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Mirror mirror on the wall who is the fairest one of all…
Lecteur-Chéri-Mon-Gros-Lapin, tu n’es pas sans savoir que les mythes, contes et légendes prennent leurs racines dans l’histoire de l’humanité. Envisageons 5 secondes, par un habile jeu de miroirs, qu’ils peuvent aussi ETRE les racines de l’humanité. Parce que, par exemple, l’homme n’apprend pas de ses erreurs. La femme non plus, d’ailleurs. Ou parce que l’histoire est un éternel recommencement (ce qui est une façon subtile d’énoncer la même chose). Et que donc, les contes, légendes et mythes pourraient être considérés comme des oracles.
Dans Blanche-Neige, le personnage de la Reine (qui est à mon sens une version brute de Dorian Gray) scrute dans son miroir la moindre trace de flétrissure et s’arrange pour supprimer la source de toute concurrence à sa beauté. (On parle là, bien sûr, de beauté extérieure, et non de la sacro-sainte beauté intérieure qui n’est pas liée à la taille de ton pantalon.)
Si on remonte plus loin dans le temps, Narcisse, amoureux de son reflet, finit par en mourir.
Ces deux personnages portent au pinacle le culte de l’apparence. L’amour du moi. Le nombrilisme aigu. L’auto-égo-love.
Nul doute que si Narcisse avait eu une perche à selfie, il aurait été le champion d’Instagram.
Ah… t’entends-je t’esbaudir, nous y sommes… oui, c’est là que je voulais me rendre, Lecteur-Chéri-Ma-Loute, au culte du « Soi » soigneusement entretenu par internet.
Mais continuons notre parallèle.
Imaginons un moment que nos téléphones, en cela aidés par le Big-Data et les progrès colossaux de l’intelligence artificielle, se mettent à agir comme autant de miroirs de la Reine, qu’ils absorbent notre raison, nous poussant ainsi à ne cultiver que notre apparence, un visage parfait comme rempart à toute la vilénie dont nous sommes capables.
En clair : Le téléphone absorbe ta part mauvaise et met en exergue ta part belle.
L’idée : Tu te prends en photo et immédiatement ton téléphone te montre comment ton visage va changer. Vu le nombre d’infos balancées en temps réel sur le net, il n’est pas très compliqué de savoir où tu es, avec qui, ce que tu fais, ce que tu manges, comment tu t’habilles, etc etc, donc d’anticiper un peu ton évolution.
Donc, grâce au Big-Data, avec l’aide de quelques astucieux recoupements et de stats bien pensées, on doit tout à fait être en mesure de créer une application qui te montre comment ton physique de jeune premier va évoluer. Et là, miracle, en toute connaissance de cause tu peux choisir comment te conduire. Appelons cette appli, si tu le veux bien «Rip My Face»
Passons aux cas pratiques :
- Tu vas à une fête annoncée sur Facebook ==> Rip My Face prévois tout ce que tu vas boire, tous les gens que tu vas rencontrer, tous ceux auxquels tu vas mentir pour obtenir leurs faveurs et affiche ton visage de menteur alcoolisé. T’es pas beau.
- Tu vas tout seul voir une expo et tu balances tous ces merveilleux selfies sur lesquels tu apparais, extatique, à côté d’œuvres incontournables et si formidables qu’elles te mettent la larme à l’œil ==> Rip My Face te montre tout seul et triste, vu que tu n’as pas d’amis pour t’accompagner. On lit la loose dans ton œil torve.
- Tu cherches un job ==> Rip My Face sait d’avance à quel point tu vas devoir faire le faux-cul lors des entretiens (oui, il connaît ton CV et sait le mettre en parallèle avec les annonces…) et affiche ta sale tête de lombric servile.
Tu as compris maintenant : Rip My Face connais l’écart entre ce que tu racontes sur internet et ta vraie vie. Il est donc en mesure de modifier tes photos à l’aune de ta réalité. Et toi, tu peux réfléchir à ton avenir en toute connaissance de cause.
En gros, Rip My Face est un mouchard immonde qui fait fi de toute forme de politesse, de mensonge conventionnel, de respect de l’autre, tous ces trucs qui permettent de vivre (à peu près) correctement en société. Et il va t’aider.
Si tu penses une seule seconde que je suis en plein délire paranoïaque (ce qui pourrait en effet me ressembler), jette un œil sur les liens ci-dessous et pleure un bon coup…
http://www.focusur.fr/a-la-une/2014/12/17/il-est-desormais-possible-de-prevoir-lavenir-grace-au-big-data-et-kira-radinsky
http://www.vice.com/fr/read/recorded-future-logiciel-prevoir-avenir
De là à modifier un chouilla le concept pour l’adapter à des prédictions sur notre avenir physique, franchement, il n’y a qu’un pas.
Le petit prince a pas dit
Lecteur-Chéri-Ma-Boule-De-Cristal, cette semaine je te propose un jeu. Ca faisait longtemps. Comme le WE dernier célébrait les 400 ans du décès du barde de Stratford (connu aussi sous le nom de Shakespeare, ou Big Will pour les amis), je vais tirer au hasard 5 phrases (ou vers) du livre de poche que j’ai présentement sous les yeux et qui contient « Le marchand de Venise », « Comme il vous plaira » et « Beaucoup de bruit pour rien ».
Classiquement, je me donne 20 mn pour créer une histoire à partir de ces 5 extraits.
Tu n’es pas obligé de me croire, mais sache que j’ai du mal à mentir à mon dentiste. Alors à la terre entière… (Parce que oui, j’aime à croire que la terre entière est en capacité à me lire, ça s’appelle « la magie du oueb »). Donc les 5 extraits sont parfaitement random et les 20 mn un réel objectif.
Extrait 1 « Ce sang ne vient-il pas, comme un pudique témoin, déposer de son innocence ? »
Extrait 2 – « Quand je vous l’ai donnée, vous m’avez juré que vous la porteriez jusqu’à l’heure de votre mort et qu’elle ne vous quitterait pas même dans la tombe »
Extrait 3 – (Qu’est-ce qu’on se marre…) « J’ai rencontré un fou dans la forêt, un fou en livrée bariolée… »
Extrait 4 – « En vérité, belle dame, vous avez le cœur joyeux »
Extrait 5 – « Il est dans mon fourreau, dois-je l’en tirer ? »
Moment de concentration, roulement de tambours, coassement de grenouilles gavées d’étoiles et surfant sur l’air bleu de la galaxie fantôme qui jouxte notre univers en perdition.
Top chrono ! Il est 15h20. Je sens ton cœur qui bat à l’unisson du mien (OK, c’est totalement virtuel, mais je trouve l’idée inspirante et la communion via la toile me sied en ce jour ensoleillé).
Ce matin, en courant dans les bois, j’ai rencontré un petit prince. Rond et doux, les cheveux en désordre comme un poussin au sortir de l’œuf, il était tout entier absorbé par la contemplation d’un bassin dans lequel s’ébattaient deux carpes aux reflets argent et turquoise. Au coin de la bouche de l’un des deux poissons, blessé par un hameçon, perlait une goutte vermillon. L’enfant semblait tétanisé par cette goutte rouge. Ce sang ne vient-il pas, comme un pudique témoin, déposer de son innocence ?
Ses grands yeux sombres laissaient entrevoir le puit sans fond du questionnement enfantin. Une matière noire et pure, abyssale, dont la dureté était compensée par le reflet doré des iris. L’enfant avait choisi de se taire. Son mutisme n’était pas une prison mais un rempart contre la vie dont il préférait ignorer les vicissitudes. (il est 15h27)
L’une des carpes, la plus grosse, celle qui n’était pas blessée, sortit la tête de l’eau et me demanda l’heure. Je lui répondis que je n’avais pas de montre, ce qui la fâcha au plus haut point. Elle répondit, sur un ton de mépris dont j’étais loin d’imaginer qu’il put émaner d’un poisson :
– Quand je vous l’ai donnée, vous m’avez juré que vous la porteriez jusqu’à l’heure de votre mort et qu’elle ne vous quitterait pas même dans la tombe .
J’ai dû lui expliquer que, pour courir au bois, une montre en or incrustée de pierres précieuses ne me paraissait pas idéale. L’animal acquiesça et, d’un mouvement de queue élégant retourna à ses aqueuses occupations, non sans avoir lancé un « tu vois Roger, je te l’avais dit, on ne peut pas faire confiance aux humains ».
Roger me regarda et jaugea ma tenue. L’enfant s’était approché et avait, de son petit doigt potelé, essuyé le sang de sa lèvre. Il prit la parole.
– J’ai rencontré un fou dans la forêt, un fou en livrée bariolée, il m’a dit que je pouvais faire confiance à ceux de sa caste, qui arpentent les bois le dimanche matin, courant derrière un avenir qui ne leur appartient plus. D’ailleurs (Roger s’était mis de côté pour mieux capter mon regard) je ne comprends pas cette manie que vous avez de vous agiter pour rien… regardez cet enfant : il est calme, se contente de ce qui l’entoure et ça a l’air de le rendre heureux…
En effet, il émanait du petit prince une aura de quiétude tranquille, totalement hors du temps. Il s’était un peu éloigné et cueillait des fleurs, choisissant avec soin les plus jolies, prenant mille précautions pour ne pas écraser les autres sous ses petites chaussures aux lacets brillants.
(Il est 15h37, je suis à la bourre)
Regarder cet enfant me comblait d’aise. Roger dû s’en rendre compte, car il m’adressa un clin d’œil (oui, je vous garantis que les carpes peuvent cligner de l’œil) et dit, d’un ton allègre:
– En vérité, belle dame, vous avez le cœur joyeux ! Oubliez la montre et restez avec nous, nous allions justement passer à l apéro !
Prendre l’apéritif avec deux carpes dissertes et un enfant mutique me semblait une bonne façon d’attaquer le mois de Mai. Je m’assis donc au bord du bassin, fis un geste vers le petit pour qu’il s’approche et fouillais mes poches, à la recherche d’une barre de céréales à partager. Je sorti la friandise et en proposais aux convives. Roger, salivant d’avance, tourna sa tête corail vers son compagnon (il est 15h42, zut) comme pour demander l’autorisation de goûter au fruit défendu. La grosse carpe (dont j’appris par la suite qu’elle répondant au nom de Stanislas) eu du mal à cacher son mépris et me fit remarquer que l’emballage risquait de ne pas être très digeste. J’avais décidé de rester calme, à l’image de l’enfant délicat qui me tendait ses fleurs.
– Il est dans mon fourreau, dois-je l’en tirer ? (oui, c’est un peu capillotracté, désolée)
Roger secoua la tête et Stanislas eut un mouvement que j’interprétais comme une invitation au partage. J’ouvris le sachet et découpais en parts égales son contenu. Les poissons se jetèrent sur leurs morceaux et pendant quelques secondes, le bassin fut agité remous comme si un combat s’y déroulait. Je me tournais vers l’enfant pour lui offrir sa part. Il avait disparu. Seules quelques fleurs roses et blanches témoignaient de son passage.
Le petit prince n’a pas dit…
(Il est 15h46…)
Lecteur-Chéri-Mon-Couscous, tu n’es toujours pas obligé de me croire, mais je poste de ce pas et sans corriger. Je te laisse un ciel dramatique, Shakespearien en diable, et des pensées de printemps. J’te bises
RIP my friend – La fin de nos amours perturbées a sonné
Certes, ma main a glissé, mes doigts n’étant pas assez serrés autour de toi. Certes, la tension des derniers jours a joué, ma patience était pas mal émoussée. Certes encore, l’attraction initiale que j’avais ressentie pour toi avait du plomb dans l’aile et depuis longtemps. Oui, je veux bien entendre que les temps sont durs, la météo pourrie, le quotidien gris et les films soi-disant drôles également pourris. Oui, les céréales bio sont repoussantes et les fruits pas-encore-de-saison plus blets que pleins des fameuses vitamines qui nous manquent cruellement en cette fin Avril.
Mais n’essaie pas de faire jouer les circonstances. Depuis un an que tu abuses, ça devait finir entre nous.
Quand le « plop » sec et net a retenti, j’ai immédiatement su que c’était irrémédiable, définitif. Tu gisais au sol, à quelques centimètres d’une flaque d’eau sale, ta pochette à pois blancs sur fond rouge toutes abîmée, pas lavée depuis des semaines, grotesque tentative de colorer un monde à jamais terni par ton comportement égoïste et erratique. Ton immobilité concluait tout.
Le plus intéressant, c’est que, à l’instar de Jake Gyllenhaal dans « Demolition », je n’ai rien ressenti. Mais alors, rien du tout. Si je devais décrypter le sentiment qui m’a envahie à la vision de ton corps gisant, je dirais « soulagement ». C’est dingue, non ? J’aurais (sincèrement) imaginé un tantinet d’énervement, un agacement de bon aloi. Voir un soupçon de nostalgie. Quelques souvenirs heureux auraient pu affleurer ma mémoire. Mais non, rien d’autre que cette impression soudaine de liberté. Comme si ton ultime chute avait à jamais brisé les entraves qui me reliaient à toi.
Alors que je tendais le bras vers toi pour te retourner, j’étais traversée par la vision d’un lapin joyeux, zig-zagant avec légèreté dans un champ de coquelicots, sa petite queue en pompon frétillant à l’idée de se dorer les moustaches au soleil. C’est te dire mon soulagement.
Mais bon, j’étais dans la rue, il y avait des témoins. Et comme cette (somme toute assez dramatique) scène se déroulait à proximité de mon lieu de travail, j’ai essayé de me comporter en bonne fille. Pas question que les gens me croient dure et sans cœur. Pas question que l’on m’accuse de non-assistance. Et pas question que mes collègues me considèrent comme une dangereuse psychopathe. C’est donc plus mue par la force des choses que par une réelle envie que je t’ai retourné.
Ce n’était pas beau à voir. Le choc t’avait violement défiguré. Des trous étoilés parsemaient ce qui, quelques simples secondes avant était encore la partie active de toi. Le siège de ta capacité à agir semblait totalement détruit. J’ai tout de suite compris que tu étais fini, mais j’ai préféré simuler une tentative de réanimation. J’ai donc appuyé partout où tu étais supposé réagir. Sans succès. Pas le moindre couinement, aucune étincelle de vie.
Dans les moments extrêmes, la capacité humaine à se dédoubler est stupéfiante: pendant qu’une partie de moi essayait vaguement de t’insuffler un peu de vie, une autre partie essayait d’évaluer ce que ta disparition n’allait pas manquer d’engendrer comme problèmes à résoudre. Bon, j’admet qu’une dernière partie envisageait déjà de prendre ton trépas comme prétexte à une bonne crêpe au nutella.
Si tu m’as suivie, Lecteur-Chéri-Mon-Truc-En-Plumes, ça fait 3 parties alors que je parle de dédoublement (qui n’en suppose donc que 2). C’est une forme de rhétorique alimentaire visant à minimiser l’acte d’ingestion de nutella à une heure indue pour ce type d’action.
En parcourant d’un doigt exempt de tremblements les stries qui recouvrent dorénavant ce qui était lisse, j’ai compris que je ne n’allait même pas te regretter. J’ai d’ailleurs décidé de voir comment ma vie allait tourner sans toi. Toi et tous tes congénères. C’est dans une phase nouvelle que j’entre en ce dimanche.
Une phase de petits bouts de verre dans les oreilles et d’écran tactile devenu fou (ben oui, une écran tactile en morceaux, ça danse la gigue au moindre micro mouvement). M’en fous. Je suis bien au-delà de ta tyrannie.
Et ne va pas trop te plaindre, tu étais prévenu, le glas avait d’ailleurs pas mal déjà donné l’alerte. C’était par là « Pas de ça avec moi »
La fin de nos amours perturbées a sonné, et toi tu ne sonneras plus…
Lecteur-Chéri-Mon-Mug-Préféré, si tout ça a l’honneur de t’amuser un tantinet, je ne peux que t’encourager à poursuivre l’exploration de toutes les aberrations de notre quotidien par ici « L’Agonie »
Evidemment, tu es cordialement invité à nous faire part de tes propres (et même les sales) expériences, tu verras, quand on se sent moins seul dans l’adversité, le chocolat devient moins tentant. C’est ce que j’appelle « la transitivité affective ». J’te bise.
Stabat Mater Furiosa
« Les Indomptés » ont le plaisir de vous présenter la première pièce de la compagnie : STABAT MATER FURIOSA de Jean-Pierre Siméon !
Au théâtre « Le Magasin » à Malakoff, pour 3 dates – A vos agendas!
Stabat Mater Furiosa est le cri de toutes les femmes dressées contre l’absurdité de toutes les guerres.
Accompagnée par le chant universel du violon, une femme condamne la violence irraisonnée des hommes et lance un cri d’espoir, celui de vaincre leur cruauté.
Emouvante, fragile, forte, furieuse ou rebelle mais jamais vaincue, elle réveille nos consciences et appelle l’humanité à se lever.
Dérapage incontrôlé
Lecteur-chéri-mon-ticket-de-bus, il ne m’arrive pas souvent de prendre les transports en commun, qui n’ont de « transports » que le nom (on est loin du transport amoureux dans le métro) et de « commun » que la pire définition (cf le Larousse: qui manque de distinction, d’élégance, vulgaire). On y croise de gens que l’on ignore royalement et que l’on se met même à détester, s’ils prennent la place que nous avions convoitée.
Parfois certains individus y parlent plus fort que les autres. Soit ils veulent de l’argent, soit ils sont en pleine crise de folie (il y a aussi les impolis). Laisse-moi te retranscrire le récit poignant de celui que j’ai croisé la semaine dernière. Débraillé, maigre, perdu, il aurait néanmoins pu être toi ou moi.
« Bonjour messieurs-dames, désolé de vous déranger pendant votre voyage. Vous partez sans doute vers votre lieu de travail… si vous saviez comme je vous envie ! Il n’y a pas si longtemps, à cette heure, moi aussi je partais sur mon lieu de travail. Comme vous, je m’étais habillé avec soin, rasé, coiffé, j’avais un téléphone qui sonnait toutes les deux minutes et je me sentais important. Certainement plus important que la plupart d’entre vous, d’ailleurs. Maintenant tout ça est derrière moi et moi, je suis là, à implorer un regard. Si vous ne me regardez pas, je ne vous en voudrai pas : à votre place, je ne m’accorderais pas un œil, je ne vous entendrais même pas. Vous n’existeriez pas pour moi. Je suis comme vous, je vous comprends.
Laissez-moi vous raconter une histoire. La mienne.
Il y a un an, je dirigeais une entreprise de volailles. Je vendais des poulets et des œufs. Je tiens à préciser que jamais il ne me serait venu à l’idée d’en consommer. C’est une de mes nombreuses erreurs. Comme quoi, dans la vie, on ne réalise ses erreurs qu’à postériori. Même quand on le sait. C’est tellement plus simple de ne pas réfléchir qu’on n’y pense même plus.
Voilà ce qui s’est passé:
Un jour, des activistes verts sont venus visiter les batteries et, écœurés par ce qu’ils ont découvert, m’ont pris en otage pour me punir. Ils m’ont attaché sur une étagère parmi les poulets et se sont mis à me nourrir comme eux. Comme les poulets, je veux dire. Au bout d’un mois, j’avais tellement gonflé et pris de poids que l’étagère s’est cassée et que j’ai pu m’enfuir. De nuit, j’ai traversé les champs voisins. Comme j’étais très affaibli et beaucoup trop gros, je n’ai pas pu aller loin.
A ce moment, un passager a sorti des documents d’une sacoche. L’homme s’est mit à se comporter comme s’il était possédé. Les gens se sont reculés, affolés. Il n’a rien remarqué, tout à sa transe.
Oh ! Une sacoche, des dossiers ! S’il vous plait monsieur, laissez-moi sentir, respirer l’odeur de l’encre…
Il s’est approché, implorant. L’homme, voulant s’en débarrasser sans générer d’esclandre, lui a tendu une feuille.
Merci… oh… un compte rendu… comme c’est émouvant…
Faites voir votre sac ? il est plein…c’est bien… je peux prendre une bouffée ?
L’homme a jeté un œil autour de lui, guettant de l’aide parmi les voyageurs. Comme tout le monde détournait la tête dans un bel ensemble, il lui a passé le sac ; immédiatement, le fou a fourré son nez dedans et a inspiré à grand bruit
Oh comme c’est bon ! J’avais oublié comme c’est bon… Merci monsieur ! Vous venez de me rendre heureux pour la journée !
Où est-ce que j’en étais ? Ah… l’évasion…
Il s’est installé contre la barre centrale, s’y est adossé et a continué son histoire. Les gens, fascinés, l’ont écouté religieusement.
Je me suis retrouvé dans un village et j’ai frappé à la première porte venue. Les gens qui m’ont ouvert m’ont vu là, énorme et nu et pris pour un fou ; c’était un médecin et sa famille. Ils ont décidé de faire des expériences médicales sur moi. Ils m’ont kidnappé et enfermé dans leur cave. J’y suis resté 2 mois, au pain sec et à l’eau, soumis à des injections de produits qui m’ont rendu malade. J’ai tellement maigri que j’ai pu m’enfuir en passant à travers les barreaux de la fenêtre. Je ne sais pas ce qu’ils m’ont mis dans le sang, mais depuis je fais des bonds, il m’arrive souvent de trembler et parfois mes paroles perdent en cohérence. Je me mets à raconter n’importe quoi.
Utilisant la barre comme une barre de pole dance, il s’est mis à se tortiller langoureusement, à se frotter et à exécuter des pirouettes. Au bout de 2 stations, il a repris son récit, suspendu par une jambe, le dos cambré vers l’assistance qui ne cessait de grossir.
J’ai encore marché, enroulé dans une vieille couverture puante. Je suis arrivé dans une petite ville à l’heure de l’ouverture de l’école. Comme j’étais nu sous ma couverture et que mon visage faisait peur, les parents qui accompagnaient leurs enfants m’ont pris pour un pervers. Ils n’ont pas voulu m’écouter et m’ont fait mettre en prison.
Il est descendu de la barre, s’est emparé de la sacoche du passager et a reniflé un grand coup dedans
Aaaaahhh…. ça fait du bien… si vous saviez à quel point ça m’a manqué, en prison…
Les autres détenus m’ont tellement molesté que j’ai été dans l’incapacité de parler pendant 1 mois, que j’ai perdu un œil et la motricité de mon bras droit. J’ai profité d’un transfert vers l’hôpital pour m’enfuir. Je suis resté à errer, la nuit, dans une ville étrangère dont je ne connais pas le nom. Je crois que c’était dans le neuf-trois, mais les autochtones m’ont trop effrayé pour que je tente d’entrer en communication avec eux. Méfiant, je suis resté à l’abri dans des endroits sombres, ou j’ai attrapé des maladies qui m’ont fait perdre les cheveux et m’ont rendu à moitié sourd.
Un portable a sonné, une passagère l’a sorti de son sac pour prendre la communication.
Oohhhh… un téléphone portable ! Laissez-moi m’approcher s’il vous plait, ça fait tellement longtemps… Oh, ces petites lettres, cet écran, cette lumière… il est beau le vôtre ! Le mien était beau aussi, mais j’ai dû l’abandonner… je m’en veux, mais je n’ai hélas pas eu le choix. Oh… un message vient d’arriver ! Comme c’est émouvant…
La passagère a rapidement rangé son téléphone. Il était extatique.
Merci madame, merci ! Ca me fait toujours plaisir d’en voir un, le mien me manque tellement…
Je fini mon histoire. Après quelques jours d’errance, tel un chien abandonné sur l’autoroute, j’ai repris le chemin de ma maison et après des jours de marche et de misère, j’ai ouvert la porte pour trouver ma femme au lit avec mon frère.
Comme j’avais disparu depuis de nombreux mois, ils m’avaient déclaré mort, m’avaient, symboliquement enterré et dépossédé de mes biens. Ils n’ont pas voulu me reconnaître, m’ont traité de menteur et m’ont chassé à coup de pierres. Je suis sûr que ma femme m’a quand même reconnu, parce qu’elle m’a lancé un poulet de mon usine en criant : prend ça, sale clochard, c’est encore trop bien pour toi !
Même affamé et affaibli, je n’ai pas pu me résoudre à manger le poulet…
J’ai fini par me rendre dans une station de métro, où j’ai pu, pour la première fois depuis des mois, dormir à l’abri et au sec. J’y vis depuis 3 jours. Je vais maintenant passer parmi vous pour vous demander une petite pièce, un ticket restaurant ou une cigarette. Quand j’arriverai à votre niveau, dites-vous bien que la vie est capricieuse et que demain, vous aussi, vous pouvez tout perdre. »
Lecteur-Chéri-My-Love, je te laisse méditer sur le sens de la vie…






