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Marcel et l’inconnu de l’ascenseur
Ce dimanche matin pluvieux, le bitume était trop occupé à pleurer sa crasse pour prêter attention aux effleurements félins de Marcel, le matou borgne de la vieille illuminée du troisième. Il n’était pas dans les habitudes de Marcel de cavaler sous l’eau du ciel, pas plus qu’il n’était dans les habitudes de la résidence du 2, avenue de la Forêt, d’héberger un macchabée amoché dans son ascenseur. Ascenseur assez mal maintenu pour que les habitants de l’immeuble privilégient les escaliers, effrayés de se retrouver piégés par la cage d’acier et contraints de jeûner plutôt que de profiter de leur brunch dominical, le jour dit du Seigneur.
Celui qui avait laissé traîner un corps, à présent refroidi, dans la cabine n’avait pas agi par négligence. Il savait que les risques de le découvrir étaient nuls ce jour-là, lui laissant le temps d’orchestrer une vraie disparition. C’était donc, statistiquement, un habitant de la résidence. Ce qui faisait entre 30 et 40 personnes, d’après les estimations de Marcel. Sans compter les enfants et la vieille, dont il était persuadé de l’innocence, vu qu’elle le nourrissait.
Dans les théories félines, il serait illogique que celui qui nourrit ôte la vie.
Mu par une peur à la limite du réel, Marcel filait sans essayer d’éviter les grosses gouttes pleines de pollution que son pelage laissait rouler le long de son corps malingre. Il avait détesté tomber nez à truffe avec un œil exorbité strié de vaisseaux sanguins, une peau sur laquelle la sueur avait laissé des traces de sel séché et des cheveux plaqués par la même sueur dont l’odeur aigrelette flottait dans la cabine. C’était tombé sur lui tout simplement parce qu’il attendait face la porte de l’ascenseur, au troisième, que quelqu’un entre ou sorte pour se faufiler, profiter du voyage et ainsi gagner la porte de sortie.
Marcel ne pouvait pas savoir qu’on était dimanche.
Il avait attendu longtemps avant de se décider à sauter pour appuyer sur le bouton d’appel. Il ne maîtrisait pas encore ce tour à la perfection et ne voulait surtout pas qu’on le surprenne à appeler l’ascenseur, préférant faire accuser de négligence les enfants qui le laissaient les accompagner dans leurs allées et venues. Mais l’appel de l’extérieur avait été trop fort et il avait fini par craquer, bondissant devant la porte jusqu’à actionner le bouton. Il attendait, haletant, que le battant coulisse et quand la porte s’était ouverte, révélant le visage figé par la stupeur d’un inconnu mort, avait eu la trouille de sa vie.
C’est que Marcel avait déjà vu un mort, Roger, le mari de la vieille et ça ne lui avait pas laissé de bons souvenir. A vrai dire, il était sur les genoux de Roger qui le caressait au moment où son âme avait choisi de le quitter. Ce type de rupture se passant rarement bien, le dernier souffle de vie qui s’était échappé de Roger avait figé la main du pauvre vieux sur Marcel, un chaton à l’époque, qui s’était retrouvé coincé. C’étaient ses miaulements paniqués qui avaient attiré la vieille. Depuis, elle prêtait au chat des pouvoirs magiques et malgré sa répugnance à garder celui dont elle était persuadé qu’il avait hâté le trépas de son mari, l’avait adopté pour éviter qu’il ne la tue aussi. Marcel avait grandi entre peur et sensation de pouvoir. La perte de son œil gauche dans une bagarre de rue avait renforcé son ascendant sur la vieille et elle le laissait faire sa vie tranquille.
Mais là, il craignait d’être accusé du meurtre de l’inconnu de la cage. Alors il avait choisi de se faire oublier quelques temps.
Lundi matin, la femme du quatrième avait, comme d’habitude, appelé l’ascenseur à 06h45. Lequel s’était ouvert sur son amant refroidi. Le sang d’Eliane n’avait fait qu’un tour et elle s’était empressée de fuir par l’escalier. Si son con de mari avait buté son amant, elle avait intérêt à faire comme si de rien était.
Lundi, 07h12. Le vieux du second appelait l’ascenseur et se trouvait devant le corps raide du plombier qui l’avait dépanné le samedi. Sa première pensée fut de soulagement, il n’avait pas les moyens de régler la facture. Mais dès sa seconde pensée, il se demandait s’il risquait d’être accusé de meurtre. Non, quand même, on vit une époque de sauvages, mais dézinguer un artiste du zinc pour économiser, ce serait peu crédible. Dans le doute, il réintégra son logement et se remit au lit en claquant des dents. Il était sans doute le dernier a l’avoir vu vivant, les flics allaient venir. Il serait donc malade.
Lundi, 07h25. Le motard du sixième, occupé par son téléphone au moment de rentrer dans l’ascenseur, avait piétiné une tête. Il avait soulevé son pied en râlant pour se retrouver devant l’homme qui l’avait embouti dans le parking deux jours avant, en un peu moins vivant. Il se souvenait bien de lui, ils s’étaient copieusement insultés et les voisins du cinquième, qui avaient assisté à la bagarre en découlant en toute logique, l’avaient entendu le menacer de lui faire la peau. Contrairement aux deux autres, il avait quand même pris l’ascenseur pour se rendre au parking, l’hébétude l’ayant privé de réflexes. Mais il s’était carapaté sans donner l’alerte, estimant qu’il pourrait nier avoir vu quoi que ce soit d’inhabituel ce matin-là.
Au RDC quelques minutes plus tard, le gardien découvrait le mort. Il l’identifiait sans peine comme l’amant du la pétasse du quatrième, le plombier du grigou du second et le type menacé par le jeune du sixième. Il le savait parce que sur son temps libre, il avait truffé la résidence de micros et de caméras. Il avait hésité un moment à faire chanter ses résidents, mais décidé que son trafic d’organes, rendu possible grâce à la complicité du médecin du premier, risquerait de se trouver compromis s’il commençait à remuer la merde.
En milieu de matinée, il avait enterré le type au fond du jardin et l’avait recouvert des plantes aromatiques de la sonnée du troisième.
L’inconnu de l’ascenseur ne causerait plus de soucis à personne.
Quelques jours après, quand Marcel avait réintégré son domicile, tout était calme et ordinaire, à part un panneau affiché dans l’entrée, qui annonçait le passage des dépanneurs d’ascenseur.
Le petit prince aventurier
Roger se glissait avec volupté dans la boue du fond du bassin, orientant sa grosse tête corail vers le soleil, quand une ombre passa au dessus de la surface lisse de l’eau. La grosse carpe sursauta et scruta vers le haut. Son œil noir eut à peine le temps de s’adapter à la clarté du miroir leur servant de plafond que l’ombre repassa, rapide, accompagnée cette fois d’un rire sonore.
– Il est revenu!
Tout joyeux, le poisson se dégagea de la boue et donna de vifs coups de queue pour rejoindre la surface, aussitôt suivi par son comparse turquoise et orange, qui ne put s’empêcher de râler.
– Ben quand même! Je croyais qu’il nous avait oubliés. C’est pas concentré à c’t’âge-là, il suffit d’un camion rouge avec un gros klaxon et exit les carpes!
Roger et Stanislas sortirent leurs têtes chauves de l’eau juste à temps pour voir passer,dans un grand éclat de rire, un petit pied chaussé de basket blanche. Le petit pied, suivi d’un second petit pied, repassa dans l’autre sens, puis revint, puis repassa, les obligeant à hocher la tête en rythme.
– Bon, il arrête? Je vais choper un torticolis…
Comme s’il avait entendu Stanislas, le gamin ralentit sa balançoire, en descendit d’un petit saut et s’approcha du bassin. Il sortit de sa poche des miettes de pain sec et commença à les lancer dans l’eau en gazouillant aimablement à l’intention des poissons.
– Ah merci gamin! tu tombes à pic, c’est l’heure de l’apéro et on commençait à avoir un petit creux du côté de l’estomac!
Une fois que le petit eu vidé sa poche, il sorti de son sac à doc bleu un gros pistolet de plastique qu’il plongea dans l’eau, passant à quelques centimètres des gloutons.
– Eh? ça va pas la tête? Il va nous blesser avec ce gros truc jaune et vert! C’est quoi d’abord cet engin?
Des bulles d’air sortirent du jouet, chatouillant le ventre des carpes
– C’est pas mal ce p’tit massage, tu crois que c’est un genre de spa pour poissons?
Roger n’eut pas le temps de donner son avis, une gerbe d’eau sorti du pistolet et vint remplir sa bouche ouverte pour parler. Il recula brusquement et se mit à tousser, à la grande joie de Stanislas.
– Ahahahahaha! J’ai enfin un allié! Il est bien ce gamin, il a trouvé un moyen de te faire taire!
Mais il n’avait pas fini sa phrase qu’une autre gerbe d’eau lui remplit la bouche à son tour, transformant son rire moqueur en hoquet.
Les deux poissons se réfugièrent dans la boue, poursuivis par les jets d’eau qui les chatouillaient et les empêchaient de se voir distinctement.
– C’est quoi ce truc?
– Je crois que j’ai entendu un gosse appeler ça un « pistolet à eau », ils s’arrosent avec…
– Ah… comme si on avait une lance à air?
– Oui, c’est ça
– Ça serait chouette d’avoir des jouets, nous aussi… Si on avait des mains…
Au dessus d’eux, le petit prince lançait des cris de joie en tirant dans tous les sens avec son pistolet, inondant les alentours du bassin.
– Tchaa-Tchaa-Tchaa! Ze suis le sérif du bassin!
Il pointait le canon de l’arme en plastique vers les carpes amusées mais prudentes et faisait mine de leur tirer dessus. Roger quitta la boue et rejoint la surface.
– Ce qui serait bien, p’tit, c’est que tu aies une étoile de shérif accrochée à ta veste! Tu serais magnifique!
Le gamin arrêta un moment son jeu et considéra la carpe, puis leva les yeux. Le jour tombait et on commençait à distinguer dans la limpidité prune du ciel l’étoile du berger et un croissant de lune, qui rivalisaient de brillance. Il se hissa sur la margelle et tendit sa main potelée vers le haut.
Stanislas, inquiet de voir tomber le gamin, s’était approché pour amortir une éventuelle chute.
– Attention, gamin, va pas plonger…
Mais le petit prince, ignorant le danger, décrocha tranquillement l’étoile et la posa sur sa veste à l’endroit du cœur. Sous les yeux sidérés des poissons, l’étoile se fixa et se mit à luire doucement.
– Dis donc, ce gamin est magicien, ça me donne une idée…
Roger s’approcha de l’enfant qui admirait sa décoration et lui glissa
– Petit, si tu décroches la lune et me la fait boire, je vais grossir tellement que je pourrai te servir de cheval…
Après avoir fixé la carpe un moment pour peser la valeur de sa proposition, le gamin tendit de nouveau le bras. Il décrocha la lune avec délicatesse, l’approcha de ses yeux noirs, en apprécia la douceur et brillance, puis la tendit au gros poisson corail, inclinant un bout du croissant vers sa bouche.
Un liquide doré coula dans la gorge de Roger, dont le volume se mit à augmenter. Le gamin poussa un cri ravi et admira l’animal, devenu énorme et iridescent.
Stanislas souffla de surprise.
– Comment tu fais ça?
– J’ai connu une seiche il y a longtemps, rigola Roger, on s’est bien entendus, elle m’a appris quelques trucs!
Le poisson transformé en monture féerique sorti sa nageoire de l’eau, invitant le petit à le chevaucher. Sans hésiter, le gamin s’installa sur le dos brillant et s’accrocha à la nageoire.
Roger commença par un prudent tour de bassin puis, assuré que l’enfant était en confiance, se mit à accélérer. Les éclats de rire du gamin le poussèrent à aller de plus en plus vite. Il s’enhardit, fit de petit bonds, des demi-tours, donna de grands coups de queue pour créer des gerbes d’eau auxquelles ses belles couleurs nacrées donnaient des reflets d’or et d’argent.
Stanislas se mit à leurs côtés pour une course que le petit prince remporta dans un « Z’ai gagné! » sonore. Avant que l’enfant n’aie l’idée d’inventer un nouveau jeu, Roger, pantelant, décida qu’il était temps de reprendre son aspect normal et le déposa sur la margelle. Le gamin flatta les deux poissons du plat de sa petite main et s’allongea sur la pierre restée tiède, laissant le bout de ses doigts faire clapoter la surface, comme pour prolonger le contact avec ses deux amis.
– Il est mignon, c’gamin, il a pas eu peur, rien et regarde… il nous remercie… mais je suis inquiet qu’il tombe, quand même…
Sur ces mots Stanislas, heureux de pouvoir participer à l’aventure, prit son élan et effectua un bond majestueux qui le mena au bord des premières branches des arbres qui jouxtaient le bassin.
Alertés par le bruit, quelques oiseaux sortirent des feuillages pour entendre ce qu’il avait à leur demander.
C’est un enfant endormi profondément, rêvant au pays merveilleux des astres magiques, que les rouge-gorges et les mésanges, aidés par quelques moineaux, protégèrent en le maintenant par ses vêtements, formant au dessus du dormeur un arc de plumes chatoyantes.
Des anges hantés
Ce n’est pas encore le week-end et déjà l’angoisse du lundi m’étreint.
Je ne lutte plus, même si je ne suis pas fière de ce qui va se passer : je vais aller boire un coup pour me détendre, puis un autre coup et encore un, pour finir grise, seule au bar glauque du coin de la rue de l’immeuble où je travaille. Ivre sans avoir quitté le pâté de maison.
C’est à ce genre de non-évènement sordide qu’on se rend compte qu’on est plus un enfant. Quel enfant dépressif et pervers aurait ce genre de rêves?
Le printemps est dans quatre jour, le ciel pleure à larges flocons et un gros chien batifole dans le terrain vague enneigé, sous ma fenêtre. Même la planète s’enivre pour oublier et se met à faire n’importe quoi, alors j’ai une excuse.
Mais la réflexion viendra après. Pour l’instant, je m’achemine vers le tabouret haut qui va supporter mon arrière train pour les heures à venir. Je sais que mon verre à pied est là qui m’attend, plus fidèle qu’un chien, plus fiable qu’un contrôleur des impôts, plus pervers qu’un homme.
Je m’installe pile sous le spot ambré qui transforme mon regard fatigué, mes traits esclaves de la gravitation et mes cheveux cassants en visage mystérieux auréolé d’or. L’éclairage, passé un certain âge, il n’y a plus que ça pour vous sauver de la débâcle.
Deux heures déjà que je suis là et que le barman refait le niveau de mon verre sans attendre de geste de ma part, quand déboulent deux individus exubérants, flirtant avec la frontière des sexes, moulés dans des justaucorps pailletés, ailés.
Ailés en vrai.
L’un de rouge, l’autre de bleu. De belles paires d’ailes duveteuses, luxuriantes, aux couleurs saturées, qui s’agitent en douceur pour souligner leur émoi de me trouver là. Décidés, ils prennent place de part et d’autre de mon tabouret.
– On peut se joindre à vous ? On n’est pas en forme, là… me glisse le plus rond, celui qui a des ailes rouges.
Je pousse mon pot de cacahuètes vers lui en signe d’amitié. Il picore et me gratifie d’un petit baiser sur la joue.
– Pas de refus… merci princesse
Je me suis rarement sentie princesse et encore moins dans l’ivresse et la fuite, mais ça me fait plaisir de lui faire plaisir. Je relève mes commissures dans une piètre tentative de sourire. Indifférent à mes marques d’amitié, il mastique avec lassitude, le regard noyé de khôl noir. De près, je constate que ses cheveux n’ont pas été lavés depuis quelques jours, que sa peau brille et que ses dents auraient besoin de quelques soins. Son camarade bleu est à peu près dans le même état. Je les aime de me donner l’impression d’avoir presque une belle vie.
Le rouge n’attends pas mon invitation à raconter pour me glisser, entre deux arachides
– On n’a pas l’air comme ça, mais on est des anges…
J’en ai vu d’autres et il me plait, avec ses paillettes, ses strass et son désespoir. Mon silence attentif l’encourage à poursuivre.
– On est des victimes collatérales du désengagement religieux des humains. Au paradis et en enfer, les copains finissent par mourir d’oubli… ça se vide à tous les étage… tu t’es jamais demandé ce que deviennent les anges morts, avoue? Ils s’évaporent dans un souffle, comme un pissenlit… Beaucoup ont disparu, on n’est plus assez nombreux pour faire le job, alors les boss ont conclu un pacte et nous ont demandé de faire les 2X12. 12h ange, 12h démon. Après tout, on a les mêmes origines. Tu as devant toi « Oubli » (il me fait une révérence) et « Ivresse » (le bleu me gratifie d’un clin d’œil dans lequel j’aurais juré voir un soupçon de lubricité)
Je suis en train de m’imaginer souffler sur un ange en poussière qui volèterait dans ces cieux plus cléments et encourage de la main Ivresse à poursuivre.
– C’est là que ça se corse. Comme on bosse non-stop, ça nous pousse à faire des conneries. Avec la fatigue, on vire schizophrènes. Nous deux, on a basculé. On ne sait plus aider correctement les gens. On ne peut que les pousser à s’abandonner à leurs vices. Mais on le fait avec tendresse.
Je vois exactement ce qu’il veut dire. Il parle de mes vendredis soirs ouatés à poursuivre des chimères, de mes samedis vides de sens, de mes dimanches alcoolisés pour oublier les lundis qui se profilent. Des jours de semaine en équilibre précaire entre gueule de bois et génie, et du cycle qui reprend, pervers, mouvement perpétuel qui draine solitude, incapacité à réagir, culpabilité…
– Et on peut vous aider ? ça me changerait…
Le bleu se trémousse devant moi.
– A vrai dire, c’est pas pour rien qu’on a choisi ce bar… on t’a un peu observée et on a l’impression qu’avec un coup de pouce, tu peux te reprendre, tu vois ? Comme ça, par ricochet, ton succès rejaillit sur nous et on s’améliore.
– Je deviens votre ange gardien, en quelque sorte ? ironique, non?
– Tu sais, au point où on en est, l’ironie on s’en cogne… Ce qu’on te demande est simple: tu rentres chez toi, tu prends un bain, tu te laves les cheveux, tu manges une salade (bio ce serait parfait), tu bois de l’eau, tu lis un livre et tu dors. Demain tu te réveilles tôt, tu vas courir, tu fais le ménage et les courses, tu réponds à ton courrier qui traîne… Tu vois le genre ?
– Je vois. Pas exaltant, mais je vois. Je peux méditer aussi ?
– Ce serait parfait.
– Vous vous foutez de moi ?
Le rouge semble mal à son aise. Le bleu soupire. Je lis dans ses yeux chassieux une formule toute prête qui ressemblerait à « j’en étais sûr, elle est déjà perdue »
Devant leur réprobation proche de l’ire grand-maternelle, je me sens obligée d’élaborer un semblant de justification non alcoolisée.
– C’est ça, la vie d’après vous ? Elle est où dans votre plan de sauvetage, la démesure, il est où, le rêve ? Et le grain de folie, il est où, le grain de folie ? Coincé entre méditation et graines de courge ?
Oubli me jette un œil triste, baisse la tête et se détourne de moi. Un homme vient de rentrer dans le bar. Ivresse se redresse, aux aguets. Mus par un même élan, les deux anges se trémoussent sur la pointe de leurs souliers vernis et partent vers leur nouvelle cible dans un froufroutement de plumes synthétiques.
Le monde a mal évolué.
Le gros chien joyeux a quitté le terrain vague, laissant un chemin de pattes dans la fragile dentelle duveteuse qui recouvre l’herbe et les premières fleurs.
Mon verre à pied est plein de ce magnifique liquide rouge foncé qui me réchauffe et me redonne de la rondeur. Je vais rentrer. Tout à l’heure.
Réveil
Je n’arrive pas à creuser de chemin vers mon cerveau.
Tout est brouillard, comme si ma tête était pleine d’un fin coton et le siège de ma réflexion, une bille de plomb au centre de cet écheveau.
Trois jours maintenant que je suis dans l’incapacité d’élaborer la moindre pensée.
La fatigue m’empêche de m’inquiéter. Je me laisse aller contre la vitre et regarde défiler le paysage. Il est à l’image de ce qui m’arrive : noir et blanc, flou, impénétrable, insaisissable. Je ferme les yeux, en quête de la normalité qui me manque.
Le tangage régulier du train, son bruit monotone devraient me bercer, mais la main de fer de l’angoisse se serre autour de mon front. Bientôt, la migraine sera si forte que j’aurai mal aux dents… Il me faut un café.
Alors que je titube vers la voiture bar, un flash déchire ce qu’il me reste de cerveau. Lumière aveuglante, douleur. Ce n’est pas la migraine. Ça ressemble à un souvenir. Je m’arrête, soutiens mon corps affaibli entre deux sièges. J’ai envie de vomir, je vais tomber dans les pommes. Mes doigts aux articulations blanchies s’agrippent aux poignées… respirer… respirer et penser à autre chose, appeler la plage de mes vœux… Je peux repartir. Aucune idée de ce qui vient de m’arriver. Dans ma tête, c’est à nouveau la mélasse. La nausée me guette. Il me faut un café et vite retourner à mon siège.
A mon arrivée à la gare, je flotte vers la file des taxis. La moindre bousculade me mène au bord de l’évanouissement. La sensation d’embourbement ne m’a pas quittée. Mon cerveau se dérobe en moi.
J’oublie.
Qui je suis.
Je n’ai aucune idée de comment je suis arrivée à l’hôtel, de qui m’a aidée à porter ma valise, m’a fait couler un bain puis ôté mes vêtements. Moite, je frissonne dans une serviette d’éponge blanche, mais n’ai pas la force de me lever pour prendre des vêtements. Allongée sur le couvre-lit fleuri rassurant, mes cheveux gouttant sur coussin de velours jaune, je fixe la fenêtre. Je ne sais rien, sinon que je dois fixer les rideaux bleus, pour ne pas me noyer dans l’absence de moi.
Je fini par sombrer.
Un flash me réveille. Figée par le froid, je voudrais appeler à l’aide, mais l’idée d’émettre un son m’est insupportable. Machinalement, je relève une mèche de cheveux pour la glisser derrière mon oreille. Une douleur fulgurante me vrille le cerveau. Aveuglement. Nausée. Peur.
Je passe mon index le plus délicatement possible sur la cicatrice qui gonfle sur l’os. Elle semble fraîche, les fils sont toujours pris dans ma chair. Je sens les larmes me monter aux yeux, mais le sentiment de tristesse ou de peur me sont étrangers. Tout se passe comme si j’observais les larmes couler sur mes joue, voies salées sur le froid de ma peau.
Mon cerveau semble prêt à repousser les limites de ma boîte crânienne, il lutte pour compresser des vaisseaux sanguins, se force un passage jusque dans ma gorge. Ma tête va exploser, je vais étouffer et crever sans me souvenir de qui je suis.
La douleur me tue à petit feu.
Du coin de l’œil, je vois un téléphone posé sur la table de chevet. Je tends un bras qui semble appartenir à un corps qui n’est pas le mien, vois une main s’emparer du téléphone et pianoter sur le clavier, puis plus rien.
Le vide
Virginité des sens. Je réalise que je n’ai plus mal.
Une voix se forme en mon éther. D’abord un bruit, puis un flot, pour finalement devenir mots dépourvus de sens «Nous sommes désolés, nous n’avons pas encore atteint le niveau technique nécessaire, nous allons devoir vous rendormir».
Sous moi, je devine mon corps flasque, autour duquel s’activent de sombres silhouettes. Dans la cicatrice, quelqu’un plante une sonde, déclenchant un nouveau flash, suivi d’une douleur vive. Je suis étonnée de sentir que la conscience peut avoir mal, mais n’ai que le temps d’intercepter la fugace surprise.
Quelqu’un trouve mon téléphone portable. Il déchiffre à voix haute «Laissez-moi mourir, je vous en prie». Dans le silence d’incompréhension qui suit, je me souviens.
J’ai payé pour l’immortalité.
Alice au pays du merdier
Ou encore « Suivre les chiens de cristal »
et oui, Lecteur-Chéri-Mon-Jedi, moi aussi j’ai vu Star Wars.
Et donc j’ai appris que dans la vie, il faut suivre les chiens de cristal qui vous emmènent loin des méchants, vers l’extérieur, puis vers un avenir meilleur.
Depuis, je cherche les chiens de cristal. Evidemment, ça ne court pas les rues. D’où l’idée que pour un avenir florissant, il faut se donner un peu de mal. Trouver les chiens en premier lieu. Mais attention, parabole. Ça peut être toute autre sorte de structure vivante. Pourquoi pas un escargot, un phasme ou une grenouille bleue (ça existe). Ce qui nous rapproche d’Alice qui, elle, a choisi de suivre un lapin.
Aujourd’hui, Alice suivrait un Shiba (chien japonais très à la mode) vêtu d’un jean slim d’où sortirait un caleçon gris à élastique rouge. La classe. Il ne serait pas équipé d’une montre de gousset, mais un i-phone à obsolescence programmée. En panne de batterie, en retard, le clebs, perdu, désorienté, privé de ses amis facebook, errerait en plein désarroi dans la ville hostile.
Alice s’ennuie dans son abribus dépourvu d’écran, aussi quand elle voit passer le Shiba éperdu en slim, elle saute sur l’occasion de le suivre. L’animal à la bourre progresse de plus en plus vite, à la recherche d’une prise de courant, talonné par Alice. La pluie mélancolique se met à tomber, privant le clebs de son flair légendaire. Il relève la truffe et le voilà qui tombe dans une bouche d’égout d’où pourtant dépasse la tête d’un homme en orange, au casque blanc. Alice marche sur la tête de l’homme, glisse sur le casque et choit sans fin dans les égouts parisiens. Elle fini par se heurter à un matelas de guimauve qui stoppe sa chute. Elle ne le sait pas encore, mais il s’agit du postérieur d’une femme sans âge, qui a remisé sa graisse des vingt dernière années par derrière elle, n’ayant pas les sous pour une liposuccion. Furieuse, la femme énorme abat sa main gigantesque sur Alice, qui est sauvée in-extremis par un individu chafouin qui la pousse hors du fessier infernal.
– Malheureuse! ne sais-tu pas à qui tu as à faire? – vocifère le malingre –
– Quoi?
– C’est la Gardienne des Travailleurs des Egouts! Tu ne peux pas passer par là sans CONTRAT DE TRAVAIL!
– Mais je suivais un chien!
– Les chiens ont des contrats à vie, il doit bien rigoler maintenant qu’il t’a amenée là! Si tu veux poursuivre ou repartir, il te faut un contrat!
– Et comment je l’obtiens?
– Ah ça, personne ne sait exactement… il faut d’aborder prendre rendez-vous avec le grand Bachibouzouk…
Et voilà Alice en route vers la cahute du Grand Bachibouzouk.
– Monsieur, donnez-moi un contrat de travail, je veux poursuivre ma voie!
– D’abord, il te faut faire 10 ans de travaux forcés, dans les mines de boue du roi du Nougat, après quoi, il te faut une formation d’arracheuse de dents et 25 ans de pratique de saut à la corde. Reviens me voir avec les documents attestant que tu as fait tout ça et on verra.
Alice fait tout ce qu’on lui demande et reviens voir le Grand Bachibouzouk, pour constater qu’il a été remplacé par une autruche rose qui se prend pour Liberace . Elle lui montre ses papiers, devenus obsolètes, et l’autruche hurle de rire, ses dents de diamants renvoyant des éclairs cryogénisants.
– Insolente! Pour qui te prends-tu à imaginer obtenir un contrat de travail sans rien faire? Va donc balayer l’autoroute sur 1000km et reviens me voir. En attendant, tu travailles gratuitement et si je ne suis pas satisfaite de toi, je te plonge dans de la cire liquide et les plumes.
N’ayant pas d’autre choix, Alice s’exécute. Elle balaye pendant 15 ans et reviens, pour constater que l’autruche, maintenant habillée comme Liberace et à la tête d’un orchestre de grenouilles bleues (on y vient…), est devenue présidente de la république, qu’elle maîtrise les médias, le fisc et la loi du travail. En la voyant revenir, la présidente se roule par terre de rire et l’envoie aux galères des égouts, ou la pauvre fillette passera 10 ans à ramer seule sur des eaux saumâtres et puantes, avec pour objectif d’obtenir l’égalité « hommes gauchers- femmes droitières » et le droit à avoir la grippe une fois tous les 20 ans sans perdre son boulot. Après cela, l’autruche, aphone à force de se moquer de la naïveté de la gamine, lui concèdera un contrat de travail de 3 jours non renouvelable, qui lui permettra d’accéder à un pont suspendu pourri, supposé la ramener à la surface. La pont, très fragile, permet de traverser par dessus la fosse aux sangsues, objet de cauchemar de tous les habitants des égouts, même le terrible Megalox, le Dieu du faux amour pour femmes en détresse.
La fosse aux sangsues est un endroit sordide, un trou sale ou croupissent des employés de bureaux rendus furieux d’avoir vu réduire de 5mn leur pause déjeuner. Extrêmement agressifs, ils se sont mis à sucer le sang des sans-contrat-de-travail qui essayent de se plaindre, et qu’on leur lance en poussant des cris barbares.
Alice se risque sur les premières planches pourries du pont où l’attend un phoque très gras armé jusqu’au dents qui lui demande 50 millions d’euros comme droit de passage. Alice pleure et sort un mouchoir de sa poche, laissant tomber dans le précipice sa seule richesse: une boîte souvenir qui appartenait à son grand-père. De grosses larmes coulent de ses yeux sur ses joues, se transforment en balles turquoises qui suivent la boîte dans sa chute.
– Plonge et récupère cette boîte pour moi, susurre le phoque, je suis tout-puissant, j’appartiens à la Fédération des Imbéciles Sans Coeur et rien ne peux m’empêcher d’avoir ce qui est mon bon plaisir! La FISC est impitoyable, te devras céder, ne m’oblige pas à te mettre une amende de 1000 ans de Cyril Hanouna, de travaux forcés en écoutant des disques de Céline Dion ou de lecture de Marc Levy!
– Mais non, c’est impossible ! C’est tout ce qu’il me reste et j’ai peur de plonger dans la fosse aux sangsues…
Le phoque est impassible, son regard fixe lui fait si peur que, contrainte de s’exécuter, Alice plonge dans le noir. Rien ne peut faire ployer la FISC.
Elle chute une seconde fois, pour atterrir sur un sein géant. Un cri de folle s’échappe du fin fonds des égouts et la main gigantesque essaie de l’écraser sur la chair molle.
– Tu ne prendras pas ma place, gémit la femme énorme, j’ai mis 55 ans à obtenir ce boulot de grosse-qui-bouche-le-passage et j’y tiens! Il me reste 125 ans à faire pour finir de payer la hutte de paille où je dors, je n’ai pas le droit à l’erreur, dégage de là! Débrouille-toi seule pour avoir ton contrat de travail…
Après avoir prononcé ces terribles paroles, elle fondit en larme, en proie aux souvenirs de sa vie sans contrat de travail, images affreuses dont son cerveau est imbibé. Alice pose sa petite main sur l’énorme sein de la dame pour la réconforter et saute au sol, ou l’attend, surgi de la gorge de la grosse, un serpent doré qui l’hypnotise de ses yeux spiralés. Ses anneaux épais sont enroulés autour de la boîte d’Alice.
-Bonjouuuuuuur peeeeettiiiiiite fille, tu veux récupérer ton bien, la boîte-souvenir, seule chose qui compte à tes yeux? il te faudra une preuve de domicile en 5 langues dont 2 anciennes, une carte d’identité de moins de 10mn valable pour un siècle (sauf s’il pleut, auquel cas reporte-toi à l’alinéa 12 de la loi 1258 de code du travail) et 3 lingots de bouse de yack.
– mais, monsieur, vous savez bien que les yacks ont disparu de la surface de la terre depuis 50 ans…
– sinon, tu peux me montrer ton contrat de travail…
– mais monsieur…
– Tais-toi, impudente! Déjà que tu ne sers à rien, arrête de geindre! tu peux aussi danser la polka en peau de bête, en t’accompagnant d’un tambourin en souffle de phasme!
C’est est trop pour Alice, qui décide d’abandonner son seul bien au serpent. Elle repart sans la boîte-souvenir, renonce à affronter le gros phoque de la FISC et patauge dans l’eau croupie en quête d’un peu de compassion. Elle ne le sait pas encore, mais la compassion est un bien précieux, introuvable en ces lieux glauques. Sans jamais avoir signé de contrat de travail, elle mourra seule sous Paris, en proie à des visions apocalyptiques ou des présidents tous-puissants font circuler sur eux des fake-news hégémoniques, obligent les enfants à lire Balzac à l’envers pour obtenir leurs diplômes, et promènent des journalistes muselés en laisse. Elle n’aura jamais vu de chien de cristal salvateur.
Moralité: le cinéma vous ment…





