Archives du 30 août 2020

Ménage à trois – Part 5 – Je garde Kiki –

Un trio d’arnaqueurs composé d’une femme de ménage diabolique (Delphine), d’une bimbo qui n’a pas froid aux yeux (Rachel) et d’un consultant en on-ne-sait-pas-quoi-mais-on-s’en-fout (Léo) piège des hommes presque innocents. Dans l’aube naissante qui suit sa nuit avec sa dernière victime, Rachel se précipite au domicile de son amant d’une nuit, pour le dépouiller de ses biens précieux. Sur place, elle se fait griffer par le chat du propriétaire. En partageant le butin, elle se sent coupable d’avoir dérobé une montre à forte valeur sentimentale, mais réalise qu’elle ne connait pas le nom de famille de l’homme et ne peut pas restituer le bijou. Plus tard, un médecin lui conseille d’emmener le chat, dont la griffure s’est infectée, se faire examiner par un vétérinaire. Les trois complices organisent le kidnapping du chat pour faire tester l’animal. La mission est menée à bien, mais en direct par visio-conférence…

Début
Partie 2
Partie 3
Partie 4

*

– 1258 vues…

Delphine, atterrée, rafraîchi l’écran de son téléphone, qui indique une impitoyable augmentation.

– Bientôt 1300 personnes m’auront vues kidnapper un chat… Et je ne vous parle pas des commentaires…
– A la fin du week-end, tu seras célèbre!
– On va essayer de me tuer, oui…
– Mais non, t’inquiète, demain un abruti va faire un truc encore plus con et plus personne ne pensera à toi… et avec cette casquette, on ne te reconnait pas…

Léo se veut rassurant, mais l’idée que, sous le couvre-chef bleu, le visage de sa complice fasse le tour des réseaux sociaux le plonge dans un stress qu’il a du mal à contenir.

– Je ne vais plus pouvoir aller bosser…
– Parce que tu crois que tes employeurs surfent sur des vidéos de chats?
– Pas trop envie de prendre le risque… si ça devient viral…
– La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas fait ça pour rien… ce chat est bien malade…

Rachel agite sous le nez de Léo les résultats de la prise de sang de l’animal.

– Je vais filer chez le médecin et me faire prescrire les médicaments. Pour ceux à administrer au chat, j’ai déjà une ordonnance, on va pouvoir commencer son traitement. On s’organisera pour rendre après…
– Après quoi? Tu veux dire, une fois que ma tête sera placardée dans tout Paris? Et tu appelles comment quelqu’un qui restitue un otage, une retro-cat-kidnappeuse ?

*

Assise face au petit paquet, Rachel hésite.

Clef? Pas clef? De toute façon, je ne vais pas aller récupérer le vélo, Léo a raison c’est beaucoup trop risqué. Et ce serait idiot de laisser ce vélo rouiller pour rien. D’un autre côté, si je joins la clef à la montre, j’avoue avoir participé au vol et à ce cat-kidnapping… Même s’il n’a aucun moyen de remonter jusqu’à moi, ce n’est peut être pas très malin… Leo va devenir timbré avec mes conneries… Allez, pas clef. Et je vais envoyer ça depuis chez ma sœur la prochaine fois que j »irai la voir .

Elle repose la petite clé d’antivol sur la table et finit d’emballer la montre, puis recopie l’adresse et le nom du destinataire sur le papier kraft. Quatre jours après la mise en ligne sur YouTube, par le propriétaire du chat, de la vidéo de Delphine, que les réseaux sociaux ont baptisée « The mysterious blue cap cat captor » en référence à la casquette bleue qu’elle portait le jour du rapt, le nombre de vues a dépassé les dix mille.

*

– Tu prévois de rendre le chat quand?
– Si tu crois que j’ai envie de courir le moindre risque alors que la vidéo a passé les 20.000 vues… de toute façon, je garde Kiki.
– Quoi?
– Tu m’as très bien entendue, je garde Kiki!
– Mais tu es folle, tu ne peux pas faire ça! – les yeux de Léo semblent vouloir sortir de leur orbite –
– Et pourquoi pas? Il est très bien ici. Il se laisse soigner, il s’est bien habitué à l’appartement…
– Dis surtout que c’est toi qui t’es bien habituée à lui… bon, on arrête de rigoler, on rend ce chat dès aujourd’hui. Rachel, tu vois ça comment?
– Ben, à moins de déposer la caisse sur le paillasson du type, je ne vois pas trop.
– Avec un mot d’excuse aussi « excusez-moi pour le chat, j’en avais trop envie, surtout après avoir vidé votre appartement de tous les objets précieux qu’il contenait »?
– Non, plutôt « Ce chat était malade, nous vous le rendons soigné, le reste des médicaments est dans la caisse » , signé « le gang des soigneurs »
– Le gang des soigneurs?
– Comme ça on détourne l’attention…
– mais je rêve, « Le gang des soigneurs » ?
– …
– Vous ne m’avez pas comprise? JE GAR-DE KI-KI!!
– Impossible… La voix de Leo est trop calme, comme s’il allait se mettre à hurler sur les deux femmes.
– Et pourquoi Kiki, au juste? – Rachel tente de faire diversion après le flop de sa proposition de gang des soigneurs –
– C’est le nom de mon premier chat. Ma mère me l’avait offert pour mes quatre ans. Je l’ai adoré. Depuis, je n’ai eu que des Kiki…
– Je comprends.
– Moi, je m’en fous. On le rend. Kiki ou pas Kiki. et vous savez quoi? On fait une vidéo de la restitution et on explique qu’on l’a pris pour le soigner. Je vous parie qu’on fait plus de 20.000 vues.
– Et on explique comment, qu’on savait que ce chat en particulier était malade?
– On l’explique pas. On ne va pas faire d’interviews ni passer à la télé, c’est juste pour … détourner l’attention… Delphine, tu as repris tes esprits?
– Je t’en offrirai un, moi, de Kiki, si ça peut te faire plaisir…

L’offre de Rachel semble apaiser la femme de ménage, qui a pris le chat sur ses genoux et s’accroche à l’animal comme si sa vie en dépendait.

– d’accord… On rend le chat…
– OK, Va chercher ta casquette bleue, qu’on boucle cette histoire.

*

La vidéo de restitution affiche près de 25.000 vues quand Rachel jette un œil, amusée par les proportions prises par l’affaire du chat. Par prudence, ils ont décidé de suspendre leur arnaque, craignant un témoignage ou un appel à la prudence du propriétaire de l’animal, mais deux semaines ont passé et tout semble à nouveau calme. Un employeur de Delphine est parti pour un déplacement professionnel de trois jours et ce soir, ils vont reprendre leur activité. Léo a insisté pour choisir le lieu, une brasserie qu’il affectionne et fréquente régulièrement.

Perchée sur ses hauts talons, un manteau long dissimulant sa robe noire au décolleté flatteur, Rachel fait son entrée dans le bar à vingt heure et s’installe à une petite table d’où elle peut avoir vue sur toute la salle. Jugeant qu’aucun des hommes présents ne peut faire office de cible, elle sort de son sac un magazine et entreprend les mots croisés en attendant qu’un serveur la remarque.

– Vous avez vite retrouvé la ligne, pour une femme qui a accouché si récemment… vous permettez?

L’homme qui se tient à sa droite lui sourit en même temps qu’il s’installe face à elle. Tétanisée, elle le regarde prendre son temps pour déployer la carte et en profiter pour agiter la montre bleue qu’il porte au poignet.

– Merci pour la montre et le chat.