Betty

C’est dans la fraction de seconde qui a suivi mon geste que j’ai réalisé que j’étais amoureux de Betty.
Pendant qu’elle amorçait sa chute du 15è étage, j’ai lu dans son regard un bizarre mélange d’effroi, d’incompréhension et d’amour absolu. Pas nécessairement dans cet ordre, d’ailleurs…
Trop tard.
En la regardant tomber, j’ai ressenti un rien de déception. Un rien seulement, parce que tout était allé très vite. Une fois que son corps s’était disloqué au sol, il m’a paru évident que cet amour était impossible. Rien de tel qu’une certitude, dans le domaine amoureux.
J’avais rencontré Betty au lavomatic. Elle n’y lavait pas son linge, non, ça aurait été trop normal pour Betty. Elle y lisait. Assise sur un siège de plastique bleu, la capuche fourrée de son sweat-shirt remontée, masquant son visage à moitié, des mèches de cheveux roux s’en échappant, elle était absorbée par la lecture d’un volume recouvert de papier kraft. L’idée que quelqu’un puisse protéger ses livres m’a ému. Aucune machine ne tournait, ni les lave-linge, ni les sèche-linges. Pas de sac de vêtements en vue. Il ne pleuvait pas dehors et elle n’avait pas l’air d’une SDF. Elle était juste là.
Au début, j’étais ennuyé par sa présence.
Moi non plus, je ne venais pas au lavomatic pour y laver mes affaires. Qui plus est, j’avais besoin de discrétion et cette heure de la journée (il était presque 23h) avait toujours été parfaite : le lieu était toujours désert.
Il fallait que je trouve un moyen de faire sortir cette fille de là, mais sans courir le risque qu’elle se souvienne de moi.
Comme elle n’avait pas semblé remarquer mon entrée, je suis sorti réfléchir. Pour ne pas rester dans la lumière qui se déversait par les baies vitrées, j’ai traversé et me suis tapi dans le renfoncement d’une porte. Il me fallait accéder au monnayeur de l’endroit avant la fermeture. Derrière ce monnayeur se trouvait mon éventuel prochain contrat et j’avais pour habitude de répondre aux sollicitations à minuit pile, le temps de peser le pour et le contre de la requête. Autre élément à prendre en ligne de compte : j’avais besoin d’argent. Elle devait dégager de là.
La seule idée que j’ai pu échafauder était de prétendre être l’employé chargé de l’entretien et d’en simuler la fermeture pour l’obliger à déguerpir. Un peu nul comme idée, mais le temps pressait et si le vrai employé se pointait, c’en était fait de ma lettre et de l’argent de mon loyer.
–     Pas la peine de faire tout ce cirque, je veux bien prendre un verre !
Je n’avais encore rien dit, je n’étais même pas totalement entré dans le lavomatic. Elle avait baissé sa capuche et me fixait de ses yeux verts. Sous son air bravache, je sentais un rien d’excitation. Ça m’a plu.

Je ne savais pas où Betty habitait, comment elle gagnait sa vie ou si elle avait des enfants. Ça ne m’intéressait pas. Seuls les moments intenses que nous partagions méritaient d’être retenus. Nous nous retrouvions toujours au même endroit, celui de notre première rencontre. Si nous y passions tous les deux le même soir, vers 22h30, nous finissions la nuit ensemble, dans un petit hôtel du coin. Je m’arrangeais pour relever mon courrier aux moments où je savais qu’elle ne serait pas présente.

Au bout de quelques semaines, je me suis aperçu que si je ne voyais pas Betty pendant  quatre ou cinq jours, j’avais mal au ventre et je dormais mal. Je ne m’en suis rendu compte que parce que ça peut nuire à mon job (on vise moins bien si on se tord de douleur). Je me suis mis à la guetter. Je n’avais aucune honte, ça fait aussi partie de mon boulot. Parfois, j’attendais deux, trois soirs avant que ses cheveux de feu n’illuminent le lavomatic, que ses yeux verts ne brillent du reflet des hublots. Ce triste constat n’a fait que renforcer mes douleurs. Mes idées se sont brouillées et j’avais du mal à garder l’esprit clair. Betty était devenue un problème.
Je n’aime pas les problèmes.
Je l’ai attendue cinq soirs avant qu’elle ne réapparaisse et je l’ai invitée chez moi. Ce n’était évidemment pas chez moi. J’avais dans la poche le double de la clef de ma prochaine victime, un contrôleur des impôts trop curieux qui passait sa soirée à l’opéra. Nous avions une heure devant nous, largement de quoi faire.
L’appartement était quelconque, j’avais honte que Betty me croit aussi dénué de gout. Le choix des livres m’a soulevé le cœur. La chambre était tellement banale que l’espace d’une seconde j’ai failli tout avouer. J’ai la fierté ma placée, il faut que je fasse attention, ça finira par me perdre.
J’ai conduit Betty sur le balcon, au prétexte de la faire poser pour une photo sur fond des lumières de la ville. C’est vrai que c’est joli. Elle était docile, j’ai pris ça pour de la bêtise. Maintenant, je comprends que c’était de la confiance. Je n’ai pas l’habitude, je ne pouvais pas savoir.
Je l’ai poussée dans le vide sans qu’aucune pensée parasite ne vienne me perturber. Ce n’est qu’après que j’ai compris d’où venait les douleurs.
J’étais amoureux.

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Accident de manège

Un cri d’angoisse déchire la nuit.
Il est suivi d’autres.
Des cris de peur. Des cris qui vrillent le cerveau.
Les silence se fait instantanément. Il n’a pas le choix.
Les manèges, petits trains, tirs à la carabine, se figent.
Les gens sont immobiles, ils osent à peine respirer.
Seul le grand huit continue de fonctionner.
Mais pas normalement. Le train avance à grande vitesse, puis stoppe, puis recule, puis accélère en arrière, puis stoppe, tout ça dans le plus grand désordre. A bord des wagonnets, les gens hurlent. Au sol, les autres gens les fixent, impuissants. Certains, ceux qui ont de la famille ou des amis qui gémissent dans les airs, veulent agir. Ils ne peuvent pas. Leurs bras ballants semblent peser des tonnes d’inutilité. Ils ne perçoivent que les battements de leurs cœurs fous et les sons inhumains venus du ciel.
Au sol, dans la cabine de contrôle de l’attraction, deux hommes se battent. Un grand blond suant, vêtu d’un débardeur fatigué, et un gros brun impassible, dont les bottes vernies reflètent les guirlandes lumineuses devenues obscènes. Insensibles à la détresse des passagers du train, il se battent pour le contrôle. Quand l’un repousse l’autre, il se jette sur le levier qui dirige le petit train et lui intime un ordre. Et le petit train d’obéir. Avance! Le train avance. Plus vite! Le train s’exécute, docile, insensible aux cris. Sourd à la terreur. Puis, c’est l’autre homme qui reprend le contrôle. Et l’ordre est contraire: recule! Le train s’immobilise brusquement, projetant les gens vers l’avant, puis repart dans l’autre sens. Plus vite! Il recule encore plus vite, aveugle aux passagers terrifiés qui s’accrochent avec l’énergie du désespoir. Mais les deux hommes s’en balancent. Ce qui leur importe, c’est de prouver leur force.
Au sol, les gens se concertent, ils voudraient bien forcer les deux hommes à arrêter… Ils essayent d’abord les paroles apaisantes. Stupide. Les deux fous ne les entendent même pas. Alors les gens prennent peur. Personne n’a le courage du risque. La scène devient ubuesque: à côté de la foule des gens au sol qui se concertent, la cabine résonne de coups. Et le grand huit reflète la puissance de la bagarre. Les passagers du trains se mettent à vomir. Certains commencent à sortir des wagons, indifférents au danger. Tout, plutôt que de subir. Ils sont plusieurs au bord de la chute. Mais même ça, les deux combattants ne le voient pas. Seule compte l’issue: la prise de contrôle.
Alors, les gens se mettent à filmer, à diffuser. Les spectateurs impuissants se multiplient. Les conseils affluent. Une solution émerge: il y a bien un autre bouton, un gros rouge. Si on appuie dessus, on stoppe tout. Mais les dégâts seront importants. Les gens au sol peuvent se trouver blessés. Le bouton rouge est la dernière extrémité. Les gens au sol préfèrent se convaincre qu’on n’en est pas encore là.
De toute façon, ils commencent à s’habituer aux cris.
Bientôt, ils s’habitueront aux passagers qui s’écrasent au sol pour en finir. L’homme ne vole pas. C’est une vérité. Ça pourrait même être la phrase du jour, si je n’avais déjà mis « si les cons étaient fluorescents, c’est la terre qui éclairerait le soleil ». Jean Yann, tu me manques.
Dans la cabine, la bataille s’intensifie. Les deux hommes ne savent sans doute plus pourquoi la prise de contrôle est si importante. C’est devenu un enjeu personnel. Le train doit aller où ils décident.
Les passagers sont résignés. Seuls les enfants continuent de crier. Seuls les enfants ont encore une once d’espoir.

Et c’est la catastrophe. Un wagonnet chute. Une pièce s’en détache et vole. Vers le bouton rouge. Le gros. Celui de la fin.
Explosion.
Les deux hommes sont écrasés par le grand huit qui s’effondre.
Le silence se fait d’autorité.
Il n’y a plus rien. Plus de gens, ni au sol, ni dans les airs. Seulement des petits tas de poussière. Le destin de tout un chacun, si on en croit la légende.

Un téléphone vulgaire fonctionne toujours. Il diffuse, imperturbable. Le reste du monde a vu la fin.
Mais le reste du monde est toujours là, scotché à l’écran (et en sécurité sur son canapé Ikea), il fait face au rien.
De ce rien, le reste du monde espère tirer des leçons.

Les gens sont cons.

Lecteur-Chéri-Mon-Verre-de-Bordeaux, si ça te rappelle quelque chose, tu as raison…

 

Enfermée dehors

Je m’appelle Clothilde, j’ai 47 ans, le fisc aux fesses, et je m’apprête à assommer une vieille dame innocente pour lui piquer un poisson rouge.
Si ça vous va, je vous explique comment j’en suis arrivée là…

Samedi, 18h30, je suis sur le point de quitter mon appartement quand mon téléphone sonne. Je décroche et entame la conversation tout en constatant que le store de ma baie vitrée est de guingois: il fait chaud, je l’ai baissé à 80 cm du sol, mais comme mon balais et posé sur la vitre (parce que j’ai nettoyé la terrasse), il empêche le store de complètement se positionner. Toujours au téléphone, je passe dans l’espace qui sépare le salon de l’extérieur, pour pousser le balais. Ce que je fais, en continuant l’air de rien ma conversation. Et je ne peux que constater que le store, une fois bien baissé, va empêcher la chaleur de rentrer. Mais il va m’empêcher moi AUSSI de rentrer. En fait, le store est fermé à 10cm du sol et je suis dehors, avec mon portable. Et pas d’appli pour ouvrir les stores par magie. Très con. Surtout quand on habite au 8è…
Évidemment, ma voisine a ma clef et elle va pouvoir me délivrer. Mais elle rentre de vacances demain soir. J’ai au moins 24h à passer dehors. A moins d’appeler un serrurier, mais j’ai trop honte et de toute façon, je ne pourrais pas lui ouvrir la porte du bas. Coincée avec moi-même sans l’ombre d’une ombre, en pleine canicule avec juste l’eau des fleurs à siroter direct au bac boueux. Je n’envisageais pas de passer la soirée (la nuit…) comme ça.

Les heures passent et le sentiment de profonde solitude assorti à la conviction d’être débile profonde m’envahit peu à peu.

Je n’ai pas bu l’eau l’eau des fleurs (on a sa fierté) mais j’ai quand même eu une vision. Le petit poisson en or et émail bleu que je porte autour du cou s’est mis en position horizontale et m’a parlé. Je le jure. Et voilà ce qu’il m’a dit (mot pour mot):
« quand tu m’as choisi dans la vitrine, je t’ai trouvée sympa, tu m’as sélectionné parmi des dizaines de pendentifs. J’étais fier. Mais là, tu me déçois. Je me demande comment j’ai pu accepter de décorer ton cou »
Donc les bijoux nous choisissent, eux aussi.
Et ils parlent, après.
Et le poisson de continuer « je peux t’aider à sortir de là (sortir de dehors, donc), mais tu dois promettre de m’aider après. J’ai une requête à te soumettre »
N’importe qui accepte, non?
Moi oui.
Et pourtant, je me targue de ne pas être n’importe qui. Donc, logiquement, j’accepte.
« Tu vas fermer les yeux et penser très fort à une île déserte sur laquelle s’agite mollement un palmier rose » me dit-il (trop facile) « après quoi, tu sautes sur un pied 57 fois, avec un doigt dans le nez, le doigt que tu veux, mais si tu le mets dans la narine gauche, tu tournes dans le sens des aiguilles d’une montre et dans l’autre sens sinon » (facile aussi, compte tenu du fait qu’il  fait nuit et que je ne risque pas d’être dénoncée pour outrage)
« Après, tu devras faire une chose très simple: j’ai un amour de poisson, elle s’appelle StarFish, elle est en or et émail rouge, on nous a séparés chez le grossiste et depuis, je ne vis plus. Rassemble-nous »
Trop facile. Sauf que…
« Elle est chez Van Cleef  & Arples, place Vendôme »
Après, plus rien.
Mais j’ai promis.
Je suis les instructions à la lettre, pour me réveiller dans mon lit, à 4h du matin. Je crois que j’ai rêvé, mais le poisson est toujours à mon cou et (bien que silencieux) il me regarde. Ses yeux d’onyx me disent « n’oublie pas, tu as promis ». C’est fou, le pouvoir de persuasion d’un poisson en or émaillé bleu. Je n’ai qu’une parole. Même donnée à un poisson. Je ne veux pas courir le risque de basculer dans un univers parallèle peuplé d’étoiles de mer carnivores géantes aux bouches pleines de dents acérées couvertes de poison urticant. (Stephen King, sors de mon cerveau)

Chez Van Cleef, j’ai trouvé StarFish. Elle est très belle, mais très loin de mon budget (très très loin). J’ai le fisc aux fesses, pas de boulot et une montagne de dettes, je ne sais pas si je vous ai dit. Pas trop le choix…
J’ai attendu, embusquée à côté de la boutique des jours et des jours, avant qu’une petite dame âgée ne s’offre le bijoux. Elle est mignonne, j’ai honte.

Je m’appelle Clothilde, j’ai 47 ans et je m’apprête à assommer une vieille dame innocente pour lui piquer un poisson rouge.

Mais je n’ai qu’une parole.

 

Il a dit qu’il viendrait me chercher

 

Il y a une vieille dame assise sur une valise, sur la plage, juste devant moi.
Il est tôt, je me suis levé pour faire un footing, première étape de mes bonnes résolutions estivales. J’ai dû courir 25mn avant de m’effondrer comme une méduse sur le bord de l’eau. Aussi mou, blafard, immobile qu’une méduse. J’ai 35 ans, 15 kilos de trop, et je suis en train de chercher des qualités aux méduses quand je réalise la présence de la dame. Elle se tient droite, très digne dans sa robe à petites fleurs et col claudine. Je n’ose pas lui infliger le spectacle de ma nudité et renonce à ma seconde résolution estivale: terminer le footing par un majestueux plongeon dans la Manche.
Quand je reviens après douche et petit déjeuner, la dame est toujours là. Il est 11h, je me dis qu’elle doit commencer à avoir chaud.

Je quitte la plage et la vieille dame vers 13h, pour me restaurer et me mettre à l’abri du soleil qui cogne malgré le vent. Elle est toujours assise, stoïque. Je n’ai pas remarqué qu’elle ait fait un geste.
Quand je jette un œil par la fenêtre de ma chambre d’hôtel après une sieste bien méritée et 123 pages de mon roman policier avalées, je vois que la vieille dame est toujours là, bien droite, tendue vers l’horizon. Il est presque 16h, qu’elle ne se soit pas senti mal est un miracle. Je prends mon parasol à rayures bleu ciel, une bouteille d’eau et un paquet de biscuits, bien décidé à aller lui parler.
– Il a dit qu’il viendrait me chercher…
Ce sont les seuls mots que j’ai pu lui extraire. Elle a refusé l’eau, les biscuits, mais m’a laissé l’abriter sous le parasol. J’ai même osé lui passer de la crème solaire sur le visage et les mains. Sa peau sèche et ridée était toute rouge, j’avais mal pour elle.

Je m’installe à proximité, anxieux à l’idée de la voir tomber. Je ne sais pas qui doit venir la chercher, mais cette personne me paraît bien peu soucieuse de son rendez-vous.
Vers 19h, mon roman terminé, je quitte la plage. Elle n’a pas bougé, n’a pas touché à l’eau ni aux biscuits que je lui avais laissés. En passant, je m’inquiète de l’heure et lui suggère de rentrer chez elle.
– Il a dit qu’il viendrait me chercher.

Quand je me couche, elle est toujours là. La mer a fini de remonter, les vaguelettes lui lèchent les pieds. Elle ne semble pas s’en rendre compte.
Je dors mal, rêvant de la vieille dame. Sa voix faible résonne dans mon mauvais sommeil. « il a dit qu’il viendrait me chercher ». Qui que soit ce mystérieux « il », je le déteste du plus profond de moi.
Je m’éveille avant l’aube, baigné de sueur. Mon premier soin est de regarder par la fenêtre. La vieille dame n’est plus là, mais je vois sa valise, au pied de laquelle je crois distinguer une masse informe et immobile. Affolé, je sors de ma chambre, arrachant une couverture de mon lit. Je cours jusqu’à la valise. Aucune trace de la vieille dame, c’est mon parasol qui git au sol, bien replié. La bouteille d’eau et le paquet de biscuits sont posés proprement sur le dessus de la valise. Sous la bouteille, un petit morceau de papier. Je m’en empare et le déchiffre à la lueur de mon briquet.

« il est venu me chercher, je l’ai vu, je le rejoins, merci pour tout »

Un frisson me parcours. Le soleil se lève à peine et je distingue, flottant sur les flots à quelques mètres du bord, un tissu foncé. Je me jette à l’eau, insensible au froid qui me saisit et me fait mal aux genoux. Je nage le plus vite possible sur le tissu qui est bien la robe de la vieille dame. Le cœur battant, je plonge et écarquille les yeux, redoutant de voire un corps blanc et décharné flotter entre deux eaux.
Une lueur attire mon regard. A quelques dizaines de centimètres, dans la profondeur bleu nuit de la mer, j’entrevois une chevelure rousse, auréolée de plancton phosphorescent. Je tends la main, bats des pieds le plus fort que je peux. La tête se retourne vers moi. Les yeux violets sont lumineux, le visage est 50 ans plus jeune, mais je reconnais sans doute possible la dame à la valise. Sur ses seins, deux étoiles de mer nacrées brillent. Dans son auréole étoilée, elle me sourit et agite délicatement la main

     – Dans 47 ans, à cette même date, je viendrai te chercher
Elle est magnifique. Elle fait demi-tour et, d’un geste gracieux des hanches, s’enfonce dans les flots, suivie d’une trainée phosphorescente.

*

J’ai 82 ans. Je traîne un siège de toile et un parasol. Je ne sais pas combien de temps durera l’attente, je souhaite la vivre intensément. La plage est encore déserte, il est très tôt. Je pense avec émotion à la vieille dame. Elle a dit qu’elle viendrait me chercher. Je suis prêt.

*

Il y a un homme sur le balcon

Il y a un homme sur le balcon. Nous sommes donc deux. Lui, orienté Nord et moi, orientée Ouest.
C’est curieux d’ailleurs. Cette résidence est totalement équipée de balcons et il y un seul homme sur son balcon. Où sont les autres?
Monsieur Nord a les mêmes horaires que moi: Tous les matins, nous prenons notre café ensemble. A cette distance, je suis bien incapable de donner un visage à l’inconnu du balcon, mais ce n’est pas grave, c’est sympa, ce petit moment d’intimité partagée. Tous les soirs, nous admirons la vue sur la ville, depuis un transat.
Depuis quelques jours, malgré une météo clémente, M Nord ne se montre pas. Sa fenêtre est ouverte, il doit donc être dans les parages. Au début, je trouve ça dommage, sans plus, mais rapidement, je me mets à guetter sa réapparition. Au milieu de ces immeubles blancs aux ouvertures béantes et sombres, à la géométrie soporifique, je me sens seule. Comme une toute petite chose vivante coincée dans une grille de mots croisés géante.
Parfois, j’ai peur qu’une gomme énorme ne vienne effacer toute trace de mon passage sur la planète.

Bon, en attendant la gomme, je m’inquiète. M Nord est peut être gravement malade? Ou il a été cambriolé et git, seul dans une flaque de sang, les doigts encore serrés sur son téléphone portable?
C’est décidé, j’arrête de réfléchir, j’y vais.
Je sors de chez moi en trombe, dévale les cinq étages et cavale jusqu’à l’immeuble d’en face. En me disant que ça ne sert à rien de courir, que s’il est mort, il n’est pas à 2mn près, je béni le syndic de mettre le même digicode à toutes les portes. J’entre donc sans difficultés dans le bâtiment. L’appartement de l’homme du balcon est au sixième. Cette fois, je prends l’ascenseur. Pas la peine d’arriver échevelée, la situation est déjà assez incongrue.
Le palier compte trois portes. Si l’intérieur de l’immeuble ressemble à son extérieur, celle de M Nord doit être au milieu. Elle est ouverte. Je m’approche sur la pointe des pieds, à la recherche d’un prétexte qui tienne la route à servir aux éventuels voisins qui passeraient. Mais personne ne survient. Je pousse la porte du bout du doigt, elle grince, je m’immobilise.
Je vois passer un apiculteur.
Aucun bruit.
Je hèle. Pas de réponse.
A ce moment là, la curiosité prend le pas sur toute forme de rationalisation. La tentation est trop forte.
C’est parce qu’il y a des ruches sous mes fenêtres.
Je rentre et repousse la porte derrière moi. En quelques pas, je suis dans le salon. La baie vitrée est juste devant, grande ouverte. Deux enjambées et me voilà dehors. C’est amusant de changer de point de vue, mais du bruit en provenance du couloir me contraint à me jeter dans le premier placard venu. Entre les vestes de tweed et les souliers de cuir brun de M Nord, je me fais une petite place et, le cœur battant la chamade, dresse l’oreille.
L’apiculteur sort du jardin en friche.
Quelqu’un s’agite un peu dans la cuisine, passe un coup d’aspirateur, range de la vaisselle et repart. Ça n’a pas pris plus de vingt minutes.
J’attends un peu avant de sortir de ma cachette. Il vaudrait mieux partir d’ici, mais le verrou a été fermé. C’est malin, je suis enfermée chez un inconnu.
Pas si inconnu, après tout. Je suis chez un homme avec qui je prends le café chaque matin depuis des mois. Ça me donne des droits.
Je vais résolument dans la cuisine. Il ne me faut pas longtemps pour dénicher de quoi me faire un café. Autant en profiter.
Quelques minutes plus tard, installée dans le transat rouge de M Nord, je profite de la vue sur les autres balcons. Le sentiment de gêne a totalement disparu. Il me faut un petit moment pour me repérer et trouver mon propre balcon.
Je compte les étages et les baies vitrées.
Pas possible.
Il y a un homme sur mon balcon.
De sa tasse de café, enfin, de ma tasse de café, il me fait un signe cordial.
Pour une fois, j’aimerais bien que la gomme se pointe…