Il a dit qu’il viendrait me chercher

 

Il y a une vieille dame assise sur une valise, sur la plage, juste devant moi.
Il est tôt, je me suis levé pour faire un footing, première étape de mes bonnes résolutions estivales. J’ai dû courir 25mn avant de m’effondrer comme une méduse sur le bord de l’eau. Aussi mou, blafard, immobile qu’une méduse. J’ai 35 ans, 15 kilos de trop, et je suis en train de chercher des qualités aux méduses quand je réalise la présence de la dame. Elle se tient droite, très digne dans sa robe à petites fleurs et col claudine. Je n’ose pas lui infliger le spectacle de ma nudité et renonce à ma seconde résolution estivale: terminer le footing par un majestueux plongeon dans la Manche.
Quand je reviens après douche et petit déjeuner, la dame est toujours là. Il est 11h, je me dis qu’elle doit commencer à avoir chaud.

Je quitte la plage et la vieille dame vers 13h, pour me restaurer et me mettre à l’abri du soleil qui cogne malgré le vent. Elle est toujours assise, stoïque. Je n’ai pas remarqué qu’elle ait fait un geste.
Quand je jette un œil par la fenêtre de ma chambre d’hôtel après une sieste bien méritée et 123 pages de mon roman policier avalées, je vois que la vieille dame est toujours là, bien droite, tendue vers l’horizon. Il est presque 16h, qu’elle ne se soit pas senti mal est un miracle. Je prends mon parasol à rayures bleu ciel, une bouteille d’eau et un paquet de biscuits, bien décidé à aller lui parler.
– Il a dit qu’il viendrait me chercher…
Ce sont les seuls mots que j’ai pu lui extraire. Elle a refusé l’eau, les biscuits, mais m’a laissé l’abriter sous le parasol. J’ai même osé lui passer de la crème solaire sur le visage et les mains. Sa peau sèche et ridée était toute rouge, j’avais mal pour elle.

Je m’installe à proximité, anxieux à l’idée de la voir tomber. Je ne sais pas qui doit venir la chercher, mais cette personne me paraît bien peu soucieuse de son rendez-vous.
Vers 19h, mon roman terminé, je quitte la plage. Elle n’a pas bougé, n’a pas touché à l’eau ni aux biscuits que je lui avais laissés. En passant, je m’inquiète de l’heure et lui suggère de rentrer chez elle.
– Il a dit qu’il viendrait me chercher.

Quand je me couche, elle est toujours là. La mer a fini de remonter, les vaguelettes lui lèchent les pieds. Elle ne semble pas s’en rendre compte.
Je dors mal, rêvant de la vieille dame. Sa voix faible résonne dans mon mauvais sommeil. « il a dit qu’il viendrait me chercher ». Qui que soit ce mystérieux « il », je le déteste du plus profond de moi.
Je m’éveille avant l’aube, baigné de sueur. Mon premier soin est de regarder par la fenêtre. La vieille dame n’est plus là, mais je vois sa valise, au pied de laquelle je crois distinguer une masse informe et immobile. Affolé, je sors de ma chambre, arrachant une couverture de mon lit. Je cours jusqu’à la valise. Aucune trace de la vieille dame, c’est mon parasol qui git au sol, bien replié. La bouteille d’eau et le paquet de biscuits sont posés proprement sur le dessus de la valise. Sous la bouteille, un petit morceau de papier. Je m’en empare et le déchiffre à la lueur de mon briquet.

« il est venu me chercher, je l’ai vu, je le rejoins, merci pour tout »

Un frisson me parcours. Le soleil se lève à peine et je distingue, flottant sur les flots à quelques mètres du bord, un tissu foncé. Je me jette à l’eau, insensible au froid qui me saisit et me fait mal aux genoux. Je nage le plus vite possible sur le tissu qui est bien la robe de la vieille dame. Le cœur battant, je plonge et écarquille les yeux, redoutant de voire un corps blanc et décharné flotter entre deux eaux.
Une lueur attire mon regard. A quelques dizaines de centimètres, dans la profondeur bleu nuit de la mer, j’entrevois une chevelure rousse, auréolée de plancton phosphorescent. Je tends la main, bats des pieds le plus fort que je peux. La tête se retourne vers moi. Les yeux violets sont lumineux, le visage est 50 ans plus jeune, mais je reconnais sans doute possible la dame à la valise. Sur ses seins, deux étoiles de mer nacrées brillent. Dans son auréole étoilée, elle me sourit et agite délicatement la main

     – Dans 47 ans, à cette même date, je viendrai te chercher
Elle est magnifique. Elle fait demi-tour et, d’un geste gracieux des hanches, s’enfonce dans les flots, suivie d’une trainée phosphorescente.

*

J’ai 82 ans. Je traîne un siège de toile et un parasol. Je ne sais pas combien de temps durera l’attente, je souhaite la vivre intensément. La plage est encore déserte, il est très tôt. Je pense avec émotion à la vieille dame. Elle a dit qu’elle viendrait me chercher. Je suis prêt.

*

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Publié le 5 août 2017, dans Capillotractions, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 10 Commentaires.

  1. Vous avez su donner une très poétique chute à votre récit. Bravo à l’effet miroir final.

  2. Superbe texte. Je renouvelle ce que j’ai déjà dit plusieurs fois (non, malgré mon grand âge, je ne radote pas !) : il faut publier tes textes !!!

    • Merci! Oui, j’essaie de faire publier certains écrits (qui ne sont pas ici), mais assez étrangement, je ne dois pas être la seule 🙂
      Ce n’est pas une goutte d’eau dans l’océan, mais plutôt une nano-poussière dans l’univers, univers lui-même figé dans la bouteille de verre d’un géant capricieux et édenté…

  3. L’effet miroir est très bien réussi 😉 Texte poétique à souhait… waouh et merci 😁

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