Archives Mensuelles: juin 2016

Le petit prince a un rêve

Lecteur-Chéri-Ma-Théière, aujourd’hui nous allons continuer une histoire.
Pour rappel, le début de cette épopée est par là https://geckobleu007.com/2016/05/01/le-petit-prince-a-pas-dit
Si tu n’as pas 5mn pour la lire, je ne t’en tiendrai pas rigueur. Tout ce que tu as besoin de savoir est que le personnage principal est un enfant, petit prince mutique. Il se tient régulièrement au bord d’un bassin habité par deux carpes koï, Roger et Stanislas, qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Voilà, tu sais l’essentiel.

En ce moment, Lecteur-Mon-Ami, le petit prince est assis au bord de l’eau, les jambes pendantes, ses petits pieds battant l’air mollement. Il a l’air de réfléchir intensément. Depuis le bassin, les deux carpes observent l’enfant. Stanislas (le plus gros poisson) le fixe de son œil turquoise et dur.
– Tu vois Roger, je ne serai pas étonné qu’il mijote un sale coup, le gamin ! Je l’ai à l’œil depuis plusieurs jours, son air calme me laisse imaginer le pire…
Roger s’éloigne pour faire un tour de bassin, sa façon à lui de s’accorder un temps de médiation. A son retour, il prend le temps de laisser son regard lentement aller de l’enfant à Stanislas avant de parler.
– Tu sais, on pourrait s’en assurer facilement…
– Oui, je sais. Mais j’hésite à te demander ce service.
– C’est bien toi, ça, d’hésiter… Comme si tu ne savais pas à quel point j’adore lire dans les pensées !
– Te trompe pas, j’hésite juste par ce que c’est bientôt l’heure de l’apéro et que je ne voudrais pas me sentir obligé de t’inviter pour te remercier…
Roger glousse et s’approche doucement du gamin, toujours perché au bord de l’eau.
– Allez, j’y vais. Essaye de ne pas bouger, les vaguelettes me déconcentrent…
Une fois Stanislas installé à l’autre bout du bassin et les remous calmés, Roger tourne sa tête corail et blanche vers le petit garçon. Il remue lentement ses branchies pour se concentrer. Pendant plusieurs minute, le poisson reste totalement immobile, comme s’il ne faisait qu’un avec le bambin dont il perçoit les pensées. Roger contrôle le temps, il le suspend et l’étire comme un frêle élastique argenté entre leurs deux esprits. La manœuvre est toujours un peu risquée : il lui est arrivé de se faire happer par des pensées humaines au point de s’oublier et de manquer se noyer.
La ligne argentée oscille au-dessus de l’eau, son extrémité effleurant la tête bouclée du petit prince. Un court moment magique, Roger lit les pensées de l’enfant, il se sent transcendé par la communion qui s’opère. Ses écailles se resserrent et sa respiration ralenti. Il flotte le long du fil argenté qui le relie au gamin
– Alors ?
La ligne se brise brusquement et Roger est propulsé hors de l’eau avec force. Il se cambre et plonge, furieux.
– Mais c’est pas vrai ! Tu peux pas t’en empêcher, hein ?
– Excuse-moi, c’est plus fort que moi. Tu sais bien que je n’aime pas manquer l’apéro… Vas-y, recommence…
– Pas la peine, je sais à quoi il pense.
Le silence s’installe sur le bassin. L’enfant a cessé de remuer les pieds, il a plongé sa petite main dans l’eau et y dessine des ronds de son index potelé. Stanislas n’ose plus poser de questions. Il scrute le dos de Roger, qui s’est retourné comme il le fait chaque fois qu’il se vexe. Un bruit d’eau dans l’eau lui parvient, accompagné d’un son guttural et sombre.
– Tu pleures ?
Roger se retourne, l’échine basse et l’œil torve. Ce sont bien des larmes qui coulent le long de ses joues. Des larmes sucrées de carpes Koï, qui prolongent la vie de celui qui les boit du temps exact de son honnêteté.
– Roger, parle-moi, qu’est-ce qu’il y a? C’est grave ?
Stanislas est tout retourné : il n’a jamais vu Roger pleurer avec tant de désespoir. Il se rapproche de son vieux compagnon pour le réconforter de quelques coups de nageoires. Le poisson hoquette encore un moment avant de laisser échapper, dans un souffle :
– Il veut voler !
La stupeur se peint sur le visage brun de Stanislas. Voler ! Mais c’est bien la dernière des catastrophes ! Ils ne pourront jamais lui apprendre à voler et l’enfant n’aura plus confiance en eux, il va s’éloigner d’eux et ils l’auront perdu à jamais ! Stanislas sent sa gorge se serrer, quand l’éclat mordoré d’une caresse bleue agite l’air au-dessus de leurs têtes. Il éclate de rire.
– On pourrait peut-être demander à Alfred ?
– Alfred ? Oui, c’est une idée… Mais depuis qu’il est sorti de sa chrysalide, on essaie de le choper pour l’apéro, je n’imagine pas qu’il accepte de nous aider…
– Boah… C’est une chasse amicale, sans nous, ce bon Alfred serait gras comme un cochon ! Il devrait nous remercier, au contraire !
La grosse carpe sort la tête de l’eau
– Alfred ! Alfred ! Viens par-là s’il-te-plaît, fais-moi confiance, on ne te veut pas de mal…
Le papillon-dandy, approche, méfiant, et se suspend élégamment à une distance raisonnable de ses deux prédateurs.
-Alfred, on a besoin de toi. Le petit veut voler…
– Quelle délicieuse nouvelle ! Mais je serai raaaaavi de l’aider !
En deux battements d’ailes, Alfred se rend auprès du petit prince, dont le rire cristallin se met immédiatement à résonner. Guidé par le papillon et encouragé par les cris des carpes, l’enfant se met à courir et à sauter. Tendant les bras de chaque côté, il bat l’air de ses menottes, mais il a beau se démener, il ne décolle pas. Après quelques tentatives, il s’assied, tout en sueur, sous un arbre majestueux aux très grandes feuilles en forme de cœur, et pleure en silence. Les carpes essaient de le réconforter, mais leurs paroles amicales restent sans effet.
– Bougez-pas, je reviens tout de suite !
– Il est idiot ou quoi ? Comment on pourrait bouger ? Bon, tu veux quoi pour l’apéro ?
Roger, outré, jette un regard glacial à son ami.
– Comment peux-tu encore penser à te remplir le ventre alors que l’enfant pleure et qu’Alfred, notre seul espoir, a foutu le camp ?
– Chuis comme ça, moi, quand je suis triste, il faut que je mange…
Roger s’apprête à répondre vertement quand deux petits pieds accompagnés de piaillements de joie passent au-dessus du bassin. Les deux carpes, stupéfaites, sortent la tête de l’eau pour découvrir le gamin, équipé de grandes feuilles en forme de cœur, virevolter dans l’air limpide avec le papillon bleu.

Le petit prince a réalisé son rêve.

Roger et Stanislas

Roger et Stanislas

Vision d’extra-terrestre

Lecteur-Chéri-Mon-Œuf-En-Gelée, aujourd’hui, tu es un extra-terrestre. Tu navigues dans ton aspirateur volant (pourquoi toujours une soucoupe ?) à la recherhce d’une planète amie pour conversations philosophiques et plus si affinité.
Comme tu es à la pointe de la technologie sur ta planète (et donc très-très-très en avance par rapport à la nôtre), c’est tout naturellement que tu te plonges dans internet pour te renseigner sur nous. Pourquoi nous ? Parce que tu trouves jolie cette planète bleue. Elle a un air frais et pimpant, vu du ciel. Tu te dis tout naturellement que les habitants d’une boule qui offre de si belles couleurs ne peuvent qu’être de bons candidats à tes aspirations.

Internet ne fait que te conforter dans cette bonne impression :
Tu accèdes aux fiches des habitants de la jolie planète. Elles sont stockées dans ce qu’ils appellent des «réseaux sociaux ». Ca te paraît du meilleur augure. Tout réjoui, tu parcours des milliers de fiches dans lesquelles tu découvres que les « Bleus » (c’est ainsi que tu as décidé de nommer les habitants de la planète de même couleur) sont des gens formidables ! Tous parés des qualités les plus importantes (ils sont beaux, ils sont solidaires, ils mangent bien, ils s’amusent beaucoup entre eux, ils se félicitent de tout sans jalousie ni frustration, ils sont joyeux et dégainent des LOL à tout va)
Leurs codes sont simples : Le pouce levé t’apparaît comme une caresse qu’ils échangent avec enthousiasme. Tu frémis à l’idée de lever ton pouce sur eux et de provoquer ainsi l’amour de ces gens charmants.
Ils sont attentifs aux autres : le nombre de pétitions que tu as vu circuler le prouve. Ces êtres dévoués sont sûrement prêts à t’accueillir bras ouverts,
Ils savent se distraire simplement: une simple sphère blanche et noire les occupe un mois de leur temps durant ! Ils vont sûrement adorer partager avec toi les règles de ce jeu et disputer dans l’allégresse des matches amicaux avec une équipe que tu auras montée.

Te voilà donc, dans ton plus beau costume (des plumes et des paillettes), sur le point de sortir de ton aspirateur. Tu as peint sur ton visage des carrés de couleurs et glissé à tes pieds des cuissardes à plateforme. Ton cœur bat la chamade. Tu poses l’aspirateur sur un de ces beaux tapis verts, (ceux qu’utilisent les amateurs de sphères blanches et noires pour leurs joutes amicales) et tu descends majestueusement au son d’un hymne méticuleusement sélectionné sur internet
https://www.youtube.com/watch?v=6FOUqQt3Kg0

Tu es tellement sûr de ton effet que, les yeux fermés, tu écartes les bras pour accueillir tout l’amour des habitants de la planète bleue. Des larmes d’émotion coulent de tes yeux, ton torse brille de joie et les plumes dont tu as orné ton buste s’agitent doucement dans un vent tiède.

Lecteur-Chéri-Ma-Pêche-Melba, je te laisse une minute de recueillement pour visualiser la scène. Prend une autre minute pour te préparer à la suite…

           Dégage, tapette !
          C’est quoi, ce guignol ?
          Casse-toi, pauv’ con !
Le premier projectile à t’atteindre est une cannette de ce liquide doré et prometteur qu’ils appellent « bière ». Tu trouves leur méthode d’approche un peu cavalière, mais accepte bien volontiers le présent. Tu goûtes le nectar.
C’est dégueulasse et tiède.
Les invectives continuent.
          Dehors !!!
          Fous le camp, dégénéré !
Tu ouvres les yeux et te trouves face à une foule qui a l’air hostile. Ca ne te paraît pas possible, tu dois te tromper, ces cris et ces bâtons ne peuvent qu’être amicaux : tu as pris soin d’atterrir sur un terrain de jeu…
Tu ouvres la bouche pour parler, mais l’émotion t’as fait oublier ton discours de présentation. Tu commences donc autrement
          Amis bleus, mes futurs frères…
Après cela, tu ne te souviens plus de rien.
Tu te réveilles sur un tas d’ordures puantes, ton costume a été déchiqueté, tes plumes cassées. Tout ton corps te fait souffrir. Tu te redresses et aperçois ton aspirateur en pièces. Les bleus se sont hissés dessus et scandent des slogans haineux auxquels tu ne comprends rien.
Autour de toi, des monceaux de détritus, des objets cassés, des gens qui dorment au sol. Ta vision universelle te montres des enfants malheureux, affamés, des pays en guerre…
Tu penses d’abord que ton ordinateur de bord est en train de bugger.
Tu te remémores les photos, les qualités annoncées par ces gens. Ta mémoire cabossée te renvoie des parties de leurs discours de tolérance. Tu doutes, tu ne comprends plus. Tu t’assied pour réfléchir, et là, posé sur des sacs pleins de choses malodorantes, sur des aliments gâchés et des morceaux de verre brisés, la vérité t’apparait.

 Ces gens sont de redoutables ennemis. Leur ruse a atteint des sommets. Toi-même, qui parcours la galaxie depuis des millénaires, t’es laissé abuser.
Le mensonge.
Cette arme est redoutable, il faut les en priver.

Lecteur-Chéri-Mon-Hirondelle, tu te relèves, tu titubes quelques secondes, puis te redresses de toute ta taille. Tu es gigantesque. Tu déploies tes ailes noires et rouges.
Un vent de silence se lève sur la planète bleue.
Tu n’as que deux battements à faire pour raser ce leurre malsain de l’univers.
Je te laisse le choix…

#GustaveDoré #Ange

Gustave Doré, Ange