Archives du blog

Le petit chien rouge – un conte Pascal –

Lecteur-chéri-mon-lapin-en-chocolat (ça s’appelle « contextualiser »), revenons à l’essentiel : le bassin des carpes Koï, Roger et Stanislas.

Petit rappel : Si tu ne connais pas encore Roger et Stanislas, sache que ce sont deux carpes Koï qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capablre de lire les pensées humaines. Ces carpes sont sentimentales (bien que fort viriles) et si elles pleurent, celui qui boit leurs larmes sucrées voit sa vie se prolonger de l’exacte durée de son honnêteté. Leur bassin est situé dans une clairière, à proximité d’un palais où vit un petit prince.
Voilà, tu sais l’essentiel.

– Dis donc Roger, j’aurais bien croqué dans un œuf en chocolat, moi aussi…
Stanislas, sa grosse tête corail sortie de l’eau, agite les nageoires en direction des reflets multicolores qui viennent d’un pied de fleurs roses.
– Ce sera comme chaque année, personne n’a l’idée de donner du chocolat à des poissons, arrête de rêver.
Roger s’approche et jette un œil curieux aux alentours.
– Mais je reconnais que c’est joli, tous ces papiers brillants dans l’herbe. En revanche, je trouve vexant qu’on mêle de vulgaires poules et d’idiots lapins à des êtres aussi raffinés que des poissons… Et la friture ! Quel nom stupide ! je t’en collerai, moi, des crevettes en chocolat frit… Dis-donc, on dirait que le nénuphar bouge, là-bas !
Les deux poissons abandonnent leurs réflexions chocolatières pour se diriger vers un gros nénuphar blanc, délicatement posé sur une feuille ronde et vernissée. La fleur, agitée de soubresauts, oscille de gauche à droite de façon étrange. Suspicieux, Roger tente une approche en profondeur. Rien de spécial, le dessous de la plante est parfaitement normal. Sur un signe de Stanislas, il sort lentement la tête de l’eau, son gros œil noir affleurant la surface. Les pétales bougent toujours, comme si la fleur contenait quelque chose de vivant. Voyant apparaître l’œil rond de Stanislas à quelques centimètres de lui, il décide de s’approcher  un peu plus. Un jappement le fige. Cette fleur fait du bruit ! Oubliant toute prudence, Roger donne un grand coup de queue et va coller son œil sur un espace entre deux pétales, immédiatement imité par Stanislas.
C’est une boule de poils rouge vermillon qui s’offre aux yeux des deux carpes hébétées. Un petit bruit s’en échappe, puis la boule donne un coup vif, secouant les pétales blancs.
– Réunion de crise !
L’ordre de Roger est immédiatement suivi par Stanislas et les poissons se rejoignent dans la boue douce qui couvre le fond du bassin, 80 cm plus bas.
– Il faut agir vite ! Tu sais ce que c’est ?
Stanislas ne sait pas, mais il trouve le rouge joli.
– On parlera chiffon plus tard… c’est un petit chien ! Il arrive parfois, les nuits de pleine lune, que des petits chiens naissent dans des nénuphars. Ce sont des chiens magiques… les bleus prédisent l’avenir, les jaunes apportent l’amour…
– Et les rouges ?
– Les rouges exhaussent tous les vœux ! Ce sont les plus recherchés, mais aussi les plus fragiles. Celui-ci n’a que quelques heures avant de devenir invisible et de disparaître…
Stanislas remonte rapidement observer leur découverte. C’est en effet un très petit chien aux longs poils soyeux rouge vif, aux grands yeux violets et aux oreilles pendantes. Il jappe joyeusement en se tortillant dans la fleur, laissant apparaître une boucle d’or qui orne son oreille gauche.
– C’est en touchant cette boucle d’or qu’il faut faire un vœu, explique Roger.
– Oh mais c’est génial cette histoire de chiens magiques !
Stanislas est tout excité.
– Tu crois qu’on peut l’inviter à l’apéro ? ça boit quoi, un petit chien comme ça ?
– C’est bien le moment de penser à prendre l’apéro ! Je te dis qu’il n’a que quelques heures devant lui. Il faut que quelqu’un l’adopte, sinon il va disparaître…
– Mais je veux bien l’adopter, moi !
– Ne sois pas ridicule, les poissons ne peuvent pas adopter les chiens…
– Et alors ? il y a bien des cloches vivantes qui jettent des œufs de poule en chocolat dans des lapins ! ça ne choque personne…
– Ce n’est pas le moment de jouer au plus malin, essayons plutôt de trouver une idée pour aider ce chiot à trouver sa place…
Stanislas écarte les pétales avec la bouche pour regarder le chiot. Le petit animal a entreprit de lécher le cœur de sa fleur, maculant sa truffe de jaune. Il aperçoit le poisson et vient gentiment lui lécher l’œil, couvrant la grosse tête corail de jaune. Stanislas, ému, essaie maladroitement de rendre la caresse au petit chien.
– T’as raison, il faut l’aider…
Les poissons regardent autour d’eux, à la recherche de quelque chose à faire, quand un rire cristallin interrompt leurs réflexions. C’est le petit prince, tout guilleret, qui vient pour la chasse aux œufs et furète dans les herbes.
– Le gamin ! Bien sûr, c’est lui qui doit adopter le chiot !
Roger se dresse le plus possible au-dessus de l’eau, pour voir l’enfant sautiller dans l’herbe en poussant de petits cris de joie à la découverte des œufs multicolores. Il rit et admire chaque prise avant de la ranger son petit panier. Tout occupé à ramasser un lapin bleu et des petites poulettes roses, il ne fait pas attention aux poissons qui se sont mis à effectuer de grands bonds dans son dos, espérant attirer son attention.
– J’en peux plus !
Roger est essoufflé par les sauts qu’il n’a cessé de faire. Hors d’haleine, il fixe désespérément l’enfant qui déguste des poulettes et se lèche les doigts.
– Il faudra que tu penses à faire de l’exercice mon gros, y a pas que l’apéro dans la vie !
Stanislas redouble d’effort, encourage son compagnon. Roger change de stratégie et donne de grands coups de queue dans l’eau, affolant le petit chien rouge qui se met à japper. Le bruit et l’agitation inhabituelle de l’eau finissent par intriguer le bambin. Il pose son panier et approche doucement. En découvrant la danse des poissons, il se met à rire et à sauter.
– Mais non ! Danse pas avec nous ! Approche plutôt !
Roger et Stanislas sautent encore plus haut et plus près du nénuphar qui abrite le chiot, éveillant la curiosité de l’enfant qui s’approche et se penche vers les fleurs.
– Pas trop quand même, il ne faudrait pas que le gamin tombe à l’eau…
Les poissons cessent leurs sauts et se mettent de part et d’autre de la fleur abritant le petit chien. Ils agitent les nageoires et fixent l’enfant. Le petit prince tend un doigt potelé, mais il est trop petit pour atteindre la fleur. Roger a l’idée de pousser la tige du nénuphar, et les carpes s’escriment un moment pour rapprocher la fleur du bord. Le petit chien ne fait plus de bruit. Roger jette un œil et perçoit le changement de couleur de son poil.
– Vite ! Vite ou il va disparaître !
Dans un dernier effort, ils avancent encore la tige près de l’enfant qui, soudain devenu sérieux, les aide en tirant sur les feuilles. Il ne lui faut que quelques instants pour découvrir le pompon rouge lové dans le cœur de la fleur. Concentré, il l’attrape avec douceur et le pose dans le creux de sa main. Immédiatement, le pelage du petit animal reprend de l’intensité et un jappement timide se fait entendre. L’enfant sourit, caresse du doigt sa trouvaille en babillant, puis se retourne d’un mouvement vif et court reprendre son panier.
Les poissons le voient en extraire une écharpe avec laquelle il fabrique un nid avant d’y déposer le chiot, puis il déballe un œuf et le découpe en petits morceaux dont il régale son nouvel ami, sans cesser de le flatter de la main, effleurant au passage l’anneau d’or.
– Héhé ! je crois que ce petit chien a trouvé preneur…
Roger n’a pas le temps de finir sa phrase qu’une niche toute en verre décoré de dessins aquatiques se matérialise devant le bassin, sa porte dirigée vers eux. A l’intérieur, un coussin vert brodé de nénuphars et une écuelle bleue pleine d’eau.
– Stanislas, je crois que l’enfant veut que nous soyons amis avec son chien ! Son premier vœu est pour cette jolie maisonnette… on a un voisin!
Content de son organisation, l’enfant délicat déballe des friandises et les jette en direction des deux gros poissons.
– Roger ! Du chocolat ! On va avoir du chocolat pour l’apéro ! Je l’aime cet enfant…

 

 

Lecteur-Chéro-Mon-Amour, si ces messieurs carpes t’ont plu, tu trouveras quelques-une de leurs aventures dans la catégorie « Roger et Stanislas » de ce bel endroit dédié à la culture littéraire.

Working dead

La seule pensée qui m’occupe l’esprit est que j’aurais dû suivre ma première impulsion. Celle du matin, qui me susurrait tendrement de ne pas aller bosser, de prétexter une migraine, un lumbago ou le décès de la boulangère. Tout pour éviter le long ruban mou et gris de l’ennui.
Un peu tard.
Là, je suis dans la salle d’impression, les pieds dans le sang. Pas le mien, c’est déjà ça. Il est 23h47, mes souliers de cuir fauve font trempette dans le liquide rouge et poisseux qui s’échappe en flot continu du crâne d’un homme, étendu mollement sur la moquette gris chiné. Ce que c’est moche, les trucs chinés…
Comment ai-je pu en arriver là ?

Tout a commencé par un mail qui m’enjoignait à produire un document qualifié de FONDAMENTAL pour une réunion IMPORTANTE. On comptait sur MOI. J’avais 24h.
A vrai dire, j’avais anticipé. Le document dormait sur mon bureau depuis quelques jours. Je n’avais qu’à l’agrémenter de formules puissamment trouvées et j’aurai l’air du parfait collaborateur, fiable, efficace et discret. Comme d’habitude.
1h plus tard, il ne restait qu’à imprimer mon dossier pour le remettre à la secrétaire. Après quoi, je pourrai aller déjeuner tranquillement au japonais, m’offrir un tiramisu maison et aller me balader au bord de la Seine. Il faisait beau et mon boulot important du jour était terminé. J’étais l’efficacité incarnée.
C’est devant l’imprimante que les choses ont commencé à déraper. Le gros bloc de plastique et de métal, imperturbable et inaccessible, nanti d’écrans et d’emplacement pour s’identifier, refusait de produire mes feuilles. J’ai d’abord pensé que je m’étais trompé et suis retourné lancer l’ordre d’impression. Toujours rien. A peine un faible clignotement orange.

Un coup d’oeil à ma montre. J’avais encore le temps avant de sortir déjeuner. Quelques minutes, employées à cavaler d’une imprimante à une autre. Après quatre tentatives infructueuses, il a fallu se rendre à l’évidence : le système me narguait. Plus d’autre choix que de faire appel à un être de chair.
Tapi sous l’appellation « SOS informatique », l’humain se tient prêt à intervenir. Mais pas à l’heure du déjeuner. Quinze minutes de répondeur plus tard, il me fallait faire une croix sur le tiramisu maison. Encore vingt minute de plus, le temps d’une conversation surréaliste et de tests agaçants, et je devais renoncer au tiramisu, à la balade ET à mon dossier papier.
Ca m’a énervé.
Exceptionnellement, je suis descendu défendre ma cause au bureau de SOS-informatique, pour y trouver quelques clowns en train de déjeuner, de boire du café ou de visionner des vidéos. Personne ne semblait ému par mon problème. Avec le recul, je pense que ça m’a encore plus énervé.
J’en ai choisi un pour l’exemple et je l’ai contraint à faire l’effort de s’occuper de moi. Dans un silence de mort, je l’ai vu faire quelques manipulations, puis changer de couleur.
– On a un problème…
A partir de là, ils ont commencé à s’agiter et m’ont jeté dehors. Dans la précipitation, j’ai oublié mon badge. Je m’en suis rendu compte un peu tard, une fois coincé dans le SAS entre deux couloirs… je ne pouvais plus accéder nulle part. Il me fallait attendre que quelqu’un sorte. Ce fut long. A croire que ces types n’ont jamais besoin d’aller aux toilettes… J’ai pu récupérer mon badge quand toute l’équipe quittait les lieux. « Exceptionnellement pour un apéro de service », excités à l’idée d’aller boire des bières en meute dans un restau minable du coin, et déblatérer sur leurs collègues absents. Lamentables.

17h. Je remonte à mon bureau, plusieurs messages me demandent l’état d’avancement du dossier. Je décide de l’envoyer par mail, tant pis pour la procédure. Le document étant volumineux, il met du temps à charger. Dans l’énervement croissant, je relance mon ordinateur. Je sais que c’est idiot, mais je le fais quand même.
Le téléphone sonne au moment où j’entre mon mot de passe, me faisant me tromper une première fois. C’est un appel du destinataire du dossier. Je m’agace, me trompe une seconde fois. Je raccroche, excédé, je me trompe une troisième fois. Ecran verrouillé. Je ne peux plus accéder à rien. Il est 18h et les idiots « SOS » sont sans doute déjà ivres et de toute façon loin.
Mon seul espoir est que l’imprimante me crache ce dossier.
J’y retourne. Je m’identifie. Je vois mon document dans la file d’attente. Victoire ! J’appuie sur le bouton… rien… un nouveau clignotement, rouge cette fois. Il faut rajouter de l’encre.
L’étage est vide, à l’exception de la secrétaire qui attend mon dossier pour rentrer faire à manger à ses gosses. Elle aussi, est énervée, mais après moi. Et non, elle ne sait pas ajouter de l’encre, mais « SOS »… oui, je sais.

Il faut dévisser un panneau. Par chance, je sais dans quel bureau trouver un couteau qui peut me servir de tournevis. Evidemment, je suis occupé à  fouiller un tiroir quand passe quelqu’un qui va immédiatement imaginer que c’est moi, le voleur de fournitures de l’étage. Tant pis, je verrai ça demain. Mais ça m’énerve. Et quand, énervé et les gestes brusques, je me trouve tordu sur l’imprimante pour ouvrir la trappe d’accès à l’encre, mon badge sort de ma poche et glisse sous un meuble.
Je respire bruyamment. Il me suffit de décaler le meuble. Il est gros, mais je dois pouvoir y parvenir.
En fait, non, il me faut un levier pour le décoller du mur. Il est 19h, j’ai faim, je suis hors de moi. Je trouve néanmoins la solution : je vais dévisser la lame du massicot et m’en servir de levier. 19h30, muni de la lame, je m’efforce de décoller le meuble du mur. Je suis en sueur, la salle d’impression est dans le désordre le plus total et c’est à ce moment que se pointe un gars du « SOS », de retour du bar. Il dégage une odeur de houblon qui m’énerve. Il me reconnait immédiatement. Je dois avoir l’air menaçant, hirsute et muni de la lame, parce qu’il recule et se répand en excuses. Il invente une fable sur des derniers tests à faire avant de quitter les lieux et part en courant.
Je décide de mettre de l’ordre dans ma tenue. Et j’ai la main dans le pantalon quand arrive la secrétaire. Les yeux fixés sur ma main, elle m‘annonce qu’elle ne peut plus attendre, puis fait demi-tour et j’entends son pas précipité dans le couloir.
Donc, demain je suis voleur et pervers.
20h. Aucune nouvelle du SOS. Je décide d’appeler. Au moins qu’il débloque mon accès au réseau…
20h30. Il m’a dit qu’il allait me rappeler, mais je le soupçonne d’être parti. Sans badge, je ne peux pas descendre vérifier mes soupçons. J’en ai marre et de décide de partir, moi aussi.  Avant, il me faut récupérer le sésame, mon badge. Je me réattaque au déplacement du meuble.
20h45, je suis arc-bouté sur le meuble quand le type de la sécurité passe pour sa tournée de vérification. Je n’ai pas de badge pour prouver mon appartenance à l’entreprise et le désordre ambiant le rend soupçonneux. Peut-être lui a-t-on signalé qu’un employé se comporte bizarrement à l’étage.
21h30. Je ne sais plus comment les choses se sont passées exactement, mais j’ai enfermé le type de la sécurité dans un local technique que j’ai verrouillé avec mon couteau.

Le gars du SOS se pointe, la gueule enfarinée, pour relancer l’imprimante. Le début de mon dossier sort de l’engin.

Je lui demande m’aider à déplacer le meuble, il va s’exécuter, mais les cris de mon prisonnier le figent. Il lâche le meuble, qui retombe mollement et se vide de son contenu sur l’imprimante, cassant au passage le réceptacle de mon dossier et déchirant les feuilles de mon dossier.
Le gars du SOS ri de sa maladresse.

A ce moment, je suis sorti de mon corps. J’ai vu mon bras attraper la lame du massicot et effectuer un moulinet en direction du gars du SOS.

Il est 23h47. Pour la première fois de ma carrière, je ne suis pas irréprochable.

Nous sommes tous Sonny Wortzik
(pour info, si tu n’en as plus la mémoire, lecteur chéri-mon-toast-à-la-confiture-de-rhubarbe, Sonny est le héro de « une après-midi de chien »)

Help

Je m’appelle Mathilde et je suis prisonnière. Je ne sais pas depuis combien de temps, j’ai perdu le compte des nuits. Je ne sais même plus en quelle saison nous sommes. J’aurais dû me méfier de cette femme, mais elle avait l’air équilibrée, drôle, elle avait une vie sociale, des centres d’intérêt… tout pour me séduire. Quand je l’ai choisie, je sortais d’une relation assez simple avec un enfant de douze ans qui ne rêvait que foot, mangas et vacances à la mer. C’était reposant, mais sans grand intérêt. Je ne suis ni passionnée de foot, ni spécialement versée dans la BD. Avide de me renouveler, je l’ai quitté sans regrets, au cours d’une nuit agitée qui m’a amenée à percuter les rêves de Sandra.

Sandra… belle, soucieuse de son apparence, des bottes à hauts talons, des dessous en dentelle, de bons vins, des soirées arrosées,…  Ça semble futile, mais je me sentais irrésistiblement attirée par ce piment. J’ai cédé à un moment de sa nuit où elle oscillait entre rêve éveillé, semi-conscience boostée au champagne et désespoir à l’idée du réveil matinal. Quand, dans l’obscurité confortable, on sait que la journée à suivre sera longue, parsemée de micro-siestes et où il faudra à tout prix éviter le contact avec une surface réfléchissante quelle qu’elle soit. La voir se débattre dans ce moment de fragilité m’a séduite.

J’ai donc intégré la vie nocturne de Sandra, jonglé avec quelques bulles de champagne, profité des  délirants rêves éveillés qu’elle se faisait. Ça aussi, ça m’a séduite. Qu’une femme de sa classe se rêve en princesse redresseuse de torts, en walkyrie du bureau, en déesse de la salle de sport, ça m’amusait.  Elle m’a eue par le rire, Sandra. Ce premier contact a été fou et j’étais tellement soulagée de quitter le foot et les maillots en matière synthétique…

Il ne m’a pas fallu longtemps pour découvrir que cette nuit était un leurre. Une erreur dans mon existence, une parenthèse dans la vie de Sandra.

Sandra est insomniaque. Je me suis vite engluée dans le décompte de ses nuits sans repos. Comme elle, je suis ivre de la fatigue de la veille obligée. Des heures passées à guetter les quelques minutes de sommeil qui me permettraient de changer d’hôte. Parfois, je sombre dans une inconscience lourde pour me reprendre hébétée, percluse des courbatures de la vie de Sandra. Mes yeux piquent du sable de ses doutes, mes jambes tremblent de ses angoisses et mon ventre est tordu par son stress.

Je titube sous le poids de sa vie consciente, alors que je n’ai pas vocation la connaître. Ses problèmes de cœur, de boulot, de famille, ses frustrations, m’asphyxient lentement. Moi, mon credo, c’est de profiter des moments de relâche où vos cerveaux s’affranchissent de la raison, de surfer sur vos inconsciences. Je suis faite pour explorer les méandres inaccessibles de vos esprits, je m’alimente de  vos subconscients. Mais il me faut votre sommeil.

D’où je vous écris, je me trouve condamnée à visualiser sans fin le cinéma nocturne de mon hôtesse. Coincée dans les replis de la couette, ivre du parfum de son impuissance à trouver le repos.

Je m’appelle Mathilde, je vis dans les rêves. Je suis prisonnière. Si vous me lisez, c’est que j’existe encore. Aidez-moi.

#reves

L’appel de l’albâtre

Dès que je l’ai vu, j’ai su.
Dès que j’ai vu son visage pâle, ses yeux de lapis-lazuli, sa barbe soigneusement bouclée, son sourire apaisant. Et ses mains délicatement posées sur son torse… Il m’attendait, j’en étais convaincue. Il était assis, serein comme si le temps n’avait jamais eu de prise sur lui.
Dès que je l’ai vu, j’ai su que je n’aurai de répit tant que je ne l’aurai pas vu.
En vrai.
L’objet de mes désirs était à une heure de TGV. Un homme comme ça, ça se gagne.
Je n’ai pas regretté le train fendant l’aube glacée de ce mois de Décembre déprimant, la marche dans la brume, la sensation d’extrême solitude mélangée à du doute qui m’étreignait à son approche.
Dans sa boîte de verre, devant un mur rouge sombre, il m’attendait.  Depuis son socle, les reins ceints d’une peau de bête, il s’est prêté à tous mes caprices. Si je ne lui pas fait l’offense d’un selfie, je l’ai bien accaparé quinze minutes -A peine une virgule dans le roman de ses 4400 ans (de préférence écrit par Dumas) –  Nous fusionnions, je l’aurais juré. Malgré la foule, je l’ai eu rien qu’à moi. Comme si j’étais seule à le voir.
J’aurais tellement aimé le toucher… je n’ai pas osé. Il faut dire que la grosse gardienne en tenue de polyester bleu marine, son badge arrogant en équilibre précaire (et quasi horizontal) sur une poitrine surréaliste m’en a assez rapidement dissuadée. Ne pas déplacer les vitrines est une règle muséale.
Je suis restée à le contempler jusqu’à la fermeture de la salle. A force de le fixer, j’avais la sensation de pénétrer les sages pensées de cet homme d’albâtre.
Le trajet du retour a passé en contemplation des clichés et revues dédiées à cette envoutante statuette. Epuisée par le voyage, je me suis endormie à peine couchée.

La blancheur de l’albâtre a aussitôt envahi mes rêves. La tête chauve, démesurée, a empli mon champ de vision, les yeux de lapis-lazuli ont vrillé mon cerveau et une voix chaude s’est enracinée dans les méandres de mon imaginaire. Petit à petit, la fièvre est montée, une sueur salée a inondé ma peau, piquant mes lèvres, brûlant mes yeux fermés. Le rêve s’est fait prégnant, devenant cauchemar. J’ai vacillé, comme pendant cette microseconde qui nous coule avant le sommeil, mais la chute a duré des heures. L’étreinte fiévreuse s’est resserrée, se transformant en délire mystique. Toute la nuit, il m’a sourit, m’a parlé avec beaucoup de sagesse, de gentillesse. Il a eu quelques phrases étranges à propos de la passation, de la prolongation des rêves, de la nécessité du partage et des joies de la méditation. Ivre de chute et de chaleur, je ne comprenais pas grand-chose, mais ça n’avait pas d’importance.
Je me suis éveillée engluée par les sensations de la nuit. Hagarde, incapable d’articuler une idée, à moitié consciente. Assez bizarrement, je crois distinguer des visages, des corps.
Une salve d’éclairs achève de me rendre un semblant de lucidité. Il y a un orage, j’ai dû oublier de baisser le store. Je tends le bras vers mon téléphone pour regarder l’heure, mais il ne se passe rien. Je retends le bras. Toujours  pas de mouvement. Je tourne la tête. Non, rien ne veut bouger en moi, et toujours cet étrange défilé de visages, de culs… tiens, un enfant me sourit ! Il est mignon, mais que fait-il dans ma chambre?
Je lui demande son nom. Aucun son ne sort de ma bouche. A vrai dire, je ne parviens pas à articuler. Mon visage est comme figé.
Je me souviens de la fièvre. J’ai dû attraper cette fameuse grippe, c’est elle qui me plombe et me fait délirer. Je vais refermer les yeux, dormir encore un peu et ça ira mieux.
Mais mes yeux ne se ferment pas. Et les éclairs reviennent. A bien y réfléchir, on dirait qu’ils proviennent d’écrans de téléphones portables.
Des écrans de portables? Je parviens à me concentrer, malgré la désagréable raideur de mon corps.
Les images s’assemblent. Ces visages… ces jambes, ces culs, ces enfants… ce mur rouge sombre au fond… Cette grosse femme au regard sévère, en tenue de polyester bleu marine… Je suis cernée de verre… On pourrait croire… Je baisse le regard et distingue un socle d’albâtre sous mes jambes couvertes d’une peau de bête.
Bingo! je comprends. A ce même instant, un barbu aux yeux bleu sombre doit se réveiller à la place que j’occupais encore hier soir. Un homme de chair, à la peau d’albâtre.
Et moi, je suis d’albâtre, tout simplement. Fixée sur un socle de la même matière, sculptée il y a 4400 ans.
Je ne suis pas triste, pas même fâchée.
Je viens d’atteindre l’éternité.

Approchez, je voudrais vous dire quelque chose. C’est moi, là, devant vous, dans cette boîte de verre! C’est moi que vous venez admirer!
Et je suis d’accord pour les selfies.

#ebih-il

Ganesh est tombé

ganesh

Vous me connaissez docteur, je ne m’affole pas pour rien. Depuis le temps qu’on se voit, vous le savez bien, je suis du genre imperturbable. Mais il y a des signes. Des signes qui ne trompent pas. C’est le cas de le dire.
Le premier signe, c’est l’apparition d’animaux. Ça précède toujours quelque chose de grave. Surtout quand ce sont des animaux morts. Récemment, j’ai vu un ours dans le gros pot de palmiers qui décore le jardin de ma résidence. Un ours brun de taille moyenne, qui agitait les palmes. Attention, hein, je ne veux pas dire que c’était un canard, non, il agitait les palmes des arbres. Des palmiers, je veux dire. Juste avant, j’avais croisé une carpe koï géante à la piscine. Elle faisait la course avec moi. Elle m’a même parlé, docteur! Elle était très aimable, elle trouvait mon maillot de bain élégant. Je dois admettre que j’en ai été flatté. C’est vrai, j’avais mis du temps à le choisir, ce maillot. Je trouve qu’il est important d’être bien habillé en toutes circonstances.
Donc une carpe, un ours… heureusement pas d’animaux morts à ce stade. Souvent ce sont des lapins qui sont morts, allez savoir pourquoi.
Mais là, c’est beaucoup plus grave, Docteur.
Ganesh est tombé.
Vous me direz que Ganesh est un éléphant et qu’on ne s’éloigne pas beaucoup du sujet et vous aurez raison, mais la différence, c’est que Ganesh ne vit pas, par ce qu’il n’existe pas. Et que donc, il n’est pas mort non plus. Ganesh, c’est mon totem. Il n’est pourtant pas indien, mais j’aime penser que c’est mon totem. Il est accroché au-dessus de la porte d’entrée de mon appartement depuis des années. Il est en bois. Depuis des années, je le brosse régulièrement. Je suis sûr qu’il aime ça. Les éléphants, ça aime être brossés. Vous comprenez, je ne peux pas le tremper dans la boue, pour ça il faudrait que j’aille en voler dans le pot de palmiers, mais il y a un ours qui y vit et je n’ai aucune confiance dans les ours. C’est pour ça que je le brosse.
Il y a quelques semaines, après son coup de brosse, alors que je l’avais bien raccroché, il est tombé. Pas tout de suite, c’est ce qui m’a inquiété. Il a attendu une vingtaine de minutes et il s’est jeté sur mes chaussures. On aurait dit qu’il ne les aimait pas. C’étaient pourtant de belles bottines bleu marine, avec un élastique turquoise de chaque côté. Très chic. Mais Ganesh n’a pas apprécié. Je ne sais pas si c’est la couleur ou le fait que je les avais brossées avant avec sa brosse.
Si c’est le cas, docteur, ça voudrait dire deux choses : il voit et il est jaloux. Ou il n’aime pas les bottines. Ou il n’aime pas le bleu, mais ça, ça m’étonnerait, parce que je porte beaucoup de bleu. Il aurait dû se manifester avant. Vous me connaissez, docteur, je ne suis pas du genre à chercher les ennuis. Par mesure de précaution, j’ai éloigné les bottines. Je ne les ai jamais portées, j’ai eu peur de sa réaction.
Mais ce qui m’amène, c’est que Ganesh est retombé, cette semaine, alors que je ne l’avais pas brossé. Enfin, rassurez-vous, je l’avais brossé le samedi, c’est mon jour de ménage, mais il est tombé le mercredi. Soit quatre jours après. Pourquoi ? Pourquoi, docteur ? Je n’ai rien acheté, je mange comme d’habitude, je ne mets pas la radio trop fort, je regarde des films en noir et blanc, je porte toujours les mêmes mocassins couleur fauve. Alors pourquoi? Ne me dites pas que c’est à cause du coiffeur ? Je dois bien me faire couper les cheveux de temps en temps, sinon je vais avoir l’air négligé et c’est mauvais pour mon équilibre.
Vous me connaissez : si je ne me coiffe pas correctement ou si je ne me rase pas de très près, je suis perturbé toute la journée. L’équilibre capillaire, docteur, c’est important. En cas de déséquilibre dans la structure de ma pilosité, je suis capable de tout. Surtout du pire. Comme le jour où j’ai couru nu jusqu’à la mairie en agitant une télécommande. Je voulais zapper les fêtes de fin d’année. Mais c‘est parce qu’on m’avait engagé pour jouer le père Noël et que j’avais dû me laisser pousser la moustache. Plus jamais je n’accepterai de job alimentaire. Plus jamais ma moustache ne me fera perdre le sens commun. Vous avez remarqué comme les moustachus sont bizarres, docteurs ? On ne peut pas leur faire confiance, c’est comme les ours. C’est pour ça que je n’ai pas de chat.
Mais je reviens à Ganesh. J’ai beau tourner la journée de mercredi dans tous les sens, je ne vois pas ce qui peut avoir provoqué sa chute. Et je vous prie de croire qu’il faut faire beaucoup d’efforts pour tordre un mercredi. C’est la séquence « rcr », elle est difficile à attraper.
Alors, est-ce que je dois avoir peur, ou me réjouir ? Il voulait peut être m’avertir d’un évènement ?
Je l’ai raccroché, bien sûr, après avoir vérifié qu’il n’était pas abîmé. Il a laissé des traces au sol en rebondissant. Je les ai bien étudiées, mais je n’y ai pas trouvé de sens.

Quelque chose au fond de moi est persuadé qu’il s’agit d’une mise en garde.

Mais, docteur, est-ce bien raisonnable de croire une tête de bois à l’ère du tout connecté ? Je n’ai pas envie de passer pour fou. J’ai besoin de garder mon travail, vous comprenez, docteur. C’est pour ça que je ne parle de ça qu’avec vous. Je vous paie pour garde mes secrets, docteur, pour me libérer d’eux.
Mais si vous voulez poser une question à Ganesh, n’hésitez pas. Venez avec votre brosse. Vous connaissez mon adresse, prévenez-moi en arrivant, je descendrai pour vous protéger de l’ours.