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Migraine administrative

Lecteur-chéri-ma-muse-adorée, sache que toute ressemblance entre ce qui suit et une certaine réalité fiscale est voulue. Violente, mais voulue.

 

Il est bleu, phosphorescent et flotte à mes côtés dans une eau sombre à l’épaisse froideur. Sa tête est celle d’un sanglier, son corps celui d’un poisson. Son regard glauque, mélange de boue et de souffre, me fixe. Bien que consciente qu’il ne va pas me charger, sa présence hybride me glace plus que l’eau dans laquelle nous sommes en suspend. La lumière est bannie de cet endroit dont je pressens le fond plus proche que la surface, très lointaine.
Ma tête va éclater. Autour de la chose, des points lumineux vrillent mon cerveau de leur intensité vulgaire.
Je n’aurai pas de répit, un autre animal rôde, m’étouffe de cercles concentriques dont je suis le centre. Lui, je sais qu’il ne me lâchera pas. Je n’en peux plus. Je lui ai déjà laissé mes deux bras, alors qu’il avait pris toutes mes dents. Mon bras gauche repousse, il forme un moignon de 25 cm qu’il me faut à tout prix protéger. J’en ai besoin. Il en va de ma survie.
Je devine le troisième monstre, tapi dans l’ombre, à proximité. On se connaît, on se fréquente depuis longtemps… il attend un instant de relâchement de ma part pour me mordre le dos, je dois à tout prix rester en alerte.
Exsangue.
Impitoyables, ils attendent de flairer la faiblesse pour attaquer. L’odeur de la peur les excite, l’onde de l’impuissance les rend fous.
Dans un dernier effort, je décide de capituler. Je leur laisse un pied, ça les fera patienter. Ils sont en train d’avoir ma peau et ma garde baisse malgré moi. Trop de fatigue, trop d’incertitude, trop d’attaques à parer. Nous ne sommes pas préparés à ça. Personne n’y est préparé, à tel point que les montres eux mêmes, parfois, donne l’impression de ne pas savoir ce qu’ils font. Comme si une force suprême les téléguidait.

– Allo? Oui… bon, je suis désolée, mais vous ne pouvez rien faire d’autre que cette estimation. Oui, je sais, c’est aléatoire… Faites attention, si vous vous trompez trop, vous serez redevable d’une amende. Au delà de 15%, on enverra un tueur à gages pour régler votre cas. Au revoir.

Silence de mort.

Les yeux de la bête sont fixes, hypnotiques (comme un film critiqué par le Figaro, le Parisien et France Inter). Un rictus se dessine sur sa face poilue. Au même moment, de la nuit aqueuse surgit un autre sourire, à rayures blanches et bleues. Edenté, celui-là. Un ricanement se fraie le passage entre des dents pourries, après avoir glissé sur la fange d’une langue râpeuse. Je devine qu’il veut mes yeux, mais je ne suis pas encore prête à céder. Je me battrais, je lui arracherai langue et oreilles s’il le faut. Il n’y a pas de raisons. Je consulte mon thunomètre dont la jauge, ce matin encore, flirtait avec le vide. Etrangement, il a un peu remonté…  L’effet est immédiat… Une bouffée d’air irrigue mon cerveau compressé par la migraine. Pour vérifier cet inattendu revirement, j’approche l’appareil de mes yeux, juste à temps pour voir la jauge redescendre, accompagnée dans sa chute par le ricanement de la bouche sans face.

– HAhahahahahah! Tu y a cru, hein? Mais non! Je te rappelle que c’est open-bar, chez toi, en tant qu’invités, on se sert comme on veut…

Tandis que je m’étrangle avec une bulle d’oxygène et que mes tympans dansent la samba sur mon cerveau couvert d’ecchymoses, le monstre violet sort de l’ombre et se jette sur mon moignon. Heureusement, j’ai encore quelques réflexes salvateurs, assez pour esquiver la charge, et le monstre vient s’encastrer dans les lignes tranchantes formées par les colonnes de mon relevé de situation. A son hululement de douleur, je devine qu’il s’est mangé une série de zéros. Bien fait. T’avais qu’à m’en laisser un peu.

– Allo? Oui… Désolé, oui, j’ai bien noté, votre demande sera traitée sous 2 à 5 jours.
2 à 5 jours pour faire transiter un mail entre deux étages… Le traitement doit consister à réduire en bouillie toute forme humaine qui aurait eu l’imprudence d’approcher pour demander de l’aide. Après avoir broyé os et chair, ils étalent cette charpie sur le sol et la nivellent pour former une surface lisse et rouge sur laquelle ils jouent au curling avec les mails. J’explose de rire, c’est nerveux, ça sonne faux, ça sonne… agressif…

Les chimères ont entamé leur danse de l’épreuve. Ils veulent me faire céder, mais je refuse. Malgré le cercle de fer chauffé à blanc qui me broie le crâne, je décide de les ignorer.
C’est l’avantage d’internet: si on ne consulte pas, on ne sait pas.
Résister par l’ignorance. L’ignorance comme arme, ça devient à la mode.
Je ferme les yeux, redonnant immédiatement vie à l’infernal trio. Garder les yeux ouverts devient de plus en plus difficile, voire impossible, mais dans la nuit, ils gagnent en puissance. Alors on ne dort pas. Le corps le sent, qui se venge.

– Ce service sera facturé 12 centimes d’euro la minute. Le temps d’attente estimé est de … 35987 minutes, prélevées directement de vos veines, par transfusion. Si vous craignez le malaise, notre IA psychologique vous viendra en aide dès les premiers symptômes, soyez rassurés. Ce service que nous avons le plaisir de vous imposer vous sera facturé 1€ la seconde. Pour vous faire patienter, nous allons vous raconter comment ce système a été mis en place de façon à vous empêcher de faire ce que vous voulez, vous empêcher de vous exprimer, vous empêcher de comprendre ce qui vous arrive, dans le but ultime de vous faire revenir dans le troupeau. Nous vous rappelons que cette conversation est enregistrée et vous demandons de ne pas insulter vos correspondants…

La bête bleue me fixe, goguenarde.
Ne pas se laisser impressionner….

Help

Je m’appelle Mathilde et je suis prisonnière. Je ne sais pas depuis combien de temps, j’ai perdu le compte des nuits. Je ne sais même plus en quelle saison nous sommes. J’aurais dû me méfier de cette femme, mais elle avait l’air équilibrée, drôle, elle avait une vie sociale, des centres d’intérêt… tout pour me séduire. Quand je l’ai choisie, je sortais d’une relation assez simple avec un enfant de douze ans qui ne rêvait que foot, mangas et vacances à la mer. C’était reposant, mais sans grand intérêt. Je ne suis ni passionnée de foot, ni spécialement versée dans la BD. Avide de me renouveler, je l’ai quitté sans regrets, au cours d’une nuit agitée qui m’a amenée à percuter les rêves de Sandra.

Sandra… belle, soucieuse de son apparence, des bottes à hauts talons, des dessous en dentelle, de bons vins, des soirées arrosées,…  Ça semble futile, mais je me sentais irrésistiblement attirée par ce piment. J’ai cédé à un moment de sa nuit où elle oscillait entre rêve éveillé, semi-conscience boostée au champagne et désespoir à l’idée du réveil matinal. Quand, dans l’obscurité confortable, on sait que la journée à suivre sera longue, parsemée de micro-siestes et où il faudra à tout prix éviter le contact avec une surface réfléchissante quelle qu’elle soit. La voir se débattre dans ce moment de fragilité m’a séduite.

J’ai donc intégré la vie nocturne de Sandra, jonglé avec quelques bulles de champagne, profité des  délirants rêves éveillés qu’elle se faisait. Ça aussi, ça m’a séduite. Qu’une femme de sa classe se rêve en princesse redresseuse de torts, en walkyrie du bureau, en déesse de la salle de sport, ça m’amusait.  Elle m’a eue par le rire, Sandra. Ce premier contact a été fou et j’étais tellement soulagée de quitter le foot et les maillots en matière synthétique…

Il ne m’a pas fallu longtemps pour découvrir que cette nuit était un leurre. Une erreur dans mon existence, une parenthèse dans la vie de Sandra.

Sandra est insomniaque. Je me suis vite engluée dans le décompte de ses nuits sans repos. Comme elle, je suis ivre de la fatigue de la veille obligée. Des heures passées à guetter les quelques minutes de sommeil qui me permettraient de changer d’hôte. Parfois, je sombre dans une inconscience lourde pour me reprendre hébétée, percluse des courbatures de la vie de Sandra. Mes yeux piquent du sable de ses doutes, mes jambes tremblent de ses angoisses et mon ventre est tordu par son stress.

Je titube sous le poids de sa vie consciente, alors que je n’ai pas vocation la connaître. Ses problèmes de cœur, de boulot, de famille, ses frustrations, m’asphyxient lentement. Moi, mon credo, c’est de profiter des moments de relâche où vos cerveaux s’affranchissent de la raison, de surfer sur vos inconsciences. Je suis faite pour explorer les méandres inaccessibles de vos esprits, je m’alimente de  vos subconscients. Mais il me faut votre sommeil.

D’où je vous écris, je me trouve condamnée à visualiser sans fin le cinéma nocturne de mon hôtesse. Coincée dans les replis de la couette, ivre du parfum de son impuissance à trouver le repos.

Je m’appelle Mathilde, je vis dans les rêves. Je suis prisonnière. Si vous me lisez, c’est que j’existe encore. Aidez-moi.

#reves