Archives de Catégorie: Capillotractions

Et oui, j’écris aussi sur du papier

Lecteur-passionné-mon-vélo-sans-petites-roues, oui j ‘avoue, il m’arrive aussi d’écrire ailleurs que sur ce blog… Ne m’en veut pas, qui n’a jamais eu des rêves de gloire littéraire me jette le premier Marc Levy…

Donc, il y a quelques années de ça, j’ai pondu cet estimable guide relatant mes expérience de conductrice de scooter, en me disant que ça pourrait servir. Et le voilà:  https://www.edilivre.com/manuel-de-savoir-vivre-a-l-attention-de-ceux-qui-envisagent-de-c.html/

En voici des extraits, pour susciter ton désir fou de lire la suite

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2019 – Mes vœux planétaires…

Lecteur-chéri-mon-angelot, pour l’année qui s’annonce, je te propose de penser « à la façon de l’ours polaire », soit « préservons notre belle planète »

Pensons recyclage, consommation modérée et surtout…lecture…

Ch’te bise

 

 

Méfiez-vous des perruches voleuses de robes

Lecteur chéri-mon-gilet-arc-en-ciel, en ces temps troubles, il va sans dire que le bizarre, le surnaturel, voire l’irréel, prennent une tournure, comment dire, mystique…

Prends par exemple les perruches vertes au tour de cou rouge qui se sont installées en banlieue parisienne. Une légende urbaine veut que ce soit suite à l’accident d’un camion qui les transportait vers cages et volières et les a libérées par mégarde, d’autres sources disent qu’elles se sont enfuies des aéroports du coin. En tout état de cause, elles ont fui pour retrouver une liberté dont l’homme (et aussi la femme, hélas) voulait les priver.

Elles se sont plutôt bien adaptées. Près de 50 ans après, elles ont la taille de perroquets moyens, s’en prennent aux vergers et pillent les nids des oiseaux plus petits. Une sorte de mafia volante, jolie à regarder, pas terrible à entendre. Le problème, c’est qu’elles sont jolies. Du coup, les avoir sur son balcon fait plaisir.
J’en discutais avec Roger, l’autre jour à l’apéro (ndlr, Roger est une carpe qui parle et lit dans les pensées). Comme il est gros, il ne se sent pas en danger, mais il pense que les poissons plus petits, comme les poissons célestes de l’école d’à côté (lire ici ) doivent avoir peur de ce type de bestioles. Il craint aussi que ces oiseaux ne soient chapardeurs et portent préjudice aux autres animaux. Et là, Roger, il flippe carrément.

– Tu comprends, déjà qu’on est tous plus ou moins condamnés à disparaître vu la façon dont toi et tes congénères (là, il parlent de nous, Lecteur-chéri-ma-caille-farcie) traitez la planète. Les abeilles sont en train de crever, ce qu’il reste des papillons est parti se cacher en campagne, les coccinelles se sont mises au krav-maga pour se battre contre les frelons asiatiques… Vous, vous n’en n’avez strictement rien à faire, à part trouver des trucs bidons pour mettre des vidéos sur internet. Il ne reste que les moustiques, mais je ne les aime pas. Au sens littéral. Je les trouve trop sucrés ou trop gras, ils me donnent mal au ventre.

Là, Roger s’est tu et son regard s’est chargé de reproches.

– Tu te rends compte que c’est vous qui nous empoisonnez, en plus?

Oui, je sais. J’ai honte. Je commence à avoir du mal à regarder Roger dans ses yeux globuleux. Je me sens responsable de la montée des eaux, de la disparition de villages, de la chaleur étouffante de l’été dernier, de l’extinction des orangs-outans et de la fonte des glaces. Responsable de la détresse de l’ours polaire. Venise s’enfonce, les côtes reculent et moi… Ben moi, rien. Je trie et je recycle, mais ça, l’ours polaire il s’en bat les c… J’arrête. Si j’utilise des bouteilles de verre, est-ce que l’ours reprendra un peu de gras? Va falloir en utiliser un paquet, de bouteilles de verre…

– ça va?
– Ouaip, t’inquiète, je pensais à l’ours polaire…
– il va pas fort, le pauvre, aux dernières nouvelles, ce qui lui arrivait au dîner, c’était du saumon fumé, tellement il fait chaud. Ca le rend malade. Comme moi les mouches confites. Mais on parlait des perroquets de carnaval, les perruches immigrées qui te plaisent tant. Vous êtes compliqués, vous les humains. Vous privilégiez des critères esthétiques pour orienter vos choix. Mais figure-toi que tes critères et les miens n’ont rien  à voir. Moi, par exemple, j’aime les asticots dodus et je trouve sexy les sardines. Bref. J’ai entendu dire que ces idiots verts aiment les robes à fleurs. Ca leur rappellerait leurs racines. Moi, j’comprends, par exemple, mon kiff ce sont les peintures sur rouleau de soie, mais j’en vole pas…
Là, Roger se rapproche de moi et prend un air conspirateur.
– il paraît qu’ils ont piqué des robes à la piscine. C’est facile pour eux de rentrer et de se faire passer pour des maîtres nageurs, ils ont les mêmes t-shirts. Alors ils rentrent et ils font les casiers des nageurs. Il ne prennent que des vêtements à fleurs, surtout les robes en coton.
– et qu’est-ce qu’ils en font?
– va savoir… je me suis laissé dire qu’ils ont formé une secte, ils ont appelé ça le Macramé Maudit. Avec des chaînes fabriquées à partir de pailles en plastique, ils tissent des pièges à humains. Les humains attrapés sont mis dans des cages fabriquées à base de frigos de récupération. Ils sont répartis sur les étagères, comme des poules de batterie, toi vois le message (là, Roger m’adresse un regard lourd dans lequel je me risque à distinguer un rien d’agressivité). Il paraitrait qu’ils attirent les hommes en accrochant des robes à fleurs à des branches et qu’avec le vent on dirait des jeunes femmes qui dansent. Ils auraient poussé le vice jusqu’à imiter le chant humain pour parfaire l’illusion.
– c’est dingue..
– ce qui est dingue, c’est que ça a l’air de marcher. Ils détiennent des humains quelque part sous terre, de temps en temps, ils les sortent des cages pour leur faire creuser des grottes en prévision de la fin du monde.
– pour les humains, les grottes?

Roger se marre. C’est bizarre, un poisson qui rit, ça fait des bulles qui délivrent leur son en éclatant à la surface.

– non, ma belle, qu’est-ce tu crois? Pour eux… Ils ont entendu parler d’un mec qui aurait sauvé tous les animaux du déluge en embarquant un couple de chaque sur une arche, ils veulent faire pareil. Sauf que eux, ils veulent faire payer. Si tu veux sauver ta peau, ça va te coûter.
– de l’argent?
– non, ils sont pas cons à ce point. Il faudra payer avec de l’oxygène et de l’eau potable…

La vision de perruches énormes entreposant des barils d’air et d’eau dans des grottes creusées par des prisonniers humains pour préserver la vie terrestre m’a semblé aussi insupportable qui l’idée de me retrouver à la piscine sans mes vêtements pour rentrer chez moi.

– Mais qui a les moyens parmi vous?
– Pour l’instant, à part le caniche roux, la licorne et une sorte spéciale de dindon, personne… Et encore, le dindon, ils lui ont fait un prix parce qu’il n’a pas besoin d’eau pour survivre…
– Et l’homme dans tous ça?

Le silence de Roger fut clair. L’homme n’a pas de place dans le dispositif imaginé par les perruches.

– Et si on porte des robes à fleurs?
– Là… j’dis pas… ça pourrait marcher…

J’ai quitté Roger sur ces derniers mots. J’ai filé m’acheter une robe à fleurs.
Lecteur-chéri-mon-truc-en-plumes, ton salut passera par l’air, l’eau et les fleurs. C’est important de le savoir. Méfie-toi des perruches, et par extension de tout ce qui t’attire par une beauté de surface. La beauté est enfouie à l’intérieur de la surface (j’aime assez énoncer ces conneries très développement personnel…)

Les perruches envahisseuses ne sont pas un mythe, c’est là: https://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/invasion-perruches-collier-1069125.html

Sur le chemin d’un futur lupinant

J’aurais dû me méfier, mais j’avais décidé de garder ce fond d’optimisme et de candeur qui fait de moi un être surréaliste dont la vie devient improbable au premier changement de température.
De toute façon, je ne pouvais pas refuser ce job. Trop d’individus louches et malintentionnés me tournaient autour. Inspecteurs des impôts, experts comptables et jusqu’à mon dentiste semblaient danser la macarena sous mon crâne en permanence. J’aime assez danser, mais pas la macarena et pas avec un inspecteur des impôts. En plus, en ce moment, je suis trop fatiguée pour danser.
Poussée par le besoin de me refaire une santé financière, morale et accessoirement de remplir mon frigo d’autres choses que de patates et de gnocchis, revêtue de mes plus beaux atours, je pris donc la route ce mardi matin-là. Mon fidèle destrier toiletté de frais démarra sans ronchonner malgré l’aberrante heure matinale à laquelle je sollicitais ses services et nous partîmes en chantant de concert « Hells Bells » dans le petit matin frileux.
Comme à chaque fois que je sors tôt de chez de moi, je me trouvais héroïque et profitais de ce point de vue inhabituel sur mon quotidien pour m’esbaudir de tout. Les boulangeries ouvertes, les stations service désertes, les gens aux visages tuméfiés de sommeil, emmitouflés dans des lainages bariolés, qui font semblant de lire le journal pour masquer leur déconfiture d’être assis à un arrêt de bus ou de tram à l’heure de sortie des rêves.
Rapidement, nous fûmes sur le ruban gris, anxiogène,  du périphérique et l’enchantement de la route cessa avec la première absence de clignotant. Embardée, klaxon, geste furieux. Quand le quotidien reprend le dessus sans prévenir, la tête me tourne et mes jambes tremblent. Mais je n’avais pas le droit, ni le temps, de flancher. Je continuais d’insulter copieusement le conducteur, le faisant profiter d’un pan du dictionnaire qu’il connaissait sans doute mal (du moins, mal dans ce contexte précis) et le dépassait en lui présentant le plus long doigt de ma main droite. Oui, je sais, ce n’est pas élégant, mais il est de ces circonstances où l’élégance doit rester un concept lointain, dépassé en intérêt par l’envie de montrer sa haine. (Pour être haineux et élégant, il vaut mieux quitter la route).

C’est là que tout a commencé. Quand j’ai dépassé son auto, j’ai nettement distingué son clignotant m’adresser un clin d’œil moqueur et ricaner. Ne relis pas, tu as bien compris. Je parle de son clignotant. Cette chose de plastique transparent rouge ou orange. Et ce clignotant (le gauche) s’est moqué de moi impunément. J’ai frémi, mais suis passée, digne comme quelqu’un qui se contrefiche des clignotants vivants. De toute façon, un bon coup de talon et exit le clignotant, me suis-je dis avec le courage qui me caractérise.
Jusqu’au tunnel sous la Défense, rien de spécial à signaler. Je n’aime pas ce tunnel, mais mon nouveau job m’oblige à le prendre dans sa version longue dub-remix (chiante, quoi). 5km de route mal éclairée, dans lequel motos et autos semblent faire des courses dont leurs vies dépendent au mépris le plus absolu d’une sécurité de bon aloi, et moi et moi et moi. J’avais à peine parcouru 1km, cernée par des engins dont la vitesse folle m’envoyait des vagues d’odeurs aussi puissamment déplaisantes que dépourvues d’oxygène, que la sueur inondait mon dos et que mon estomac me rappelait le trop de café avalé pour faire bonne figure. Je ne voyais pas le bout de ce tunnel. La claustrophobie me fit passer sans pitié de « guerrière vaillante » à « pauvre chose carbonisée de trouille ». L’angoisse me broyait la gorge et je sentais mes yeux s’embuer. 2km. L’éclairage avait encore diminué. Si un bouchon se formait, j’allais tellement flipper que je devrai abandonner mon scooter sur la bande d’arrêt d’urgence et finir à pieds. Pour me rassurer, je guettais les indications. J’avais pris soin d’apprendre par cœur mon itinéraire, je savais qu’il me fallait suivre « A86 ». Mais après 3km, malgré ma vitesse réduite, il m’était impossible de lire les panneaux dans cette obscurité poisseuse.
Comme s’ils lisaient dans ma tête, les petits hommes verts qui pointent les sorties de secours se sont mis à jouer à cache-cache, disparaissant dès que j’approchais, tandis que les néons verts se sont mis à clignoter orange et rouge, m’empêchant de quitter cet endroit satanique à pieds. Mon projet de fuite pédestre vers l’air extérieur venait de mourir. Je n’allais pas tarder à suivre. La java des hommes verts a commencé à me donner le tournis, l’alternance orange/rouge agissant comme un fer de maréchal ferrant sur mon cerveau, y imprimant la lumière aussi douloureusement que si elle me brûlait.  La température avait assez augmenté pour que de la buée se forme sur mes lunettes et ma visière, rendant le décryptage des caractères blancs sur fond bleu foncé des panneaux indicateurs impossible.
Tellement impossible que j’aurais juré que ces panneaux se déplaçaient. J’avais repéré qu’il me fallait sortir sur ma gauche et tous convergeaient pour m’inciter à sortir à droite. La base du panneau indicateur, c’est qu’il faut le suivre sans réfléchir. Je mis mon clignotant (qui eut la décence de ne pas se moquer) et entrepris la traversée du tunnel dans sa largeur. J’ai généré un concert de klaxons ulcérés par ma trajectoire malpolie, mais j’y suis arrivée. Sauf que les panneaux, sans doute ennuyés par ma réussite facile, avaient changé d’avis et m’indiquaient à présent de sortir sur la gauche. Trop tard. Je n’avais plus le temps et pas d’autre choix que de continuer tout droit, à moins de vouloir gaspiller mon repas de midi en péage. Un éclat de rire sardonique a retentit sous le tunnel, comme si tous les panneaux avaient décidé de me terrifier quand j’ai émergé à la lumière du jour, aussi tétanisée à l’idée d’être en retard qu’à imaginer ce qui avait pu émettre ce rire inhumain.

Sur l’autoroute, les autres panneaux s’en sont donnés à cœur joie pour me rendre folle: les numéros des sorties ne s’enchaînaient plus de façon chronologique, les noms des villes étaient modifiés (Bezons et Versailles étaient devenus Bezailles et Versons, ce dernier laissant couler des traînées d’un liquide sombre et gluant sur la chaussée), Colombes s’était transformé en oiseaux blancs qui voletaient au dessus de moi, me menaçant de leur projectiles intestinaux, Chatou miaulait pour insulter les colombes indélicates et Carrières sur Seine avait revêtu un costume sombre et une cravate. Mon cœur se mit à battre la chamade et je cru que j’allais m’évanouir à 110km/heure (oui, avec le vent dans le dos, je peux atteindre cette vitesse faramineuse). Je fus obligée de quitter l’autoroute et de m’arrêter.Au feu, le bonhomme rouge m’a engueulée parce que je m’était trompée de sens et m’a vertement indiqué que je ferai mieux de repartir sur le bon chemin si je voulais sauver ma carrière. Il m’a ensuite demandé combien font 11 multiplié par 55 et, satisfait de ma réponse, (605), m’a donné une petit tape amicale dans le dos en me susurrant que je ferais bien d’arrêter la jaja. Il s’est ensuite transformé en Hulk de la circulation et m’a regardée partir en dansant la macarena.

Par peur de le fâcher, je suis partie dans la direction qu’il m’avait indiquée. Pour découvrir qu’il n’y avait plus de direction possible. La route s’était transformée en un gigantesque poulpe à mille tentacules. Le long de chacun de ses interminables membres visqueux couverts de panneaux au sens abscons, des passages piétons zébraient la chaussée gluante d’autant de raison de perdre 600€ (je rappelle ici que les piétons sont omnipotents et qu’il peut nous en coûter 600€ de ne pas les laisser passer). Des hordes de ces piétons dégoutants, tous arborant des costumes sombres ou des tailleurs stricts (nous sommes dans le quartier des banques et des assurances) se jetaient sur la route, au mépris le plus total de mon désarroi, en hurlant des menaces de mort et en chantant des chansons de Chantal Goya. Je peux témoigner ici que « Pandi Panda » hurlé par un banquier au cou rendu violet par sa cravate trop serrée et qui fonce vers vous en agitant avec une véhémence de possédé sa tablette Apple, ça fait peur. Le propre du banquier, c’est son imprévisibilité. Ces gens déviants sont capables de tout. Y compris de vous empêcher de faire votre boulot.

Pas question de trembler devant un banquier. Je déglutis et accélérais, prête à délivrer l’humanité du poids d’un banquier, mais arrivée à son niveau, à ce moment fatidique ou on voit la peur dans le regard injecté de sang de sa victime, le maillet d’une voie sans issue s’est abattu sur mon casque, baissant ma visière embuée devant mes yeux et empêchant la mise à mort de l’opportun.

Troublée, la vue perturbée, le cerveau en vrille, je dérapais sur le tentacule qui indiquait Nanterre. La chute fut brutale, mais amortie par la chair moelleuse du poulpe. Je fis ce qui me semblait une glissade sans fin, passant devant des armées de banquiers sanguinaires et de joggers suréquipés qui courraient avec abnégation dans la pollution, pour finir ma débandade dans un mur de mobilier de bureau en déroute. Je me relevais péniblement et essayais de redémarrer mon scooter, mais il me dit qu’il en avait marre de mes conneries et qu’il se mettait en grève. Pour affirmer sa décision, il vomit ce qui lui restait de batterie à mes pieds et s’éteint dans un râle de souffrance. Je venais de perdre mon ami le plus fidèle, mais n’avais pas le temps de verser de larmes. Ma déroute était telle que je ne fus pas surprise quand une chaise bleue à roulettes s’approcha de moi et me dit dans un sourire défoncé « viens avec moi, chérie, ch’t’emmène ». Je montais sur la chaise et fermais les yeux. Je devais à tout prix arriver avant 9h20, peu importait par quels moyens.

La chaise se révéla de confiance. En flottant au dessus du labyrinthe démoniaque d’échangeurs et de voies sans issues, elle me chanta une jolie  version de « Quand t’es dans le désert ». Et oui, j’aurais bien aimé me trouver dans le désert, à cet instant précis. Elle me déposa à 09h19 devant la porte d’entrée de ma nouvelle vie et disparut avant que je n’ai pu lui demander des nouvelles des cochons dans l’espace.

Je pris un moment pour me redonner une contenance et avançais d’un pas assuré vers mon futur.

 

Le flic du temps

Le temps, avec son imperturbabilité de sicaire, ne vous fera pas de cadeau.
Je vous entends dire que, de façon générale, les cadeaux sont rares et vous avez raison. Mais le temps est la plus inexorable des ordures, celle que vous traquez toute votre vie, qui vous nargue et vous échappe, vous glisse entre les doigts et fini toujours par vous avoir, renversant les rôles.
Nous sommes tous des condamnés en sursis, à la merci du temps qui s’écoule dans le moindre de nos actes aussi sûrement que dans les vases d’une clepsydre.
Le temps est l’ultime salaud contre qui la lutte est perdue d’avance.
Ca, c’est ce qu’on veut vous faire croire.

Mais moi, on ne me fait pas croire n’importe quoi. Je m’appelle Gaétan, j’aime à me présenter comme celui qui va finir par coffrer ce pervers, le mettre derrière des barreaux bien épais et le laisser crever une infinité. Celui qui va arrêter le temps.
Ce temps qui m’a volé mon enfance.
On m’appelle le flic du temps, un flic rendu orphelin par cet ennemi dépourvu de tout ce que nos sens parviennent à identifier. Un concept m’a pris ma mère. Une femme magnifique, douce et tendre, d’une grande beauté, mais lestée de la fragilité des personnes faibles. Elle n’a pas supporté de voir le temps passer sur elle. Très vite, elle a considéré le temps comme son pire ennemi. Implacable et sans pitié, il allait lui prendre mon père, lui faire perdre la face, alourdir sa silhouette et la condamner à l’oubli. Elle a préféré ne pas lutter. A sa première ride, elle s’est donné la mort.
J’avais sept ans.
Je voudrais remonter le temps, retrouver ma mère, lui jurer ma fidélité, lui dire chaque jour qui passe qu’elle est plus belle encore que la veille, qu’elle est nécessaire à ma jeune vie, que nous lutterons ensemble, toujours. Remonter le temps pour vivre mes années de construction. Sept ans, c’est jeune pour se retrouver à l’âge adulte. Le temps est mon débiteur, depuis ce jour horrible où tout s’est effondré autour de moi. Du long cauchemar ouaté qui a suivi le drame, je ne me souviens de rien, si ce n’est de mon père, qui m’a reproché de n’avoir pas versé de larmes. Je n’en avais pas le temps, absorbé que j’étais à fomenter une vengeance.

On m’a mis dans un pensionnat. C’était cruel, mais j’y ai fait une découverte majeure : le temps passe moins vite dès lors que l’on est désœuvré. Pour l’apprivoiser, j’ai choisi de ne pas avoir d’amis. Je passais mes journées seul, à rêvasser à la bibliothèque, seul endroit de quiétude  offert aux élèves. Ses livres me servaient de rempart contre une réalité qu’il me fallait fuir, son silence me permettait de capter l’essence de ma proie.
Le temps ne dort pas, n’est jamais malade, n’offre aucune prise, mais il a un talon d’Achille: il se relâche dans certaines circonstances. L’ennui est l’une d’entre elles. Je tenais peut être la solution: comme les animaux sauvages, j’allais traquer mon ennemi pendant ses moments de faiblesse.

Je me suis donc mis en quête des meilleures opportunités d’ennui.

Etudiant, c’étaient certains cours pendant lesquels j’ai analysé les fluctuations de chaque segment des heures. En quittant l’université, mon diplôme de droit en poche, j’avais tant disséqué les minutes et les secondes que je pouvais les garder au creux de ma paume et en suivre l’agonie. Je me suis retrouvé sur le marché du travail, avec pour objectif de poursuivre mes recherches. J’ai vite compris que certains jobs génèrent des spécimens d’ennui tellement abyssaux qu’ils peuvent se révéler de véritables pièges à temps.
Je me suis sacrifié : J’ai passé plusieurs années dans des bureaux obscurs à compulser des documents, à gérer du réglementaire et à rédiger des notes, mais je l’ai fait avec l’esprit serein, puisque ces heures, englué dans la boue de l’ennui infini, s’égrenaient dans le but ultime de construire un traquenard au temps.
J’y suis enfin arrivé.
Depuis quelques semaines, je me suis trouvé un boulot qui est la quintessence de la vacuité. D’aucuns pourraient s’en plaindre, mais j’en suis ravi : j’y peaufine mon piège. Ce sera ma deuxième tentative sérieuse d’aboutir.
Il y a quelques années, j’ai mis au point un mécanisme complexe de capture, mais le temps, rendu rusé à force de méfiance, s’est échappé alors que j’allais le coincer entre deux rouages. Il a tout de même été assommé et je crois que ça l’a atteint, par ce qu’il s’est enfui en rugissant et me menaçant de mort prématurée au prétexte que son sens de l’orientation était déréglé. Ce jour-là, je me souviens avoir subi des accélérations et des ralentis, sans doute les symptômes de la souffrance du temps. Malgré le mal de cœur et la peur que ces distorsions ont générés, j’étais heureux de lui avoir porté ce coup, de me sentir à la hauteur de ce concept cruel qui veut que demain, hier soit aujourd’hui.

Après cela, pour assouvir ma haine, j’ai dû me lancer à la recherche du temps perdu, ce qui s’est avéré encore plus complexe que de tenter de le piéger. Pour le retrouver, il m’a fallu faire appel à tous les souvenirs que j’avais engrangés depuis la mort de ma mère, essayer de comprendre par où il avait pu disparaître et imaginer comment le sortir de là afin de m’en débarrasser. Mais le temps est un fielleux qui se glisse dans les moindres replis de la vie, abîmant sur son passage jusqu’aux souvenirs les plus purs. Son arme favorite est l’oubli et il en use sans compter. Oublier, lorsque l’on s‘est lancé dans une quête, c’est toucher du bout de la raison ce que peut être le mythe de Sisyphe. Après m’être vu poursuivre une chimère sans me souvenir de son crime, j’ai compris que le temps m’avait, pour se venger, tendu un piège. Il m’avait lavé le cerveau. Je tournais tel un cobaye dans la roue de sa cage, incapable de me souvenir des raisons de ma vindicte. Pour retrouver la mémoire, je me suis mis, chaque soir, à lutter en me passant le film des moments principaux de ma vie depuis ma naissance. Depuis, chaque soir je pleure en revoyant le visage lisse de ma mère morte.
Je dors peu, une haine tenace remplace l’abandon passager procuré par le sommeil.

Et me voilà en équilibre sur l’arête étroite et glissante de la réussite.

On ne peut pas dire que je sois la personne la plus influente dans mon nouveau job, mais je joui d’assez de considération pour avoir pu organiser une réunion (à périr d’ennui) et la programmer à dix-neuf heures trente un jeudi, afin d’être certain que la majorité des participants sera bien fatigué de sa semaine et très pressé de s’enfuir. J’ai choisi un sujet affreusement complexe et totalement dépourvu d’intérêt, mais qui présente l’avantage d’être dans l’air du temps. Je suis donc sûr qu’il sera là, comme tous mes invités, et qu’il baissera sa garde.
Ce que je vais faire ? C’est tout simple, je vais amener l’auditoire à consulter l’heure de façon si régulière qu’il aura l’impression que le temps ne passe plus. Et quand ils seront tous hypnotisés par l’ennui que je vais distiller, je vais leur faire une révélation incroyable, et suspendre ainsi ma proie. Je n’aurai plus qu’à cueillir le temps suspendu, pile au moment où il sera trop ralenti pour réagir.

Je m’appelle Gaétan. Aujourd’hui, je vais arrêter le temps et l’emprisonner dans un endroit  connu de moi seul. Il rigolera moins, entravé par les chaînes que je vais lui imposer, bien serrées, bien lourdes. Je ne vais pas le torturer, non, je ne suis pas cruel. Je me contenterai de le réduire à néant.

Je vais devenir le maître du temps.
Rendre tout possible à nouveau.