Archives Mensuelles: août 2017

Enfermée dehors

Je m’appelle Clothilde, j’ai 47 ans, le fisc aux fesses, et je m’apprête à assommer une vieille dame innocente pour lui piquer un poisson rouge.
Si ça vous va, je vous explique comment j’en suis arrivée là…

Samedi, 18h30, je suis sur le point de quitter mon appartement quand mon téléphone sonne. Je décroche et entame la conversation tout en constatant que le store de ma baie vitrée est de guingois: il fait chaud, je l’ai baissé à 80 cm du sol, mais comme mon balais et posé sur la vitre (parce que j’ai nettoyé la terrasse), il empêche le store de complètement se positionner. Toujours au téléphone, je passe dans l’espace qui sépare le salon de l’extérieur, pour pousser le balais. Ce que je fais, en continuant l’air de rien ma conversation. Et je ne peux que constater que le store, une fois bien baissé, va empêcher la chaleur de rentrer. Mais il va m’empêcher moi AUSSI de rentrer. En fait, le store est fermé à 10cm du sol et je suis dehors, avec mon portable. Et pas d’appli pour ouvrir les stores par magie. Très con. Surtout quand on habite au 8è…
Évidemment, ma voisine a ma clef et elle va pouvoir me délivrer. Mais elle rentre de vacances demain soir. J’ai au moins 24h à passer dehors. A moins d’appeler un serrurier, mais j’ai trop honte et de toute façon, je ne pourrais pas lui ouvrir la porte du bas. Coincée avec moi-même sans l’ombre d’une ombre, en pleine canicule avec juste l’eau des fleurs à siroter direct au bac boueux. Je n’envisageais pas de passer la soirée (la nuit…) comme ça.

Les heures passent et le sentiment de profonde solitude assorti à la conviction d’être débile profonde m’envahit peu à peu.

Je n’ai pas bu l’eau l’eau des fleurs (on a sa fierté) mais j’ai quand même eu une vision. Le petit poisson en or et émail bleu que je porte autour du cou s’est mis en position horizontale et m’a parlé. Je le jure. Et voilà ce qu’il m’a dit (mot pour mot):
« quand tu m’as choisi dans la vitrine, je t’ai trouvée sympa, tu m’as sélectionné parmi des dizaines de pendentifs. J’étais fier. Mais là, tu me déçois. Je me demande comment j’ai pu accepter de décorer ton cou »
Donc les bijoux nous choisissent, eux aussi.
Et ils parlent, après.
Et le poisson de continuer « je peux t’aider à sortir de là (sortir de dehors, donc), mais tu dois promettre de m’aider après. J’ai une requête à te soumettre »
N’importe qui accepte, non?
Moi oui.
Et pourtant, je me targue de ne pas être n’importe qui. Donc, logiquement, j’accepte.
« Tu vas fermer les yeux et penser très fort à une île déserte sur laquelle s’agite mollement un palmier rose » me dit-il (trop facile) « après quoi, tu sautes sur un pied 57 fois, avec un doigt dans le nez, le doigt que tu veux, mais si tu le mets dans la narine gauche, tu tournes dans le sens des aiguilles d’une montre et dans l’autre sens sinon » (facile aussi, compte tenu du fait qu’il  fait nuit et que je ne risque pas d’être dénoncée pour outrage)
« Après, tu devras faire une chose très simple: j’ai un amour de poisson, elle s’appelle StarFish, elle est en or et émail rouge, on nous a séparés chez le grossiste et depuis, je ne vis plus. Rassemble-nous »
Trop facile. Sauf que…
« Elle est chez Van Cleef  & Arples, place Vendôme »
Après, plus rien.
Mais j’ai promis.
Je suis les instructions à la lettre, pour me réveiller dans mon lit, à 4h du matin. Je crois que j’ai rêvé, mais le poisson est toujours à mon cou et (bien que silencieux) il me regarde. Ses yeux d’onyx me disent « n’oublie pas, tu as promis ». C’est fou, le pouvoir de persuasion d’un poisson en or émaillé bleu. Je n’ai qu’une parole. Même donnée à un poisson. Je ne veux pas courir le risque de basculer dans un univers parallèle peuplé d’étoiles de mer carnivores géantes aux bouches pleines de dents acérées couvertes de poison urticant. (Stephen King, sors de mon cerveau)

Chez Van Cleef, j’ai trouvé StarFish. Elle est très belle, mais très loin de mon budget (très très loin). J’ai le fisc aux fesses, pas de boulot et une montagne de dettes, je ne sais pas si je vous ai dit. Pas trop le choix…
J’ai attendu, embusquée à côté de la boutique des jours et des jours, avant qu’une petite dame âgée ne s’offre le bijoux. Elle est mignonne, j’ai honte.

Je m’appelle Clothilde, j’ai 47 ans et je m’apprête à assommer une vieille dame innocente pour lui piquer un poisson rouge.

Mais je n’ai qu’une parole.

 

Il a dit qu’il viendrait me chercher

 

Il y a une vieille dame assise sur une valise, sur la plage, juste devant moi.
Il est tôt, je me suis levé pour faire un footing, première étape de mes bonnes résolutions estivales. J’ai dû courir 25mn avant de m’effondrer comme une méduse sur le bord de l’eau. Aussi mou, blafard, immobile qu’une méduse. J’ai 35 ans, 15 kilos de trop, et je suis en train de chercher des qualités aux méduses quand je réalise la présence de la dame. Elle se tient droite, très digne dans sa robe à petites fleurs et col claudine. Je n’ose pas lui infliger le spectacle de ma nudité et renonce à ma seconde résolution estivale: terminer le footing par un majestueux plongeon dans la Manche.
Quand je reviens après douche et petit déjeuner, la dame est toujours là. Il est 11h, je me dis qu’elle doit commencer à avoir chaud.

Je quitte la plage et la vieille dame vers 13h, pour me restaurer et me mettre à l’abri du soleil qui cogne malgré le vent. Elle est toujours assise, stoïque. Je n’ai pas remarqué qu’elle ait fait un geste.
Quand je jette un œil par la fenêtre de ma chambre d’hôtel après une sieste bien méritée et 123 pages de mon roman policier avalées, je vois que la vieille dame est toujours là, bien droite, tendue vers l’horizon. Il est presque 16h, qu’elle ne se soit pas senti mal est un miracle. Je prends mon parasol à rayures bleu ciel, une bouteille d’eau et un paquet de biscuits, bien décidé à aller lui parler.
– Il a dit qu’il viendrait me chercher…
Ce sont les seuls mots que j’ai pu lui extraire. Elle a refusé l’eau, les biscuits, mais m’a laissé l’abriter sous le parasol. J’ai même osé lui passer de la crème solaire sur le visage et les mains. Sa peau sèche et ridée était toute rouge, j’avais mal pour elle.

Je m’installe à proximité, anxieux à l’idée de la voir tomber. Je ne sais pas qui doit venir la chercher, mais cette personne me paraît bien peu soucieuse de son rendez-vous.
Vers 19h, mon roman terminé, je quitte la plage. Elle n’a pas bougé, n’a pas touché à l’eau ni aux biscuits que je lui avais laissés. En passant, je m’inquiète de l’heure et lui suggère de rentrer chez elle.
– Il a dit qu’il viendrait me chercher.

Quand je me couche, elle est toujours là. La mer a fini de remonter, les vaguelettes lui lèchent les pieds. Elle ne semble pas s’en rendre compte.
Je dors mal, rêvant de la vieille dame. Sa voix faible résonne dans mon mauvais sommeil. « il a dit qu’il viendrait me chercher ». Qui que soit ce mystérieux « il », je le déteste du plus profond de moi.
Je m’éveille avant l’aube, baigné de sueur. Mon premier soin est de regarder par la fenêtre. La vieille dame n’est plus là, mais je vois sa valise, au pied de laquelle je crois distinguer une masse informe et immobile. Affolé, je sors de ma chambre, arrachant une couverture de mon lit. Je cours jusqu’à la valise. Aucune trace de la vieille dame, c’est mon parasol qui git au sol, bien replié. La bouteille d’eau et le paquet de biscuits sont posés proprement sur le dessus de la valise. Sous la bouteille, un petit morceau de papier. Je m’en empare et le déchiffre à la lueur de mon briquet.

« il est venu me chercher, je l’ai vu, je le rejoins, merci pour tout »

Un frisson me parcours. Le soleil se lève à peine et je distingue, flottant sur les flots à quelques mètres du bord, un tissu foncé. Je me jette à l’eau, insensible au froid qui me saisit et me fait mal aux genoux. Je nage le plus vite possible sur le tissu qui est bien la robe de la vieille dame. Le cœur battant, je plonge et écarquille les yeux, redoutant de voire un corps blanc et décharné flotter entre deux eaux.
Une lueur attire mon regard. A quelques dizaines de centimètres, dans la profondeur bleu nuit de la mer, j’entrevois une chevelure rousse, auréolée de plancton phosphorescent. Je tends la main, bats des pieds le plus fort que je peux. La tête se retourne vers moi. Les yeux violets sont lumineux, le visage est 50 ans plus jeune, mais je reconnais sans doute possible la dame à la valise. Sur ses seins, deux étoiles de mer nacrées brillent. Dans son auréole étoilée, elle me sourit et agite délicatement la main

     – Dans 47 ans, à cette même date, je viendrai te chercher
Elle est magnifique. Elle fait demi-tour et, d’un geste gracieux des hanches, s’enfonce dans les flots, suivie d’une trainée phosphorescente.

*

J’ai 82 ans. Je traîne un siège de toile et un parasol. Je ne sais pas combien de temps durera l’attente, je souhaite la vivre intensément. La plage est encore déserte, il est très tôt. Je pense avec émotion à la vieille dame. Elle a dit qu’elle viendrait me chercher. Je suis prêt.

*