendue vers l’horizon. Il est presque 16h, qu’elle ne se soit pas senti mal est un miracle. Je prends mon parasol à rayures bleu ciel, une bouteille d’eau et un paquet de biscuits, bien décidé à aller lui parler.
– Il a dit qu’il viendrait me chercher…
Ce sont les seuls mots que j’ai pu lui extraire. Elle a refusé l’eau, les biscuits, mais m’a laissé l’abriter sous le parasol. J’ai même osé lui passer de la crème solaire sur le visage et les mains. Sa peau sèche et ridée était toute rouge, j’avais mal pour elle.

Je m’installe à proximité, anxieux à l’idée de la voir tomber. Je ne sais pas qui doit venir la chercher, mais cette personne me paraît bien peu soucieuse de son rendez-vous.
Vers 19h, mon roman terminé, je quitte la plage. Elle n’a pas bougé, n’a pas touché à l’eau ni aux biscuits que je lui avais laissés. En passant, je m’inquiète de l’heure et lui suggère de rentrer chez elle.
– Il a dit qu’il viendrait me chercher.

Quand je me couche, elle est toujours là. La mer a fini de remonter, les vaguelettes lui lèchent les pieds. Elle ne semble pas s’en rendre compte.
Je dors mal, rêvant de la vieille dame. Sa voix faible résonne dans mon mauvais sommeil. « il a dit qu’il viendrait me chercher ». Qui que soit ce mystérieux « il », je le déteste du plus profond de moi.
Je m’éveille avant l’aube, baigné de sueur. Mon premier soin est de regarder par la fenêtre. La vieille dame n’est plus là, mais je vois sa valise, au pied de laquelle je crois distinguer une masse informe et immobile. Affolé, je sors de ma chambre, arrachant une couverture de mon lit. Je cours jusqu’à la valise. Aucune trace de la vieille dame, c’est mon parasol qui git au sol, bien replié. La bouteille d’eau et le paquet de biscuits sont posés proprement sur le dessus de la valise. Sous la bouteille, un petit morceau de papier. Je m’en empare et le déchiffre à la lueur de mon briquet.

« il est venu me chercher, je l’ai vu, je le rejoins, merci pour tout »

Un frisson me parcours. Le soleil se lève à peine et je distingue, flottant sur les flots à quelques mètres du bord, un tissu foncé. Je me jette à l’eau, insensible au froid qui me saisit et me fait mal aux genoux. Je nage le plus vite possible sur le tissu qui est bien la robe de la vieille dame. Le cœur battant, je plonge et écarquille les yeux, redoutant de voire un corps blanc et décharné flotter entre deux eaux.
Une lueur attire mon regard. A quelques dizaines de centimètres, dans la profondeur bleu nuit de la mer, j’entrevois une chevelure rousse, auréolée de plancton phosphorescent. Je tends la main, bats des pieds le plus fort que je peux. La tête se retourne vers moi. Les yeux violets sont lumineux, le visage est 50 ans plus jeune, mais je reconnais sans doute possible la dame à la valise. Sur ses seins, deux étoiles de mer nacrées brillent. Dans son auréole étoilée, elle me sourit et agite délicatement la main

     – Dans 47 ans, à cette même date, je viendrai te chercher
Elle est magnifique. Elle fait demi-tour et, d’un geste gracieux des hanches, s’enfonce dans les flots, suivie d’une trainée phosphorescente.

*

J’ai 82 ans. Je traîne un siège de toile et un parasol. Je ne sais pas combien de temps durera l’attente, je souhaite la vivre intensément. La plage est encore déserte, il est très tôt. Je pense avec émotion à la vieille dame. Elle a dit qu’elle viendrait me chercher. Je suis prêt.

*

Les divinités sont tombées sur la tête

Lecteur-chéri-mon-sashimi, il me semble important que tu saches qu’à défaut d’être rigoureusement vraie, l’histoire qui suit est inspirée de faits plus ou moins réels. Quand à Stanislas et Roger, je les ai rencontrés et ils te passent le bonjour
(petit rappel :  Stanislas et Roger sont deux carpes Koï qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines. Ces carpes sont sentimentales (bien que fort viriles) et si elles pleurent, celui qui boit leurs larmes sucrées voit sa vie se prolonger de l’exacte durée de son honnêteté. ) (si tu veux en savoir plus à leur sujet, je t’engage à te rendre dans la catégorie de ce blog qui leur est attribuée)

#carpeskoi

De nouveau ce souffle chaud dans mon cou. Je me retourne une fois de plus. Rien. Sans doute la chaleur pesante de ce début de printemps. La touffeur ambiante a découragé les visiteurs : je me retrouve seul à poursuivre l’ascension entre les torii vermillons. (Torii : portails traditionnels japonais, considérés comme étant la frontière entre notre monde réel et le monde spirituel, j’ai mis une photo en dessous)

Le silence autour de moi, impressionnant, renforce ma sensation de solitude. Je profite du calme pour faire une pause et lire un peu mon guide de voyage. J’aimerais comprendre qui sont ces petits personnages de pierre que l’on peut voir un peu partout au Japon (voir photos en dessous). La plupart sont munis de serviettes ou de petits bonnets rouges qui ont l’air d’être faits au crochet. Je m’assieds et commence à feuilleter le livre, mais un bruit ressemblant à un battement d’ailes amplifié me fait sursauter. Je lève le nez et cherche quel oiseau a put produire un bruit aussi fort, mais ne parviens pas distinguer autre chose que des alignements de piliers rouges. Ces torii sont si rapprochés qu’ils m’oppressent. J’aimerais savoir combien de temps il me reste avant d’avoir fait le tour complet de la colline pour en atteindre le sommet, mais personne ne passe. Il me faut continuer en espérant arriver rapidement. Je reprends ma progression.

Après quelques minutes, outre les vagues de chaleur persistantes dans mon cou, j’ai l’angoissante sensation d’être suivi. Je m’arrête, mais personne ne s’avance à ma hauteur. Je guette entre les piliers, aucun signe d’un autre visiteur. C’est peut-être un animal. Je progresse de quelques mètres, mais de nouveau le bruit très fort de battement d’ailes résonne et je me retrouve projeté au sol par une violente poussée. Toujours rien autour de moi. Assis sur la terre humide, décidé à ne pas me laisser impressionner, je lance une phrase bravache idiote et attends, prêt à en découdre. Personne ne vient. Je me relève, mais au lieu de repartir en direction du haut, rebrousse chemin. Tant pis pour le sommet et son amoncellement de statues, ce lieu est trop bizarre. Je fais quelques pas, pour me heurter violemment à un mur invisible. Malgré mes efforts pour passer, je me trouve coincé. Une peur diffuse sourde en moi. Je m’entête en vain, la sueur coule entre mes omoplates, mes gestes saccadés sont inutiles et je ne peux empêcher mes mains de trembler. Affolé, j’essaie de combattre cette force invisible, quand résonne un bruit de cavalcade issu du bas de la colline. Un martellement de milliers de pas lourds qui se rapprochent, me forçant à détaler vers le haut. Essayant de ne pas freiner ma progression, je jette un œil par-dessus mon épaule et découvre une foule de petits renards de plâtre peint, vêtus de kimonos, qui se ruent sur moi. Ils franchissent sans effort le mur qui m’empêchait de redescendre, et à ma vue se mettent à pousser de petits cris aigus, montrant leur dents et brandissant leurs poings. Un gémissement étouffé sort de ma poitrine quand j’accélère. Dans la panique, je me prends les pieds, manque de tomber, sens une main rigide se poser sur mon épaule. Je hurle de terreur et me jette dans un interstice entre deux portails, espérant perdre mes poursuivants dans la forêt. Je plonge vers un buisson, mais suis retenu. Un être énorme aux yeux menaçants et à la gueule remplie de petites dents acérées serre sa mâchoire sur le tissu à carreaux du col de ma chemise. Il est gris et sa tête est décorée d’une fleur rose. C’est un rat de pierre! Je me débats, me tortillant dans tous les sens jusqu’à faire lâcher l’étreinte du monstre. Je me réceptionne lourdement, sur quelque chose de mou et de vivant, qui se révèle être un serpent gigantesque, gris lui aussi, et qui semble modérément apprécier ma présence sur son dos. Tétanisé, je le vois porter lentement sa tête triangulaire à hauteur de mes yeux et sortir tout aussi lentement une langue fourchue en direction de mon nez. Je sens les fourches rouges s’insérer dans mes narines et pousse un nouveau hurlement. La peur m’a redonné de la force. Je retourne sous les torii, poursuivi cette fois par un animal mi-chien mi-lion surgit du néant, la gueule béante, accompagné d’un singe portant un plat de pommes. Les deux semblent faits de la même pierre grise que le rat et le serpent. Le chien s’accroche à mon pantalon en grognant et en bavant, m’immobilisant pour permettre au singe de lancer ses fruits dans mon dos. L’impact de chaque pomme provoque une douleur vive.  Sous les yeux injectés de sang du chien, mon corps s’affaisse, le souffle court, les membres ramollis de peur, incapable de bouger.
Du coin de l’œil, je vois le serpent se rapprocher en sifflant et des dizaines de petits renards commencent à grimper le long de mes jambes. Mon cœur bat à tout rompre. Cerné de créatures hostiles, je m’apprête à vivre mon propre sacrifice quand un nouveau bruit de battement d’ailes détourne l’attention de mes agresseurs. Je suis presque heureux de voir apparaître un énorme dragon noir crachant un feu si vif qu’il m’éblouit, me brûlant les cheveux et les poils des avant-bras. L’arrivée du dragon a calmé le chien-lion, qui me lâche.
Dans un sursaut de survie, je pour bondir à l’assaut de la colline. Je n’ai jamais couru si vite, mes pieds semblent voler. Derrière moi, l’armée d’êtres de pierre en furie s’est mise en mouvement, chacun avide de faire plus de bruit que tous les autres. Un panneau annonce que je me trouve au second niveau. Je sais qu’il y en a cinq. Jamais je ne rejoindrai le haut à ce rythme. Mon cœur va exploser. Mes cuisses brûlent, la sueur pique mes yeux et m’empêche de me diriger dans le tunnel de piliers rouges. Il faut trouver une échappatoire. A ma gauche, un être rond et rouge, dépourvu de bras et de jambes, fixe ses yeux blancs sur moi. Il n’a pas l’air hostile, mais bien décidé à ne pas me laisser passer. A droite, j’aperçois un reflet brillant entre deux piliers : un plan d’eau ! Si je m’y jette, toutes ces créatures de pierre vont couler à pic en me suivant ! Sans réfléchir, porté par l’énergie du désespoir, je sors du chemin, effectue un roulé-boulé sur le sol de terre et plonge.

– Dis donc Roger, on attendait des invités ?
– Non, mais ils ont toujours bienvenus, j’ai de quoi faire un apéro pour dix personnes !
Des poissons. Des carpes Koï, pour être précis. Des carpes Koï qui parlent et me proposent un verre de saké.
Je suis assis sous l’eau, face à une table chargée d’amuse-gueules verts et filamenteux, un verre de saké à la main.
– Enchanté, me dit poliment le plus gros des poissons, celui qui s’appelle Roger et dont le dos est orné de grosses tâches bleu foncé, buvez cul sec, ça vous fera du bien.
Au-dessus de ma tête, dans le miroir formé par la surface de l’eau, je distingue le dragon dont le regard vert fluorescent m’observe et une multitude de petites têtes de pierre, tout aussi attentives. Je tourne mon regard vers Roger, pour lui demander des explications, mais mon corps ne réagit pas. Je suis figé et aucun son ne sort de ma bouche. Je parviens à distinguer Stanislas qui s’approche, muni d’un petit béret rouge réalisé au crochet.

Je m’appelais Louis. J’avais 28 ans. Si vous visitez ce temple, vous me trouverez à la base du torri 8596, à proximité d’un petit autel. Je dois maintenant mesurer une quarantaine de centimètres et les enfants aiment particulièrement déposer des fleurs devant moi, sans doute attirés par mon allure occidentale. Vous me reconnaitrez à la déchirure du col de ma chemise de pierre.

 

 

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Amour et coups de fouet

Lecteur-Chéri-Ma-Boule-De-Glace-Caramel,

Il ne t’a pas échappé que cette semaine, c’était la St Valentin. L’écœurante débauche de cœurs, cartes, sucreries et autres gadgets variés allant du rose bébé au rouge pétasse m’a amenée à une profonde réflexion sur les aspects historiques de cette fête (jusque-là considérée par mes services comme bêtement mercantile).
Stupéfaction.
A en croire internet, ce Dieu du savoir universel, la St Valentin plonge ses racines dans le pire de la dépravation humaine. Sans déconner. Voilà le topo :
D’abord, j’apprends que dans la Rome ancienne, la St Valentin consistait à pourchasser les jeunes femmes dans les rues pour les fouetter avec des lanières de peau de chèvre. Non, rien ne justifie un comportement violent, idiot, sexiste et méprisant, n’en déplaise à l’homme orange récemment installé à la maison blanche. On dit que le chemin le plus court pour aller d’un point A à un point B est la ligne droite et j’en conviens aisément. Mais je ne vois pas quel chemin ivre a pu, même  à travers les siècles, mener d’une flagellation publique avec un matériau puant à un innocent envoi de cœurs par la poste. L’homme est-il oublieux à ce point ? On dirait bien.

Dans la foulée, je découvre avec horreur que les mêmes romains, le 14 février, composaient au hasard des couples de jeunes gens (innocents) pour des jeux érotiques qui étaient célébrés partout dans Rome. De la partouze légale, pratiquée au vu et au su de tout le monde. Loana et sa scène de la piscine peut aller se rhabiller, quelle bande de petits joueurs le loft… Si la téléréalité avait existé à l’époque, l’homme orange qui squatte la maison blanche aurait pu prétendre à l’Olympe…

A côté,  la déclaration fébrile d’amour, le restaurant chic ou le bouquet de roses rouges sont ri-di-cules et affreusement hors sujet. D’autant plus stupides que seulement poussés par l’agenda. Saint Valentin mon fondement, donc. Orgies, partouzes et perversion, plutôt. Homme du 21è siècle, petite chose totalement ignorante des origines de ce qui fait ton essence et ton quotidien, tu devrais avoir honte…
Notons au passage que Cupidon, ce doux dodu angelot décocheur des flèches de la passion  est à l’origine un gros pervers qui ne pensait qu’à faire souffrir ses cibles, se gaussant de plonger d’innocentes victimes dans les affres de la douleur amoureuse.

Je prends peur rien qu’à l’idée de découvrir qui est vraiment le père Noël…

love