Creepy fan

L’image est saisissante. Elle représente un assassinat sur fond de paysage enneigé. Une femme est sauvagement poignardée par un homme, le sang vermillon répand sa chaleur poisseuse sur la blancheur immaculée du sol.
Léger malaise.
Une voix s’élève dans la pénombre « Moi, mon rêve, c’est d’avoir cette image chez moi ! Dans ma chambre!». L’exclamation est accompagnée d’un geste vif, bras dressé, le doigt tendu vers l’image.
Gros malaise.
La voix et le bras appartiennent à mon voisin de rangée.
Je suis au cinéma, pour voir « l’oiseau au plumage de cristal » (film de Dario Argento, 1970, racontant une série de crimes commis contre de très jeunes et très belles femmes). Mon voisin, lui, est dans la vraie vie. Depuis le début, il s’adresse à l’écran, vit totalement l’intrigue et donne à tout bout de champ son avis sur les scènes. Il est flippant. Il se penche toutes les 50 secondes vers son sac à dos, glissé sous le siège, comme si le sac animé d’une vie propre allait décider d’un coup de se sauver. En plus, il porte une veste de ski. Qu’il n’a pas ôtée.
Ce type peut avoir 55 ans, il est venu avec son ami imaginaire et sa collection de DVD gores (qu’il a déballés avant le début de la séance, décrivant chaque film à son ami –imaginaire donc- avec force commentaires, puis remis dans son sac à dos, sous le siège). J’avais décidé de l’ignorer superbement, mais quand il s’est mis à s’adresser directement aux personnages, c’est devenu compliqué.
Lecteur-chéri-ma-crêpe-au-nutella, revenons en un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, et faisons comme dans les livres dont toi et moi étions les héros. (c’est fun, cette semaine)
Si tu veux le récit de mon fantasme, vas au 2. Si tu veux le récit de la réalité, va au 1. On se retrouve au 3.

1 – La réalité
J’ai hésité longtemps à lui demander de se taire, sachant que son état mental ne lui permettrait sûrement pas de comprendre le sens de ma suggestion. Et pour être parfaitement honnête, j’avais la trouille qu’il ne me suive pour me planter un couteau dans le dos, vu qu’il avait l’air de totalement mélanger fiction et réalité. Je n’avais pas super-envie d’être la preuve de l’utilité des effets spéciaux. Mais j’ai aussi une patience limitée, qui avait laaaaaargement été entamée… Je lui ai donc planté un DVD en travers de la gorge et ai piétiné son sac à dos avant de lui coller une série de baffes propres à le scalper.
Après quoi j’ai repris mon cornet de pop-corn.

2 – Mon fantasme
Gros coquin, je te vois, l’œil brillant et la bave aux lèvres, dans une expectative fébrile. Je te livre donc, tout de go, le récit de mon fantasme.
Le cri du geek a sonné le glas de son existence vile. Son geste fut le papillon de trop, entraînant le tsunami de ma vengeance. Ne pouvant en supporter plus, j’ai décidé de faire une mise en abîme du film et, dans un mouvement à la précision suisse, ample et mystique, j’ai dégainé le trousseau de clés de mon cheval de feu. La clé de l’antivol est parfaite pour une rencontre précipitée avec un globe oculaire torve. Je l’ai plantée sans réfléchir, toute à la ferveur de mon acte salvateur, dans la pupille dilatée de concupiscence de mon voisin extatique.
Sur l’écran, un dernier crime répondait au mien et l’espace d’un instant, j’ai senti le souffle chaud de la victime 2D répondre à celui, fétide, de mon voisin 3D.
Le gueux a poussé un couinement de goret et s’est affaissé sur son sac de DVD, rendant un dernier soupir gluant. Toute la salle s’est levée pour m’applaudir et j’ai été portée en triomphe dans la rue. Le cinéma m’a attribué une carte d’abonnement à vie.

3 – Ce qui amène à s’interroger sur la personnalité de certains fans.
Pour avoir récemment fréquenté la cinémathèque, je sais maintenant que c’est un lieu où se croisent des individus étranges, ni hommes ni femmes, sans forme précise, aux cheveux longs et filasses, très souvent arrimés à un sac à dos informe, le même que tu avais dans les années 80 mais que toi, tu as renié depuis des lustres. Ces êtres ont l’air vivant, même si leur teint blafard le dément. Ils portent pour vêtements un mix de tenues de sport et de ville de couleur indéfinie et parlent un langage à peine compréhensible, fait de références que même le darknet ne connaît pas.
Ils errent sans fin dans un monde parallèle aux frontières troubles, aux repères fuyants et dont la réalité n’a pas de limites.
Si la cinéphilie mène à ça, je vais reconsidérer mon intérêt pour le 7ème art…

Sur-ce, je te bise, Orson Welles m’attend.

 

L_Oiseau_au_plumage_de_cristal

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Publié le 7 février 2016, dans Extrapolations, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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