Le gamin des bois

Lecteur-Chéri-Ma-Châtaigne (c’est la saison), aujourd’hui nous allons nous baser sur l’actualité locale. Si-si. Il se passe des choses ailleurs qu’à Paris intra-muros. Des trucs de dingue, même. On oublie des enfants dans les bois.
http://www.leparisien.fr/malakoff-92240/le-centre-de-loisirs-oublie-un-enfant-de-trois-ans-en-foret-27-10-2016-6260085.php#xtor=AD-1481423553
Si tu ne connais pas encore Roger et Stanislas, sache que ce sont deux carpes Koï qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines. Ces carpes sont sentimentales (bien que fort viriles) et si elles pleurent, celui qui boit leurs larmes sucrées voit sa vie se prolonger de l’exacte durée de son honnêteté. Voilà, tu sais l’essentiel

–          Dis-donc Roger, ça te paraît normal, le gamin tout seul, là ?
Roger s’extrait péniblement de la boue dans laquelle il se vautrait avec délices en ce vendredi matin ensoleillé.
–          Quoi, Qu’est-ce que tu racontes ? Les gamins sont jamais tout seuls, regarde bien, il y a forcément un adulte pas loin, avec vélo, trottinette, sandwiches, bonnet, eau, trousse à pharmacie, téléphone, appareil photo, chaussures de randonnées et le reste de la panoplie de l’adulte moyen qui se promène dans les bois…
La grosse carpe étouffe un bâillement et retourne à son bain de boue. Vexé, Stanislas sort sa tête corail et turquoise de l’eau pour vérifier. Devant lui, à une dizaine de mètres de l’étang, se tient un petit garçon en anorak bleu foncé et bonnet à rayures. Son petit sac à dos posé au sol, il pleure doucement, en serrant fort un lapin de peluche beige. Par moments, il semble parler ou appeler quelqu’un.
–          Mais je te dis, il est perdu ce gamin, il pleure. D’ici je n’entends pas ce qu’il dit, mais il n’a pas l’air bien…
Roger se roule ostensiblement dans la boue puis, en prenant bien son temps, s’approche de son camarade.
–          Je te préviens ma grosse, si c’est un piège pour me piquer la place dans la boue, tu vas m’entendre ! Bon, il est où, le môme ?
Il sort à son tour la tête de l’eau et regarde dans la même direction que Stanislas, qui fait des efforts désespérés pour entendre la petite voix tremblotante de sanglots.
–          Mais, il est perdu ce gamin ! Tu vois bien qu’il a peur ! Pourquoi tu ne m’as rien dit ? Bon, il va encore falloir que je prenne les choses en mains…
Sans attendre de réponse, il se concentre sur l’enfant qui s’est assis sur le sol humide et serre maintenant sa peluche contre lui en reniflant. Rapidement, il se fraye un chemin dans les pensées du petit. Parmi des images d’adultes aimants, d’autres enfants et de peluches de toutes les couleurs, il découvre une tétine rouge, une petite couverture à motifs de camions de pompiers et un gros chien marron.
–          Allez gamin, soit sympa, pense à ta maison. Tes ours en peluches ne m’aident pas…
Roger fait une tentative pour orienter les souvenirs du petit vers un lieu. Peu à peu, les images changent de sujet, il voit une chambre, un petit lit, un couloir. L’enfant appelle sa maman en hoquetant. Stanislas, le cœur serré par tant de désarroi , encourage le gamin d’un battement de nageoires.
–          Oui, c’est ça petit, continue comme ça…  Allez gamin, fait un effort, je ne voudrais pas rater l’apéro… bon, désolé, c’est égoïste, allez gamin, reprend toi…
L’enfant semble se calmer. Il pose son lapin et ouvre son sac à dos pour en extraire un petit bus en bois.
–          Un bus ? Tu es venu en bus ?
Le petit garçon se met à genoux et pousse le bus dans les feuilles jaunes et rouge de l’automne. Vroum-vroum. Roger commence à distinguer une route, d’autres enfants qui se tiennent par la main, qui montent quelques marches.
–          D’accord, le petit est venu en bus, il faut savoir d’où, maintenant.
Toujours concentré sur l’enfant, il parvient à le tranquilliser et fini par visualiser une salle de jeux, des porte-manteaux, des petits lits alignés.
–          Le centre de loisirs : je suis sûr que c’est le centre de loisirs!
–          Comment tu peux en être sûr ?
–          Tu te souviens des gosses qui nous balançaient du pain ? ils venaient de là ! ils étaient dans un bus de la ville…
–          Si tu le dis. Et on fait quoi, maintenant ?
–          On appelle les pies, je ne vois que ça… à toi de jouer.
Stanislas prend son élan et donne un grand coup de queue pour sortir de l’eau. Il fait du bruit et des éclaboussures pendant plusieurs minutes avant que trois pies n’apparaissent. Le petit garçon, intrigué par le manège du poisson, s’est rapproché et se penche vers l’eau, son lapin à la main.
–          Arrêêêêêêêêêêêêête ! Le gosse va tomber à l’eau ! il ne faut pas qu’il approche plus !
Roger se précipite sur son ami pour l’empêcher de sauter encore. Les deux carpes s’immobilisent, espérant dissuader le gamin de rester au bord de l’eau. Les pies, perchées sur une pierre, attendent. Le petit garçon, déçu que les poissons ne bougent plus, recule un peu et reprend son jeu avec le bus.
–          On a eu chaud! Je ne suis pas sûr qu’il sache nager, à cet âge…
Roger essuie une larme de stress.
–          Hé, Roger ! Qu’est-ce tu veux ? Tu nous invite à boire un coup ?
Les pies commencent à s’impatienter.
–          Volontiers, mais on a besoin de vous avant, les gars !
La carpe explique alors aux oiseaux la situation et le plan qu’elle a imaginé. Har et Grou, les plus gros des oiseaux, partent dérober un drap qui sèche dans le jardin le plus proche. Tou, le plus avisé des trois compères, va trouver un groupe d’hirondelles qui s’attardent au soleil avant le froid de l’hiver.
Le gamin a cessé de pleurer et observe les mouvements de tous les oiseaux. Son lapin dans la main, il se met à courir après eux en gazouillant, essayant de leur voler des plumes.
–          Dis donc Roger, il est mignon ton client, mais s’il m’abîme, il va m’entendre !
–          T’inquiète, il veut juste jouer… profites-en pour le guider dans le drap, au lieu de râler. Tu auras droit au meilleur cognac ce soir, promis !
Har et Grou ont étalé le drap au sol. Les hirondelles amusent le gamin pour le diriger dans le tissu. Dès qu’il est au centre, tous les oiseaux se mettent autour en attrapent les bords. Avant que le petit ne puisse avoir peur, ils le soulèvent du sol et se prennent la direction du centre de loisir. Se sentant bouger du sol, l’enfant piaille de joie.
–          Le saaaaaac !
La pie Tou attrape in-extremis le petit sac à dos et le jette dans le drap avec le bus de bois, après quoi il rejoint aux autres oiseaux pour porter l’enfant dans son drap.  Roger et Stanislas observent le gamin volant jusqu’à ce qu’il disparaisse dans les cimes. Rassurés par les gloussements enfantins, ils retournent se rouler dans la boue.

Les oiseaux déposent le drap et son précieux chargement devant la porte du centre de loisirs; Har appuie sur la sonnette et reste à proximité, le temps de s’assurer que le petit est au bon endroit. La jeune femme qui ouvre la porte a l’air très étonnée de trouver le gamin dans son drap bleu, agitant son lapin en direction d’un groupe d’oiseaux perchés autour de lui. Elle prend l’enfant par la main et les oiseaux  repartent pour aller prendre l’apéro en paix. Dans les bras de l’oublieuse jeune femme, le petit agite toujours son lapin en babillant, les yeux fixés vers le ciel.

lapinpeluche

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Publié le 6 novembre 2016, dans Roger et Stanislas, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. Si seulement l’histoire avait été celle là… 😉

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