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Le petit prince s’amuse

Lecteur-chéri-mon-choux-vert, le début de cette épopée est par là:
https://geckobleu007.com/2016/05/01/le-petit-prince-a-pas-dit
La suite est là https://geckobleu007.com/2016/06/19/le-petit-prince-a-un-reve/,
puis si tu aimes vraiment, tu peux aussi lire ça: https://geckobleu007.com/2016/07/31/le-petit-prince-veut-voyager/
Si tu n’as pas exactement le temps de le remonter (le temps), tout ce que tu as besoin de savoir est que le personnage principal est un enfant, petit prince mutique. Il se tient régulièrement au bord d’un bassin habité par deux carpes koï, Roger et Stanislas, qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines. Ces carpes sont sentimentales (bien que fort viriles) et si elles pleurent, celui qui boit leurs larmes sucrées voit sa vie se prolonger de l’exacte durée de son honnêteté. Voilà, tu sais l’essentiel

– AAAaaaaaahhhh!!!
Roger, les yeux exorbités, se sent happé par le filet.
– Aaahhhhh ! Je déteste ce filet, il abîme mes écailles et froisse ma queue !
Stanislas, à côté de lui dans un autre filet le regarde d’un œil impavide.
– Mais lâche l’affaire, de toute façon tu n’y peux rien… Relaxe ton corps et essaye de ne pas gâcher ton oxygène.
Les deux carpes échangent un regard et avant que Roger n’ai le temps de réagir, chacun d’entre eux est projeté dans un bocal rond.
– Ah non ! Pas le bocal ! Je déteste ce truc rond qui nous donne l’air de poissons rouges débiles qui ne savent que tourner dans un sens en faisant des bulles stupides !
– Tu vas te calmer ? Là non plus, tu ne peux rien faire. Laisse tomber. Espérons que nous serons de retour pour l’apéro…
Les poissons prisonniers ne se quittent pas des yeux pendant qu’on les arrime solidement à ce qui semble être un cheval pour Stanislas et un éléphant pour Roger.
– On va encore se faire balloter, j’en ai marre, c’est pas une vie…
Quelques flocons d’une délicieuse mixture interrompent les récriminations de Roger, qui préfère suspendre ses râleries pour se gaver. Des petits doigts potelés d’enfant s’agitent au-dessus des bocaux, distribuant généreusement de quoi calmer les carpes.
– Il est sympa, le môme, quand même…
Une musique rétro couvre la fin de la phrase de Stanislas, qui ferme les yeux et cesse de bouger pour l’apprécier. La musique est tellement belle qu’il se sent littéralement transporté, comme s’il flottait. Un sourire béat se forme sur sa bouche pleine de flocons, il va se mettre à fredonner la mélodie quand un cri d’effroi le fige au fond de son bocal. Il ouvre les yeux pour voir passer Roger dans son bocal, sur l’éléphant, à la verticale devant lui. Roger s’agite et tempête, troublant son eau, vociférant, pestant, crachant des insultes. Parvenu à un ce qui semble être un point fixe en altitude, il redescend, toujours aussi agité. Le spectacle est sidérant. Les yeux écarquillés, Stanislas voit passer son ami de bas en haut puis de haut en bas.
Sans voire d’où il vient , il entend le rire cristallin du petit prince et comprend qu’ils ne sont pas en danger.
– Roger ! Tu vas te calmer, oui ? Profite, mon gros, pour une fois que tu bouges à la verticale ! Et sur un éléphant en plus !
Son rire moqueur est brutalement interrompu par le mouvement de bas en haut qui anime son propre bocal.
– Ehoh ! Qu’est ce qui se passe ? Jamais vu un cheval voler, moi ! Les éléphants, oui, mais les chevaux, non !
Les deux poissons en sont réduits à se croiser au rythme des sauts de leurs montures respectives. Profitant d’un moment d’altitude, Stanislas repère le petit prince, qui pilote très sérieusement un avion bleu. Son cheval semblant perdre de la vitesse, la grosse carpe en profite pour échafauder un plan.
– Eh, Roger, qu’est que tu dirais de rejoindre le gamin dans l’avion ? Ce serait plus tranquille, tu ne crois pas ?
– Tu veux qu’on saute, c’est ça ? mais on va crever hors de l’eau ! Et encore, il faut être sûrs de notre coup!
– Ca ralenti, on devrait s’arrêter bientôt. Un coup de queue et on s’envole pour atterrir à côté du petit. Il ne nous a jamais laissés tomber. Je suis sûr qu’il saura quoi faire.
– Tu aimes vivre dangereusement, mais j’ai trop peu de rater l’apéro. Tiens, ça s’arrête. J’y vais en premier.
Roger fixe le dos du petit prince et se concentre. Il prend son élan, amorce un cabrage et va donner un coup de queue pour voler vers l’enfant
– Nooooon, fais pas ça !
La carpe corail et turquoise arrête son geste juste à temps.
– Il n’est plus dans l’avion ! Et mon cheval repart ! Ton éléphant va sûrement se remettre en route, il faut trouver autre chose !
Roger souffle et se tourne vers le bocal de Stanislas
– Tu as voulu me tuer ! je suis sûr que tu l’a fait exprès ! Ce plan foireux était juste pour te débarrasser de moi !
– Mais non, quel intérêt ?
– Tu veux récupérer toute la bouffe des apéros, tu crois que je ne te connais pas ?
– Mais tu es idiot ou quoi ? on s’en fout de la bouffe, on… Ah ! Il est là, avec les flics, regarde !
Roger et Stanislas se tournent dans la direction indiquée par Stanislas. En effet, l’enfant est monté dans une auto de police et se tient au volant, tout fier. Il appuie sur un bouton rouge et un gyrophare se met en marche.
– Les flics ! S’il est chez les flics, c’est qu’on a un problème. Je suis sûr qu’il a trouvé ma réserve d’alcool, il va nous dénoncer, c’est pour ça qu’on est là, coincés comme deux cons, dans des bocaux séparés : il se débarrasse de nous !
Roger est tétanisé par les paroles de son ami. De grosses larmes coulent sur ses joues blanches et corail
– Je ne veux pas le quitter, le môme, je l’aime, moi, cet enfant ! c’est pas possible qu’il nous livre…
L’éléphant et le cheval se remettent à monter et descendre.
– Tu vois ? Ils nous empêchent de communiquer ! On va passer le reste de nos vies chez les flics, dans des bocaux crados, sur des bureaux poussiéreux, avec de la bouffe bas de gamme ! Au secours !
Stanislas perd son calme et se met à tourner comme un forcené dans son bocal. Ses yeux fous s’agrandissent et ses nageoires brassent désespérément l’eau. Roger commence à craindre que son ami ne fasse un malaise quand leurs montures ralentissent et s’arrêtent doucement. Devant eux, le petit prince sort de la voiture de police. Il sourit de toutes ses petites dents de lait. Il s’approche du cheval en gazouillant et plonge l’index dans l’eau du bocal de Stanislas. Aussitôt, la carpe se calme et vient se coller sur le doigt de son maître. Une déferlante de tendresse le secoue. L’enfant sait tranquilliser ses poissons. Il caresse un moment la tête corail et détache le bocal.

Les deux carpes se retrouvent en sécurité sur un banc où l’enfant les a posés. Les deux bocaux ont été généreusement garnis de délicieuses plantes aquatiques. En mâchonnant, Roger fait un clin d’œil à Stanislas.
– T’a flippé, hein ? Allez, admet que t’as flippé ? Moi, j’ai toujours su que le gamin nous aime trop pour nous laisser chez les flics. Tiens, regarde, il est monté dans un sous-marin… il est mignon, c’gamin, un vrai aventurier…
Stanislas préfère ignorer les railleries de son ami. De son poste d’observation, il profite du spectacle offert par cet enfant délicat qui les aime tellement qu’il veut partager avec eux toutes ses activités. Sous son bonnet de laine vert, les yeux brillants d’excitation, le petit actionne l’hélice de son sous-marin. Le manège redémarre dans un éclat de rire.roger

 

Besoin de parler – le monde est trop complexe –

Je vous assure docteur, quand j’ai vu cette corneille traverser, j’ai eu une révélation ! Vous imaginez ! Une corneille qui traverse, bien au milieu du passage clouté, en marchant ! En marchant, Docteur ! Sans se presser en plus ! Un oiseau qui marche, sur un passage piéton ! C’est là que j’ai commencé à penser que le monde va mal, docteur.
Vous comprenez, si les oiseaux sont capables d’apprendre les bases de la civilisation, on n’est plus à l’abri de rien ! Bientôt, ils vont nous verbaliser, vous ne croyez pas ? Aux carrefours, docteur, j’en suis sûr, ils seront aux carrefours ! Ils vérifieront le sens giratoire, les priorités, les feux, le respect des bande zébrées. Des dos d’âne, des tâches de girafes. Et si on triche, paf ! Un coup de bec. Vous avez déjà prêté attention aux becs de corneilles, docteur ? C’est effrayant, un bec de corneille. Long, noir, courbé, je suis convaincu qu’elles les aiguisent pour faire encore plus mal. C’est intelligent, une corneille. Trop. Ca se croit supérieur à l’homme, je vous le dit. Je le sens. Et je ne suis pas le seul. Hitchcock l’avait prédit ! Les oiseaux vont nous détruire !

Et il n’y a pas que ça docteur. Je le sais, les animaux veulent prendre le pouvoir.

Tenez, le week-end dernier, je vais à la piscine comme d’habitude. Je plonge dans le 50 mètres, c’est bien le samedi, il n’y a personne, à croire que tous les gens ont mieux à faire que d’aller nager. Je ne comprends pas, d’ailleurs. Quoi de mieux à faire que d’aller nager ? Moi, si je m’écoutais, j’irai nager tous les jours, plusieurs fois par jour, même ! Moi, docteur, j’ai dû être poisson dans une vie antérieure, parce que nager, c’est ma drogue. J’ai besoin de sentir le chlore, d’avoir la peau qui gratte, le bout des doigts fripé, j’aime sentir le bonnet en latex qui tire mes cheveux. Je trouve que la palme est le prolongement naturel de la jambe. Et je pense que le maillot de bain est un vêtement sous-estimé. On devrait le porter au quotidien, en toutes circonstances. D’ailleurs, j’en ai 350, de toutes les couleurs. Je vous les amènerai, vous verrez.
Mais je m’égare.
J’en étais à la longueur 27, j’en fais 87, vous comprenez, c’est un numérologue qui me l’a conseillé. C’est en rapport avec mon signe astrologique, le cycle de la lune et la vitesse de pousse de la carotte asiatique. Il ne me restait que quelques mètres dans la 27ème quand je l’ai vue. Là, sous moi, alors que j’expirai des bulles régulières par groupe de 12, j’ai vu une carpe koï géante ! Sous moi, docteur ! Elle nageait à mon rythme, je ne sais pas depuis combien de temps elle se trouvait sous moi ! Elle a dû sentir quelque chose, parce qu’elle a sorti la tête de l’eau et m’a dit « bonjour, j’espère que ça ne vous dérange pas que je me sois installé dans votre ligne. Vous m’avez semblé sympathique, j’aime la couleur de votre bikini ». Un bikini docteur ! Quelle inconscience ! Comme si j’étais du genre à porter un bikini ! Elle m’a dit qu’elle s’appelle Roger, m’a fait un clin d’œil et est retournée faire ses longueurs, parce qu’elle n’avait pas le temps pour la discussion, elle avait rendez-vous pour l’apéro ! L’apéro, docteur ! Après la piscine ! Mais quelle inconscience ! Après la piscine, c’est une tisane, qu’il faut prendre…
Ca m’a fait peur, ces animaux qui s’inventent des codes.
Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur, docteur : les corneilles trop au fait des règles ou les carpes qui en inventent. Pour vous dire, j’étais si perturbé que je suis rentré chez moi sans me sécher les cheveux. Regardez : je suis frisé ce matin ! C’est à cause de Roger !
J’ai peur.
J’ai vu un ours dans un palmier en pot. Il était sous ma fenêtre. Vous savez que le samedi soir, j’allume mon bocal à pirate pour éclairer mes roses ? Je trouve ça joli, les roses, alors je veux en profiter aussi la nuit. Donc j’étais sur mon balcon avec mon bocal à pirate, celui qui se recharge à la lumière du soleil, et je n’ai pas pu m’empêche de jeter un œil en bas, vers le jardin. Je ne suis pas coutumier du fait, je trouve ça indiscret de jeter des yeux, surtout qu’on n’est jamais sûr de retrouver le sien, mais le samedi, j’aime bien me lâcher. Après une semaine de travail, on a envie de se sentir un peu fou, vous comprenez ?
Donc je jette un œil, le bleu, et là ! paf ! un ours ! dans le pot de palmiers ! Il agitait les palmes, comme pour me narguer.
Là, docteur, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai repris mon œil, éteint mon bocal et me suis précipité dans la baignoire. Roger m’avait dit qu’on pouvait le joindre via les canalisations. Je l’ai appelé, d’un long cri en fa dièse, comme il m’avait dit de le faire.
Vous savez quoi, docteur ? il n’a jamais répondu. J’ai passé la nuit dans la baignoire à écouter l’ours agiter les palmiers, en chantant des fa dièse la peur au ventre et l’œil en berne, et Roger n’a même pas donné signe de vie.
Les animaux sont des menteurs, docteur. On ne peut pas leur faire confiance. J’ai bien envie de jouer un sale tour à Roger : samedi prochain, à la piscine, je vais demander à la corneille de le verbaliser parce qu’il ne porte pas de maillot.
Je ne vais pas me laisser faire docteur.

corneille

Corneille

Tintamarraboutd’ficelle

« Tintamaaaaarabouuuuut d’ficelle de ch’vaaaaaaal!!!
Ch’val de trait, trait’moipaaaas!! Ah non, traite-moi pas… Ch’te traite, moi ? »
L’homme s’arrête un instant. Son grand corps maigre oscille, comme suspendu à un fil invisible, fragile marionnette de la rue. Dans la nuit moite après la pluie, des flaques brillent de la lumière des réverbères, reflétant la chemise rouge à gros pois blancs, le pantalon absurdement grand, les pieds nus noircis par la vie dans la rue.
Il se tourne d’un mouvement brusque, les bras en hélicoptère et interpelle un chien qui baguenaude dans les poubelles.
– Eh toi, le clebs, t’en penses quoi, j’ai inventé une nouvelle version, écoute ça, du caviar pour tes oreilles de clebs !
Devant l’homme qui se déhanche en éructant, le chien se redresse, lève la truffe et cligne des yeux. Il délaisse un moment les poubelles, étonné qu’un humain s’adresse à lui sans animosité.
«Tintamarre, marre de tout, tutti frutti…
oh rutti !  Wop bop a loo bop a lop bam bom!”
Le clodo se lance dans un simulacre de rock, agitant les bras, mimant un micro :
«I got a gal, named Sue, she knows just what to do » «Tutti frutti youououou»
– Merci, public-chéri-mon-amour d’être venu si nombreux ce soir !
Il s’apprête à continuer son récital quand une fenêtre s’ouvre sur une silhouette frêle en t-shirt Babar.
– Monsieur, s’il te plait, j’arrive pas à dormir, tu cries trop fort
– «Au clair de la lunnneeeeeeeee» entonne aussitôt le clodo «J’ai pété dans l’eauuuuuuu ! »
Le gamin glousse et poursuit « Ça faisait des buuuuuuullles, c’était rigolooooooo! » à la plus grande joie de l’homme
– Gamin, t’as pas peur, j’aime ça, moi, les gamins qu’ont pas peur !
Il va pour saluer le petit quand l’attitude du chien, tapis au sol et les oreilles collées en arrière, lui fait lever les yeux. Sur le balcon à côté de la fenêtre de l’enfant, un homme se profile, les mains chargées d’un bloc sombre. Le chanteur sait que, tout droit dans la lumière, il offre une cible de choix. Il ne fait pas à l’homme le plaisir de reculer. Au contraire, bravache, il s’avance d’un pas, prêt à continuer la chanson. Il a à peine le temps de gueuler « ta grand-mère arrive » qu’un projectile l’atteint en pleine tête. Surpris, il tombe, aussitôt rejoint par le chien qui se met à gémir.
– Toi, rentre immédiatement dans ta chambre !
Le gamin est immobile, stupéfait par la violence de l’acte qui vient de se dérouler sous ses yeux. Il cherche dans le noir le regard de son père, redresse sa petite silhouette et termine:
– Avec des ciseauuuuuux!
Elle te coupe la biiiiiiteeeee
En trois mille morceaux !!!
Le clodo, assis contre le chien, lui envoie un baiser, son gros rire l’accompagnant tandis que l’enfant retourne se coucher.
Au sol, le dictionnaire qui l’a frappé s’est ouvert sur la planche des fleurs. Le clodo découpe avec précaution un œillet rouge et en glisse la tige dans une boutonnière. Il se lève, salue une dernière fois et s’enfonce dans la nuit. Le chien jette un dernier regard aux fenêtres et retourne fouiller les poubelles. Quand l’enfant, la joue chaude de la gifle qu’il a reçue, revient à la fenêtre, il voit les pages se soulever doucement avec le vent. Il colle ses petites mains sur la vitre et se met à chanter doucement « au clair de la lune, mon ami clodo… »

reverbere

Hier soir, j’ai vu un homme s’enfoncer dans le trottoir

Cette histoire est basée sur des faits réels, l’inconnu existe, le trottoir aussi. Seul le cri de la libellule est une supputation. Mais je ne vois pas pourquoi les libellules ne crieraient pas. Même en silence. Les cris silencieux sont les plus intéressants et le port de la casquette ne fait qu’en renforcer l’intensité. Je dis ça pour pousser les libellule à porter la casquette. Pas pour que vous vous mettiez à crier.
Sérieux.
Entre chien et loup, un individu s’est lentement fondu dans le trottoir, à côté de chez moi. Mon attention a tout d’abord été attirée par le fait qu’il n’avait pas de pieds. C’est que la fusion avant déjà commencé, mais ça, je ne l’ai découvert qu’en m’approchant un peu.
Donc, voilà le topo : un homme jeune, sans pieds, s’enfonce lentement, sous mes yeux ébaubis, dans une portion de trottoir (précisément la portion entre boulangerie et pharmacie).
La scène s’est déroulée très vite, le temps d’un passage du rouge au vert.
Personnellement, l’idée d’un monde extra-terrestre m’a toujours semblée attirante. J’ai même l’intime conviction d’être l’élue, celle avec qui ils vont tenter de communiquer en premier. Donc en voir la manifestation m’a paru tout à fait normal. Attendu, même pas peur.
(Oui, il y a des gens qui trouvent normal de voir un individu sans pieds fondre dans le bitume.)
Quand seul son buste surplombait le niveau de la rue, j’ai dû manœuvrer pour laisser passer les voitures qui préfèrent circuler au vert (il y en a encore un peu).
Ca a pris quelques secondes, mais quand j’ai de nouveau tourné la tête, seule la sienne (de tête) dépassait du sol. Je me suis dit qu’il fallait à tout prix tenter d’entrer en communication avec lui avant sa complète disparition. Au moins pour le prévenir que le trottoir est parfois sale et que s’il voulait se fondre dans le décor, un arbre ou un mural street-art étaient plus adaptés. Avec une préférence pour le mural.
N’écoutant que mon courage, je suis donc descendue de mon fidèle destrier mais le temps de traverser, la tête s’était définitivement mêlée au bitume.
Merde. Le processus de fusion avait pris fin.
Dans une tentative désespérée d’établir le contact, j’ai poussé un cri de libellule et entamé une danse sioux de la paix, tout en agitant dans ce qui avait été sa direction mon i-phone tout neuf, comme preuve de la grande avancée technologique de cette planète. Devant tant de bonne volonté, il ne pouvait que revenir vers moi.
Las. L’inconnu du trottoir avait terminé sa mutation et je ne devais plus le revoir.
C’est pourquoi je me suis mise à peindre la parcelle de sol qui avait été en son contact. S’il s’y était fondu, autant lui rendre un hommage vibrant.
Voilà comment actualiser le mythe du prince charmant : la bouche du crapaud correspond à l’endroit par où le mystérieux inconnu a disparu.

by Julian Beever

by Julian Beever

Et rigolez pas, c’est pas plus con que pokémon GO !…
Sino
n, l’artiste qui décore les trottoirs est par là : http://www.julianbeever.net/

T’es toute jolie, j’t’ai pas reconnue…

Analysons ensemble, Lecteur-Chéri-Ma-Bière-Fraîche, ce qui se passe dans le cerveau de celle qui reçoit cet étrange compliment.
Laisse-moi te situer le contexte. C’est la rentrée. L’ennui cloue son cerveau à la baie vitrée teintée. Une partie de son être gambade joyeusement dans les champs pendant que l’autre traînasse mollement dans le couloir qui mène de son bureau à la fontaine à eau. Elle croise trucmuche du service bidule (pas la peine d’encombrer son esprit de données inutiles, donc elle ne se souvient jamais des gens). Il lui parle. C’est inhabituel, alors elle dresse l’oreille.
Tout d’abord « T’es toute jolie »:
Elle frétille, son œil ordinairement torve et chafouin (ben oui, au bureau, on a tous une propension naturelle à la torvitude) s’éclaire et s’illumine. Elle se redresse imperceptiblement, contente d’avoir pour une fois eu la force (surhumaine) de porter des talons. Jusqu’à son vernis sur les ongles des pieds, qui se fait le miroir joyeux d’une moquette maronnasse, tout sur elle devient brillance, exubérance et confiance en soi.
Il faut profiter de chaque microseconde de gloire. Alors oui, un très bref instant, elle se sent la reine du premier étage. La fée de la photocopieuse. La princesse de la machine à café. La médaille d’or de la fourniture de bureau (oui, elle, elle possède son propre scotch, son agrafeuse et même, si tu es mignon, elle te montrera son tippex). Soudain, les cloisons oppressantes qui composent son paysage quotidien deviennent haies de fleurs odoriférantes. Soudain, l’imprimante asthmatique se fait fier destrier. Soudain, les corbeilles à papier débordent de fruits exotiques comme autant de cornes d’abondance.
Soudain, Thomas-de-la-maintenance devient un éphèbe bronzé au corps glabre, à la musculature huilée et au regard de braise. Non, je m’égare, ça c’est pas possible.
Je reprends.
Soudain, Thomas-de-la-maintenance devient… Bon, je laisse tomber la maintenance, de toute façon ces mecs n’existent pas. Ils te laissent crever, ton écran qui clignote une lumière aveuglante dans tes yeux naïfs et pleins d’espoir, ton clavier dans une tentative d’étranglement par câble pas-usb, ta prise réseau menaçant de s’éventrer par le sabre –oui, je sais, on dit « faire seppuku », mais je crains que ça ne parle pas à la majorité de mon lectorat- malgré tout le respect que je vous dois, je n’imagine pas facilement que des samouraïs me lisent. Si c’est le cas, qu’ils aillent à la page contact et m’envoient des carpes Koï, je suis fan)
Mais où en étais-je ?
Ah oui, la radieuse.
Elle flotte maintenant 2 cm au-dessus de la moquette sale. Son cœur résonne de la musique des anges (https://www.youtube.com/watch?v=s85PXZAXkjA). Dans un très court instant, elle va, d’un geste empreint d’une auguste liberté, se débarrasser de son soutien-gorge et le jeter en brâmant des chants grégorien.

Mais voilà la cruelle suite: « ch’t’ai pas r’connue »
QWAAA ? Quoi ? Coua-coua ?

coua

Tout s’effondre en elle. Soudain, la moquette se fait allergisante, le café a goût de plastique, l’imprimante lui crache au visage une série de reportings mensuels-à-destination-de-la-direction, la lumière redevient blafarde, ça pue l’ennui et la poussière de papier jusque dans les espaces réservés à la détente (interdite de toute façon).
Soudain, son vernis sur les ongles des pieds s’écaille et forme de petits tas mesquins, roses pâles, autour de ses sandales dont les talons la font souffrir. Soudain, elle sent le poids de ses kilos en trop la tirer vers le bas, ses bourrelets poussent la ceinture de sa jupe et elle se sent racornie et inutile.
Des larmes perlent à ses yeux dont tout éclat a fui la prunelle depuis le jour où ses pas l’ont, malgré elle, conduite derrière un bureau, dans un air aseptisé, derrière une fenêtre qui ne s’ouvre pas, à côté de plantes qui, à son image, s’étiolent en oubliant jusqu’à la pluie salvatrice. Soudain, Thomas-de-la-maintenance est une planche de salut.
D’ailleurs, le voilà qui arrive au bout du couloir, chaloupant dans son pantalon de tergal gris, sa chemisette, qui un jour fut blanche, flottant dans l’air climatisé lourd de tous les miasmes de l’étage, ses cheveux gras ondulant avec classe. Ahhhhh… Thomas…
Non, ça c’est pas possible !

Voilà pourquoi,
toi qui essaie bêtement de te faire aimer,
en distribuant des compliments de rentrée,
tu ferais mieux, comme d’habitude,  de la fermer.
Voilà pour toi

Sur ces vers puissants, je te laisse, Lecteur-Chéri-Mon-Cupcake, reprendre doucement le fil de ta vie professionnelle.
Acta est fabula et je suis fatiguée.