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La vengeance est un plat qui se mange nu (chapitre 2)
Previously on « Revenge is a dish best served naked » (ça pète, non?)
Un homme vient de passer la nuit chez une jeune femme et se trouve, au réveil, mis en joue par une inconnue qui prétend qu’il se trouve dans son lit. La jeune femme, ses vêtements et toutes ses affaires évaporés, il fait son possible pour éviter une confrontation gênante avec la police
Si vous avez le temps (c’est mieux), le début est là: Chapitre 1
*
Je dois me résoudre à l’idée que la réunion au sommet, au cours de laquelle j’étais supposé exposer le plan d’action du projet au plus fort budget de l’année, va se dérouler sans moi. Le pire, c’est que je visualise l’empilement de mails et de notifications d’appel qui doivent clignoter sur mon téléphone. Lequel est actuellement en la possession d’une inconnue, avec mon costume, le reste de mes vêtements et mes clefs. La seule phrase qui me vient en tête et qui résume assez bien ma situation est « je suis dans la merde »
– Je suis dans la merde.
Débarrassée de son pistolet, qu’elle gardé à portée de main sur la table, mon hôtesse semble plus accessible. Elle a posé en face de moi un mug orné de fleurs rempli de café et quelques biscuits secs. Elle ne s’est rien servi, me donnant l’impression de m’avoir fait l’aumône du petit déjeuner du condamné. La police n’a pas été prévenue, mais son portable est toujours dans sa main et je sens bien que j’ai intérêt à raconter quelque chose de plausible.
– Je vous écoute m’expliquer ce que vous faisiez dans mon lit…
– Votre lit ?
Remarque stupide s’il en est.
– Hé bien… j’ai été invité à… Heu… J’y ai été amené par…heu… Vous n’auriez pas une petite sœur farceuse ?
– Non
– Une cousine, une voisine, une amie ?
– Qui vous aurait amené ici et laissé nu comme un ver ? non.
– Je suis confus, quelqu’un essaie de me faire du tort, mais je ne vois pas qui ça peut être…
– Cherchez bien…
J’obtempère et me livre à une rapide introspection. Ayant depuis longtemps décidé de ne pas m’investir dans les relations féminines, les prolongeant rarement au-delà du strict nécessaire (une nuit), je n’ai pas de femme dans ma vie, ça ne peut donc pas être une ex. La seule qui pourrait avoir envie de se venger, celle que j’ai eu la mauvaise idée d’inviter chez moi plusieurs fois (une erreur que je ne suis pas près de commettre à nouveau), n’a pas donné signe de vie depuis plusieurs mois, je sais qu’elle est en voyage et je la vois mal monter ce genre de plan. Non, ce doit être quelqu’un d’autre. Mais qui aurait intérêt à m’immobiliser et dans quel but? Ce matin, à part la fameuse réunion de travail, rien de spécial n’est prévu.
La réunion.
Je connais deux ou trois personnes qui doivent être ravies de mon absence. De ces politicards en équilibre sur la corde raide de leur incompétence depuis des semaines, qui doivent s’en donner à cœur joie de baver sur mes méthodes et en profiter pour reprendre leur équilibre. Je vais me faire virer, je les ai vus à l’œuvre, ils sont capable de dégager des consultants en moins d’une réunion. Mais ils seraient allés jusqu’à louer les services d’une fille ? Ca existe, les call-girls serrurières ? ça se loue ?
– Je ne vois que des jaloux du boulot… mais ça semble extrême…
– Vous connaissiez la personne qui vous amené chez moi ?
– Non… enfin… à peine…
– Elle n’avait donc rien à vous faire payer ?
– Non….
– Et votre femme ? Vous êtes marié ?
– Non, pas le temps
– Je vois…
Rien ne m’énerve autant que les gens qui vous jugent dès la première rencontre et vous narguent avec un air supérieur. Mais la proximité du pistolet et la perspective d’un tête-à-tête avec un flic m’aident à ravaler mes sarcasmes.
– Ca m’inquiète, pour être honnête. Cette fille a mes clefs, mon téléphone, mes papiers… A l’heure où on cause autour d’un café, elle est peut-être en train de vider mon appartement !
– Ou votre compte en banque…
Je la regarde, espérant que mon regard humide et mes yeux battus par le stress de savoir une inconnue pirater ma vie vont la décider à appeler un taxi (et à me le payer). Elle reste impassible et continue de me fixer, comme si elle pesait le pour et le contre. Me croire ou me prendre pour un dangereux malade. Je décide de profiter de l’avantage que confère la vulnérabilité de la nudité (ça marche aussi dans des occasions moins complexes).
– Ecoutez, laissez-moi partir.
– Dans cette tenue ?
– Vous avez bien autre chose me prêter. Et il me faut un peu d’argent, je vous ramène le tout dans la journée. Promis.
Elle semble dubitative.
– Demain, plutôt, j’aurai lavé vos vêtements…
– Je vous accompagne.
Je n’avais pas vu ça comme ça, mais je n’ai pas trop les moyens de proposer une alternative.
– Vous me raconterez en route, là je voudrais me changer et lancer une lessive. Je reviens de quinze jours de vacances, mauvais timing, vous aviez deux semaines pour éviter le ridicule.
Sans même esquisser un sourire, elle se lève et m’enjoint du bout de son arme, autour de laquelle elle a de nouveau serré sa pogne grassouillette, à la précéder.
– Asseyez-vous là, je n’en ai pas pour longtemps
Je l’observe déballer sa valise et trier méthodiquement ses vêtements en trois piles (sale sombre, sale clair, propre) puis remplir le tambour de sa machine, y verser la lessive et prendre son temps pour ranger quelques objets. On dirait qu’elle s’amuse à me faire languir. Elle n’a pas reparlé d’appeler les flics. J’en profite pour dresser un bilan objectif des douze dernières heures.
– J’ai rencontré cette fille dans un bar. On s’y croisait depuis quelques temps, elle me plaisait et ça avait l’air réciproque. Hier soir, je fêtais avec des copains du boulot une petite victoire professionnelle. Comme elle était seule, je l’ai invitée à se joindre à nous. Vous devinez la suite.
– Pas vraiment… mais je vous écoute, répondit-elle en entassant ses vêtements sales dans un panier d’osier déjà plein à craquer.
– Ben… La soirée habituelle, on boit, on se tripote et on se dit qu’on va finir la nuit ensemble…
-Moi, quand je bois, je ne tripote personne. Ca explique pourquoi je ne me suis jamais retrouvée nue chez un inconnu, vous croyez ? Vous avez quel âge ?
– Trente-neuf ans – je ne sais pas pourquoi je réponds ça. En vrai, j’ai quarante-sept ans et me fiche de faire ou pas mon âge. Mais je me sens ridicule d’exposer mes exploits de playboy vieillissant à cette femme replète qui ne cache même pas son envie de se foutre de moi, et mon cerveau a l’air de considérer que sous la quarantaine, certains égarements sont plus tolérables –
– Donc, à quarante-cinq ans, vous suivez une femme qui vous fait l’œil. Il s’appelle comment, votre grand amour ?
Elle m’énerve, mais je ne vais pas me laisser faire. Le premier prénom qui traverse mon esprit est celui de mon assistante. Bizarre, mais tant pis.
– Isabelle
– Va pour Isabelle. Et après ?
– Après, elle me fait prendre un taxi et donne cette adresse. Evidemment, je suis persuadé que c’est la sienne. On rentre. On se couche. Ellipse. Ce matin, elle me propose des croissants et sort. La suite, vous la connaissez.
– Désolée pour les croissants. C’est bon, je suis prête, on y va.
En fait de changement, elle a troqué ses basquets contre une paire de sandales marron dont je devine qu’elles sont « confortables ». Elle me tend un t-shirt et un bermuda qu’elle a prélevés dans la pile « linge propre » (du moins je l’espère) sans rien ajouter. Je me rends dans la chambre et en sort avec « je suis une licorne » sur l’estomac et un bermuda rouge qui dévoile mes cuisses poilues. Par chance, j’ai pu le boutonner.
– Je n’ai rien pour vos pieds, faudra faire avec… On prend le métro, si ça ne vous gêne pas, je ne suis pas en fonds en ce moment.
Bien sûr que ça me gêne, je hais les transports en commun. Je suis sûr qu’elle jouit de me traîner dans le métro à une heure de pointe. Je ne vais pas la laisser prendre l’avantage.
– Non, mais je vous aurais remboursé le taxi…
– Je n’ai pas l’habitude de faire des notes de frais…
Il nous faut presque une heure pour rallier mon territoire. En sortant du métro, j’ai l’impression que toute la crasse de Paris a élu domicile sur ma peau, je rêve d’une douche et d’un autre café.
*
La vengeance est un plat qui se mange nu
Lecteur-chéri-mon-poulpe-des-bois, cet été, on innove. Je te propose de renouer avec une vieille tradition de saison qui consiste à étaler sur les semaines ensoleillées la lecture de ce qui sera « le roman de l’été » (mon « roman de l’été »). A défaut de châteaux de sable, sous tes yeux ébahis va se dérouler la conception d’une histoire inédite, dont à l’heure actuelle j’ignore la fin. Voici donc « la vengeance est un plat qui se mange nu » – chapitre 1-
*
– Je vais chercher des croissants, ne bouge pas…
Ça tombe bien, je n’ai aucune intention de me lever. Gardant closes mes paupières encore lourdes de la caresse de Morphée, je tends un bras mou hors de la couette, espérant qu’il sera interprété comme un geste d’encouragement. En vrai, je m’en fous. J’adore me lever avec une odeur de café frais et de viennoiseries, j’adore le petit déjeuner et je lui trouve une saveur particulière quand il a été préparé par une autre personne que moi. Sans doute parce que ça n’arrive pas souvent. Je me blottis dans la chaleur du lit et me prépare aux délicieuses minutes de somnolence gagnées.
Un bruit de clefs dans la serrure, suivi de quelques pas, eux-mêmes accompagnés d’un soupir d’aise me réveillent. Il me faut une poignée de secondes pour reprendre mes esprits et me souvenir que je ne suis pas chez moi. Le mur parme et les rideaux fleuris ne sont pas trop mon style. Je jette un œil sur le réveil rétro qui me nargue depuis la table de chevet. 8h10. Je ne vais pas pouvoir traîner, ni même envisager un câlin bonus. Il me faut être au bureau à 9h30 pour une réunion au sommet. Le temps de passer chez moi, de me changer, de trouver un chauffeur… D’autant que je ne me souviens pas trop où je suis… Disons qu’il faut que je mette les voiles dans 20 mn maximum. Ça ne laisse pas de temps pour des effusions, mais en revanche…
– Bien serré, le café, ma chérie, j’ai une grosse journée et je n’ai pas beaucoup dormi. Je ne me plains pas, hein, n’imagine pas…
Ma ridicule entrée en matière est coupée nette par un cri, aussitôt couvert par le son mat d’un objet lourd qui chute, puis par un silence de mauvais augure.
– Ça va ?
Je n’ai pas envie de me précipiter à la rescousse, n’ayant ni l’âme d’un sauveteur, ni l’énergie pour me jeter hors de la douceur du lit. J’entends la fille (dont j’ai honte d’admettre avoir oublié le prénom, à moins que je n’aie pas eu la présence d’esprit de le lui demander hier soir) fouiller dans un tiroir et en conclus que tout va bien. Je m’apprête à prendre mon téléphone que je crois me souvenir avoir posé sur la table de nuit, à côté du réveil, mais une voix rude suspend mon geste.
– Pas un geste, ou je tire !
Très drôle, cette inconnue semble avoir un style d’humour auquel je suis sensible, elle cache bien son jeu. Je pouffe et continue d’allonger le bras.
– Bouge pas, connard !
Ma main se fige et je sens mon visage se tourner lentement en direction de la porte, pendant que mon cerveau lui intime de rester immobile. Peine perdue. Mes yeux encore collés par un reste de sommeil observent, au premier plan, le canon d’un pistolet, incongru en conclusion d’une nuit torride dont j’aurais tendance en d’autres circonstances à être fier, qui termine un bras et une main, les deux plus classiquement reliés à l‘autre bout à un corps de femme. Femme que je suis sûr de n’avoir jamais vue. D’abord parce que son physique n’est pas de ceux qui obtiennent mon attention. Ensuite parce que ses cheveux rouges et ses lunettes violettes jurent avec tant de vulgarité que mon attention aurait été retenue. Je ne suis pas le roi du bon goût, mais quand même.
– Bouge pas, je te dis, j’appelle les flics !
Sa seconde main tripote avec maladresse un téléphone portable.
– Arrêtez, je ne vous veux aucun mal…
C’est idiot, je suis nu comme un ver sous la couette et à peine conscient d’être dans la réalité, il doit lui sembler évident que, même si c’était mon désir le plus violent, je ne pourrais pas lui faire de mal. La femme aux cheveux rouges reste imperturbable, protégée par l’œil inquisiteur du pistolet qui me donne envie de couvrir certaines parties de mon anatomie.
– Laissez moi au moins m’habiller… S’il vous plait…
Je hais le ton gémissant qui sort de moi. Elle marque un temps d’hésitation, ses yeux sous verre violet font le tour de la chambre, sans pour autant que son pistolet ne dévie de sa cible (ma tête). Je la fixe en lui faisant mon regard de chien qui implore le pardon et attend sa décision.
– Je ne vois pas vos vêtements…
Son ton est redescendu de quelques octaves. Elle a l’air perplexe.
– J’aurais vu si des vêtements s’étaient trouvés dans la pièce d’à côté… Euh… vous les avez laissés à quel endroit ?
Me souvenir. La porte, le corps chaud de la fille, sa bouche, sa langue qui fouille mes amygdales, ses mains agrippées à mon cou. Nos baisers animaux dans la première pièce (un salon ?), sa main qui m’attire dans la chambre, ses doigts agiles qui nous débarrassent de tout ce qu’il y a entre nos deux peaux. Tout ça dans l’obscurité. Elle m’a déshabillé et jeté mes vêtements au sol. En me concentrant un peu pour reconstituer notre accostage au lit, je suis quasi certain qu’elle a tout balancé entre la porte et le sommier. Là ou maintenant se tient une descente de lit bleu foncé, ornée de fleurs et de quelques moutons gris qui s’y ébattent en attendant l’aspirateur. Je ne me sens pas assez à mon aise pour faire un trait d’humour subtil sur l’entretien du foyer, mais le cœur y est. Contrairement à mon caleçon et à mon pantalon, dont je réalise qu’ils me manquent cruellement.
– Ben…là…
Mon regard désolé indiqué le champs bleu sombre de matière synthétique.
– Soyez chic, passez-moi au moins un peignoir et après on essaie de comprendre…
L’arme se baisse peu à peu et la femme amorce un demi-tour vers la porte, en silence. Pétrifié par ma situation, je la laisse sortir et l’écoute s’agiter quelques secondes avant de la voir réapparaître, un peignoir de satin rose pâle à la main. Elle me le tend en scrutant mon regard. Ce qu’elle y décèle doit la satisfaire parce qu’elle quitte la pièce pour me laisser m’extirper du lit seul. Pendant que je cherche les manches de sa tenue d’intérieur et tente d’en fixer la taille, elle retourne dans ce qui doit être la cuisine.
– Fort, le café, c’est bien ça ?
Je n’ose pas répondre.
*
Le chapitre 2 attend bien au frais ici: Chapitre 2
Chaud de l’ange
J’ai du bol: Le petit cul moulé dan son tutu bleu d’Ivresse vient juste de disparaître en direction des vestiaires. Le gros n’aurait pas aimé que je boive l’apéro avec son pote sans lui, même si ce n’ont été que deux petites tournées. Je fais comme si je me réveillait d’une sieste, histoire d’éviter la confrontation. Et j’attaque direct avec mon souci du jour.
– P’tain, Oubli, t’es là? Tu voudrais m’aider un peu s’il te plait?
L’ange grassouillet me regarde de travers. Il vient de prendre place sous le ventilateur qui agite ses plumes noircies par la pollution. Sa peau luisante porte les traces de nuits sans sommeil et son justaucorps rouge a été découpé de la base du col au nombril, sans doute histoire de laisser passer un peu de frais. Le problème, c’est que ça laisse aussi passer du bide. Devant nous, l’eau turquoise du bassin olympique s’est parée de petits reflets agressifs. L’eau est si chaude qu’on pourrait distinguer les bactéries en train d’y pulluler. Des yeux jaunâtres d’huile solaire dansent sous un air saturé de mouches à l’agonie. Fascinées, je fixe les petits cadavres ailés qui barbotent en colonie huileuse à la surface du grand bassin.
– Je viens de m’installer, t’es pénible…
– Oui, il parait que ça fait partie de mon charme obscur et vénéneux
Il ricane. Bon, il a raison. La chaleur m’a rendue aussi sexy qu’une épave de barque abandonnée dans le désert. Ma silhouette est vermoulue par les attaques impitoyables de Râ, mes cheveux sont autant de planches blanchies ployant vers le sable brûlant ma peau tannée menace de craquer à tout moment, mes yeux rougis par la pollution pleurent des larmes de poussière et mon souffle rauque alimente à grand peine mes poumons à moitié carbonisés. Je vais crever si la météo ne change pas et je n’ai pas la force de faire une danse de la pluie.
– Ivresse serait plus approprié, c’est de liquide dont tu as besoin.
Impossible d’admettre que j’ai déjà essayé et que l’alcool est en train de former autour de mon cerveau un manteau cotonneux opaque même pas rafraîchissant.
– Tu veux te débarrasser de moi? une goutte d’alcool et je me consume de l’intérieur, je me rétracte et je disparaît… Tu retrouveras un petit tas de cheveux filasse à la place que j’occupe et c’est tout…
– Tu sais, tout ça doit avoir une fin, hein…
– Oui, mais je n’ai pas envie de crever de canicule, je voudrais un truc plus noble. Fais ton job, aide-moi à oublier cette chape de plomb qui m’empêche de réfléchir…
Le khôl ruisselle de ses yeux troublés par la fatigue. Oubli n’a pas l’air très patient, c’est plutôt rare, il a tendance à être bon camarade d’habitude. Il doit y avoir des problèmes entre l’enfer et le paradis. Ou entre le paradis et l’enfer.
– T’es con ou quoi? Tu n’as plus besoin de réfléchir, c’est trop tard. Vous n’êtes pas programmés pour tenir par 45°, c’est tout. Vous allez morfler quoi qu’il arrive. C’est pas la peine de faire comme si rien n’avait changé…
– Hého, moi je trie et je consomme local, j’ai le droit à un nuage…
J’ai l’impression qu’il va s’évaporer de rire. Ma crédibilité de bobo écolo est proche du niveau de la mer (qui monte, mais quand même). Je préfère m’abstenir de poursuivre les revendications. Le souffle coupant du ventilo agite mollement le duvet de ses ailes et fait scintiller ses paillettes. Il serait presque touchant, avec sa rondeur poilue et son maquillage de drag-queen. Je remarque ses pieds nus aux ongles cassés, abîmés par de longues heures de marche.
– Ben tu marches, maintenant?
– Avec cette chaleur, difficile de flotter, mes ailes ont besoin d’une révision et j’ai pris du poids… A force de vous fréquenter, je prends les travers humains, tu devrais t’éloigner un peu, s’il te plait, je préfèrerais rester un concept rassurant…
– Tu es paresseux, c’est tout, tu es le mieux placé pour oublier de manger… Et c’est petit, de rejeter la faute sur l’humanité qui déteint sur ses propres concepts…
La remarque provient d’un type ascétique tout de blanc vêtu, en haut de forme virginal et jogging brillant. Ses cheveux longs sont plaqués en queue de cheval et tient une canne dont le pommeau s’orne d’un crâne de corbeau. Sa voix aigüe vient de me vriller le cerveau, cramant au passage les quelques neurones vaguement actifs qui me restaient. Ses yeux d’albinos semblent lire en moi, le rendant encore plus détestable et surnuméraire.
– Je ne te présente pas Sarcasme…
Le ton est las. Oubli va me péter dans les doigts si je ne le ménage pas un peu. Je décide d’ignorer l’individu blanc.
– Le Vieux, il en pense quoi, de cette chaleur? Il peut agir, non?
– Le Vieux, il s’en fout, si tu veux tout savoir. Il a d’autres problèmes à régler. Il doute, figure-toi. C’est pour ça qu’Ivresse s’est barré, il est parti essayer de Lui redonner un peu d’allant…
La voix de crécelle s’élève à nouveau.
– Soit honnête, Oubli , dis la vérité, Le Vieux ne doute pas, c’est pire… Le Vieux ne croit plus en Lui.
Une mise en abyme comme je les aime, le concept suprême qui s’auto-nie… Il faudrait que je note pour une idée d’histoire, mais la perspective de mes avant-bras collés au clavier ou au papier me rebute. Tant pis pour la bonne idée. De toute façon, les gens ne lisent plus. Je ne vais pas laisser Oubli s’en tirer comme ça.
– Ah bon? Mais… comment vous allez faire, si même Lui, Il ne croit plus en Lui? Je croyais que ça nous était réservé…
– Oui, vous avez tous les privilèges, nous on ne fait que tenter de vous protéger. Si vous nous niez, c’est normal qu’Il finisse par se nier aussi. Et nous, on va crever, je pense. D’indifférence. Alors que vous… C’est de bêtise, que vous allez disparaître. Et je ne serai plus là pour que vous oubliiez.
J’observe une goutte de sueur couler de la base de mon cou vers mon nombril, je ne vais pas tarder à tomber dans les pommes. Je n’aurais pas dû trinquer avec Ivresse, qui s’est tiré lâchement après la deuxième tournée. La tête me tourne. Il doit faire 38° et pas un souffle d’air, à part le courant chaud généré par ce ventilateur qui fait trop de bruit pour être honnête. Je me fais l’impression d’être un poisson rouge hors de son bocal.
– Bon, super, on va tous crever et le Vieux devient sénile. C’est pour ça que tu as cessé de bosser? Tu abdiques?
– Je suis en train de faire des heures supp’, figure-toi. Bienvenue en enfer, darling.
J’aurais dû m’en douter. Mon dernier souvenir remonte au footing en forêt que j’ai fait ce matin. En revenant, je me sentais mal, Je n’ai rien à faire au bord de cette piscine. J’ai dû avoir un malaise et être transférée directement ici. Il faudra que je pense à poser une réclamation, je me voyais plutôt passer l’infinité à léviter dans l’ouateuse blancheur des cieux. Sarcasme va ouvrir la bouche, mais je suis plus rapide que lui.
– C’est quoi, ces heures supp’?
– L’idée, c’est de vous donner un avant-goût… Avoue que c’est bien fait, on s’y croirait… On a recours à des simulateurs pour que vous ayez une petite idée de ce qui vous attend.
Il a l’air fier de lui. En arrière plan, Sarcasme chantonne Hells Bells en m’observant de ses yeux mesquins.
– Je n’ai pas pas crevé, alors?
– Non, tu es à plat sur le carrelage de ta cuisine. Tu vas te réveiller dans 5…4…3…2…1
Le contact avec le sol me fait mal. J’ouvre les yeux sur le bas de la porte du frigo. Ma main gauche épouse toujours les formes fraîches d’une canette de coca. J’ai du avoir un coup de chaud et tomber. Je regroupe mes jambes flageolantes et me redresse doucement. La tête me tourne. Je m’assied et essaie de reprendre le fil de mes pensées. Sur le mur, le thermomètre indique 42°. Dans ma tête, une seule idée fait le boomerang, entre mes deux oreilles: « ça ne va pas s’arranger ». A la radio, AC/DC parle d’avenir
L’ours bleu
Il y a un ours au fond du bassin.
J’en suis à ma 15è longueur de 50m et il vient de me faire un clin d’œil et un petit coucou. Il est assis sur les carreaux bleu foncé, à siroter son café, un léger sourire flotte sur son visage et de fines bulles s’échappent avec langueur de son pelage bleu turquoise. La sérénité tranquille qu’il dégage, la tasse de fine porcelaine délicatement tenue au creux de sa grosse patte et le papillon qui volete au dessus de son front altier me donnent envie d’aller le saluer.
Je prends une bonne inspiration et plonge.
Sa grosse silhouette se meut avec une grâce inattendue quand il me tend une tasse de café qu’il propose d’arroser d’un nuage de lait.
– Non, merci, Ours Bleu, je prends mon café noir
La tasse décorée de fleurs et d’un liseré doré brille joliment sous l’eau. L’ours n’a pas moufté et je bois mon café en observant le passage des baigneurs au dessus de nos têtes.
– J’aime bien vous regarder évoluer au dessus de moi, vous volez avec élégance. Ces derniers jours, on voit bien que le printemps est là, vos pelages arborent de plus belles couleurs qu’en hiver. J’adore ce balcon, c’est mon ouverture sur votre monde.
– Tu sais, Ours, on nage plus qu’on ne vole et nos couleurs sont celles de nos maillots de bain…
– S’il me plaît d’imaginer que vous volez et que ces couleurs sont celles de vos poils, tu n’as rien à dire, ne crois-tu pas? Chacun son univers et le mien fluctue au gré de mes envies…
Ses yeux bruns ourlés de cils épais me fixent. Il a l’air gentil, comme ça, mais je crains qu’il ne faille pas énerver l’ours. Je voudrais bien remonter et mettre un terme à cette étrange conversation, j’amorce un geste pour poser ma tasse quand il me prend par la main.
– On est assez restés sur le balcon, laisse-moi te faire les honneurs de mon logis…
Il m’entraîne à sa suite, par une porte dans le mur du fond du bassin. Je le suis, fascinée par le monde qui s’offre à moi. Nous entrons dans un salon classique, canapé de tweed gris, table basse couverte de magasines, quelques vases décoratifs dans lesquels s’ébattent de grosses chenilles, des pots remplis de guitares d’où s’échappent des doubles croches gémissantes et une étagère couverte de livres sur les pirates. A côté de la cheminée où crépite une petite vague, d’étranges personnages dardent sur moi leurs yeux roses.
– Tu aimes? me demande mon hôte avec un grognement de satisfaction, j’ai eu du mal à convaincre le taxidermiste de leur faire ce regard rose, mais je trouve ça plus intense.
Ce que j’avais pris pour des gens assis autour d’une table est en fait une série de têtes humaines remarquablement bien naturalisées, posées sur une large étagère en éponge rouge. Il y a deux hommes assez jeunes, une femme, deux petits enfants et un vieux monsieur. Je crois reconnaître en l’un des hommes le maître nageur du vendredi.
– Tu le reconnais, à ce que je vois, c’est donc que le travail est bien fait…
Son intonation est satisfaite et tranquille. Malgré la douce température de l’eau , je sens les poils se hérisser sur mes avant-bras.
– Je ne suis pas violent, mais les gens qui me cherchent le regrettent vite… Tu veux de la soupe d’étoiles?
J’oublie un instant de me demander ce que ces gens ont pu faire pour énerver l’ours bleu et me concentre sur ce qu’il me tend.
Dans un saladier rempli d’une sombre eau couleur d’obsidienne, flottent de petites étoiles dont l’éclat anime le bord du récipient de flashes lumineux aux couleurs de l’arc-en-ciel.
– La nuit dernière était claire, j’ai pu les cueillir à la surface, tu vois, c’est simple, il suffit de donner un coup de patte rapide et on capture des éclats de jour…
Il joint le geste à la parole, lance son énorme poing vers la surface, effleure au passage la palme d’une mamie en bonnet de bain orné de grosses fleurs de plastique jaune, et en effet, au creux de sa patte bleu foncé, quelques petites particules brillantes se trémoussent en gloussant. Il les pose avec délicatesse dans le saladier, remplit une louche du liquide chatoyant et me la tend. Avec un mélange fasciné d’appréhension et de curiosité, je porte le liquide à mes lèvres pour en boire un peu. Ca a un goût doré, frais. Je descends la louche d’une lampée.
– Je vois que tu aimes… ça fait plaisir, d’habitude, les humains tremblent et gémissent. Toi tu as l’air détendue…
– Ce doit être que je n’ai pas grand chose à perdre, là haut… et goûter une soupe d’étoiles, ça ne peut pas faire de mal…
L’œil du maitre nageur du vendredi semble me suivre tandis que je contourne la table basse pour m’assoir sur le canapé moelleux
– Si ça ne vous dérange pas, Ours Bleu, je vais profiter du calme ambiant pour me faire une petite sieste.
Il me tend un plaid à carreaux et un coussin, avant de sortir en éteignant le lustre, ce que je préfère, car les yeux roses des têtes empaillées me gênent un peu. J’enlève mes palmes pour ne abîmer le tissu du canapé et me prépare au sommeil.
Je sombre immédiatement dans un rêve étrange où les poissons volent en bans autour d’ours aux teintes pastel et où les étoiles chantent des chants traditionnels vikings.
Au petit matin, ma peau fripee par son immersion prolongée émet des démangeaisons impossibles à ignorer. L’ours n’est pas visible et je commence à manquer d’air A contre cœur, je remonte à surface. Le froid me fait tousser et le souffle de ma toux éjecte une quirielle de petites étoiles, dont le goût scintillant nappe ma gorge.
Les bords de la piscine se noient dans la fin de la nuit, il me faut un café.
Une journée ordinaire dans un monde au bord du gouffre
Lecteur-chéri-ma-température-qui-monte, je te sais observateur et te devine atterré par le traitement infligé à la jolie bleue qui nous permet d’essuyer nos pieds sur son tapis de trésors. Mais le genre humain est oublieux et le seul avenir qui préoccupe les masses reste concentré sur le foot, les nouvelles lignes de maillot de bain et la prochaine recette d’ambroisie. Je te le demande, du haut de mes 5 étages avec vue sur des ruches où je devine les abeilles écrasées de chaleur établir des stratégies pour échapper aux bourdons asiatiques, à quoi ça va servir de vivre jusqu’à 120 ans avec la peau lisse comme un cul de bébé si on n’a plus rien à manger, plus d’eau et plus d’air pur? Dans mes pires cauchemars, des cyniques vont mettre en canettes l’air et l’eau, louer à prix d’or les parcelles ombragées et utiliser des déchets humains pour fertiliser le sol (bon, ce dernier point est déjà une réalité, mais ça reste bizarre à imaginer).
Laisse-moi te prédire un avenir pas si lointain.
8h15. Entassés dans des wagons aux allures de pipettes géantes, les salariés décrochent les masques à oxygène et se préparent à un voyage souterrain à grande vitesse de 30mn pour rejoindre leurs cellules de travail. Ils ferment leurs yeux rougis par la pollution derrière leurs casques de réalité virtuelle qui diffusent des images rassurante de forêt, des trilles joyeuses d’oiseaux disparus et en images subliminales, des odes au président-roi.
8h45. 15mn de gymnastique obligatoire: sanglé sur des vélo, les salariés ont pour objectif de produire l’énergie qui alimentera leur poste de travail pour la journée. Ceux qui échouent donneront des heures de leur vie aux patrons. Ceux qui sont trop lourds par rapport aux standards établis par Foofle seront contraints d’y passer leur temps de déjeuner. Les silhouettes sont normées dans le but de ne gérer que 2 tailles. Petit (pour les enfants) et Grand (pour les adultes). Ainsi les usines produisent à peu de frais des standards échangeables et recyclables. Ainsi aussi, noyée dans la masse homogène, l’individualité se dissout, s’altère et fini par disparaître. Les standards ont été basés sur les mensurations du président-roi, diffusées à grand renfort de publicités cool par Foofle.
de 9h à 18h, les salariés devront inventer des mots pompeux à placer dans les power-points que personne ne lira, mais dont la perfection est obligatoire. Le wording est devenu une religion, la faute d’orthographe n’est pas grave, mais le mot inapproprié coûte des heures de vie. Toutes les deux heures, une pause de 10mn permet aux salariés de répéter en boucle les mots du moment, afin de s’en imprégner pour mieux les contextualiser dans leurs supports de communication. Supports destinés à d’autres salariés dont ils ne connaitront que la voix. Selon les bruits, ces voix sont celles d’intelligences artificielles conçues pour remplacer les salaries dont le crédit de vie sera épuisé avant l’âge de la retraite. Age gardé secret, pour éviter que les salariés ne s’y préparent. Selon d’autres bruits, l’âge de la retraite serait corrélé au degré d’épuisement des salariés: un salarié épuisé, improductif, serait immédiatement « mis en retraite », puis conduit aux entrepôts d’humus (soleil vert, quand tu nous tient…). C’est donc la peur qui permet de rester en vie.
12h-13h. Déjeuner en communauté. Les salariés doivent se mélanger entre étages, afin d’échanger sur les mots en vogue. Ceux qui préfèrent s’isoler le peuvent, des livres en libre service leur sont attribué, les 10 premiers du classement Foofle. Ils doivent en faire des fiches de lectures et inciter leurs collègues à les lire. Chaque livre lu en dehors du classement Foofle entraine des pénalités en heures de vie. Les lecteurs sont punis par un effacement de leur mémoire sur les 10 dernières années. Perdus, incapables de rentrer chez eux ou de reconnaitre leurs proches, ils finissent en général par s’éloigner des villes, à la recherche de nourriture.
18h. Détente obligatoire. Les salariés se retrouvent autour de tables de ping-pong et de bols de fraises tagada pour échanger sur les séries télé qu’on leur a attribuées. Plus en salarié est productif, plus il a utilisé les mots adéquats dans ses power-points, plus la série qu’il s’est vue attribuer fait partie des meilleures séries, suivant un classement Foofle. Il est fréquent qu’éclatent des crises de jalousie, aussitôt prises en charge par des cellules psychologiques où œuvrent des fell-good managers, toujours disposés à offrir un massage relaxant obligatoire.
19h-20h. Les salariés ont le choix entre retourner travailler et participer à des activités libres. Par « activité libre », Foofle entend « concours de tests pour savoir quel personnage de série tu es », « cours de cuisine pour le repas du midi », « cours de yoga-virtuel avec prime d’assiduité à la clef ».
21h. A la maison, les familles se coiffent de leurs casques virtuels pour découvrir le monde tel qu’il était dans les années 2000. Ils ignorent que Foofle a revisité l’histoire, les sciences et les mathématiques. Pour eux, la terre est plate et il est dangereux de sortir des frontières représentées par leurs villes. Ils pensent que le président-roi est immortel et qu’ils sont obligés de lui faire allégeance en lui offrant des heures de vie. La notion de vote a disparu des dictionnaires, qui se bornent aux 50 pages nécessaires pour héberger les 1200 mots autorisés en dehors des power-points. La capacité à synthétiser une pensée à peu à peu disparu. Les familles sont heureuses de ne se poser aucune question et trouvent reposant l’obéissance imposée.
23h. Extinction des générateurs. Les villes sont plongées dans l’obscurité. Les dômes de verre qui les englobent et leur fournissent l’oxygène se couvrent de panneaux anti-radiation. Ceux qui auraient eu l’imprudence de rester en dehors des dômes seront carbonisés par les drones gardien de la paix qui garantissent le calme dont les salariés ont besoin pour produire. C’est ainsi que périssent ceux qui ont lu autre chose que le classement Foofle.
7h. Réveil. Ils ne le savent pas encore, mais entre 7h et 7h13, une faille dans le système permet aux salariés de réfléchir. J’attends le jour où l’un d’entre eux s’en rendra compte.


