Le petit prince aventurier

Roger se glissait avec volupté dans la boue du fond du bassin, orientant sa grosse tête corail vers le soleil, quand une ombre passa au dessus de la surface lisse de l’eau. La grosse carpe sursauta et scruta vers le haut. Son œil noir eut à peine le temps de s’adapter à la clarté du miroir leur servant de plafond que l’ombre repassa, rapide, accompagnée cette fois d’un rire sonore.
– Il est revenu!
Tout joyeux, le poisson se dégagea de la boue et donna de vifs coups de queue pour rejoindre la surface, aussitôt suivi par son comparse turquoise et orange, qui ne put s’empêcher de râler.
– Ben quand même! Je croyais qu’il nous avait oubliés. C’est pas concentré à c’t’âge-là, il suffit d’un camion rouge avec un gros klaxon et exit les carpes!
Roger et Stanislas sortirent leurs têtes chauves de l’eau juste à temps pour voir passer,dans un grand éclat de rire, un petit pied chaussé de basket blanche. Le petit pied, suivi d’un second petit pied, repassa dans l’autre sens, puis revint, puis repassa, les obligeant à hocher la tête en rythme.
– Bon, il arrête? Je vais choper un torticolis…
Comme s’il avait entendu Stanislas, le gamin ralentit sa balançoire, en descendit d’un petit saut et s’approcha du bassin. Il sortit de sa poche des miettes de pain sec et commença à les lancer dans l’eau en gazouillant aimablement à l’intention des poissons.
– Ah merci gamin! tu tombes à pic, c’est l’heure de l’apéro et on commençait à avoir un petit creux du côté de l’estomac!
Une fois que le petit eu vidé sa poche, il sorti de son sac à doc bleu un gros pistolet de plastique qu’il plongea dans l’eau, passant à quelques centimètres des gloutons.
– Eh? ça va pas la tête? Il va nous blesser avec ce gros truc jaune et vert! C’est quoi d’abord cet engin?
Des bulles d’air sortirent du jouet, chatouillant le ventre des carpes
– C’est pas mal ce p’tit massage, tu crois que c’est un genre de spa pour poissons?
Roger n’eut pas le temps de donner son avis, une gerbe d’eau sorti du pistolet et vint remplir sa bouche ouverte pour parler. Il recula brusquement et se mit à tousser, à la grande joie de Stanislas.
– Ahahahahaha! J’ai enfin un allié! Il est bien ce gamin, il a trouvé un moyen de te faire taire!
Mais il n’avait pas fini sa phrase qu’une autre gerbe d’eau lui remplit la bouche à son tour,  transformant son rire moqueur en hoquet.
Les deux poissons se réfugièrent dans la boue, poursuivis par les jets d’eau qui les chatouillaient et les empêchaient de se voir distinctement.
– C’est quoi ce truc?
– Je crois que j’ai entendu un gosse appeler ça un « pistolet à eau », ils s’arrosent avec…
– Ah… comme si on avait une lance à air?
– Oui, c’est ça
– Ça serait chouette d’avoir des jouets, nous aussi… Si on avait des mains…
Au dessus d’eux, le petit prince lançait des cris de joie en tirant dans tous les sens avec son pistolet, inondant les alentours du bassin.
– Tchaa-Tchaa-Tchaa!  Ze suis le sérif du bassin!
Il pointait le canon de l’arme en plastique vers les carpes amusées mais prudentes et faisait mine de leur tirer dessus. Roger quitta la boue et rejoint la surface.
– Ce qui serait bien, p’tit, c’est que tu aies une étoile de shérif accrochée à ta veste! Tu serais magnifique!
Le gamin arrêta un moment son jeu et considéra la carpe, puis leva les yeux. Le jour tombait et on commençait à distinguer dans la limpidité prune du ciel l’étoile du berger et un croissant de lune, qui rivalisaient de brillance. Il se hissa sur la margelle et tendit sa main potelée vers le haut.
Stanislas, inquiet de voir tomber le gamin, s’était approché pour amortir une éventuelle chute.
– Attention, gamin, va pas plonger…
Mais le petit prince, ignorant le danger, décrocha tranquillement l’étoile et la posa sur sa veste à l’endroit du cœur. Sous les yeux sidérés des poissons, l’étoile se fixa et se mit à luire doucement.
– Dis donc, ce gamin est magicien, ça me donne une idée…
Roger s’approcha de l’enfant qui admirait sa décoration et lui glissa
– Petit, si tu décroches la lune et me la fait boire, je vais grossir tellement que je pourrai te servir de cheval…
Après avoir fixé la carpe un moment pour peser la valeur de sa proposition,  le gamin tendit de nouveau le bras. Il décrocha la lune avec délicatesse, l’approcha de ses yeux noirs, en apprécia la douceur et brillance, puis la tendit au gros poisson corail, inclinant un bout du croissant vers sa bouche.
Un liquide doré coula dans la gorge de Roger, dont le volume se mit à augmenter. Le gamin poussa un cri ravi et admira l’animal, devenu énorme et iridescent.
Stanislas souffla de surprise.
– Comment tu fais ça?
– J’ai connu une seiche il y a longtemps, rigola Roger, on s’est bien entendus, elle m’a appris quelques trucs!
Le poisson transformé en monture féerique sorti sa nageoire de l’eau, invitant le petit à le chevaucher. Sans hésiter, le gamin s’installa sur le dos brillant et s’accrocha à la nageoire.
Roger commença par un prudent tour de bassin puis, assuré que l’enfant était en confiance, se mit à accélérer. Les éclats de rire du gamin le poussèrent à aller de plus en plus vite. Il s’enhardit, fit de petit bonds, des demi-tours, donna de grands coups de queue pour créer des gerbes d’eau auxquelles ses belles couleurs nacrées donnaient des reflets d’or et d’argent.
Stanislas se mit à leurs côtés pour une course que le petit prince remporta dans un « Z’ai gagné! » sonore. Avant que l’enfant n’aie l’idée d’inventer un nouveau jeu, Roger, pantelant, décida qu’il était temps de reprendre son aspect normal et le déposa sur la margelle. Le gamin flatta les deux poissons du plat de sa petite main et s’allongea sur la pierre restée tiède, laissant le bout de ses doigts faire clapoter la surface, comme pour prolonger le contact avec ses deux amis.
– Il est mignon, c’gamin, il a pas eu peur, rien et regarde… il nous remercie… mais je suis inquiet qu’il tombe, quand même…
Sur ces mots Stanislas, heureux de pouvoir participer à l’aventure, prit son élan et effectua un bond majestueux qui le mena au bord des premières branches des arbres qui jouxtaient le bassin.
Alertés par le bruit, quelques oiseaux sortirent des feuillages pour entendre ce qu’il avait à leur demander.

C’est un enfant endormi profondément, rêvant au pays merveilleux des astres magiques, que les rouge-gorges et les mésanges, aidés par quelques moineaux, protégèrent en le maintenant par ses vêtements, formant au dessus du dormeur un arc de plumes chatoyantes.

                                                                                                                 

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Publié le 28 avril 2018, dans Roger et Stanislas, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

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