Ménage à trois – Part 2-

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.
Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel file sous le prétexte fallacieux d’aller chercher des croissants. En vrai, elle se précipite au domicile de son amant d’une nuit, laissé nu et endormi dans l’appartement d’un inconnu, pour le dépouiller de ses biens précieux.

Début

*

La découverte d’un lieu de vie revêt toujours aux yeux de Rachel un petit côté « exploration », avec son lot d’imaginaire, de spéculations, de surprises et, souvent, de déceptions. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle n’a que de rares fois été agréablement surprise en visitant l’appartement ou la maison de ses amants. Elle a pourtant essayé de varier les personnalités, mais la plupart ne se sont révélés que des vitrines trompeuses. Parfois, elle se dit qu’elle devrait réviser son standing, regarder vers des hommes qui s’affichent moins, que peut-être, ayant de moins hautes expectatives, elle serait moins déçue.

– Tu as l’intention d’y passer la matinée?

La remise à l’ordre de Léo interrompt ses réflexions. Oui, ils ne doivent pas s’éterniser sur le palier de ce second étage, on pourrait les remarquer… Elle trouve la bonne clef, fait jouer la serrure et ouvre la porte sur un gros chat de gouttière gris qui la fixe d’un regard de jade furieux.

– Heu… je préfère que tu passes en premier…
– Tu as peur des grands fauves?

Léo rigole et passe devant l’animal dont la tête pivote avec majesté tandis qu’il observe l’envahisseur mâle fouler son territoire.

– Je suis allergique, il ne faut pas qu’il me griffe et en plus il va me faire éternuer…
– OK, prévoir dans le protocole de vérifier la présence d’une bête sauvage dans les lieux.
– Tu te moques, mais imagine que ce gars ait eu un chien? le genre agressif et bien bruyant?
– Ma chérie, un chien a besoin de sortir, le gars aurait proposé de te ramener chez lui et tu aurais dû chercher un autre pigeon. Bon, on ne va pas tergiverser trois heures sur le monde animal, je prends le salon, va visiter la chambre, ça doit être par là… on se donne quinze minutes maximum.

La chambre est petite et plutôt bien rangée. Le placard présente une belle collection de costumes et Rachel a un geste pour en choisir un afin de l’offrir à Léo, mais s’interrompt à l’idée qu’il pourrait se méprendre sur ses intentions. Léo est un gentil garçon, mais pas question qu’il ne soit autre chose qu’un complice. Elle fouille rapidement les étagères sans rien trouver d’intéressant puis se rabat sur la table de chevet. Le tiroir contient quelques bijoux qu’elle transfère dans son sac à dos sans prendre le temps de les trier. Une montre au bracelet bleu attire son regard et elle ne peut se retenir de la passer. C’est trop grand pour son poignet, mais elle décide de la garder. Sur le mur opposé au lit, un commode déborde de sous-vêtements en plus ou moins bon état, mais rien de précieux ne fait surface. C’est alors qu’elle remarque les tiroirs sous le lit. Au moment où elle fait glisser le premier, une sensation de brûlure lui fait étouffer un juron. Un réflexe de répulsion envoie valdinguer le gros chat qui venait défendre son espace vital.

– Saleté de bestiole… je vais avoir une marque…

L’animal la fixe avec une intensité qui la dérange et émet un chuintement. Mal à l’aise, Rachel sort de la chambre et va retrouver Léo, dont le sac à dos plein laisse entendre qu’il a fait d’heureuses découvertes. Il est occupé à découvrir le contenu des tiroirs d’un meuble de bois foncé et sifflote en extrayant une pile de disques vinyle.

– Ce type est plutôt sympa, il écoute la même chose que moi, je suis presque embêté de devoir le défaire de cette belle collection, mais je ne les ai qu’en CD, ce serait bête de se priver… Alors?
– Pas grand chose, il y a des tiroirs sous le lit mais le chat m’empêche de les ouvrir…

Le sourire de Léo retombe.

– OK, on parlera de ça plus tard. Continue le salon, je vais dans la jungle… Méfie-toi, il y a peut être un poisson rouge…

Il a raison, je ne suis pas à la hauteur. C’était une mauvaise idée, ce deal. Delphine a mille fois plus de courage que moi. De quoi j’ai l’air? De la bimbo tout juste capable d’allumer un pauvre type. C’est vrai qu’il était plutôt sympa. Même son appartement est bien… Et qu’est-ce que je fais? Je le trahi et je le vole. Pourquoi les autres n’ont pas l’air de se poser de questions? Je me pose trop de questions. Bon…. maintenant que je suis là, autant aller au bout.

*

Dix minutes plus tard, les sacs à dos pleins et une valise remplie de disques et de matériel hi-fi, ils rejoignent la moto. Léo fait passer son sac à dos sur le ventre.

– Tu vas tenir la valise entre nous deux. Si tu serres bien les jambes, pas besoin de t’accrocher à moi. Ca va aller?

La question est pure formalité. Pas moyen de répondre que non, ça ne va pas et que l’idée de tenir la valise alors qu’elle est équipée d’un sac à dos lourd et qui la rend instable lui fait peur. Elle sourit et s’installe derrière lui, le cœur battant.

J’arrête. Il faut lui dire que j’arrête.

*

– Alors? Ce réveil?

La question émane de Léo, vautré sur le canapé. La table basse devant lui croule sous les objets dérobés, qu’il manipule avec négligence. Ayant prétexté une assommante fatigue, Rachel se tait, enfoncée dans un fauteuil. Delphine pouffe et se ressert un café.

– Il porte bien le peignoir à fleurs… Il n’a pas aimé découvrir que c’est moi, qui habite son nid d’amour. Le pauvre était mortifié de s’être fait avoir. Il a essayé de me convaincre qu’il n’a pas l’habitude de suivre des femmes, qu’il avait bu… Il s’est excusé au moins dix fois! Si ça pouvait le faire réfléchir… Je n’ai pas eu de mal à le convaincre de l’accompagner, à la vue du pistolet, j’ai cru qu’il allait s’évanouir!
– Pour avoir vécu la situation, j’avoue que te découvrir derrière un flingue au moment où on se réveille, ça fait un choc. Surtout quand on s’attend à une tendre jeune femme…

Léo ne s’est jamais tout à fait remis d’avoir été l’un de pigeons du plan mis au point par Delphine.

– Oui, je sais que tu m’en veux encore pour t’avoir fait traverser Paris en tongs dans le métro, mais avoue que tu t’es rattrapé…

Delphine et Léo ont fait un pacte de non agression, mais chacun se méfie encore de l’autre à cause de la façon dont l’arnaque a tourné, quelques mois plus tôt, quand Léo était dans le rôle de la victime. Rachel, qui a aidé Léo à confondre Delphine, se dit que la confiance totale entre les trois ne sera jamais qu’une illusion.

– Tu n’as pas eu de mal à le convaincre de te laisser l’accompagner?
– Non. Je crois que j’aurai pu lui demander n’importe quoi. J’ai même eu l’impression que ça le rassurait de m’avoir avec lui

Delphine éclate de rire.

– Il avait laissé un trousseau à sa mère, qui habite  dans le voisinage. Tu aurais vu sa tête devant son fils tout penaud. J’étais restée en retrait, mais malgré la distance, je le voyais rougir!
– Et sur place? – Rachel n’a pu s’empêcher de poser la question –
– Sur place… il a vite vu ce qui pouvait manquer. Je ne me suis pas éternisée. Quand j’ai été sûre que vous étiez passés et partis, je me suis contentée de lui laisser mon numéro de téléphone…  Dis-donc, c’est quoi, cette montre?
– Heu… je l’avais oubliée… je l’ai trouvée ce matin, dans la chambre
– Tu veux dire, avant la découverte du molosse?
– C’est ça…

Elle détache le bracelet pour leur montrer sa prise, puis contemple un moment le cadran bleu élégant, avant de retourner le boîter.

– Il y a une inscription… un nom et une date…
– Passe voir

Delphine arrache la montre des mains de Rachel avec avidité, la griffant presque au passage.

– Victor, 15 Juillet 1948. il avait l’air plus jeune que ça.

Elle rit grassement et Rachel a envie de la gifler. Il lui semble que jamais elle ne pourra s’habituer à la vulgarité et aux manières rustres de sa complice.

– Ce doit être son père… il m’en a parlé. Il a évoqué une collection de montres dont il a hérité il y quelques années.
– Je confirme, elle est dans mon sac.

Léo tapote la poche avant de son sac à dos et Rachel sent son estomac se serrer. L’homme avait expliqué avoir été très attaché à son père et admit qu’il n’arrivait pas à se défaire des quelques objets dont il avait hérité. Elle aurait dû en parler à Léo, lui demander de ne pas tout prendre. Mais il aurait sans doute rit.

J’arrête. Il faut leur dire que j’arrête. Je ne serai jamais comme eux. Je ne peux pas. Je ne veux pas.

– Ca va Rachel? Excuse-moi pour ce matin, j’ai été un peu brusque mais je ne voulais pas courir de risques. Je sais que tu dois être stressée et que les dernières 12h ont été les plus dures pour toi…

Il lui sourit et Rachel sent sa volonté vaciller.

Il sait y faire, ce con. Mais j’ai appris à lire ses pensées, il essaye de m’amadouer. Il sait que sans moi, son plan ne peut pas fonctionner. Tant pis, Léo, Delphine, c’est décidé, j’arrête. Laissez-moi le temps de trouver la force de vous l’annoncer. Là j’ai juste envie d’être loin de vous.

– On te la laisse, tu mérites bien ça.
– « on te la laisse », tu me fais l’aumône maintenant? Pas la peine de prendre ce ton méprisant. Quoi que tu en penses, je ne suis pas une pauvre fille. Et je t’emmerde.

*

J’aurais dû me maîtriser. C’est malin, je ne pourrai pas contrôler le partage.

Assise dans la salle pleine des consommateurs du matin qui prennent leur café et parcourent les journaux avant d’aller travailler, Rachel contemple la montre bleue. Son téléphone émet un bip et le sms de Léo s’affiche « rdv au lieu habituel. Il faut qu’on parle. J’ai ta part ». Elle glisse dans son sac les clefs du 14 rue des filles du calvaire.

– Va te faire foutre, Léo, pendant ce temps là, moi, je vais rendre cette montre.

*

La suite est par ici

 

 

Ménage à trois – Part 1-

Et voici le tant attendu « roman de l’été » cru 2020. Si, je vais faire ça. 2020, l’année du vain, à défaut d’être l’année du vin, l’année où rien ne se passe comme prévu, comme voulu, comme imaginé, aura son roman de l’été. Et le-dit roman commence aujourd’hui.  Comme l’an dernier, je prends des risques inconsidérés dans cet univers impitoyable qu’est le oueb: je commence l’histoire sans idée précise. De ce qui va se passer, du nombre d’épisodes, des personnages. Rien. Ce qui va à l’encontre absolue de ce que je prône dans une autre vie (mystérieuse et terrrriblement secrète). C’est ça qui est fun. Mais pas tout à fait vrai. Ce sera la suite du roman de l’été 2019, à savoir: un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents, les abandonne nus et seuls dans des appartements inconnus et profite de la situation pour les cambrioler.

*

– Ca fait combien de temps que je me pèle à observer ces ringards?  à peine 45mn, comme quoi… Costard sombre, pantalon un rien trop serré, un rien trop court. Rien que d’écouter leurs discussions pompeuses m’ennuie… Impossible de me projeter buvant un verre avec l’un d’entre eux, alors aller plus loin… J’en ai marre, j’abandonne pour ce soir. Delphine sera furieuse, on n’a qu’une semaine pour se refaire et c’est le deuxième soir où je rentre bredouille. Pourtant, j’en ai marre de manger des patates et de porter cette robe verte et ces sandales qui me font mal. Ras-le-bol de faire durer mon verre de vin en souriant d’un air engageant. J’aurais dû refuser cette association. C’est quand même moi qui fait le plus dur. Tiens, il y en a un qui regarde vers moi. L’ignorer. Me passer la main dans les cheveux, en faire briller les boucles, étudier mon téléphone. Relever les yeux. Oui, c’est bien moi le centre de son attention. Allez ma fille, un sourire. Làààààààà. Regarde-le, il est gêné. Ce serait presque mignon. Et il pourrait faire partie de la cible. Oh… il se lève….

*

– Rachel? C’est pas trop tôt, qu’est-ce que tu fous?
– Désolée ma grande, j’ai encore failli abandonner, mais un de ces messieurs a l’air de vouloir s’amuser un peu. On y sera dans une heure au plus.
– OK, je préviens Léo. Tu as les clefs?
– Arrête de me poser la question, Delphine, s’il te plait…
– Ca fait partie du process de Léo, j’ai promis de m’y tenir…
– Roger-Roger, j’ai la clef!

Et Rachel raccroche en soufflant.

– Le « protocole de Léo » j’t’en foutrais moi… comme si on ne pouvais pas se débrouiller sans lui.

Machinalement, elle vérifie la présence du trousseau de clefs dans son sac à main. Elle sait bien que sans Léo, elle se sentirait moins à l’aise. Savoir qu’il l’attendra au petit matin pour lui faire traverser la ville endormie à toute vitesse lui donne du courage. De même que savoir Delphine toute proche, son flingue à la main, lui permet de tenir la bride à son imagination.

Elle range son téléphone après avoir vérifié que l’appareil est en mode silence, se repasse un peu de rouge sur les lèvres et rejoint l’homme qui a eu l’obligeance de se présenter de lui même pour être la victime du soir. Comme il lui tend son manteau léger avec gentillesse, elle a un petit pincement de cœur à l’idée de la matinée à suivre, mais se console en reluquant la montre coûteuse qu’il arbore au poignet et dont il lui a confié un peu plus tôt qu’elle était « une des pièces préférée de sa collection ». Se concentrer sur la collection sera son mantra pour les prochaines heures.

Le « protocole de Léo » inclut une visite guidée de l’appartement dès que son habitant laisse à Delphine, femme de ménage officielle de l’endroit, la possibilité de l’organiser. Léo a convaincu ses deux comparses que si Rachel est à l’aise pour circuler dans les pièces, si elle peut offrir à boire ou faire écouter de la musique à son « invité », elle sera plus à crédible dans son rôle d’hôtesse. Au début, Delphine a renâclé à l’idée de courir le risque de se retrouver nez à nez avec son employeur, chez lui, en dehors de ses heures de ménage, mais Rachel l’a facilement convaincue que moins elle risquait d’éveiller la méfiance d’une victime,  moins Delphine risquerait d’avoir à utiliser son pistolet. Quand elle fait tourner la clef dans la serrure, Rachel sait donc avec précision où se défaire de son sac et de ses sandales, comment piloter son invité vers le salon, lui proposer un verre et lui présenter le bar fourni, tout en espérant qu’il préfèrera décliner. Elle éprouve un plaisir coupable à parader dans les pièces confortables et note au passage que l’appartement est impeccable. Delphine sait y faire, elle a ce que Rachel appelle, pour faire enrager sa complice replète, « la fibre de la femme d’intérieur »…

– Merci, je n’ai plus soif… En revanche, je profiterai bien de la salle de bains…

Avec un rien de pompe, elle lui indique le lieu d’aisance

– Dans le petit couloir, seconde porte à droite.

Merci Léo

Ce n’est que la seconde fois que Rachel participe à l’arnaque et elle se sent nerveuse. Elle prend le temps de passer à la cuisine pour se servir un verre d’eau. Elle a beau savoir que Delphine se trouve à quelques mètres de là, dans la cage de l’escalier de secours, elle aurait apprécié avoir elle aussi une arme dans son sac. Recevoir un pigeon déguisé en amant dans la chambre d’un inconnu n’a rien à voir avec un rendez-vous galant. Pour rien au monde elle ne l’aurait admis auprès des autres, mais elle avait imaginé que ce serait plus facile. Espérant conserver sa morgue et son ascendant sur l’homme qui l’a accompagnée, elle essaie de se concentrer sur le lendemain matin et la partie la plus excitante de l’arnaque, le cambriolage. Elle s’amuse à imaginer l’appartement de cet homme, son matériel électronique, les objets que Léo et elle pourront choisir pour les  revendre. Il y aura peut être moyen de négocier une montre de luxe avec Léo? Rachel a toujours rêvé d’une belle plongeuse…

– On y va?

L’arrivée du jeune homme encore un peu ivre, débarrassé de ses chaussures et de sa cravate, douche l’enthousiasme de Rachel. Il est temps de remplir sa part du contrat.

*

– Je vais chercher des croissants, ne bouge pas…

Elle ressent une petite excitation à prononcer la phrase, devenue culte au sein du trio d’arnaqueurs. N’entendant pas de réponse et percevant la respiration régulière de son amant fatigué, elle sort en silence et referme la porte sur elle. Elle récupère les vêtements qu’elle a pris soin d’empiler dans un même endroit du  salon avant d’entrer dans la chambre, la veille. Enfile d’abord les siens, puis roule en boule et jette, dans le sac poubelle que Delphine a pris la précaution de cacher sous le canapé, ceux de l’homme. Elle ajoute le portefeuille, les clefs, les chaussures de la malheureuse victime, puis cherche le téléphone. Elle se souvient lui avoir suggéré de la laisser sur la table basse, mais ne l’y voit pas. Son regard fait le tour de la pièce, sans débusquer l’appareil.

– Merde, j’espère que cet abruti n’a pas mis le téléphone dans la chambre…

Il n’est pas question de partir sans le téléphone. Elle refait sans succès le tour du salon, de la cuisine et finit pas se résoudre à retourner dans la chambre. Retenant son souffle, elle ouvre la porte et attend que ses yeux s’habituent à l’obscurité. Elle avance à pas légers vers le côté du lit où l’homme s’est installé, les yeux fixés sur la tête ébouriffée qui sort de la couette. Sur la table de chevet, elle aperçoit le rectangle noir sans lequel elle ne peut partir. Encore un pas… l’homme se retourne, le visage tendu vers elle. Rachel se fige, à court de répliques spirituelles pour répondre à la question qu’il ne va pas manquer de poser en la trouvant dans cette position de voleuse, mais il soupire et reprend ses légers ronflements. Elle tend la main, agrippe le téléphone et ressort de la chambre, la main crispées sur l’appareil. Une fois la porte refermée, elle peut  enfin expirer et prendre la fuite. La tête lui tourne légèrement quand elle verrouille sur elle la porte de l’appartement. Dans l’ascenseur, elle se redonne une contenance, recoiffe ses cheveux bruns et adopte un sourire victorieux. Pas question que Léo la sente flipper.

Il est là comme convenu, juste devant l’entrée de l’immeuble et lui tend un casque de moto, un pantalon et une paire de baskets.

Ce n’est qu’une fois qu’elle est changée, que le sac poubelle a trouvé sa place dans son sac à dos et que la moto a passé le feu du coin de la rue qu’il lui parle.

– Ca va?

Pour toute réponse, elle secoue devant les  yeux de son conducteur le trousseau de clefs.

– On va 14, rue des filles du calvaire…
– A vos ordre, m’âme

*

 

 

 

Pour la suite, c’est par là

« Page blanche » ou « le syndrôme de l’escargot volant »

Depuis quelques semaines, installée sur le nuage confortable et doux de mon insouciance, j’observais… Mais… qu’observais-tu ? Me direz-vous… Ben rien. L’appréciable, avec ce type de nuage, c’est qu’on s’occupe avec du rien. Il faut néanmoins admettre que j’étais en bonne compagnie: mes amis Ivresse et Oubli étaient venus s’installer à mes côtés, les reflets pailletés de leurs tutus rouge et bleu, mâtinés de la douce lumière du soleil couchant donnaient à mon visage un teint frais et reposé (le truc qui n’arrive jamais en dehors de ce contexte précis). Nous étions légers et joyeux, occupés à rien mais riant de tout, ivres de nos propos insensés, surfant le coton au dessus des terriens masqués.

Et puis la semaine dernière, il a plu. Pas le petit crachin bienvenu, plutôt une tempête accompagnée de flots torrentiels d’une eau saumâtre, drainant les miasmes dont les semaines de beau temps avaient saturé l’air. Un liquide dégueulasse, mixture grumeleuse faite de peur, stress, maladie, angoisse et interdits. Notre nuage a répandu sa vision de l’humanité sur la terre craquelée tout juste bonne à cracher du soja et des vidéos de chats mignons. (j’aime bien écrire des trucs comme ça, je me sens lyrique).

Dans la chute, j’ai perdu de vue mes anges, mais j’imagine qu’ils leur a suffit de battre de leurs ailes fatiguées pour échapper à la débâcle. A moins que la situation du globe ne leur ai donné l’idée d’une promo estivale. Ils sont prêts à tout pour échapper à l’obsolescence programmée…. J’ai aussi croisé un escargot. Un gros gris à l’œil lubrique qui venant de se faire éjecter de son abri temporaire. Avant de s’écraser dans une touffe d’herbe sèche, il m’a raconté avoir passé l’hiver à escalader jusqu’au 7è étage d’un immeuble, à grand renfort de bave et de contractions musculaires ondulatoires et se trouvait plutôt déconfit de son retour accéléré au point de départ.

Rude fut l’atterrissage.

« serrez bien pendant 5 minutes »

J’ai la bouche pleine d’une pâte verte et la silhouette d’un dentiste se profile à l’horizon.

Il faudra un jour m’expliquer pourquoi cette substance verte sans goût, sans odeur et sans douleur, a provoqué un tel état de panique que j’ai failli mordre le toubib à la main. Je suis en proie à une crise de claustrophobie des amygdales. En plus, un micro truc s’est détaché de je-ne-sais-quoi et me chatouille le fond de la gorge, me contraignant, dans un réflexe atavique issu de mon cerveau reptilien, à émettre des bruits de raclement, des borborygmes barbares et des crachotis dénués de toute délicatesse. Honte sur ma tête.

Mon cœur se met à battre si fort et si vite que je crains qu’il ne transperce mes côtes, me contraignant à une mort sanglante sur fauteuil dentaire. Après avoir traversé sans encombre une crise sanitaire mondiale, ce serait ballot. Pour éviter ce surplus de ménage au toubib et accessoirement m’éviter d’avoir à recommencer les 5 minutes de serrage de mâchoires, j’essaie des techniques de relaxation trouvées sur les réseau sociaux. Je pense « plage » puis « cours d’eau ». Je pense « cocktail au rhum » puis « crêpe au chocolat ». Je finis par penser que mon dentiste ferait bien de retourner chez le coiffeur, puis que j’ai encore le temps d’aller m’acheter des BD avant la fermeture de la librairie. Tout ça finit par faire 5 mn. Une larme de gratitude effleure mon globe oculaire gauche, merci les réseaux sociaux.

Cet épisode peu reluisant me conduit à regretter le nuage. Au dessus de ma tête, un couvercle gris sombre qui ne laisse rien augurer de bon pour le futur proche.

– Dis-donc, Stanislas, tu ne trouve pas que ça fait longtemps qu’on est à l’arrêt? J’aimerais bien retrouver la surface, moi…

– t’as raison Roger… Moi aussi je voudrais bien briller dans les rayons de l’astre de lumière…

– pourquoi tu parles comme ça, d’un coup ?

– Tu sais bien que je n’y suis pour rien…

Les gros poissons corail et bleu foncé me gratouillent l’hémisphère gauche. Oui, mes koï, moi aussi, je vous rendrais bien à la lumière, mais pour ça il faudrait vous activer un peu et être la source d’idées rigolotes.

– Ben la source, c’est pas toi? Nous on est que le vecteur de tes idées, c’est déjà assez lourd à porter

T’as raison, poisson… Mais chais pas trop, c’est pas facile en ce moment, et les masques ça va fatalement vous faire flipper… je voudrais vous éviter ça…

– T’inquiète, on en a vu d’autres… Allez quoi, dépoussière-nous un peu…
– D’accord, mais et les anges?
– On les accepte dans le bassin…
– Je vais leur demander d’abord, ils sont un peu susceptibles, ils aiment bien avoir le haut de l’affiche…

Un éclair violet traverse le ciel et un escargot géant pourvu d’ailes majestueuses, sur le dos duquel siègent fièrement Ivresse et Oubli, se pose avec délicatesse sur le bord de mosaïque turquoise du bassin (j’ai cette exacte vision un dimanche à 14h53. C’est comme ça.)

– Ah… ravie de voir que les concepts se sont trouvés et s’entendent… ça fait douter quand même, les gars, si vous vivez vos vie sans mon intervention, à quoi je sers, moi?
– Sans toi, de concepts on ne devient pas mots… tu nous structures.

C’est Ivresse qui a parlé. Pour une fois il a l’air sérieux.

– Ok vous avez gagné, je vous laisse. Mais je vous préviens: à mon retour, vous êtes au taquet, hein. Ca m’angoisse trop de ne pas savoir quoi vous faire faire….
– T’inquiètes, on gère.

Je vais avoir toutes mes dents.

Fascination cosmonaute

Le dernier bus, c’est un peu comme le dernier verre: il faut le prendre en faisant attention. Attention de ne pas le louper, que ce ne soit pas celui de trop. Il peut être vide ou au contraire trop plein. Il draine de tout. Fatigue, joie, lassitude ou envie d’ailleurs. Le dernier bus découpe la nuit de ses néons agressifs, dessine des pointillés dans la ville, semant derrière lui des petits bouts d’humains dont on espère qu’ils nous mèneront quelque part, tout en sachant que ce n’est pas gagné.

C’est je que je pense en m’acheminant vers l’îlot de lumière qui forme autours du banc de plastique abîmé une aura claire. Je suis toujours en avance pour le dernier bus, ça me donne l’illusion d’être en avance sur la journée qui va suivre. Mais ce soir, quelqu’un m’a devancée. Une silhouette épaisse, colorée, surmontée d’un bocal. Le doute n’est pas permis: il y a un cosmonaute dans mon abribus. Il attend là, les bras ballants, le regard perdu. Le genre de type dans la lune, qui oublie sa valise pour partir en vacances. Ou qui veut adopter le point de vue de son poisson rouge. Comme je m’installe sur le banc, il se tourne vers moi avec la lenteur que lu impose son équipement.

– S’il vous plait, c’est bien l’arrêt pour le bus 01B*?

La voix est étouffée et le bocal contient de la buée, mais je distingue ses yeux. Il a l’air calme, je vais faire comme si tout était normal.

– Oui
– Merci

Nous nous installons dans le calme de la nuit, tous les deux tournés vers le point invisible d’où va surgir le 01B.

– Vous allez au terminus?
– Non, je descend avant, pourquoi?
– Je voulais être sûr de le reconnaître, vous me l’auriez indiqué
– Rassurez-vous, le chauffeur vous demandera de sortir au terminus
– Ah. Merci. Je préfère toujours descendre au terminus. Je trouve que c’est plus prudent. De toute façon, on me laisse rarement descendre avant l’arrêt complet. Ce doit être devenu une habitude.

Il sourit

– Ben… Si vous n’avez pas trop à marcher après, oui…
– Je ne m’éloigne jamais. Je ne suis pas équipé pour.

Face à nous surgit un point vert précédé de deux soucoupes jaunes lumineuses. L’arrivée du bus est imminente. Nous attendons en silence son arrêt et l’ouverture des portes. Personne ne descend. Nous montons. Mon compagnon orange n’ayant pas de monnaie, je lui offre un ticket.

– Merci, je vous le rendrai la prochaine fois
– Vous prenez souvent le 01B à cette heure-ci?
– Jamais. Mais j’avais besoin de changer d’atmosphère.

Bon, c’est la nuit, je suis seule avec ce type bizarre, je ne vais pas argumenter.

– OK, va pour la prochaine fois.
– Ca vous ennuie de vous installer au fond? Il me faut de l’espace…

Ca ne m’ennuie pas. Nous passons devant le chauffeur qui ne lève pas le nez de son téléphone et traversons le bus vide jusqu’aux sièges du fond, sur lesquels nous prenons place. Une capsule de coca traîne sur le sol, je la pousse d’un coup de pied et tends mes jambes.

– J’ai un petit creux, vous n’auriez pas un Mars?
– Non, désolée, je n’ai qu’un Milky-Way (oui, spéciale dédicace aux vieux qui ont connu la barre chocolatée Milky-Way)

Je sors de mon sac la barre chocolatée que je déballe avant de la déposer dans son gant ouvert

– Merci. Vous avez remarqué qu’avec mes gants, c’est compliqué de manipuler des choses délicates….
– Non, j’ai fait ça par habitude. J’ai tendance à déballer le chocolat avant de le manger.

Le bus fend la nuit en silence et  tout ce à quoi que je peux penser, c’est s’il va ouvrir son bocal facial pour manger le chocolat, s’il va s’en foutre partout à cause du gant et générer une constellation de tâches. Par politesse, je tourne la tête et scrute l’obscurité comme si un paysage exceptionnel se déroulait sous mes yeux. Je frissonne.

– Vous avez froid? Le mercure descend, c’est normal. J’aurai aimé vous proposer ma veste, mais je crains que ce ne soit compliqué, je viens de la déposer au pressing et je doute qu’il soit encore ouvert. D’autant qu’il nous faudrait détourner le bus.
– Non, ça va merci, pas de changement de trajectoire pour ce soir. Je suis juste fatiguée.
– Ah?
– Oui, à force de courir après le temps, je m’épuise, j’ai toujours du mal à atterrir quand le week-end arrive.

Je me sens nébuleuse avec mes explications, mais il ne m’écoute pas, il fixe un point sur la manche de son scaphandre.

– Zut, il y a un trou noir dans ma manche, je vais devoir faire réparer. Il vont encore me reprocher de ne pas apporter le soin nécessaire à mon équipement, les reproches fusent vite, là-bas…

Il fixe une mouche en orbite autour du panneau de sortie pendant un long moment, puis reprend.

– Excusez-moi pour l’éclipse, je crois que je me suis endormi
– Pas grave, je comprends…

Il avise le livre qui dépasse de mon sac.

– Oh! une bande-dessinée! J’aime bien l’univers de la BD… C’est quoi?
– Des histoires de flibustiers, je suis fan de vaisseaux pirates. Je descends au prochain arrêt, au fait. Ca va aller?
– Oui, je pense, merci, sans vous ce voyage aurait été un désastre.
– De rien, j’aime bien donner un coup de main quand je peux

Je me lève et avance vers la sortie. Le bus ralenti, freine et je descends par les portes latérales. Le fond de l’air est frais. Je me tourne afin de regarder s’éloigner le bus et son dernier passager, qui me fait signe par la vitre du fond. Il agite doucement sa main gantée et dodeline du casque. Le bus prend de la vitesse, des flammes sortent de ses pots d’échappement et il décolle en silence, me laissant seule sur le bitume.

 

 

 

 

  • 001B: identification partielle de Spoutnik1 , pour les numéros spatiaux, on peut creuser par ici

Confus, les anges déconfits

Premier post post-confinement. Lecteur-chéri-mon-astéroïde, en lisant que le Larousse attribue à « confit » la définition suivante: « Viande ou volaille conservée dans la graisse (spécialité du Sud-Ouest) », m’est venu à l’idée que « déconfit » serait une forme de « sortie de graisse », de mise au régime, quoi. Et que les semaines étranges que nous venons de passer peuvent aussi avoir affecté les personnages. Le moment était venu de retrouver nos ailés amis Ivresse et Oubli, les plus proches de la notion de « volaille » (parmi mes amis de caractères), sauf leur respect. A une époque pas si lointaine, j’avais rencontré dans un bar Ivresse et Oubli, deux anges déchus obligés, par manque d’audience et pour échapper à la disparition, de faire les 2X12 (12h ange, 12h démon). Ils ne rêvaient que de rédemption et de retour vers leur paradis perdu – j’en profite ci-dessous pour rendre hommage à Christophe- , d’autant plus que si les gens cessent de croire en eux, ils sont condamnés à finir en poussière. Ils avaient essayé de m’obliger à reprendre une vie saine et bio, pour mon bien et le leur. Je ne te cache pas qu’ils avaient échoué… Si tu es curieux d’en savoir plus, mes amis Ivresse et Oubli avaient déboulé dans le monde d’avant par là.

*

Ce petit tour dans les bois a le goût délicieux d’une forme de liberté retrouvée. Pas grand monde en dehors des zones proches des parkings. Les gens s’ébattent au soleil en prenant plus ou moins de précautions, le port du masque semble soumis à de multiples interprétations et la distanciation sociale à de multiples contraintes plus ou moins maitrisées.

Oui, toi qui me lis dans l’avenir, ce texte est écrit juste après la quarantaine due au covid19, vécue par le monde entier. Nous sommes en 2020 et au moment où j’écris ce témoignage vibrant, le monde s’observe. Donc le port du masque et le respect d’un espace entre les gens sont des notions non seulement mal définies, mais très mal mises en oeuvre. Ca doit te sembler risible, à toi qui est sans doute né avec un masque et un septième sens capable de te faire t’ajuster à la bonne distance sans avoir à y réfléchir. Mais c’est ainsi.

Je ne vais pas m’attarder auprès des gens, ce que je veux, c’est FAIRE DU VELO. Faire du vélo est devenu un super-objectif que rien ne m’empêchera d’atteindre. J’appuie sur les pédales avec la rage d’un hamster dans sa roue, décidée à ce que rien ni personne ne vienne entraver ma voie vers le « moi » des bois. J’avance sur des chemins que la récente tempête a ravinés à souhait, barrés de longs troncs feuillus qui ont mal supporté les rafales, m’obligeant à faire des détours par les orties. Cette balade se mérite. Je vais me poser dans une petite clairière bordée par un chemin sablonneux, oasis de verdure noyée de soleil entre les hauts troncs de résineux. Un pin obligeant y a façonné un trône de mousse et d’écorce dont j’ai l’intention de profiter.

Je pose mon vélo dans l’herbe, gratifie l’arbre d’une amicale accolade et commence ma descente vers le coussin vert foncé qui va accueillir ma noblesse fessière quand mon œil est attiré par d’incongrus scintillements bleus et rouges.

– Ah quand même, il était temps…

On me parle. Ce doit être une erreur. J’ignore. Laissez-moi tranquille dans ma forêt.

– Ne me dis pas que tu ne nous vois plus?

Le ton angoissé me rappelle de lointains souvenirs. Les scintillements rouges et bleus dessinent deux masses de couleurs assorties desquelles émergent deux paires d’ailes où les plumes salent alternent avec les feuilles de différents arbres, puis deux têtes hirsutes aux regards traqués.

– Oubli? Ivresse? Mais qu’est-ce que vous faites là?
– Bonjour, moi aussi je suis content de te voir… J’avais peur que nous soyons devenus une espèce éteinte… avec tout ce bazar, les gens ont très peu pensé à nous… tu sais à quel point ça nous affaibli…
– Oui-oui, bonjour…

Le pauvre vieux a l’air si contrit que je ne vais pas lui faire remarquer que si je viens jusque là c’est précisément pour ne voir personne. Et que oui, ils ont l’air fragiles, comme si les gens avaient cessé de croire en leurs anges gardiens ces dernières semaines, les menant à une disparition sans retour possible.

– Comment ça va? vous avez l’air… heu…
– Laisse tomber la politesse, on est dégueulasses, nos ailes sont tout abîmées et on a pris 10kg chacun. On est dans un tel état que là-haut, ils ne veulent plus de nous comme anges, ils prétendent qu’on fait flipper les gens. Tu parles… c’est un prétexte pour nous virer sans frais, oui. On fait du plein temps démon, depuis quelques semaines. C’est la honte.

Oubli me fait mal au cœur. Je sais que malgré son look crado et son comportement à la limite du punk, c’est un bon bougre et son job à temps partiel ange / partiel démon lui pesait déjà lors de notre première rencontre. Alors plein temps démon… il doit être proche de la déprime. C’est vrai qu’il a sacrément grossi….

– Et ça marche? Je veux dire… le plein temps…
– Le pire, c’est que ça marche à fond. Les gens sont hyper-vulnérables, il suffit d’un rien pour les pousser à picoler, à se comporter n’importe comment et à oublier immédiatement. Tu peux pas imaginer ce que des gens seuls et qui s’ennuient peuvent inventer pour faire marrer leurs potes… L’idée des apéros virtuels en visio-conférence vient de nous… Au début, on se prenait pour des visionnaires… mais la situation nous a échappé…
– On n’est pas faits pour ça! A la base on est du bon côté du miroir… Voir ces tronches rougeaudes ricaner bêtement sur des écrans, ça nous a vite mis mal à l’aise. Mais impossible de revenir en arrière, tu sais, quand le mal est fait… alors on est venus se réfugier ici, pour échapper à la tentation de pousser les gens sur la mauvaise pente. Sauf qu’en bas, les managers de l’enfer prétendent qu’on est pas rentables, ils ne veulent plus de nous non plus. On s’est fait virer. Pfff…. on en est réduits à traîner dans les limbes, comme deux gros dommages collatéraux de la crise sanitaire

C’est Ivresse qui a parlé en dernier. Il a l’air anxieux. Mes deux pauvres amis se dandinent devant moi dans leurs tutus déchirés par de longues semaine passées dans la forêt. Ils ont perdus leurs souliers vernis et les trous dans leurs collants laissent apercevoir de longs ongles crasseux.

– Fais pas ta princesse, on cracherait pas sur un bain, hein… va pas croire que c’est un choix facile…
– Désolée, mec. Qu’est-ce que je peux faire pour vous?
– Laisse-nous faire le bien, qu’on reparte dans le bon sens.
– Et tu penses à quoi?
– Avec objectivité, qu’est-ce que tu pourrais vouloir arranger, concernant ton cas personnel?
– C’est pas un peu votre boulot, ça, savoir comment aider les gens?
– Je te rappelle qu’on est au chômage et qu’on va finir par s’évaporer… nos capacités d’analyse ont été entamées…
– Je vois…
– Je sais pas moi, on peut faire simple, tu as grossi, non?
– Pas tant que vous…
– Sois pas méchante, on avait que ça à faire, aussi, manger…
– Ben non, je ne vois pas comment tu peux m’aider. Tu devrais essayer sur d’autres gens. Des trucs simples, genre « porter un masque », « se laver les mains au savon » tu vois le topo?
– Le créneau est déjà pris, on va se faire traiter de pirates si on fait ça!
– Comment ça?
– Ben ceux d’entre nous qui ont bien assuré pendant la crise ont eu le droit de choisir leurs bonnes actions… Nous, il nous reste les trucs dont personne ne veut, genre pousser les gens chez le coiffeur ou leur faire entreprendre un régime….
– Me regardez pas comme ça, je suis d’une sveltesse de rêve et mes cheveux sont une cascade d’or qui coule avec chaleur sur mes épaules bronzées…

Au moins, je les aurais fait rire. Ivresse pouffe et Oubli se trémousse, son estomac tressautant au rythme de ses gloussements de joie.

– Bon, vous êtes vexants. Moi aussi, je suis fatiguée et la quarantaine m’a sans doute un peu abîmé les repères, Je vous laisse. So long, guys.
– Non, tu peux pas nous abandonner! Ce serait de la non assistance à personnes en danger…

Oubli me fixe avec le regard d’un chaton mignon. On sent qu’il a travaillé ses attitudes pendant le confinement, il me ferait presque pitié.

– Et depuis quand vous êtes devenus des personnes?
– De la non assistance à anges en danger, ça sonne mal.

Merde, il m’a devinée, le gros rouge. Je ne supporte pas les phrases à la musicalité douteuse.

– Ben je sais pas, moi. Essayez de surfer sur les tendances… Vous pourriez peut-être envahir Instagram et renvoyer aux gens les versions sans filtre et sans maquillage de leurs selfies?

Dans le regard d’Oubli passe l’ombre d’un mélange de respect et de jalousie.

– Mais comment j’ai fait pour ne pas y penser tout seul?
– On réfléchira sur notre capacité à évoluer dans un monde 2.0 plus tard, viens, on s’casse, c’est une bonne idée et ce serait dommage que Méchanceté ou Jalousie nous la pique.

Après avoir adopté mon point de vue sans se faire prier, Ivresse, dans une pauvre tentative de s’arranger, passe ses mains sales sur ses ailes et dans ses cheveux, puis il se fige et se met à devenir transparent.

– Qu’est-ce qu’il fait?
– Il mute vers Instagram, on a fait un stage juste avant la quarantaine, c’est facile, c’est juste une question de concentration…

Et sous mes yeux ébahis, Oubli défroisse ses ailes, se fige à son tour et s’évapore.

– Hasta la vista, baby

Sa voix a résonné dans ma tête, puis j’ai été prise d’un léger vertige. Je m’assied enfin au pied de mon arbre, sûre d’avoir imaginé cette situation ubuesque.
Il est temps de prendre quelques photos et de les envoyer à mes amis moins chanceux, coincés à la maison en télétravail. Je sors mon téléphone et fais des clichés de la petite clairière. Bien sur, il m’est difficile de résister à l’envie de me prendre en photo, tout sourire au soleil.

Même si ce n’était qu’imaginaire, je m’en veux d’avoir eu cette idée stupide.

Instagram regorge de photos pires les unes que les autres, de faciès livides et fatigués, de chevelures broussailleuses, de regards cernés, de joues arrondies par les excès. Des filles dépourvues d’artifices côtoient des sportifs sans abdos, des paysages de cauchemar font suite à des photos de bouffe industrielle. Instagram a cessé d’être un monde de rêve pour n’être que le piètre miroir d’une réalité à laquelle tous souhaiteraient échapper. Sur chacune de ces images, on aperçoit, en y prêtant attention, un léger reflet bleu et rouge. Ivresse et Oubli sont sur la voie de leur rédemption… Le selfie devient le mal… Et c’est de ma faute…