La carte postale anonyme

Lecteur-chéri-ma-sainte-Victoire,

Aujourd’hui, j’aurais aimé te parler bleu pur du ciel de Provence, murs ocres et résonance cristalline de fontaines à l’eau turquoise.
Je me sentais bucolique et légère, l’esprit dérivant dans un tout azuréen où flottait un bel enfant radieux de savoir nager, sourire éclatant, rire bondissant sur le coton des nuages et brassards gonflables bleu assortis aux fleurettes de ma robe de plage.
J’aurais aimé.

Mais la cruelle réalité m’a rattrapée et serrée très fort à la gorge. Et je ne parle pas là de faux-amis employeurs peu scrupuleux qui envisagent de vous faire suer sang et eau, esclave enchaînée au sacrosaint principe de rentabilité, avant même que vos menus pieds bronzés aux ongles délicatement vernis de rose poudré aient franchi le seuil de la firme – oui, je lis Grisham, et alors? –
Non.
Je veux parler de carte postale anonyme.

Et voilà, je te sens trembler en lisant ces mots, les yeux rivés à ton écran.

Je ne sais pas toi, mais pour moi, la notion de courrier anonyme évoque chantage, vengeance, menace, voir mort définitive. Mais plutôt sous la forme d’une lettre, avec enveloppe blanche standard, au cachet de préférence illisible, au papier banal et imprimé sur une imprimante intraçable.
Je suis donc totalement perplexifiée… Que penser de la carte postale anonyme?

Celle qui trônait avec indécence dans ma boîte aux lettre, posée sur une pile de prospectus, sa surface glacée tournée de façon arrogante vers la petite porte de métal, m’a dans un premier temps réjoui. En ces périodes sombres de mails et selfies, la réception d’un carton arborant bateaux, plages ou étals de fruits a un je-ne-sais-quoi de réconfortant et je succombais dans l’instant à sa désuétude. Néanmoins, une question fort justifiée se fraya un passage jusqu’à mes neurones chauffés à blanc (oui, nous sommes toujours en Août et oui, la température est aussi haute que les jupes des filles aux cuisses celluliteuses sont courtes). Qui diantre pouvait encore 1-savoir écrire avec un stylo, 2-connaître mon adresse, 3-dépenser des sous pour envoyer une image?
C’était donc louche.
Encore plus louche était le dos de la missive, couverte de deux écritures à peine lisibles, lignes bancales d’où émergeaient les mots « château », « mal » et quelques termes incompréhensibles comme « sojie » ou « tarca »
Et surtout, le plus flippant… pas de signature.
La carte à la main, je réfléchissais avec une intensité nouvelle (ben oui, fait ça deux mois que mon cerveau émet un signal plat, alors là, ça me demandait une remise en route. Mon cerveau est diesel….). Après trois cafés et deux douches, les volets tirés par mesure de sécurité, j’en était arrivée à la conclusion suivante: On me mettait en garde contre un château hanté et on me lançait un sort.
J’avais dû faire un truc de travers ou vexer une sorcière. Voir, les 2. (oui, je fais ça l’été, vexer les sorcières, ça occupe et ça rafraîchit la pensée, à défaut du corps.)
Mais là, ça m’était directement adressé, ça m’amusait moins. La sueur inondant mon dos, je fis d’importantes recherches dans de multiples encyclopédies et articles de revues spécialisées (traduis: je me suis baladée sur wikipedia). J’ai commencé par extraire de la photo de la carte un maximum d’informations fondamentales, qui m’ont amenée à déduire que le château se situe en bord de mer (les bateaux coquets peints de rouge et bleu m’ont aiguillée, j’admets). Puis le cachet (faisant fois (mais plein de fois)), une série de vagues sans date ni lieu, m’a orientée par défaut vers un trou noir. Il est vrai que ces trucs de carton ne sont pas géolocalisés, ce qui est un de leur avantage certain. Là, ça m’aurait arrangée, mais dans le doute, autant ratisser large. Le mystère = le trou noir, béant, un peu comme sous la calotte crânienne de XXXX (rempli à ta convenance, moi j’oscille entre des politiques, des conducteurs de 4X4, des plagistes et des vendeurs de vapotage)
En bref, la menace se précisait: J’étais menacée par un sort, près d’un château au bord de l’eau, sur une planète située dans la galaxie. Pour me défendre, il me fallait lutter à armes égales, à savoir: incanter. Mon choix s’est porté sans hésiter sur Klaatu barada nikto (ça a fait ses preuves, voir Le Jour où la Terre s’arrêta (film, 1951))

Tremblant pour mon intégrité physique, mais connaissant mes classiques, j’ai fait des navorkot et appris le Suus Mahna. Après quoi, j’ai allumé quelques bougies, fait le tour de mon appartement à cloche-pied en reculant et les doigts dans mon nez, puis j’ai appelé Thomas (Pesquet) et lui ai demandé d’affréter un vaisseau spatial pour sauver ma vie. Comme je lui proposais de documenter l’expédition via un canal Instagram, il a accepté.
Nous préparions notre voyage à grand renfort de salade-qui-pousse-dans-l’espace et de ceintures électriques à abdos quand le téléphone nous a interrompus.

La sonnerie, lugubre dans le silence de mon appartement sombre, a retentit  trois fois. Mon cœur a cessé de battre. Qui d’autre que mon mystérieux adversaire menaçant pouvait deviner que je fuyais vers la solution? La panique qui m’étreignait était telle que je n’aurais pas été surprise qu’il tombe de mon téléphone si je le décrochais. Ces types férus de techniques bizarres comme l’envoi de cartes postales à l’ère du tout connecté sont très forts. J’étais convaincue qu’il devait se trouver dématérialisé, suspendu dans les ondes, attendant (un sourire sarcastique aux lèvres) que j’appuie sur le bouton de mon appareil pour surgir à mes côtés. Mais il ne faut pas me prendre pour une pauvre fille: j’ai laissé le répondeur se déclencher. Autant qu’il se retrouve pris à son propre piège.

Ce n’est que plusieurs heures après, une fois le vaisseau paré au décollage et le compte insta de Thomas ouvert, que j’ai eu le courage de consulter la messagerie.
 » Salut ma poule, tu as reçu ma carte? »
La voix de Tony, mon voisin de bureau, a retenti dans l’habitacle.
 » ça a dû de faire drôle, hein, de recevoir du courrier par la poste? »
Je n’ai pas osé en parler à Thomas. Je me sentais trop stupide. Nous allons donc décoller. Lecteur fidèle, je t’écrirai la prochaine fois depuis l’espace.
Klaatu barada nikto
kajunpak’t pour la reprise

Publicités

Canicule

Lecteur-chéri-mon-étuve,

Ce n’est, hélas, que le début de la fin. Il va falloir s’habituer à supporter le souffle de four du vent citadin dans tes bronches allergiques, la brûlure impitoyable du bitume qui colle tes pieds sales à tes sandales et la glu de pollution qui pique ton regard fatigué par un quotidien où tout semble pesant. Ta peau tannée par un soleil qui n’est pas ton ami pendant cette période estivale que, pourtant, tu appelles de tes vœux depuis au moins la fin du mois de janvier est là, sur toi, à clamer l’indécence de toute station prolongée dans un lieu sans ombre.

En ce temps mesquins ou Coca-cola prive d’eau des villages mexicains (c’est ), je suis étonnée que personne n’aie encore songé à taxer l’ombre. Dans un simple but de survie je vais creuser l’idée: mettre en cannettes des m3 sombres de fraîcheur, les vendre à des prix répréhensibles et privatiser dans la foulée tout ce qui peut procurer un abri du soleil. Après j’irai voir Macron, victorieuse, pour légaliser le processus. Je finirai ministre et pourrai abuser du 49.3 pendant les congés de Noël.

Mais je ne te dérange pas pendant ta sieste pour te faire part de mes projets  d’avenir, plutôt pour te proposer une fulgurance surréaliste, issue de mon exposition prolongée à des températures que mon cerveau, cette pauvre chose, n’assume plus depuis des lustres.

***

Les anneaux brûlants du serpent rouge se nouent autour de mon cou, rendant toute respiration impossible. Réduit à un sifflement asthmatique, mon souffle ténu entre et sort de ma gorge, en rappant au passage la chair à vif. Ma langue se colle à mon palet sec sans parvenir à l’humecter et l’effort nécessaire à la décoller devient de plus en plus difficile à faire. Les gouttes médicales bientôt introuvables ne parviennent pas à apaiser mes yeux, rouges depuis des semaines, et qui brûlent à chaque battement de paupière, comme si du sable s’y embusquait en permanence. Mon corps est lourd et gonflé, tout geste lui est une souffrance, tout vêtement lui est insupportable. A l’instar des quelques survivants, je vis nu, protégeant mon intimité d’un tissu lorsqu’une rencontre avec un autre humain est incontournable. Mais leur nombre s’amenuise chaque jour et bientôt toute précaution pudique sera inutile. A quoi bon se voiler devant des corps calcinés…

Seule, la femme en maillot rose semble supporter la température.
Plantée au milieu de ce qui fut la place du marché, elle harangue ce qu’il reste de vivants jour et nuit, les contraignant à subir un discours sans queue ni tête, dont le principal sujet est elle. Elle s’offre une psychothérapie au vu et au su de tous, inconsciente de la tension qu’elle génère en moi à force de débiter des âneries.
Collé à  mon canapé, sur lequel je passe la plupart de mon temps conscient, je n’entends qu’elle. Elle n’a cessé de jacasser depuis le début de cet été sans fin. 3 mois que je subis son discours incohérent où se mêlent considérations stupides sur la vie, conseils de magasines people et tentatives de réflexion basée sur des principes sectaires. Parfois, lassée d’elle-même, elle se plaint d’avoir raté sa vie et chante une mélopée Corse d’une voix de fausset. Aveugle aux gens qui s’éteignent autour d’elle, elle semble hypnotisée par le son de sa voix. Je ne sais pas comment elle se nourrit ni si elle dort.

Autour de mon cou, le serpent serre un peu plus ses anneaux.
La femme a entamé une plainte dans laquelle il sera encore question de fautes et d’erreurs.
Je suffoque, la tête me tourne. J’essaie de me concentrer sur mon souffle, de trouver aux tréfonds de moi la force de combattre les anneaux rouges. Mes oreilles se mettent à siffler, mais la voix de la femme au maillot rose est plus forte.
Je refuse de crever avec dans les oreilles, pour dernières paroles, les conneries de cette folle.
Cette perspective me donne la force de me lever, de repousser pour quelques précieuses minutes le serpent brûlant formé par l’air vicié. Il reste une balle dans le chargeur de mon beretta. Je la gardais pour empêcher la chaleur de gagner. Il me faudra trouver une autre façon d’en finir.
Pour l’instant, je dois concentrer mon résidu d’énergie sur le corps gras d’une femme mûre, sanglé dans un maillot de gamine. J’aurais dû lui dire depuis longtemps que c’est ridicule, comme tenue. Tant pis.
Je tends le bras, ajuste le tir.
Elle s’effondre avant d’avoir fini sa phrase. Il y était question d’inconscient. J’espère l’avoir aidée à le rejoindre.

Le serpent rouge m’attends dans un coin, mais il ne me fait plus peur. Je vais pouvoir profiter du silence revenu.

***

Sinon j’ai découvert, un jour où les pleurs des cieux m’ont autorisé une échappée dans la ville lumière (nous parlerons plus tard des méfaits de la pollution lumineuse), cet artiste fabuleux qu’est Alphonse Legros, dont les gravures d’une finesse hallucinante avaient échappé à mes radars.
Je kiffe grave.

Pour en finir, tout n’est pas perdu, Monsanto commence à avoir chaud aux fesses… par   si tu n’as pas suivi

Les voyages forment le stress

Il est 06h45 et déjà, je sens la sueur couler le long de mon dos. ça va être long. J’angoisse depuis plusieurs semaines à l’idée de prendre l’avion, mais je n’avais pas le choix.
Afin de ne pas perdre le peu de calme qu’il me reste, je vais procéder par étapes. Pas de stress par anticipation. Prise en étau dans le tram, entre des voyageurs du quotidien aux yeux vides et aux cheveux collés, regards impavides happés par une série d’écran bleutés de téléphones, je focalise mon attention sur la femme rouge de mon rêve. Cette nuit, alors que mon cœur s’emballait sur un air de polka et que la chaleur tétanisait ma capacité à faire le vide, une femme rouge est venue poser sur mon front sa main fraîche. J’étais en plein délire, persuadée que j’allai crever dans le métro d’une courbature du cœur, avec pour dernière vision le tunnel dégueulasse qui mène à Montparnasse, quand une voix douce nimbée d’un rien d’exaspération m’a assurée de ma survie.

– de toute façon, avec le réchauffement de la planète, tu n’as pas trop le choix. C’est ça ou t’exiler dans les highlands. Et je sais que tu n’es pas prête pour les highlands, tu vas t’y casser les ongles.

Elle a raison, bien sûr. J’ai docilement quitté le tram et intégré le banc de voyageurs qui se dirige vers le métro. Question de survie. Si on n’intègre pas le banc, on se fait éjecter contre le mur et on meurt broyé entre une pub 4×3 pour Mc Do et un gros qui vend des clopes à l’unité. Je monte dans une rame au hasard, priant pour que personne n’ait l’étrange idée de s’asseoir près de moi. Les sièges sont si étroits que les voisins de banquette deviennent par force des intimes. Je me concentre sur le passage des stations. Entre porte de Vanves et Plaisance, la rame s’arrête. Comme personne ne bronche, je me mords la langue pour m’empêcher de hurler. Mes mains gluantes de sueur se tétanisent sur la poignée de ma micro-valise, seul contenant autorisé par les compagnies aériennes, sauf à payer des sommes hystériques pour transporter une brosse à cheveux. Pourquoi suis-je la seule à flipper? Les autres voyageurs conservent un calme olympien alors que je compte les secondes qu’il me reste avant de devenir folle.

Du coin de l’œil je vois un lapin qui me fait signe de le suivre. Accrochée à ma valise, je me mets, telle Alice, à lui courir après. Sans un mot, il me fait passer à travers la porte par une chatière dissimulée dans le châssis. Nous nous retrouvons seuls dans le noir, sur la voie ferrée. Toujours muet, il me fait signe de le suivre. Comme, de toute façon, je suis mieux à l’extérieur du métro immobilisé qu’à l’intérieur, j’obtempère. Nous avons parcourru une courte distance quand un bruit de moteur se fait entendre. Ce doit être bon signe, parce que le lapin entame une danse sur une traverse de bois. Le faisceau lumineux d’un véhicule éclaire le lapin qui semble en transe. Un bruit de frein et un vieux chat claque une bise sur la joue du lapin, s’empare de ma valise et nous pousse dans ce qui ressemble à une auto-tamponneuse. Avant de démarrer, il me fait goûter le liquide visqueux qu’il transporte dans une petite bouteille. J’hésite, mais le lapin m’encourage de ses oreilles velues. Je bois.

C’est là que je me suis sentie bizarre. Pas angoissée, non, plutôt… hybride… Je me suis hissée sur l’auto du chat pour me regarder dans la vitre de l’interminable métro à l’arrêt. Quelque chose avait changé en moi. J’étais en train de devenir hybride. Comme je savais que ça devait arriver un jour ou l’autre, je n’ai rien dit. Au moins, l’angoisse avait passé. Elle devait être localisée dans mon cerveau gauche. Plus de cerveau gauche, plus d’angoisse.

Le chat a enclenché une vitesse et nous sommes partis à toute allure dans le réseau souterrain. Arrivée à l’aéroport, un jeune blasé nous a fait signe de passer le contrôle de la douane. Je n’ai donc pas eu à ôter veste,ceinture, chaussures et à vider ma trousse de toilettes sous l’œil goguenard des employés de la sécurité. Je n’aime pas qu’ils détaillent le contenu de mes affaires, la marque de mon savon ne les regarde pas, encore moins celle de ma crème anti-rides. Celui-ci était particulièrement cool, il n’a même pas daigné se retourner vers nous.

Il est temps de monter dans l’avion. Fidèle à moi-même, je retarde le moment fatal de prendre la file d’attente. malgré ma récente hybridation, l’idée de me tasser avec les gens me fait tourner la tête, celle de me trouver à l’arrêt dans le couloir suspendu qui mène à la carlingue, avec le soleil implacable dans l’œil, sa chaleur vengeresse occupée à percer des canaux de peur sous ma peau, agite de soubresauts mon cœur déjà éreinté. Je dois être en période de rodage de mon nouveau cerveau gauche, parce que l’angoisse s’installe comme si elle était chez elle.
Je vais crever dans un cube de verre à la moquette sale et les autres passagers, trop contents de profiter de la place laissée vacante par ma valise dans les casiers à bagages, ne diront rien. Ils vont me piétiner de leurs tongs sales pour éviter de prendre encore du retard. Je peux éviter ça en renonçant à mon vol. La voix suave de la femme rouge me susurre que ce serait le comble du ridicule. Je la crois et m’arme de courage. La sueur m’inonde.
Il faut y aller, nous ne sommes plus que 2 ou 3 à traîner à l’embarquement, feignant de ne pas comprendre ce qu’annone l’hôtesse dans son micro. Je me traîne vers l’aquarium suspendu, pose un pied sur le revêtement qui me sépare du vide, pénètre dans l’aquarium à reculons. Il y a encore une foule de gens devant moi, tous chargés comme des bourriques, comme s’ils avaient trop peur de manquer de tout là où ils vont. Le temps qu’ils prennent leur place et qu’ils rangent leurs affaires, je serai à la limite de l’apoplexie. J’essaie les techniques yogi que j’ai lues dans les magasines féminins, entre deux régimes révolutionnaires et des annonces sur la préservation de la planète. Je ferme les yeux et m’imagine au bord d’un lac frais, les pieds dans l’eau. Ma peau soulagée par l’ombre reprend une teinte normale et mon souffle se tranquillise. Je vais pouvoir entamer mon mantra (« j’ai pas peur », « j’ai pas peur, « j’ai pas peur »), quand une voix nasillarde parvient à mes oreilles.
– bon, on avance, là?
J’ouvre les yeux. Je suis sous l’eau, mes pieds reposent sur du sable et un hippocampe en costard me fusille de son œil latéral gauche.
– On va encore prendre du retard… bougez-vous un peu…

Il a raison. Je le regarde ranger son attaché-case sous un corail et fait de même avec ma valise. Je prend place, attache ma ceinture et ferme les yeux. Je sais que je ne commencerai à me détendre que quand l’avion aura décollé. Mes yeux fermés continuent les méthodes yogi, mais tout le reste de mon corps est stress. Mes muscles se contractent, mon estomac se révulse, forçant dans ma gorge les céréales bios recommandées par le régime numéro 2. Je vais crever étouffée par de l’avoine, je suis sûre que l’hippocampe ne connait pas les gestes de premier secours. En plus, il continue de me regarder bizarrement
– Je vous conseille de rester calme, s’ils doivent vous débarquer, on perd au moins deux heures.
Je respire et lui adresse un rictus que j’espère rassurant. Le moteur de l’avion se met enfin en marche, dénouant ma gorge au passage. Je risque un regard par le hublot. J’ai du garder les yeux fermés longtemps, parce que nous sommes au dessus des nuages. Dans le ciel, je vois un oiseau-origami jaune et bleu, ses ailes déployées en un sourire.

Je vais y arriver

Lecteur-chéri-mon-pont-vers-un-avenir-trop-chaud, je jure que tout est vrai une fois de plus. Même les photos.

Finale 2018/ Conversation avec la minceur

Lecteur-chéri-mon-ballon-rond,
Ce matin, j’ai vu un marcassin assis sur un nénuphar et ça m’a donné l’idée d’une performance… (si-si)
Je vais donc, sous tes yeux ébahis, rédiger mon post-bimensuel en écoutant la finale* (et donc tu t’en doutes en y insérant des commentaires subtils liés à l’évènement). Le dommage de la chose , c’est que tu ne pourras pas me lire en direct, mais je fais confiance en ta capacité à gérer des bonds dans le temps pour te resituer.
En préambule, sache que je reviens de la capitale et que les hordes de supporters en BBR, ivres de soleil et le visage rougi par la bière ne provoquent pas chez moi d’élan de tendresse spontané. Il semblerait qu’être fan de foot rend invincible en cas de choc avec de la tôle ou des roues. A moins que ce soit le fait d’être non-fan qui rend invisible (je pencherais pour cette explication). Bref.

Donc, h-10mn.

J’étais récemment sur la plage, avec une géniale température de 28°c, un ciel bleu profond, du sable blanc et une myriade de petits coquillages coupants qui restituent à ce paradis onirique un petit côté réaliste non négligeable. Ca et la crème solaire gluante qui te fait te masser avec du sable.

… moment de recueillement… la Marseillaise résonne en Russie.

La débandade des corps qui se vengent d’avoir été plongés dans l’oubli les 11 mois précédents, blafarde offense au sable fin (qui se manifeste quand même avec ses petits coquillages) et à la beauté des eaux bleues, et dont seules les mouettes ont le courage de rire, me plongeait dans la perplexité.

Coup d’envoi

Je déambulais entre les parasols multicolores, jaugeant du coin de l’œil l’ampleur des dégâts, essayant de me rassurer quand à ma propre débâcle, quand j’aperçus au loin une silhouette mince et allongée, qui avait l’air de voguer sur la plage, les pieds à quelques centimètres du sable. Imparable pour les coquillages. Il me semblait la connaître.
Une fois dans l’eau, après un saut de sirène dans les vagues, je continuais mes observations, bien convaincue qu’à ce stade, une bonne glace rhum-raisins/mangue ne me ferait pas de mal. Après tout, j’étais en train de faire du sport.

Les français ont l’air en difficulté…

Quelques minutes plus tard, j’étais artistiquement disposée sur mon transat, mon petit pot de carton rose sur le nombril, quand j’ai revu la fille. Elle se dirigeait vers moi, son regard émeraude

P’tain! But pour la France!!! Hurlements autour de moi! Ah… un croate a marqué contre son camp… c’est con comme but…

Bon, je reprends… son regard émeraude braqué sur ma petite cuiller. Je précise ici que la dite cuiller était en bois et que je n’avais pas l’outrecuidance de boire avec une paille. Donc, aucune offense, je ne voyais pas ce que me voulais cette pétasse trop parfaitement mince. Je décidais de me dresser dans une indifférence étudiée, aidée en cela par mes lunettes de soleil XXL. Stratégie remarquablement inefficace, vu que la fille s’est installée sur le sable à côté de moi, son postérieur galbé planté dans le sable, ses cuisses fuselées étalées avec un manque absolu de pudeur sous mes yeux, mon bide et ma glace.
– je

P’tain, but des Croates… 1 – 1 , j’en ai coupé la fille…

– peux en avoir?
Un grain de raisin gorgé de délicieux rhum glissa de travers dans mon gosier
– bonjour et vous êtes qui, pour que je vous donne de mon goûter?
– je croyais que tu m’avais reconnue..
– oui, j’ai la légère impression de vous avoir vue dans une vie antérieure, mais je ne vous remets pas bien…
– tu m’étonnes… je suis le genre de fille dont on cherche la compagnie, mais dès que je m’approche, les gens me snobent… ils ne m’aiment pas, malgré tous leurs efforts pour m’apprivoiser…
– Ben j’vois toujours pas…
Je n’aime pas trop le mystère et ma glace fondait, il fallait que je me débarrasse au plus vite de cette fille au ventre plat.

Penalty ou pas penalty? … penalty… je retiens mon souffle…

– Allez, soit sympa, donne-m’en une bouchée…

Griezmann vient de marquer!

– Bon, vu que Grizemann vient de marquer, je me sens d’humeur à te donner de la glace
Et je lui concedais un peu de ce rhum succulent.
– Merci. J’en mange rarement, je ne peux pas trop me le permettre.
Je m’en fous, moi, de ton régime de fille de rêve, si tu pouvait quitter mon coin d’ombre…
– tu ne me remets toujours pas?
– …
– Ah… merci de ne pas parler la bouche pleine… je suis la minceur. Enchantée.
Elle me tendit une main délicate aux doigts fins et à la peau veloutée. La minceur? mais qu’est-ce qu’elle racontait?
– Admettons… Et pourquoi vous me visitez, moi?
– Avec ta glace posée sur le ventre, même pas du sorbet, tu es plus vulnérable, c’est dans ces moments-là que je peux aborder les gens. Je sais, c’est pas joli-joli, mais vous me traitez mal, aussi…
– Comment ça, on te traite mal?
Là, je faisais genre, mais j’accusais le coup. Quoi, ma glace? Si sous le prétexte fallacieux que je devrais me nourrir de tofu et de graines je ne peux même pas me faire plaisir de temps en temps, où va le monde?

C’est la mi-temps. Quelle émotion, je vais me remettre avec de l’alcool fort. Tant pis pour la chaleur, je serai raccord avec les fans.

– Tu ne vois pas ce qu’on me force à faire? Le coup des régimes en Juin, des jours de jeûne, du maillot en Juillet, du tofu, du sport pour galber tout ça… je n’ai rien demandé, moi. Tout le business monté autour de moi, c’est insupportable… C’est comme l’histoire, elle est écrite par les vainqueurs. Ben la minceur, elle est écrite par les gros!
– ?
– Fais pas la naïve, regarde autour de toi, la plage c’est l’endroit idéal. On ne peut plus rien faire, rien cacher, c’est trop tard… Ce sont les gros qui gagnent… Si on était au moyen-âge (et je te prie de croire que par certains côtés on y revient), je finirais brûlée et noyée et on m’enfoncerait dans la gorge des frites Mac Do pas cuites…
La fille pleurait, ma glace fondait, ornant mon haut de maillot de tâches beiges, de petits halos de chaleur montaient du sable, le soleil cognait impitoyablement et la mi-temps finissait.
– Les gens me détestent. Le pire, c’est que ceux qui me sont fidèles (et ils sont de moins en moins nombreux) sont en danger eux aussi. On les conspue, on se moque d’eux. Regarde, cet été il y a des pervers qui ont fait des pubs pour de la bouffe en partant du principe que le « summer-body » c’est déjà trop tard…

c’est reparti!

– Tu pourrais au moins faire attention à ce que je te dis!
– ?
– Je croyais que tu t’en tapais, de la finale?
– Oui, mais quand même, c’est difficile de faire sans…
– OK, mais reviens à moi STP, là il ne se passe rien!
Elle avait raison. C’est mou, ce début de seconde mi-temps.
– Donc tu déprimes, c’est ça?
– J’avais pas vu ça comme ça, mais oui. Je suis menacée d’extinction, ça finit par me taper sur le système, tu vois. Bientôt on me taxera de maladie et on gavera les gens comme des oies. Remarque, il faut bien trouver un truc pour dépeupler un peu, sinon bientôt la planète va vous gerber d’elle-même…

A la radio, ils disent que les français font n’importe quoi… d’un autre côté, le monde entier a les yeux braqués sur eux. Pas facile, comme situation.

– Eh? Tu m’oublies encore! C’est vexant, pour une fois que j’ai un droit de parole!
Ce qu’elle ne peut pas savoir, c’est qu’il m’est impossible de l’oublier. Elle est une injonction de chaque minute, une ceinture qui écrase le ventre, une couture qui pète,

Ah… des hommes envahissent le terrain. La grande classe, ce sport…

un sentiment de culpabilité rien qu’à regarder les pâtisseries en vitrine, une obligation d’aller courir pour se débarrasser du dîner trop arrosé de la veille, etc etc, tu vois ce que je veux dire, lecteur-chéri. Elle avait raison, on voudrait la célébrer mais on la hait. Et par capillarité, on hait tout ceux qui la célèbrent et lui ressemblant.
– Tu vois? Même toi qui écoute le foot au lieu d’écrire, tu es d’accord avec moi… Je vais te laisser, tu me désoles…
– Tu préfères pas écouter la fin de la finale avec moi? Au point où on en est…
– OK, mais tu me sers un peu de ce rosé frais à la délicate couleur d’été
Je lui tendit un verre, et la regardais

BUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUT!! Mon immeuble va s’écrouler sous les piétinements et je vais prendre mon voisin du dessus sur la tête!

– Tu vois, tu as bien fait de rester…
– C’est fou, ce sport ne m’intéresse pas et oui, je vibre avec eux… ça me change les idées. Pas mal, ce petit rosé…

Kylian Mbappé vient de marquer le 4è but et mes voisins vont perdre la voix. Tout le monde devient hystérique autour de moi, ils sont dans un état d’euphorie alcoolisée hyper-flippant. Ce soir, pas bouger.

– Tu ne m’avais pas habituée à ce silence…
– Je me laisse envahir par ce sentiment incroyable de communion planétaire, pour une fois que la bière et les chips ne vont pas faire directement allusion à moi…

Je n’ai pas compris, mais il vient de se passer un truc… But Croate de la faute du gardien français? Boah… une connerie de chaque coté, ça équilibre…
Oui, j’admets, j’écoute le match.

– C’est pas très sympa, mais je comprends…
Elle finit son verre, je suis sûre qu’elle est un peu ivre. Je le vois à la coloration rose qui orne ses joues diaphanes, avec un peu de chance, demain elle aura un petit bourrelet aux hanches…

5mn additionnelles. Ce truc n’en finit pas de finir

Le match est fini, la France a gagné, les Champs Elysées vont se remplir et les bouteilles et les cerveaux se vider. Chez moi c’est le délire.
Elle se lève, me fait une bises en me recommandant de continuer à penser à elle et repart la tête basse accomplir ce qu’on attend d’elle, s’enrouler autour des hamburgers et des frites des plagistes.
Je n’aimerais pas être à sa place…

Sous ma fenêtre, des gens passent en hurlant, des drapeau à la main. On dirait bien que, eux aussi, ils se sont entraînés toute l’année pour gagner…

Voilà, fin de la performance, je poste. En non, je ne vais pas sur les Champs.

* petite précision à l’attention de ceux qui sont dans le futur et qui me liront un jour (ou des aliens), il s’agit de la finale de la coupe du monde de foot, France-Croatie 2018.

Fin de règne(s)

Lecteur-chéri-ma-transcendance,

Est-ce le solstice d’été, le point-virgule formé par l’avenir ou l’abus de substances déconseillées, va savoir… toujours est-il qu’affleure une ondulance de l’âme sous forme de carrés blancs sur fond de bandes bleues et rouges. La géométrie m’émeut.  La ronde souplesse du cercle, la désespérante fragilité de la ligne, l’infinité du point comme autant de promesses d’égarements.
Ces cubes crème onctueux flottant dans une linéarité sanguine offrent une perspective onirique intéressante. Et j’ai du temps, luxe absolu à l’heure du tout connecté.
Mais encore ? Me diras-tu, à l’affût d’une de ces fulgurances de l’esprit qui réjouissent ton esprit vrillé par le foot.
Ben, en ces temps où les insectes disparaissent et où les oiseaux meurent, où les tortues mangent des sacs en plastique et les enfants des fromages en plastique, un peu de rêve cubique, ça soulage.

Parce que, si on fait fi du cube, reste la pensée, ma caille, que les oiseaux seront sous peu un souvenir et les insectes tous mangés (vu qu’il semblerait que ce soit l’apport protéiné du futur, avoue que ce serait dommage, même si j’admets que l’idée d’un sandwich aux fourmis titille assez moyen mes papilles).
Que nous restera-t-il pour survivre ?  Du beau pour les yeux, et pour l’estomac, à part le cannibalisme, je ne vois pas… Mais ça te dirait d’avaler un morceau de ton voisin de bureau, un doigt de ton contrôleur fiscal ou une oreille grillée de ton concierge tout en regardant le cultissime « Brazil », ode aux années à venir?

Ici, on laisse le temps à l’imagination de créer les images qui vont bien. Je veux dire le sandwich d’oreilles et la salade d’empreintes digitales. Pour Brazil, comme, toi qui me lis, tu es la classe incarnée, tu ne peux que l’avoir déjà vu.

A l’aune de ce choix cornélien : « aimer les volants, mastiquer les rampants » ou « te nourrir de ton prochain », la fragilité des lignes et des courbes prend un sens nouveau. Perso, je préfère prendre la poudre d’escampette sur une ligne de fuite, glisser à l’infini sur une parallèle ou m’enivrer à force de parcours sphériques que de croquer dans un corps mou et blanc.
Quant à un monde sans bestioles, je t’invite à revenir aux fondamentaux (Soleil vert ou Blade Runner, par exemple).

Quand les abeilles s’échangeront à prix d’or sur le Dark Web, quand le ver de terre sera intronisé « animal de compagnie », la vie sera moins sympa. (Au passage, je me demande si les grandes marques vont inventer des tenues de pluie pour ver de compagnie…). La planète surchauffée pleurera tempêtes et typhons, se vengera en détruisant les édifices humains, dérisoires boucliers face à la fureur naturelle. L’homme (et par extension la femme) sera condamné à l’errance sur des terres arides dépourvues de toute substance comestible. M’est avis qu’il ne résistera pas longtemps. Elle non plus.
Seules de fragiles traces de civilisation attesteront du passage de l’homme (et par extension de la femme) sur la planète bleue.
Vu du ciel, ce ne seront que lignes et points. La géométrie comme témoin ultime de notre passage. Et la sphère conclusive de ce post sous influence.

Expo Kupka au Grand-Palais