Archives Mensuelles: septembre 2017

Betty

C’est dans la fraction de seconde qui a suivi mon geste que j’ai réalisé que j’étais amoureux de Betty.
Pendant qu’elle amorçait sa chute du 15è étage, j’ai lu dans son regard un bizarre mélange d’effroi, d’incompréhension et d’amour absolu. Pas nécessairement dans cet ordre, d’ailleurs…
Trop tard.
En la regardant tomber, j’ai ressenti un rien de déception. Un rien seulement, parce que tout était allé très vite. Une fois que son corps s’était disloqué au sol, il m’a paru évident que cet amour était impossible. Rien de tel qu’une certitude, dans le domaine amoureux.
J’avais rencontré Betty au lavomatic. Elle n’y lavait pas son linge, non, ça aurait été trop normal pour Betty. Elle y lisait. Assise sur un siège de plastique bleu, la capuche fourrée de son sweat-shirt remontée, masquant son visage à moitié, des mèches de cheveux roux s’en échappant, elle était absorbée par la lecture d’un volume recouvert de papier kraft. L’idée que quelqu’un puisse protéger ses livres m’a ému. Aucune machine ne tournait, ni les lave-linge, ni les sèche-linges. Pas de sac de vêtements en vue. Il ne pleuvait pas dehors et elle n’avait pas l’air d’une SDF. Elle était juste là.
Au début, j’étais ennuyé par sa présence.
Moi non plus, je ne venais pas au lavomatic pour y laver mes affaires. Qui plus est, j’avais besoin de discrétion et cette heure de la journée (il était presque 23h) avait toujours été parfaite : le lieu était toujours désert.
Il fallait que je trouve un moyen de faire sortir cette fille de là, mais sans courir le risque qu’elle se souvienne de moi.
Comme elle n’avait pas semblé remarquer mon entrée, je suis sorti réfléchir. Pour ne pas rester dans la lumière qui se déversait par les baies vitrées, j’ai traversé et me suis tapi dans le renfoncement d’une porte. Il me fallait accéder au monnayeur de l’endroit avant la fermeture. Derrière ce monnayeur se trouvait mon éventuel prochain contrat et j’avais pour habitude de répondre aux sollicitations à minuit pile, le temps de peser le pour et le contre de la requête. Autre élément à prendre en ligne de compte : j’avais besoin d’argent. Elle devait dégager de là.
La seule idée que j’ai pu échafauder était de prétendre être l’employé chargé de l’entretien et d’en simuler la fermeture pour l’obliger à déguerpir. Un peu nul comme idée, mais le temps pressait et si le vrai employé se pointait, c’en était fait de ma lettre et de l’argent de mon loyer.
–     Pas la peine de faire tout ce cirque, je veux bien prendre un verre !
Je n’avais encore rien dit, je n’étais même pas totalement entré dans le lavomatic. Elle avait baissé sa capuche et me fixait de ses yeux verts. Sous son air bravache, je sentais un rien d’excitation. Ça m’a plu.

Je ne savais pas où Betty habitait, comment elle gagnait sa vie ou si elle avait des enfants. Ça ne m’intéressait pas. Seuls les moments intenses que nous partagions méritaient d’être retenus. Nous nous retrouvions toujours au même endroit, celui de notre première rencontre. Si nous y passions tous les deux le même soir, vers 22h30, nous finissions la nuit ensemble, dans un petit hôtel du coin. Je m’arrangeais pour relever mon courrier aux moments où je savais qu’elle ne serait pas présente.

Au bout de quelques semaines, je me suis aperçu que si je ne voyais pas Betty pendant  quatre ou cinq jours, j’avais mal au ventre et je dormais mal. Je ne m’en suis rendu compte que parce que ça peut nuire à mon job (on vise moins bien si on se tord de douleur). Je me suis mis à la guetter. Je n’avais aucune honte, ça fait aussi partie de mon boulot. Parfois, j’attendais deux, trois soirs avant que ses cheveux de feu n’illuminent le lavomatic, que ses yeux verts ne brillent du reflet des hublots. Ce triste constat n’a fait que renforcer mes douleurs. Mes idées se sont brouillées et j’avais du mal à garder l’esprit clair. Betty était devenue un problème.
Je n’aime pas les problèmes.
Je l’ai attendue cinq soirs avant qu’elle ne réapparaisse et je l’ai invitée chez moi. Ce n’était évidemment pas chez moi. J’avais dans la poche le double de la clef de ma prochaine victime, un contrôleur des impôts trop curieux qui passait sa soirée à l’opéra. Nous avions une heure devant nous, largement de quoi faire.
L’appartement était quelconque, j’avais honte que Betty me croit aussi dénué de gout. Le choix des livres m’a soulevé le cœur. La chambre était tellement banale que l’espace d’une seconde j’ai failli tout avouer. J’ai la fierté ma placée, il faut que je fasse attention, ça finira par me perdre.
J’ai conduit Betty sur le balcon, au prétexte de la faire poser pour une photo sur fond des lumières de la ville. C’est vrai que c’est joli. Elle était docile, j’ai pris ça pour de la bêtise. Maintenant, je comprends que c’était de la confiance. Je n’ai pas l’habitude, je ne pouvais pas savoir.
Je l’ai poussée dans le vide sans qu’aucune pensée parasite ne vienne me perturber. Ce n’est qu’après que j’ai compris d’où venait les douleurs.
J’étais amoureux.

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Accident de manège

Un cri d’angoisse déchire la nuit.
Il est suivi d’autres.
Des cris de peur. Des cris qui vrillent le cerveau.
Les silence se fait instantanément. Il n’a pas le choix.
Les manèges, petits trains, tirs à la carabine, se figent.
Les gens sont immobiles, ils osent à peine respirer.
Seul le grand huit continue de fonctionner.
Mais pas normalement. Le train avance à grande vitesse, puis stoppe, puis recule, puis accélère en arrière, puis stoppe, tout ça dans le plus grand désordre. A bord des wagonnets, les gens hurlent. Au sol, les autres gens les fixent, impuissants. Certains, ceux qui ont de la famille ou des amis qui gémissent dans les airs, veulent agir. Ils ne peuvent pas. Leurs bras ballants semblent peser des tonnes d’inutilité. Ils ne perçoivent que les battements de leurs cœurs fous et les sons inhumains venus du ciel.
Au sol, dans la cabine de contrôle de l’attraction, deux hommes se battent. Un grand blond suant, vêtu d’un débardeur fatigué, et un gros brun impassible, dont les bottes vernies reflètent les guirlandes lumineuses devenues obscènes. Insensibles à la détresse des passagers du train, il se battent pour le contrôle. Quand l’un repousse l’autre, il se jette sur le levier qui dirige le petit train et lui intime un ordre. Et le petit train d’obéir. Avance! Le train avance. Plus vite! Le train s’exécute, docile, insensible aux cris. Sourd à la terreur. Puis, c’est l’autre homme qui reprend le contrôle. Et l’ordre est contraire: recule! Le train s’immobilise brusquement, projetant les gens vers l’avant, puis repart dans l’autre sens. Plus vite! Il recule encore plus vite, aveugle aux passagers terrifiés qui s’accrochent avec l’énergie du désespoir. Mais les deux hommes s’en balancent. Ce qui leur importe, c’est de prouver leur force.
Au sol, les gens se concertent, ils voudraient bien forcer les deux hommes à arrêter… Ils essayent d’abord les paroles apaisantes. Stupide. Les deux fous ne les entendent même pas. Alors les gens prennent peur. Personne n’a le courage du risque. La scène devient ubuesque: à côté de la foule des gens au sol qui se concertent, la cabine résonne de coups. Et le grand huit reflète la puissance de la bagarre. Les passagers du trains se mettent à vomir. Certains commencent à sortir des wagons, indifférents au danger. Tout, plutôt que de subir. Ils sont plusieurs au bord de la chute. Mais même ça, les deux combattants ne le voient pas. Seule compte l’issue: la prise de contrôle.
Alors, les gens se mettent à filmer, à diffuser. Les spectateurs impuissants se multiplient. Les conseils affluent. Une solution émerge: il y a bien un autre bouton, un gros rouge. Si on appuie dessus, on stoppe tout. Mais les dégâts seront importants. Les gens au sol peuvent se trouver blessés. Le bouton rouge est la dernière extrémité. Les gens au sol préfèrent se convaincre qu’on n’en est pas encore là.
De toute façon, ils commencent à s’habituer aux cris.
Bientôt, ils s’habitueront aux passagers qui s’écrasent au sol pour en finir. L’homme ne vole pas. C’est une vérité. Ça pourrait même être la phrase du jour, si je n’avais déjà mis « si les cons étaient fluorescents, c’est la terre qui éclairerait le soleil ». Jean Yann, tu me manques.
Dans la cabine, la bataille s’intensifie. Les deux hommes ne savent sans doute plus pourquoi la prise de contrôle est si importante. C’est devenu un enjeu personnel. Le train doit aller où ils décident.
Les passagers sont résignés. Seuls les enfants continuent de crier. Seuls les enfants ont encore une once d’espoir.

Et c’est la catastrophe. Un wagonnet chute. Une pièce s’en détache et vole. Vers le bouton rouge. Le gros. Celui de la fin.
Explosion.
Les deux hommes sont écrasés par le grand huit qui s’effondre.
Le silence se fait d’autorité.
Il n’y a plus rien. Plus de gens, ni au sol, ni dans les airs. Seulement des petits tas de poussière. Le destin de tout un chacun, si on en croit la légende.

Un téléphone vulgaire fonctionne toujours. Il diffuse, imperturbable. Le reste du monde a vu la fin.
Mais le reste du monde est toujours là, scotché à l’écran (et en sécurité sur son canapé Ikea), il fait face au rien.
De ce rien, le reste du monde espère tirer des leçons.

Les gens sont cons.

Lecteur-Chéri-Mon-Verre-de-Bordeaux, si ça te rappelle quelque chose, tu as raison…