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L’homme-seiche
Les premiers petits tentacules apparus autour de mon nombril auraient dû m’alerter. Mais la vie que je menais, entre obligations familiales, boulot et installation dans la nouvelle maison,m’accaparait tellement que je les ai à peine remarqués. J’ai desserré ma ceinture d’un cran pour leur faire de la place, acheté une petite éponge douce pour bien les nettoyer et les ai intégrés à mon quotidien sans plus y prêter attention.
Maintenant que j’y pense, il est étrange que Léa ne les ait pas remarqués non plus, elle qui se vante de pouvoir déceler un faux pli sur une chemise dans le noir… Ca laisse entendre le creux de la vague où sombre notre passion physique… et impossible d’imaginer ces étranges excroissances translucides y remédier…
Depuis quelques jours, ma vision s’est considérablement améliorée. Encore une fois, je ne me suis rendu compte de rien jusqu’à ce que les enfants se mettent en tête de me surprendre en arrivant dans mon dos. Se jeter sur moi en hurlant et rigoler de ma surprise est devenu leur méthode favorite de passer le temps, mais là, ils pleurent et se vexent parce qu’invariablement je décèle leur présence. Ils m’accusent d’avoir des yeux dans le dos. Je me suis d’abord insurgé, mais quand en voiture j’ai réalisé que je n’avais plus besoin de me servir des rétroviseurs, j’ai compris qu’ils étaient dans le vrai. Je me suis enfermé dans la salle de bain pour faire le bilan sur ma mutation et me suis longuement observé dans le miroir, ne négligeant aucun aspect de mon anatomie. Je me suis trouvé plutôt pas mal, à quelques détails près…
Autour de mon nombril, les tentacules sont au nombre de dix, dont deux plus longs, capables de se saisir de petits objets. J’aurais peur d’effrayer Léa et les gosses, mais prendre la savonnette ou la brosse à dents avec le nombril a un petit quelque chose d’exaltant que j’adorerais partager avec eux. Ca leur en boucherait un coin, eux qui me trouvent plan-plan… Mes yeux n’ont pas changés, la pupille a l’air d’avoir un peu grossi, comme en forme de W, sans plus. Bizarrement, ces changements ne m’inquiètent pas outre-mesure. Aucune panique ne m’a étouffé. J’ai décidé de prendre un bain. Je trouve très réconfortant le contact avec l’eau. J’y ajoute du gros sel et je me laisse aller, Debussy et sa mer en fond sonore. C’est là https://www.youtube.com/watch?v=hlR9rDJMEiQ
Quand Léa a découvert que je m’étais enfermé, ça l’a mise en colère, elle a secoué la porte comme si elle voulait l’arracher et je me suis stressé. En découvrant que mon eau salée était devenue noire, j’ai compris.
Je suis en train de devenir une seiche. Tentacules, vision périphérique, protection par un jet d’encre. Je suis une garniture de paëlla.
Ignorant les menaces de Léa, qui décrivait par le menu toutes les horreurs qu’elle pense de moi et mon égoïsme, j’ai vidé et nettoyé la baignoire, ajusté dignement mon peignoir et ai ouvert avec toute la hauteur dont je peux faire preuve. J’avais envie de lui tendre sa brosse à cheveux avec mon gros tentacule, mais son regard foudroyant m’a tellement glacé que j’ai senti les dix excroissances s’aplatir d’un coup sur mon ventre.
L’homme-seiche est descendu à la cuisine s’ouvrir une bière et réfléchir à la vie.
Je ne me projette ni dans l’océan, ni dans un aquarium, mais je ne sais pas vers qui me tourner. Un généraliste? Un vétérinaire? Un exorciste? Et d’abord, comment cette mutation a-t-elle pu s’initier?
En y pensant mollement, j’ai laissé mon doigt courir sur le bord du crâne qui orne depuis peu le bas de mon avant-bras. C’est Léa qui l’a choisi, elle trouve ça joli, un crâne sur le bras. Personnellement, j’aurais préféré une pin-up, mais comme elle a fait inscrire mon prénom en lettres de feu dans le creux de ses reins, je me suis senti obligé de la laisser choisir mon tatouage. En frottant doucement les traits encore gonflés du dessin, je me suis rappelé l’échange que j’ai eue avec le tatoueur, ce jour là. Tout à mon nouvel intérêt pour le bio, je voulais savoir d’où viennent les encres qui servent aux tatouages. Pas question de me laisser injecter d’affreux produits chimiques. Il m’a rassuré très gentiment. Aucun risque, le noir vient de la seiche. De l’encre de seiche.
Je suis le premier OGM vivant.
Avatar, surmoi et inconscient virtuel: ton moi fantasmé
Après le Big-Data qui dissèque ta vie non virtuelle, Lecteur-Chéri-Mon-Amour, je te préviens aimablement qu’il vaut mieux que tu te tiennes à carreau… Va pas, dans un stupide mouvement d’humeur mal contrôlé, ruiner ce qui constitue, au royaume de la toile, le marqueur de ton intègre personne. Ton e-réputation.
(Ici figure une révélation)
Tadaaaaaaaaaaaaaa! Chants grégoriens interprétés par de jolis colibris dorés, simplement vêtus de shorts à paillettes, accompagnés d’angelots blonds pudiquement protégés par des voiles de soie émeraude, dans une ambiance légère de boules à facettes et leds roses et bleus. Avec des pluies de fraises tagada et des nuages de coton opalescent.
(fin de la révélation)
Quoi? T’entends-je t’étrangler, mon irré… quoi?
Laisse-moi te mettre au parfum rapidement.
Parce que tu le vaux bien.
Depuis des temps pas si lointains, mais qui paraissent immémoriaux, tu navigues allègrement, en toute impunité (crois-tu) sur la toile. Tu t’amuses, tu te déguises et sous couvert d’anonymat, parfois t’autorises quelques menues digressions.
Je ne te juge pas.
Tu as le droit de te promener sur youporn comme bon te semble, ou de t’acheter des sous-vêtements de cuir assortis à la nouvelle déco de ta salle de bain. Sauf que le oueb, outre le fait qu’il croit tout savoir, se souvient de tout. Enregistre tout. Conserve tout. Et… recrache tout, même si c’est mal digéré…
Par le biais de quelques astucieux recoupements, te voilà à la tête d’une masse d’informations qui constituent impitoyablement ton « toi » virtuel. (Passons ici les détails de ce que peux donner un abus de connexions à certains sites). Le problème c’est que, par les temps qui courent, ton TV (Toi Virtuel) est au moins (sinon plus) aussi crédible et important que ton TR (Toi Réel). Si tes amis sont majoritairement des FB (amis virtuels qui postent leurs repas ou leur dernière acquisition en matière de chaussures sur les réseaux sociaux), alors ce qu’ils perçoivent de toi, c’est avant tout ton TV…
Soit un être hybride, mélange de super-héros et de pervers pépère, qui lorgne les grosses voitures polluantes et consomme du bio. Un truc un peu comme ça…
Freaky, isn’t it? Avant, on se créait un avatar pour pavoiser le long des avenues de l’avenir numérique, maintenant, nous voilà rattrapés par l’avatar… D’ici à ce qu’on se mette en 4 pour lui ressembler… Parce qu’admet, Lecteur-Chéri-Mon-Nougat, que cet avatar peaufiné depuis des années a un petit goût de fantasme…
Tu trouves qu’on était pas déjà assez encombrés par un moi, un sur-moi, un ça, un conscient, un inconscient et un subconscient, v’là-t-y pas maintenant qu’il faut se coltiner un avatar, conscient virtuel, moi fantasmé?
Laisse-moi te prédire l’avenir, Lecteur-Chéri-Mon-Avatar, l’avenir, c’est des psys spécialisés dans l’analyse des avatars. Ils iront chercher l’inconscient de tes fantasmes dans ta collection de photos Instagram. Et accorde-moi une dernière prédiction: ça sera pas joli-joli…
Big Data – la femme en cases, suite
Lecteur-Chéri-My-Love,
Il y a peu, je bramais seule au fond des bois mon désespoir de me voir transformée en cases pour prétendre trouver du boulot. (Pour rappel, j’ai passé un « test de personnalité » en ligne avant un entretien – c’est ici)
Je suis sortie des bois (il a commencé à pleuvoir et ma peine étant soluble, il a fallu couper court à son infiltration dans les nappes phréatiques.)
Le couperet est tombé (j’ai eu le résultat du test) et c’est une guerrière belliqueuse, avide du sang des faibles et des paresseux, prête à tout pour atteindre son but, infatigable et totalement insoumise à la hiérarchie qui t’écrit depuis son nid d’aigle, ce dimanche.
C’est comme ça que je suis perçue par l’ordinateur.
C’est donc comme ça que les gens qui croient l’ordinateur s’attendent à me trouver. Inutile ici de préciser qu’ils en onteu pour leur argent. Je n’aime pas décevoir. Niark-niark…
Si un ordinateur (bien mal élevé) est capable de percevoir la douce créature inoffensive que je suis comme un danger pour tout l’étage « comptabilité » d’une entreprise, la question à se poser est naturellement : « mais qui diable croit l’ordinateur » ? Hélas, en ces temps troublés où Facebook et Google régissent nos vies, il apparaît que plein de gens croient l’ordinateur…
D’où le grand danger du Big-Data.
Les effets immédiatement perceptibles de Big-Data (en des temps qui paraissent bien lointains, d’autres avaient imaginé Big Brother) sont par exemple : Je crée un profil Linkedin et trois malheureux jours après, l’ordi propose de me mettre en relation avec un chirurgien esthétique. Je le jure. Il a suffi à cette infernale machine 3 jours pour décider que je suis trop vieille pour continuer mon existence comme ça.
Mais « Big-Data », c’est quoi-t-est-ce, t’entends-je t’inquiéter…
Pour faire vite, j’ai interrogé mon ami Wikitruc (par ce que, hélas, moi aussi je crois l’ordi) qui dit entre autre :
« Les big data, littéralement les « grosses données » désignent des ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’ils en deviennent difficiles à travailler avec des outils classiques de gestion de l’information. L’explosion quantitative de la donnée numérique contraint à de nouvelles manières de voir et analyser le monde. Les perspectives du traitement des big data sont énormes et en partie encore insoupçonnées ; on évoque souvent de nouvelles possibilités d’exploration de l’information diffusée par les médias, de connaissance et d’évaluation, d’analyse tendancielle »
Pour faire une bête analogie, imagine, Lecteur-Chéri-My-Darling, que tout (mais alors, vraiment tout) ce que as dit, pensé ou écrit un jour est conservé dans un gros-énorme container. Ajoute à ça tout ce qui te concerne (taille, âge, poids, habitudes alimentaires, adresse, téléphone, films préférés, couleur de chaussettes et j’en passe). Tout ça pour tous les gens du monde.
Imagine que ce gros container classe, trie, analyse tout ça, pour en tirer (entre autres) des stats à but lucratif (mais pas lucratif pour toi). Tu as maintenant une petite idée de ce que Big-Data représente.
Ca m’a donné une idée.
Soyons audacieux et couplons Big-Data, Google glasses et reconnaissance faciale (ça, c’est le truc qui va permettre de t’identifier sur toutes les photos qui circulent sur internet) pour générer le système de délation mondiale le plus performant du monde.
Voilà le topo :
Tu vois quelque chose qui ne te plait pas. Aujourd’hui, tu as le choix entre te taire et passer comme si de rien n’était ou réagir. Ce second choix étant fortement corrélé avec le gabarit de la personne à engueuler. Demain, Big-Data te permettra d’agir tout en restant dans l’ombre.
Par exemple :
-Tu vois des glands sur un banc qui balancent leurs sacs de chips vides et leurs canettes par terre. Tu fais une photo discrète avec tes Google-glasses et tu balances sur Facebook. En 35 secondes, les glands sont identifiés, leurs signalétiques envoyés à la maréchaussée et moins de 1mn30 après, les flics surgissent pour verbaliser.
– Une mémé te grille dans la file à la boulangerie et rafle le dernier pain au chocolat aux amandes dont tu rêves depuis 24h. Hop ! Photo et envoi direct au médecin de la vieille, qui la flanque à l’hosto pour 1 semaine. A la diète évidemment.
– Un gosse hurle dans le bus à côté de toi ? Hop ! photo et le momichon est immédiatement porté sur la liste des enfants à problèmes, direction la maison de correction à la moindre incartade.
Les bénéfices de ce système tout connecté sont sans fin…
Avoue qu’on nage en plein rêve, là, Lecteur-Chéri-Mon-Caillou ? Je te donne le monde de demain. Ne me remercie pas, ça ferait de moi une rénégate…






