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Philosophie mathématique

Lecteur-chéri-ma-betterave, cette semaine fut riche en découvertes variées…

Le meilleur pour le début: je déniche le « Pi-day », le jour de célébrer la constante π (3.14 et des brouettes pour  ceux qui ne sont pas sûrs) (c’est le 14 Mars, logique, non?) http://www.piday.fr/ . Trop cool, j’ai toujours été fascinée par Pi. Sans déc’. Mais du coup, je m’interroge, pourquoi pas l’infinite-day? Le jour du sympbole « infini ». (un 8 allongé, si tu n’es pas sûr ). Ce serait assez logiquement le 8 Août.
Poétique, non, le jour de l’infini? Un peu celui de l’infinie connerie, comme celui où on découvre qu’il existe des amis prêts à donner 10.000€ par an pour des vêtements. En liquide. (les sous en liquide, pas les vêtements, quoiqu’un vêtement liquide présenterait un intérêt certain). Forcément un esthète. Ou un amoureux mystère. Un fan transi de sentiments purs, qui ne trouve pas d’autre moyen pour les exprimer que celui de donner à l’objet de sa passion une allure de gravure de mode (oui, parce qu’à ce prix là, un costume doit au minimum te transformer en P.C (P.C pour Prince Charmant, grand fou que tu es, je n’évoque pas là un parti sulfureux aux couleurs du sang).
Du jour du pis en tenue fluide pour objet du désir.

Autre découverte majeure (non vérifiée, je serais trop déçue que ce ne soit pas vrai) « si vous êtes en conflit avec quelqu’un au travail et que vous gaspillez votre temps à savoir comment vous venger au lieu de penser à l’important projet sur lequel vous travaillez, vous allez vous retrouver avec une synapse superstar pour des complots revanchards mais un esprit peu innovateur. » (je précise vite fait que ce travail du cerveau se fait la nuit) Trop classe. 2 informations stupéfiantes ici:
1 – Les synapses sont des entités douées de qualités ou de défauts, comme une armée quasi-infinie (enfin, de moins en moins infinie avec le vieillissement, d’où l’intérêt d’une journée dédiée à l’infini). Nos cerveaux sont le siège de hordes barbares prêtes à en découdre. Ca doit être ça, le « surmoi ».
2 – On peut téléguider son cerveau en le faisant travailler nuitamment sur les sujets qui nous semblent les plus importants. Fut un temps où les publicitaires traquaient le « temps de cerveau libre » http://www.acrimed.org/Le-Lay-TF1-vend-du-temps-de-cerveau-humain-disponible,
Maintenant ils vont pouvoir investir nos nuits et nos rêves. Instiller dans les méandres gris de nos cervelles ce qui nous motivera le lendemain. Nous ne sommes pas loin d’y parvenir https://www.sciencesetavenir.fr/sante/hacker-le-cerveau-la-menace-ultime_27990
Brain Hacking, la menace est donc lancée. Infini, t’es si mal, oserais-je lancer dans un moment de pure poésie homéopathique.
Déprime. Je préfère encore me draper d’un costume aqueux de pi. Alors là, Lecteur-chéri-mon-amour, si tu l’as suivie, je te propose une photo dédicacée de God himself (celui que tu veux)

Je sens que c’est le bon moment: Vu notre intimité croissante, je vais te confier un secret. Approche-toi discrètement du micro. Encore un peu, ne fait pas ton timide.
j2=-1  (j au carré égal moins 1)
Oui. Il faut parfois introduire des contre-vérités pour progresser.
Si on procède par approximation, contre-vérité=mensonge ==> Mentir permet d’avancer. Démo basée sur de puissantes connaissances mathématiques.
Je te laisse méditer là-dessus, je vais marcher sous la pluie, je n’ai plus rien à me mettre.

Working dead

La seule pensée qui m’occupe l’esprit est que j’aurais dû suivre ma première impulsion. Celle du matin, qui me susurrait tendrement de ne pas aller bosser, de prétexter une migraine, un lumbago ou le décès de la boulangère. Tout pour éviter le long ruban mou et gris de l’ennui.
Un peu tard.
Là, je suis dans la salle d’impression, les pieds dans le sang. Pas le mien, c’est déjà ça. Il est 23h47, mes souliers de cuir fauve font trempette dans le liquide rouge et poisseux qui s’échappe en flot continu du crâne d’un homme, étendu mollement sur la moquette gris chiné. Ce que c’est moche, les trucs chinés…
Comment ai-je pu en arriver là ?

Tout a commencé par un mail qui m’enjoignait à produire un document qualifié de FONDAMENTAL pour une réunion IMPORTANTE. On comptait sur MOI. J’avais 24h.
A vrai dire, j’avais anticipé. Le document dormait sur mon bureau depuis quelques jours. Je n’avais qu’à l’agrémenter de formules puissamment trouvées et j’aurai l’air du parfait collaborateur, fiable, efficace et discret. Comme d’habitude.
1h plus tard, il ne restait qu’à imprimer mon dossier pour le remettre à la secrétaire. Après quoi, je pourrai aller déjeuner tranquillement au japonais, m’offrir un tiramisu maison et aller me balader au bord de la Seine. Il faisait beau et mon boulot important du jour était terminé. J’étais l’efficacité incarnée.
C’est devant l’imprimante que les choses ont commencé à déraper. Le gros bloc de plastique et de métal, imperturbable et inaccessible, nanti d’écrans et d’emplacement pour s’identifier, refusait de produire mes feuilles. J’ai d’abord pensé que je m’étais trompé et suis retourné lancer l’ordre d’impression. Toujours rien. A peine un faible clignotement orange.

Un coup d’oeil à ma montre. J’avais encore le temps avant de sortir déjeuner. Quelques minutes, employées à cavaler d’une imprimante à une autre. Après quatre tentatives infructueuses, il a fallu se rendre à l’évidence : le système me narguait. Plus d’autre choix que de faire appel à un être de chair.
Tapi sous l’appellation « SOS informatique », l’humain se tient prêt à intervenir. Mais pas à l’heure du déjeuner. Quinze minutes de répondeur plus tard, il me fallait faire une croix sur le tiramisu maison. Encore vingt minute de plus, le temps d’une conversation surréaliste et de tests agaçants, et je devais renoncer au tiramisu, à la balade ET à mon dossier papier.
Ca m’a énervé.
Exceptionnellement, je suis descendu défendre ma cause au bureau de SOS-informatique, pour y trouver quelques clowns en train de déjeuner, de boire du café ou de visionner des vidéos. Personne ne semblait ému par mon problème. Avec le recul, je pense que ça m’a encore plus énervé.
J’en ai choisi un pour l’exemple et je l’ai contraint à faire l’effort de s’occuper de moi. Dans un silence de mort, je l’ai vu faire quelques manipulations, puis changer de couleur.
– On a un problème…
A partir de là, ils ont commencé à s’agiter et m’ont jeté dehors. Dans la précipitation, j’ai oublié mon badge. Je m’en suis rendu compte un peu tard, une fois coincé dans le SAS entre deux couloirs… je ne pouvais plus accéder nulle part. Il me fallait attendre que quelqu’un sorte. Ce fut long. A croire que ces types n’ont jamais besoin d’aller aux toilettes… J’ai pu récupérer mon badge quand toute l’équipe quittait les lieux. « Exceptionnellement pour un apéro de service », excités à l’idée d’aller boire des bières en meute dans un restau minable du coin, et déblatérer sur leurs collègues absents. Lamentables.

17h. Je remonte à mon bureau, plusieurs messages me demandent l’état d’avancement du dossier. Je décide de l’envoyer par mail, tant pis pour la procédure. Le document étant volumineux, il met du temps à charger. Dans l’énervement croissant, je relance mon ordinateur. Je sais que c’est idiot, mais je le fais quand même.
Le téléphone sonne au moment où j’entre mon mot de passe, me faisant me tromper une première fois. C’est un appel du destinataire du dossier. Je m’agace, me trompe une seconde fois. Je raccroche, excédé, je me trompe une troisième fois. Ecran verrouillé. Je ne peux plus accéder à rien. Il est 18h et les idiots « SOS » sont sans doute déjà ivres et de toute façon loin.
Mon seul espoir est que l’imprimante me crache ce dossier.
J’y retourne. Je m’identifie. Je vois mon document dans la file d’attente. Victoire ! J’appuie sur le bouton… rien… un nouveau clignotement, rouge cette fois. Il faut rajouter de l’encre.
L’étage est vide, à l’exception de la secrétaire qui attend mon dossier pour rentrer faire à manger à ses gosses. Elle aussi, est énervée, mais après moi. Et non, elle ne sait pas ajouter de l’encre, mais « SOS »… oui, je sais.

Il faut dévisser un panneau. Par chance, je sais dans quel bureau trouver un couteau qui peut me servir de tournevis. Evidemment, je suis occupé à  fouiller un tiroir quand passe quelqu’un qui va immédiatement imaginer que c’est moi, le voleur de fournitures de l’étage. Tant pis, je verrai ça demain. Mais ça m’énerve. Et quand, énervé et les gestes brusques, je me trouve tordu sur l’imprimante pour ouvrir la trappe d’accès à l’encre, mon badge sort de ma poche et glisse sous un meuble.
Je respire bruyamment. Il me suffit de décaler le meuble. Il est gros, mais je dois pouvoir y parvenir.
En fait, non, il me faut un levier pour le décoller du mur. Il est 19h, j’ai faim, je suis hors de moi. Je trouve néanmoins la solution : je vais dévisser la lame du massicot et m’en servir de levier. 19h30, muni de la lame, je m’efforce de décoller le meuble du mur. Je suis en sueur, la salle d’impression est dans le désordre le plus total et c’est à ce moment que se pointe un gars du « SOS », de retour du bar. Il dégage une odeur de houblon qui m’énerve. Il me reconnait immédiatement. Je dois avoir l’air menaçant, hirsute et muni de la lame, parce qu’il recule et se répand en excuses. Il invente une fable sur des derniers tests à faire avant de quitter les lieux et part en courant.
Je décide de mettre de l’ordre dans ma tenue. Et j’ai la main dans le pantalon quand arrive la secrétaire. Les yeux fixés sur ma main, elle m‘annonce qu’elle ne peut plus attendre, puis fait demi-tour et j’entends son pas précipité dans le couloir.
Donc, demain je suis voleur et pervers.
20h. Aucune nouvelle du SOS. Je décide d’appeler. Au moins qu’il débloque mon accès au réseau…
20h30. Il m’a dit qu’il allait me rappeler, mais je le soupçonne d’être parti. Sans badge, je ne peux pas descendre vérifier mes soupçons. J’en ai marre et de décide de partir, moi aussi.  Avant, il me faut récupérer le sésame, mon badge. Je me réattaque au déplacement du meuble.
20h45, je suis arc-bouté sur le meuble quand le type de la sécurité passe pour sa tournée de vérification. Je n’ai pas de badge pour prouver mon appartenance à l’entreprise et le désordre ambiant le rend soupçonneux. Peut-être lui a-t-on signalé qu’un employé se comporte bizarrement à l’étage.
21h30. Je ne sais plus comment les choses se sont passées exactement, mais j’ai enfermé le type de la sécurité dans un local technique que j’ai verrouillé avec mon couteau.

Le gars du SOS se pointe, la gueule enfarinée, pour relancer l’imprimante. Le début de mon dossier sort de l’engin.

Je lui demande m’aider à déplacer le meuble, il va s’exécuter, mais les cris de mon prisonnier le figent. Il lâche le meuble, qui retombe mollement et se vide de son contenu sur l’imprimante, cassant au passage le réceptacle de mon dossier et déchirant les feuilles de mon dossier.
Le gars du SOS ri de sa maladresse.

A ce moment, je suis sorti de mon corps. J’ai vu mon bras attraper la lame du massicot et effectuer un moulinet en direction du gars du SOS.

Il est 23h47. Pour la première fois de ma carrière, je ne suis pas irréprochable.

Nous sommes tous Sonny Wortzik
(pour info, si tu n’en as plus la mémoire, lecteur chéri-mon-toast-à-la-confiture-de-rhubarbe, Sonny est le héro de « une après-midi de chien »)

Help

Je m’appelle Mathilde et je suis prisonnière. Je ne sais pas depuis combien de temps, j’ai perdu le compte des nuits. Je ne sais même plus en quelle saison nous sommes. J’aurais dû me méfier de cette femme, mais elle avait l’air équilibrée, drôle, elle avait une vie sociale, des centres d’intérêt… tout pour me séduire. Quand je l’ai choisie, je sortais d’une relation assez simple avec un enfant de douze ans qui ne rêvait que foot, mangas et vacances à la mer. C’était reposant, mais sans grand intérêt. Je ne suis ni passionnée de foot, ni spécialement versée dans la BD. Avide de me renouveler, je l’ai quitté sans regrets, au cours d’une nuit agitée qui m’a amenée à percuter les rêves de Sandra.

Sandra… belle, soucieuse de son apparence, des bottes à hauts talons, des dessous en dentelle, de bons vins, des soirées arrosées,…  Ça semble futile, mais je me sentais irrésistiblement attirée par ce piment. J’ai cédé à un moment de sa nuit où elle oscillait entre rêve éveillé, semi-conscience boostée au champagne et désespoir à l’idée du réveil matinal. Quand, dans l’obscurité confortable, on sait que la journée à suivre sera longue, parsemée de micro-siestes et où il faudra à tout prix éviter le contact avec une surface réfléchissante quelle qu’elle soit. La voir se débattre dans ce moment de fragilité m’a séduite.

J’ai donc intégré la vie nocturne de Sandra, jonglé avec quelques bulles de champagne, profité des  délirants rêves éveillés qu’elle se faisait. Ça aussi, ça m’a séduite. Qu’une femme de sa classe se rêve en princesse redresseuse de torts, en walkyrie du bureau, en déesse de la salle de sport, ça m’amusait.  Elle m’a eue par le rire, Sandra. Ce premier contact a été fou et j’étais tellement soulagée de quitter le foot et les maillots en matière synthétique…

Il ne m’a pas fallu longtemps pour découvrir que cette nuit était un leurre. Une erreur dans mon existence, une parenthèse dans la vie de Sandra.

Sandra est insomniaque. Je me suis vite engluée dans le décompte de ses nuits sans repos. Comme elle, je suis ivre de la fatigue de la veille obligée. Des heures passées à guetter les quelques minutes de sommeil qui me permettraient de changer d’hôte. Parfois, je sombre dans une inconscience lourde pour me reprendre hébétée, percluse des courbatures de la vie de Sandra. Mes yeux piquent du sable de ses doutes, mes jambes tremblent de ses angoisses et mon ventre est tordu par son stress.

Je titube sous le poids de sa vie consciente, alors que je n’ai pas vocation la connaître. Ses problèmes de cœur, de boulot, de famille, ses frustrations, m’asphyxient lentement. Moi, mon credo, c’est de profiter des moments de relâche où vos cerveaux s’affranchissent de la raison, de surfer sur vos inconsciences. Je suis faite pour explorer les méandres inaccessibles de vos esprits, je m’alimente de  vos subconscients. Mais il me faut votre sommeil.

D’où je vous écris, je me trouve condamnée à visualiser sans fin le cinéma nocturne de mon hôtesse. Coincée dans les replis de la couette, ivre du parfum de son impuissance à trouver le repos.

Je m’appelle Mathilde, je vis dans les rêves. Je suis prisonnière. Si vous me lisez, c’est que j’existe encore. Aidez-moi.

#reves

Le chat, la carpe et l’hiver

Lecteur-Chéri-Ma-Crevette, il ne t’aura pas échappé que cette semaine, nous avons eu l’ouverture des soldes, la pleine lune, un vendredi 13 et le premier débat des primaires de la gauche.
D’ici à ce qu’un loup-garou vêtu d’une cape bleu marine rehaussée d’un col en fausse fourrure imprimé léopard et portant un bouquet de trèfles à 4 feuilles se présente aux élections….  Sans compter la vague de froid qui semblerait s’installer sur nos contrées. En même temps, on est en Janvier. C’est la canicule qui serait étonnante.Bref, en ce début d’année fraîchouille, rien de bien exaltant.
Raison pour laquelle je te propose une petite digression. Tentons la poésie, que diable.

Le chat, la carpe et l’hiver

C’est l’hiver et gros maître chat n’en peut mais
Le roux à longues moustaches, par la glace surpris
Se trouve à marcher droit sur la mare d’où, désormais
La carpe turquoise aux reflets d’or, pleine de mépris
Le toise, le moque, se gausse et, provocation suprême,
Nage au rythme de son pas, suivant, dans un rire canaille,
L’animal poilu qui ne rêve que d’avaler son rival d’écailles.
Le fourré se sent, pour cela, prêt à tout, capable d’extrêmes.
« Tu verras, hurle-t-il, écumant, à travers la glace bleue,
Ton rire se tarira de lui-même quand j’aurai saisi ta queue,
Ouvert et vidé tes entrailles, puis grillé ton corps froid »
Le poisson, pour répondre, se colle au plafond d’eau solide
« Essaie donc, pauvre animal au sort lié à la température!
Ici, crois moi, malgré ton air, tu es loin d’être le roi »
Furieux, le rouquin fait rouler une pierre, telle un bolide,
Depuis la rive blanche et douce jusque sur l’eau dure,
Brise la glace, y enfonce patte et griffes, fouille l’eau glacée,
Sa bêtise obstinée fini par agacer le gros poisson mordoré,
Qui titille et excite sa convoitise. Tout à son acte prédateur,
Le chat têtu ne sent passer l’heure
Et bientôt se trouve coincé,
La patte prise par l’eau gelée
Jusqu’à la nuit des temps, le poisson n’en finira pas de rire,
« Gros idiot confit d’ignorance, n’oublie pas
Que la nature est plus forte que toi,
Sur ce, je te laisse réfléchir à ton misérable avenir »

C’est le cris de désespoir du chat pris, miaulant son infortune,
Qui résonne encore aujourd’hui, par les nuits de pleine lune.

 

#chat #roux

 

 

L’appel de l’albâtre

Dès que je l’ai vu, j’ai su.
Dès que j’ai vu son visage pâle, ses yeux de lapis-lazuli, sa barbe soigneusement bouclée, son sourire apaisant. Et ses mains délicatement posées sur son torse… Il m’attendait, j’en étais convaincue. Il était assis, serein comme si le temps n’avait jamais eu de prise sur lui.
Dès que je l’ai vu, j’ai su que je n’aurai de répit tant que je ne l’aurai pas vu.
En vrai.
L’objet de mes désirs était à une heure de TGV. Un homme comme ça, ça se gagne.
Je n’ai pas regretté le train fendant l’aube glacée de ce mois de Décembre déprimant, la marche dans la brume, la sensation d’extrême solitude mélangée à du doute qui m’étreignait à son approche.
Dans sa boîte de verre, devant un mur rouge sombre, il m’attendait.  Depuis son socle, les reins ceints d’une peau de bête, il s’est prêté à tous mes caprices. Si je ne lui pas fait l’offense d’un selfie, je l’ai bien accaparé quinze minutes -A peine une virgule dans le roman de ses 4400 ans (de préférence écrit par Dumas) –  Nous fusionnions, je l’aurais juré. Malgré la foule, je l’ai eu rien qu’à moi. Comme si j’étais seule à le voir.
J’aurais tellement aimé le toucher… je n’ai pas osé. Il faut dire que la grosse gardienne en tenue de polyester bleu marine, son badge arrogant en équilibre précaire (et quasi horizontal) sur une poitrine surréaliste m’en a assez rapidement dissuadée. Ne pas déplacer les vitrines est une règle muséale.
Je suis restée à le contempler jusqu’à la fermeture de la salle. A force de le fixer, j’avais la sensation de pénétrer les sages pensées de cet homme d’albâtre.
Le trajet du retour a passé en contemplation des clichés et revues dédiées à cette envoutante statuette. Epuisée par le voyage, je me suis endormie à peine couchée.

La blancheur de l’albâtre a aussitôt envahi mes rêves. La tête chauve, démesurée, a empli mon champ de vision, les yeux de lapis-lazuli ont vrillé mon cerveau et une voix chaude s’est enracinée dans les méandres de mon imaginaire. Petit à petit, la fièvre est montée, une sueur salée a inondé ma peau, piquant mes lèvres, brûlant mes yeux fermés. Le rêve s’est fait prégnant, devenant cauchemar. J’ai vacillé, comme pendant cette microseconde qui nous coule avant le sommeil, mais la chute a duré des heures. L’étreinte fiévreuse s’est resserrée, se transformant en délire mystique. Toute la nuit, il m’a sourit, m’a parlé avec beaucoup de sagesse, de gentillesse. Il a eu quelques phrases étranges à propos de la passation, de la prolongation des rêves, de la nécessité du partage et des joies de la méditation. Ivre de chute et de chaleur, je ne comprenais pas grand-chose, mais ça n’avait pas d’importance.
Je me suis éveillée engluée par les sensations de la nuit. Hagarde, incapable d’articuler une idée, à moitié consciente. Assez bizarrement, je crois distinguer des visages, des corps.
Une salve d’éclairs achève de me rendre un semblant de lucidité. Il y a un orage, j’ai dû oublier de baisser le store. Je tends le bras vers mon téléphone pour regarder l’heure, mais il ne se passe rien. Je retends le bras. Toujours  pas de mouvement. Je tourne la tête. Non, rien ne veut bouger en moi, et toujours cet étrange défilé de visages, de culs… tiens, un enfant me sourit ! Il est mignon, mais que fait-il dans ma chambre?
Je lui demande son nom. Aucun son ne sort de ma bouche. A vrai dire, je ne parviens pas à articuler. Mon visage est comme figé.
Je me souviens de la fièvre. J’ai dû attraper cette fameuse grippe, c’est elle qui me plombe et me fait délirer. Je vais refermer les yeux, dormir encore un peu et ça ira mieux.
Mais mes yeux ne se ferment pas. Et les éclairs reviennent. A bien y réfléchir, on dirait qu’ils proviennent d’écrans de téléphones portables.
Des écrans de portables? Je parviens à me concentrer, malgré la désagréable raideur de mon corps.
Les images s’assemblent. Ces visages… ces jambes, ces culs, ces enfants… ce mur rouge sombre au fond… Cette grosse femme au regard sévère, en tenue de polyester bleu marine… Je suis cernée de verre… On pourrait croire… Je baisse le regard et distingue un socle d’albâtre sous mes jambes couvertes d’une peau de bête.
Bingo! je comprends. A ce même instant, un barbu aux yeux bleu sombre doit se réveiller à la place que j’occupais encore hier soir. Un homme de chair, à la peau d’albâtre.
Et moi, je suis d’albâtre, tout simplement. Fixée sur un socle de la même matière, sculptée il y a 4400 ans.
Je ne suis pas triste, pas même fâchée.
Je viens d’atteindre l’éternité.

Approchez, je voudrais vous dire quelque chose. C’est moi, là, devant vous, dans cette boîte de verre! C’est moi que vous venez admirer!
Et je suis d’accord pour les selfies.

#ebih-il