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Hier soir, j’ai vu un homme s’enfoncer dans le trottoir
Cette histoire est basée sur des faits réels, l’inconnu existe, le trottoir aussi. Seul le cri de la libellule est une supputation. Mais je ne vois pas pourquoi les libellules ne crieraient pas. Même en silence. Les cris silencieux sont les plus intéressants et le port de la casquette ne fait qu’en renforcer l’intensité. Je dis ça pour pousser les libellule à porter la casquette. Pas pour que vous vous mettiez à crier.
Sérieux.
Entre chien et loup, un individu s’est lentement fondu dans le trottoir, à côté de chez moi. Mon attention a tout d’abord été attirée par le fait qu’il n’avait pas de pieds. C’est que la fusion avant déjà commencé, mais ça, je ne l’ai découvert qu’en m’approchant un peu.
Donc, voilà le topo : un homme jeune, sans pieds, s’enfonce lentement, sous mes yeux ébaubis, dans une portion de trottoir (précisément la portion entre boulangerie et pharmacie).
La scène s’est déroulée très vite, le temps d’un passage du rouge au vert.
Personnellement, l’idée d’un monde extra-terrestre m’a toujours semblée attirante. J’ai même l’intime conviction d’être l’élue, celle avec qui ils vont tenter de communiquer en premier. Donc en voir la manifestation m’a paru tout à fait normal. Attendu, même pas peur.
(Oui, il y a des gens qui trouvent normal de voir un individu sans pieds fondre dans le bitume.)
Quand seul son buste surplombait le niveau de la rue, j’ai dû manœuvrer pour laisser passer les voitures qui préfèrent circuler au vert (il y en a encore un peu).
Ca a pris quelques secondes, mais quand j’ai de nouveau tourné la tête, seule la sienne (de tête) dépassait du sol. Je me suis dit qu’il fallait à tout prix tenter d’entrer en communication avec lui avant sa complète disparition. Au moins pour le prévenir que le trottoir est parfois sale et que s’il voulait se fondre dans le décor, un arbre ou un mural street-art étaient plus adaptés. Avec une préférence pour le mural.
N’écoutant que mon courage, je suis donc descendue de mon fidèle destrier mais le temps de traverser, la tête s’était définitivement mêlée au bitume.
Merde. Le processus de fusion avait pris fin.
Dans une tentative désespérée d’établir le contact, j’ai poussé un cri de libellule et entamé une danse sioux de la paix, tout en agitant dans ce qui avait été sa direction mon i-phone tout neuf, comme preuve de la grande avancée technologique de cette planète. Devant tant de bonne volonté, il ne pouvait que revenir vers moi.
Las. L’inconnu du trottoir avait terminé sa mutation et je ne devais plus le revoir.
C’est pourquoi je me suis mise à peindre la parcelle de sol qui avait été en son contact. S’il s’y était fondu, autant lui rendre un hommage vibrant.
Voilà comment actualiser le mythe du prince charmant : la bouche du crapaud correspond à l’endroit par où le mystérieux inconnu a disparu.
Et rigolez pas, c’est pas plus con que pokémon GO !…
Sinon, l’artiste qui décore les trottoirs est par là : http://www.julianbeever.net/
T’es toute jolie, j’t’ai pas reconnue…
Analysons ensemble, Lecteur-Chéri-Ma-Bière-Fraîche, ce qui se passe dans le cerveau de celle qui reçoit cet étrange compliment.
Laisse-moi te situer le contexte. C’est la rentrée. L’ennui cloue son cerveau à la baie vitrée teintée. Une partie de son être gambade joyeusement dans les champs pendant que l’autre traînasse mollement dans le couloir qui mène de son bureau à la fontaine à eau. Elle croise trucmuche du service bidule (pas la peine d’encombrer son esprit de données inutiles, donc elle ne se souvient jamais des gens). Il lui parle. C’est inhabituel, alors elle dresse l’oreille.
Tout d’abord « T’es toute jolie »:
Elle frétille, son œil ordinairement torve et chafouin (ben oui, au bureau, on a tous une propension naturelle à la torvitude) s’éclaire et s’illumine. Elle se redresse imperceptiblement, contente d’avoir pour une fois eu la force (surhumaine) de porter des talons. Jusqu’à son vernis sur les ongles des pieds, qui se fait le miroir joyeux d’une moquette maronnasse, tout sur elle devient brillance, exubérance et confiance en soi.
Il faut profiter de chaque microseconde de gloire. Alors oui, un très bref instant, elle se sent la reine du premier étage. La fée de la photocopieuse. La princesse de la machine à café. La médaille d’or de la fourniture de bureau (oui, elle, elle possède son propre scotch, son agrafeuse et même, si tu es mignon, elle te montrera son tippex). Soudain, les cloisons oppressantes qui composent son paysage quotidien deviennent haies de fleurs odoriférantes. Soudain, l’imprimante asthmatique se fait fier destrier. Soudain, les corbeilles à papier débordent de fruits exotiques comme autant de cornes d’abondance.
Soudain, Thomas-de-la-maintenance devient un éphèbe bronzé au corps glabre, à la musculature huilée et au regard de braise. Non, je m’égare, ça c’est pas possible.
Je reprends.
Soudain, Thomas-de-la-maintenance devient… Bon, je laisse tomber la maintenance, de toute façon ces mecs n’existent pas. Ils te laissent crever, ton écran qui clignote une lumière aveuglante dans tes yeux naïfs et pleins d’espoir, ton clavier dans une tentative d’étranglement par câble pas-usb, ta prise réseau menaçant de s’éventrer par le sabre –oui, je sais, on dit « faire seppuku », mais je crains que ça ne parle pas à la majorité de mon lectorat- malgré tout le respect que je vous dois, je n’imagine pas facilement que des samouraïs me lisent. Si c’est le cas, qu’ils aillent à la page contact et m’envoient des carpes Koï, je suis fan)
Mais où en étais-je ?
Ah oui, la radieuse.
Elle flotte maintenant 2 cm au-dessus de la moquette sale. Son cœur résonne de la musique des anges (https://www.youtube.com/watch?v=s85PXZAXkjA). Dans un très court instant, elle va, d’un geste empreint d’une auguste liberté, se débarrasser de son soutien-gorge et le jeter en brâmant des chants grégorien.
Mais voilà la cruelle suite: « ch’t’ai pas r’connue »
QWAAA ? Quoi ? Coua-coua ?
Tout s’effondre en elle. Soudain, la moquette se fait allergisante, le café a goût de plastique, l’imprimante lui crache au visage une série de reportings mensuels-à-destination-de-la-direction, la lumière redevient blafarde, ça pue l’ennui et la poussière de papier jusque dans les espaces réservés à la détente (interdite de toute façon).
Soudain, son vernis sur les ongles des pieds s’écaille et forme de petits tas mesquins, roses pâles, autour de ses sandales dont les talons la font souffrir. Soudain, elle sent le poids de ses kilos en trop la tirer vers le bas, ses bourrelets poussent la ceinture de sa jupe et elle se sent racornie et inutile.
Des larmes perlent à ses yeux dont tout éclat a fui la prunelle depuis le jour où ses pas l’ont, malgré elle, conduite derrière un bureau, dans un air aseptisé, derrière une fenêtre qui ne s’ouvre pas, à côté de plantes qui, à son image, s’étiolent en oubliant jusqu’à la pluie salvatrice. Soudain, Thomas-de-la-maintenance est une planche de salut.
D’ailleurs, le voilà qui arrive au bout du couloir, chaloupant dans son pantalon de tergal gris, sa chemisette, qui un jour fut blanche, flottant dans l’air climatisé lourd de tous les miasmes de l’étage, ses cheveux gras ondulant avec classe. Ahhhhh… Thomas…
Non, ça c’est pas possible !
Voilà pourquoi,
toi qui essaie bêtement de te faire aimer,
en distribuant des compliments de rentrée,
tu ferais mieux, comme d’habitude, de la fermer.
Voilà pour toi
Sur ces vers puissants, je te laisse, Lecteur-Chéri-Mon-Cupcake, reprendre doucement le fil de ta vie professionnelle.
Acta est fabula et je suis fatiguée.
Dead-end hotel
Il m’avait semblé louche de prime abord, mais j’étais trop fatiguée pour en chercher un autre…
De face, il avait l’air d’un gigantesque cube sombre et inquiétant. Les quelques fenêtres éclairées semblaient sales et elles avaient toutes l’air fermées. Je dénombrais 13 étages et pas loin de 30 fenêtres par étage. Sur 2 faces, on était près de 800 chambres… si chacune d’entre elles abritaient une moyenne de 2 touristes, j’avais potentiellement devant moi 1600 abrutis en short en quête du meilleur selfie. De quoi faire partir en courant. Mais j’avais envie d’une douche et impérativement besoin d’une nuit de sommeil. Ce serait donc le «Grand Burstin ».
Aveugle à la moquette bordeaux ornée de décors crème et aux affiches proposant soirées bingo et night-club, insensible aux appels de Mr Loyal qui officiait en costume noir et rouge devant le rideau à paillettes de la salle de bal, je me hissais péniblement au 11è étage. Par l’escalier, l’ascenseur ne m’inspirant qu’une confiance modérée.
Un long couloir aveugle parsemé de portes coupe-feu étalait sa monotonie glaçante sous mon regard sidéré. Des touristes aux ventres mous et fesses gélatineuses ahanaient par endroit, sous le poids de leurs bagages et des repas trop riches et trop gras ingurgités depuis leur arrivée. Je parcouru le couloir le plus vite possible, ignorant les regards torves qui reprochaient ma hâte. La chambre était propre et le confort relatif mais correct. Je jetais mon sac sur un des lits jumeaux et m’apprêtais à me propulser sur le second quand un détail en apparence anodin retint mon attention. Les fenêtres n’étaient ouvertes que sur 10 cm. Les 2 petites fenêtres donnant sur la mer étaient entre-ouvertes et bloquées. Immédiatement, l’air a semblé manquer. J’ai essayé de me contrôler, sachant qu’il ne s’agissait que d’une illusion, mais la fatigue et le stress l’ont facilement emporté : il me fallait m’assurer de la présence proche d’un accès à l’air libre. Envolées mes envies de douche, j’ai commencé à fébrilement essayer de débloquer une fenêtre, sans succès. Quand j’ai senti mes mains trembler et la sueur perler à mon front, j’ai pris une profonde inspiration par la trop petite ouverture et me suis précipitée hors de la chambre. Par chance, l’issue de secours était toute proche.
Je l’ai ouverte dans mouvement brusque et, au contact de l’air frais sur mon visage, ai eu un moment de soulagement. Trop bref. L’escalier de secours était intégralement encadré de plaques de tôle ondulée. Aucun accès à l’air ou à la lumière. Les tremblements de mes mains ont repris, il fallait que je décampe de là, tout de suite.
Je suis repartie dans le couloir, en quête de l’escalier le plu proche, vérifiant au passage que les issues de secours offraient des fenêtres ouvrables. Enfin l’escalier s’offrit à ma vue. Je m’y jetais et bousculais au passage un homme en tenue de travail qui hurlait d’indistinctes indications dans un talkie-walkie.
11 étages, pas plus de quelques minutes. En ouvrant bien chaque fenêtre accessible, je devrais y arriver. J’ai commencé par celle du 10ème. Une bonne bouffée d’air et j’ai pu descendre au 9ème. Au 8ème, j’ai négligé la fenêtre et continué ma descente. L’homme au talkie me talonnait, continuant d’invectiver dieu-sait-qui. L’espace de quelques secondes, j’ai cru qu’il me pourchassait pour une obscure raison, mais non, il est sorti au 7ème étage. La fenêtre d’après était ouverte, j’en profitais pour inspirer l’air de la mer. Bizarrement, il me semblait avoir déjà vu le paysage découvert par cette fenêtre… Je me retournais pour aviser le numéro d’étage, 10 ! J’étais de retour au 10ème ! C’était impossible !
Je me suis mise à courir dans l’escalier. 9, 8, 7. Au 7ème, c’est Monsieur Loyal qui m’a rejointe, son costume rouge et noir élimé parsemé de paillettes a éclairé l’espace d’un instant le lugubre enchaînement de marches. J’aurais juré qu’il me poussait, mais j’ai dû me prendre les pieds dans la moquette. Je me suis relevée et ai poursuivi ma descente. La panique me faisait délirer : 9, 8, 7 encore ! J’étais en sueur, mes jambes tremblaient et le premier touriste à m‘empêcher de rallier le plancher des vaches s’exposait à des coups rageurs.
10.
Je me suis assise sous la fenêtre, les larmes coulant sur mes joues, le cœur pris dans l’étau de l’angoisse. J’avais le sentiment de mourir de stress quand un cri rauque a raisonné, suivi de claquements aigus. Une explosion est venue couvrir le cri et les claquements ont repris. Le type au talkie est repassé, me hurlant de ne pas rester là. Il parlait avec M Loyal dont les yeux de fouine m’ont transpercé le cerveau. Il me fallait rassembler mon résidu de courage et continuer à descendre. La logique voulait que cet escalier infernal prenne fin.
Je me suis relevée et, sourde aux plaintes dont le bruit s’amplifiait derrière moi, ai poursuivi ma course.
9, 8, 7. Je fermais les yeux en poursuivant la descente.
6.
Pause, ouverture de fenêtre, respirer, fermer les yeux, calmer la cavalcade du cœur, contrôler le tremblement des jambes. Mes mains moites s’accrochaient à la poignée de la fenêtre, dans une tentative désespérée de contrôler ma panique. J’étais suspendue au paysage, essayant de me concentrer sur le bruit des vagues, preuve de l’existence d’un extérieur. Quand m Loyal a posé sur moi son regard jaune et m’a demandé de fermer la fenêtre, j’ai explosé de rage et suis repartie en courant et en l’insultant. Dans ma rage, je pense avoir pas mal assaisonné les gros touristes mous qui parsemaient ça et là les étages. Décidant de ne plus contrôler le numéro des paliers et sourde aux claquements lugubres qui résonnaient dans tout le bâtiment, je pris une profonde inspiration et dévalais de nouveau. Chaque palier semblait un peu plus bas de plafond que le précédent et j’étais absolument certaine d’avoir descendu au moins 30 étages quand le bruit a cessé.
Il a été remplacé par une étrange énumération : 52, 47, 8, 60, 25, …
La porte qui s’ouvrait devant moi dévoilait un groupe de très vieux touristes qui pointaient les chiffres sur une feuille étalée devant eux. Le bingo ! Le bingo se déroulait dans la salle de bal, située au rez-de-chaussée ! J’allais pourvoir respirer ! Le plafond semblait à 1m50 de hauteur. Courbée en deux pour ne pas me cogner, je traversais la salle. Mon cœur allait lâcher d’un moment à l’autre et la sueur collait mon t-shirt sur mon dos. Dans la panique, je ne parvenais pas à localiser la porte de sortie. Je me suis mise à tourner sur moi-même, me cognant au plafond, persuadée que j’allais m’évanouir dans les 10 secondes si un panneau « exit » ne se manifestait pas. Une lueur verte m’a fait tressaillir d’espoir. Je me suis précipitée en direction du panneau salvateur qui s’est avéré être le sac à main d’une vielle en tenue de star disco, qui se trémoussait au son de l’orchestre. Mon cœur a sauté un battement, j’ai senti mes jambes s’affaisser sous moi. J’étais en train de vivre mes derniers instants.
Plié en deux, le type au talkie m’a traînée par les pieds vers ce que j’ai identifié comme un fauteuil de skaï rouge. J’avais l’impression d’être un poisson rouge hors de son bocal. Ma vue se brouillait, mon cerveau était chauffé à blanc et je sentais ma bouche desséchée par le stress s’ouvrir convulsivement pour réclamer de l’air frais.
J’ouvris brusquement les yeux, perdant quelques secondes à reconnaître l’endroit. Les fenêtres bloquées, la moquette rouge, les lits jumeaux ont pris leur temps pour se frayer un passage dans mon cerveau. Brusquement réveillée, je me mis à suffoquer. Il fallait impérativement que je quitte cette chambre.
J’ai pris une profonde inspiration par la trop petite ouverture et me suis précipitée hors de la chambre. Par chance, l’issue de secours était toute proche.
Le petit prince veut voyager
Le début de cette épopée est par là https://geckobleu007.com/2016/05/01/le-petit-prince-a-pas-dit
La suite est là https://geckobleu007.com/2016/06/19/le-petit-prince-a-un-reve/
Néanmoins, Lecteur-chéri-mon-culbuto, nulle obligation de rétropédaler dans le temps, surtout que ce modeste post te trouve sans doute débordé. Tout ce que tu as besoin de savoir est que le personnage principal est un enfant, petit prince mutique. Il se tient régulièrement au bord d’un bassin habité par deux carpes koï, Roger et Stanislas, qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines. Voilà, tu sais l’essentiel.
– Oui, je vois bien, c’est une montagne…
Stanislas suivait du regard le doigt potelé du petit prince, qui lui désignait une ligne brisée en forme de triangle sur la feuille de papier qu’il tenait au-dessus du bassin.
– C’est bien, tu as fait des progrès… mais tu ne veux pas plutôt m’apporter des trucs pour l’apéro ? ça a l’air sympa, tes beignets, là-bas…
Le gamin était venu avec un plateau de friandises, paris lesquelles la carpe avait immédiatement identifié des beignets moelleux couvert de sucre glace. De quoi le rendre prêt à tout, même à admirer des dessins d’enfants.
– Roger, tu ne veux pas m’aider à lui faire comprendre qu’il pourrait nous émietter ces délices ?
Roger arriva d’un coup de nageoire corail, en maugréant contre la gourmandise de son compagnon.
– Tu es vraiment en dessous de tout ! On s’en fiche, des beignets, regarde plutôt ce qu’il a amené : un chien à bascule ! Il est magnifique, tout en fourrure grise, avec un collier doré ! Je crois bien que c’est le fameux Bijou dont tout le monde parle. Il parait que c’est le jouet préféré du gamin ! C’est un grand honneur, qu’il l’ait amené jusqu’à nous…
– Mais oui, mais oui, mais moi, je préfèrerais avoir l’honneur des beignets… regarde… ils m’appellent de leur sucre mignon…
Roger sorti sa tête bicolore de l’eau, pour jeter un œil au dessin du petit prince.
– Dis-donc, il a drôlement progressé, ce dessin est d’une pureté incroyable… Tu sais pourquoi il nous le montre avec tant d’insistance ?
– Non, je comptais sur toi pour nous le dire,
– Ah oui, c’est vrai, c’est moi qui suis doué..
En éclatant de rire, Roger s’approcha de l’enfant pendant que Stanislas, vexé, regagnait le fond du bassin à grands coups de queue furieux.
Il regarda les yeux sombres, concentra toute son attention sur le front doré de l’enfant, projeta sur lui toute son énergie. Rapidement, il se senti emporté par les pensées joyeuses du gamin. Il se mit à virevolter dans un espace lumineux, argenté, dans lequel semblaient flotter des sphères transparentes. Dans cette exubérance colorée, il lui sembla discerner le projet du petit : aller découvrir la montagne, et les associer à cette découverte.
– Ah Stanislas, tu vas encore râler ! il veut nous emmener à la montagne !
– Mais il est fou, on vit ici, dans ce bassin, on y est bien ! Comment il veut nous transporter ?
– Euh… Je crois qu’il veut que nous partions tous sur le dos de Bijou..
– N’importe quoi, ce chien est un jouet ridicule, on il nous emmènera pas plus loin qu’un arc de cercle et tout ça va nous faire rater l’apéro ! Mais qu’est-ce qui se passe ?
Avant que les deux carpes aient pu réagir, une épuisette les avait cueillis et délicatement transvasés dans un gros bocal. Roger et Stanislas, immobiles, les yeux exorbités par la surprise, se sentirent soulevés et se retrouvèrent sur le dos du chien Bijou. En battant des mains pour manifester sa joie, le gamin se mit à califourchon derrière le bocal et regarda fixement Roger.
– Ah, je crois qu’il veut me dire quelque chose…
Le poisson se laissa aller, essayant autant que possible de se détendre, pour favoriser la communication avec l’enfant. Depuis le bocal, c’était moins facile que depuis le bassin et ils passèrent de longues minutes à se regarder, les yeux bleu clair de la carpe scrutant les étoiles d’or des pupilles noires du bambin
– Stan’, je crois qu’il faut que nous fermions les yeux…
– Ah non, je ne vais pas me laisser dicter ma conduite par un enfant, aussi mignon soit-il !
– Ne soit pas ridicule et ferme les yeux…
Les deux carpes Koï fermèrent les yeux, et le gamin, satisfait, fit de même.
*
– Aaaaaah…. Mais c’est quoi ?
Stanislas se trouvait face à de la neige. La couverture blanche et légère sur laquelle reposait le bocal en refroidissait le fond.
– Mais non ! je veux retourner au bassin !
Des flocons se mirent à tomber dans l’eau et Roger, hypnotisé, essaya de les gober.
– Mais t’es con, on ne peut pas gober la neige, elle fond dès qu’elle touche l’eau !
– Lâche-moi deux minutes, je veux jouer aussi, moi !
Vexé, Stanislas parti bouder dans le fond du bocal, laissant Roger faire des petits sauts pour attraper les flocons que répandait le petit prince sur le bocal.
– Tu vois ? On a voyagé en fermant les yeux ! Ce chien est magique !
– M’en fous, on est en train de rater l’apéro ! Et moi, je voudrais voir la mer !
Le visage collé au bocal, le gamin observa les deux poissons. Ses yeux et son nez paraissaient énormes et son rire rebondissait sur les parois de verre. Un peu désorientés par toutes ces nouveautés, les carpes se tapirent au fond et attendirent. Un battement de paupières plus tard, ils étaient face à un récif de corail. Autour d’eux, des poissons multicolores s’ébattaient et des algues ondulaient gracieusement au rythme d’un courant léger.
– Ah… ca c’est mon gamin ! On n’est pas mieux, là ? Regarde ! Des cousins !
Pour la première fois de leur vie, Roger et Stanislas, à l’abri de leur bocal, purent prendre l’apéro en compagnie d’autres poissons, sous le regard attentif de l’enfant, toujours juché sur son chien Bijou.
– Dis-donc, et si on essayait un truc ?
Et Stanislas, mis en joie par l’alcool de coquille d’huitres que lui avaient fait goûté ses nouveaux amis, chuchota à l’oreille de Roger :
– La lune…
Roger n’eut pas le temps de protester et un battement de paupières plus tard, le bocal, ses deux occupants, le chien Bijou et le gamin dévalaient la pente d’un cratère gris. Dans le ciel au-dessus de leurs têtes, ils distinguaient une sphère bleue.
– La terre! Regarde, c’est la terre …
La gamin jubilait, son rire léger s’égrenait dans l’eau du bocal. Roger était stupéfait. Il ne cherchait pas à comprendre.
Ils avaient demandé la lune. Un petit garçon rêveur et délicat venait de leur offrir.
Dernier regard
Pour la première fois, je ne lisais pas cette prédictible et irrépressible peur de la mort dans les yeux verts qui me fixaient. Au contraire, je croyais y déceler un remerciement mâtiné de soulagement. Ça me paraissait impossible.
D’habitude, les gens mis en joue par mes soins perdent toute dignité. Ils pleurent, crient, supplient, bavent même, pour la plupart. Ce n’est pas un spectacle agréable. Il va mieux pour tout le monde l’abréger. Mais là…. Là, c’était différent. Elle était agenouillée devant moi, et elle semblait me regarder avec confiance. Tous les autres étaient au sol, le visage enfoui dans leurs bras, comme je l’avais demandé. Elle seule avait désobéi. Comme si elle voulait profiter d’une occasion attendue depuis longtemps.
Ce n’est pas simple de braquer une banque et on préfère évidemment éviter les dégâts collatéraux. Le plus dur, c’est de gérer les gens.
Ça m’a toujours semblé dingue, parce qu’on connaît tous l’inéluctabilité de notre avenir, mais les gens se comportent comme s’ils ne croyaient pas qu’ils vont disparaître un jour. Alors quand ils se trouvent pris au piège d’un braquage, certains perdent complètement les pédales. Même ceux qui ont l’air d’avoir des vies merdiques se mettent à gémir et à trembler.
Ce n’est pas si dur de repérer une personne dont la vie est merdique. Son regard est éteint et sa mâchoire molle. Souvent, jusqu’à ses cheveux orientent leurs regards vers le sol, comme si ceux qui restent s’excusaient d’être là. On peut quasi lire la pensée de ces cheveux… « j’y suis pour rien, il s’accroche à moi, il me soigne comme si son avenir dépendait de ma présence sur son crâne blafard ».
Mais la femme au bout de mon pistolet n’était pas comme ça. Elle était droite, silencieuse, ne tremblait pas, dans une attitude d’une dignité impressionnante. Et ce regard. Du coup j’ai un peu perdu de temps. On se prépare à un inattendu attendu, me suis-je entendu penser. Comme si on n’était capable d’anticiper uniquement par le passé. Cette fulgurance, dans un moment aussi dense, m’a terrassé.
Elle me regardait droit dans les yeux et ce jour-là, j’avais oublié mon masque de Donald-Duck. Donc, si je suivais la procédure, je devais la tuer. Là. Mais je ne pouvais pas.
– Qu’est-ce que vous attendez ?
Sa voix grave m’a ramené sur terre. Autour de moi, tout le monde hurlait. Les clients et les employés de la banque, de trouille, mes comparses, d’énervement.
– Allez, tu connais le règlement, il faut t’en débarrasser !
– On se casse ! On te laisse à tes hésitations !
– On y va, j’te dis !
Et ils se sont mis à sortir de la banque, un par un, tout en menaçant les gens.
Il me fallait faire vite, sinon ma carrière de grand braqueur était vouée à l’échec. Je ne voulais pas encore décevoir maman. Pour être honnête, je me suis contenté de lui dire que je bosse dans une banque, ce qui n’est pas loin d’être vrai. Ça lui a suffi. Elle était tellement fière de son fils chéri que j’ai en un peu rajouté, comme ça, pour profiter de son sourire. Du coup, maintenant elle croit que j’occupe un poste important dans une grosse banque et que j’ai même des subalternes. J’ai un peu honte, mais j’aime ma maman. Tous ceux qui aiment leur maman me comprendront.
– Alors ? Vous attendez quoi ?
Elle insistait… J’en ai profité pour la détailler. Au-delà des yeux verts, elle avait un visage agréable, franc. Elle semblait mince, coiffée, maquillée et habillée avec soin. Ça m’a plu. Mon doigt sur la gâchette a commencé à trembler. Dans quelques secondes, les autres seraient partis et je serai fini.
– Je vous aime
La voix est sortie de moi comme par magie. J’ai eu un moment de stupeur, mais pas tant qu’elle. De doux, son regard est devenu froid, à la limite du méprisant. Elle a presque craché sa phrase.
– Ah non ! Pas maintenant !
Une femme si peu attachée à la fragilité de l’existence ne pouvait que me faire fondre. Ma voix avait formulé une vérité ancestrale. Oui, je l’aimais, parce qu’on était pareils.
– Voulez-vous m’épouser ?
Elle s’est relevée lentement, a pris le temps d’essuyer la poussière sur ses genoux. Son regard a balayé l’espace qui nous entourait. D’un doigt, elle a détourné l’arme qui pointait toujours sur son visage. Son regard avait de nouveau changé. Un liquide vert d’une opacité prometteuse, où flottaient de minuscules particules dorées.
– Offrez-moi d’abord un verre…
Elle s’est mise derrière moi pour que je la couvre, comme si elle avait braqué des banques toute sa vie et nous sommes sortis à reculons. Avant de franchir la porte, j’ai tiré vers le plafond, moins pour impressionner les gens, toujours au sol, que pour manifester une joie folle qui semblait jaillir de moi.




