Archives Mensuelles: juillet 2015

Le petit bonhomme dans la tête

petit-bonhomme-mess-bisous-big

C’est l’été, personne ne me lit (donc ça peut faire une sacrée brochette de barrés, cf https://geckobleu007.com/2015/06/14/mon-nom-est-personne/), il fait lourd et gris, c’est le moment idéal pour aborder le petit bonhomme dans la tête.

« Le petit bonhomme dans la tête? » T’entends-je t’insurger, Lecteur-Chéri-My-Pudding, « mais elle a eu trop chaud ces derniers jours…  »
Nan-nan, rassure-toi, tout va bien au pays des lézards bi-polaires. Je veux parler ici présentement de la petite voix intérieure qui te pourri la vie. Celle qui t’empêche d’être qui tu es (oui, Nietzche n’est jamais loin de moi). Ce truc incontrôlable qui te freine en pleine vitesse ou te pousse (là où tu ne veux pas aller), qui te dicte une conduite erratique, te force à dire blanc quand tu penses très fort gris et te fait rire de façon hystérique quand tu ne rêves que de te disparaître sur le champ. Tu vois, tu le connais aussi bien que moi.

Donc l’analyse du jour consistera en une stratégie super-étudiée pour le ligoter et le bâillonner ou mieux, s’en débarrasser. En un mot, l’empêcher de nuire.

Les techniques éprouvées d’absorption massive d’alcool ou de drogue n’étant pas pérennes, je propose tout simplement de rendre leur liberté aux petits bonshommes dans les têtes. Par ce que oui, même si l’idée te choque, ton petit bonhomme, c’est toi qui l’a mis là, toi qui lui fourni le gîte et le couvert, toi qui lui donne du boulot. En un mot, toi qui le maintient en place. En toute bonne logique, tu devrais pouvoir t’en débarrasser.

Et que va faire ton petit bonhomme libéré? Tel le bernard l’hermite de base (autrement connu sous le nom de Paguroidea), il va s’empresser de squatter une autre tête. Or, comme tu le sais, toi qui me lis assidument depuis de longues années, il y a sur cette terre un maximum de têtes vides ou en passe de le devenir. Quoi de plus normal que d’utiliser de l’espace libre pour stocker?  Quelle belle solution!

Donc objectif numéro 1, détecter une lacune de matière grise. Une fois la cible trouvée, s’en approcher prudemment, tel le chasseur dans la jungle, en mode « panthère », lente et silencieuse (tout moi, quoi). Quand la distance est suffisamment réduite, effectuer une manœuvre subtile d’abordage (un clin d’œil envoutant ou un éternuement bruyant, au choix) et larguer la bombe (en l’occurrence, le bonhomme). Il est bien connu que l’on est naturellement attiré par le vide (ça explique certaines émissions de télé à succès). Pas de raison que ça ne marche pas aussi pour le bonhomme dans la tête. Propulsé par ton éternuement (ou ton battement de cils, si tu portes assez de mascara), le bonhomme devrait s’éjecter assez facilement. Et s’installer dans l’espace vide disponible de la cible. N’aie aucune inquiétude, la cible ne se rendra compte de rien. Tout au plus percevra-t-elle un léger courant d’air parcourir l’espace vide de son crâne et croira que son portable vient de signaler un sms.

Objectif numéro 2: s’éloigner de la cible le plus rapidement possible. Pour cela, un minimum d’habileté est requis. Le plus simple est de tourner le dos et de partir en courant et en hurlant « au feu ». On peut aussi user du subterfuge efficace qui consiste à pousser la cible dans le dos au milieu d’une foule hostile (le magasin H&M de Montparnasse le jour de l’ouverture des soldes est parfait. En plus il regorge de cibles).

Tout ça c’est du gâteau. Le plus compliqué est l’objectif numéro 3, à savoir: empêcher le bonhomme de revenir, voir s’empêcher d’en recréer un. Pour ça, il faut un peu de volonté, beaucoup de footing et du chocolat à + de 75% de cacao. On peut aussi méditer sur sa vie, son œuvre et se ramener à une échelle galactique. Tout de suite, on comprend à quel point il est inutile de s’en faire…

Et que deviennent les bonshommes transférés, t’inquiéteras-tu, mon pudding? C’est bien simple: ils prendront possession de l’espace qui leur aura été alloué, tels des poissons rouges de base, ils grossiront jusqu’à occuper toute la place disponible et les cibles deviendront fans de Marc Levy.

Si tu suis mes conseils avisés, tu t’épargneras la lecture de Paulo Coelho, des heures de méditation en tenue molle sur des bouts de bois pas confortables au milieu de bobos en pantalon de yoga Chin-Mudra, des milliers d’euros de psy, des régimes et des boîtes de kleenex.
Si tu veux me faire un don, n’hésite surtout pas.

Revival Norman Bates

NBM

3 Juillet

C’est un hôtel perdu, à l’extérieur du village. On y arrive par une route escarpée, tellement en dehors de la circulation locale que le chauffeur de taxi s’est perdu et a dû s’y reprendre à deux fois avant de me déposer devant l’entrée.

Au début, tout a l’air normal: l’accueil, la remise du passeport, la récupération de la clé… Mais alors que je visite, de menus détails s’accumulent dans mon inconscient. La terrasse déserte, la piscine vide de baigneurs, un parasol ouvert sous lequel semble oubliée une serviette roulée par le vent, comme si les vacanciers avaient fui en catastrophe, laissant derrière eux le souvenir de leur farniente troublé… Je suis étonnée et légèrement inquiète que l’endroit soit vide, mais la chaleur est écrasante et je me dis que je vais faire une sieste, que ça ira mieux après.

Je monte, le pas alourdi par l’air brûlant,  traverse le couloir silencieux, à la recherche d’un signe de vie. Rien. Devant la porte de ma chambre, je réalise que l’homme de l’accueil se tient juste derrière moi, avec cet étrange sourire figé qui m’a surprise à l’arrivée. Il a dû se coller à mes pas dans l’escalier. Il voulait simplement m’expliquer la moustiquaire, le ventilateur, la télé… toutes ces choses assez basiques qui se passent de commentaires mais ont une importance manifeste à ses yeux. Soit. Stratégiquement placée de l’autre côté de la pièce, côté porte et le lit nous séparant, j’écoute religieusement ses indications et en profite pour lui demander le code du Wifi.

Le réseau passe mal et il faut déambuler dans le hall et les salles de restaurant (ou aucun couvert n’est dressé) pour espérer le capter. Mais je me sens un peu seule et j’ai envie d’échanger avec quelqu’un. Qui que ce soit de connecté. Chaque fois que je fais demi-tour, ils sont là. Lui et son sourire figé. Son drôle d’accent légèrement guttural. Et ses souliers à semelles-crêpe. Je me souviens avoir lu quelque part que ces semelles font le bonheur des tueurs à gages. Il veut me montrer les meilleurs endroits pour avoir du réseau, mais ça calme mon envie de communiquer. C’est subtil: ainsi privée de possibilité d’exister sur internet, le monde ne saura pas où je me trouve et ne pourra pas envoyer les secours quand j’aurai disparu. Retour à la chambre.
J’hésite entre sieste et plongeon. La piscine bleu turquoise gagne. Mais il faut repasser devant le sourire figé. Tant pis, je m’emballe précautionneusement dans mon paréo, m’ancre des lunettes de soleil très sombres sur le nez et passe devant lui comme si son regard ne me suivait pas.

Ca ne loupe pas : il me suit, pour m’ouvrir un parasol. Le parasol est déjà ouvert, mais il reste, pour m’expliquer je ne sais quoi sur la région. Ah si… je me souviens. Il explique que sans voiture, je suis coincée, là. Avec lui et son sourire figé. Je décide de louer un vélo. Dès demain. Tout faire pour m’éloigner de ce type bizarre et silencieux, à priori le seul être vivant du coin. Il me dit mielleusement que les vélos ne sont pas légion dans une région surchauffée et montagneuse. J’ignore superbement la remarque. Je ne vais pas me laisser abattre si facilement.

Les heures passent, lentes et brûlantes. Chaque tentative de connexion au réseau est suivie de près par Mr semelles-crêpe, qui semble se matérialiser par magie partout où je vais. Je commence à m’énerver, mais comment repousser quelqu’un de serviable, même si, dans ce cas, serviabilité confine à servilité ? Heureusement, j’attends des amis. ça me donne de la force. Il pose mille questions, cherchant à savoir où et comment je les retrouve, où nous dînons, ce que nous faisons. Certes, dans le but de nous coller des remises chez des partenaires, mais cette insistance est déroutante. Derrière mes verres sombres, je peux le détailler à loisir. Sa peau blanche et rouge est tendue sur son crâne comme s’il n’avait pas dormi depuis 10 jours. Ses cheveux oscillant entre blanc et blond empêchent de lui donner un âge. Sa chemise à manches longues est boutonnée jusqu’au col, malgré les 42 degrés. Je glisse un œil vers ses mains, cherchant l’anneau symbole d’une hypothétique vie à deux. Rien, pas même une trace. Ce type doit passer ses journées et ses nuits à errer dans l’hôtel, fantôme rougeaud d’un Norman Bates vengeur. Je décide qu’il est flippant.

Fort heureusement, mes amis déboulent et m’embarquent, créant une diversion opportune dans ce qui commence à ressembler à une mauvaise série B. J’oublie.

Le soir, minuit passé, de retour dans ma chambre, je tends une oreille attentive, guettant les bruits d’autres vies éventuellement échouées là. Peine perdue. Le parking est vide et personne (sauf une touriste mal organisée) ne peut avoir l’idée de loger ici sans auto. Il me semble être seule. Je tourne la clé dans la serrure et commence à ranger quelques affaires avant de me coucher. Je tends la main vers l’interrupteur, saisi le bouton et appuie. Les plombs sautent. Ca me paraît si improbablement tiré d’un film d’horreur que je refuse d’y croire. Je teste tous les commutateurs que j’ai repérés, sans succès. Je suis dans un noir d’encre. Seule la mince ligne lumineuse qui filtre sous la porte m’éclaire. Si le reste du bâtiment est éclairé, c’est que je suis la seule dans le noir. Mais POURQUOI?

C’est trop cliché. Je décrète que je ne crains rien et que je ne vais pas dormir dans le noir, à trembler en attendant ma dernière heure. Armée de mon téléphone en mode « torche », je descends retrouver Norman. Un moment de délire me fait croire qu’il scrute des caméras de surveillance sur son écran d’ordinateur, mais non, ce n’est que la photo d’un chat (pas mignon). Je prends l’air outré et me compose une attitude hautaine pour indiquer que le noir total n’est pas une bonne option à ce prix et à cette heure. Il sourit figé et me précède dans l’escalier. Ma dernière heure est peut-être arrivée, mais je décide de ne pas flancher. Il n’a pas l’air armé et je suis sûre de courir plus vite que lui. Au pire, je hurle. Mais dans cet hôtel, c’est comme dans l’espace : personne ne m’entendra crier…

Il ouvre la porte et m’indique un disjoncteur. Ah. Si je l’avais repéré avant, je n’aurais pas vu ma vie défiler dans le couloir. Tant pis, pour ce soir, je prends pas de douche. Ca me paraît plus prudent…

4 Juillet

Norman surgit au petit-déjeuner, à la piscine, dans le hall… il semble doué d’ubiquité. Ou ils sont plusieurs. Je commence à envisager d’écourter mon séjour. Je dois me rendre en ville et me renseigne pour avoir un taxi. Il me propose de réserver.

20 minutes après, il me fait revenir à son bureau, pour admirer la vidéo pixelisée d’une biche au fond du parc, qu’il a prise ce matin (la vidéo, pas la biche. Quoi que, l’idée m’a traversée, mais je délire). Le menu du soir sera sans doute agrémenté de viande de gibier. La prise de vue est pourrie et l’animal à peine reconnaissable, mais Norman est extatique et je préfère le laisser baigner dans la félicité.
Pendant que j’admire comme si c’était la première fois que je voyais une biche, les pensées les plus folles traversent mon esprit : Pour quelle raison tordue me montre-t-il ce film ? Dois-je faire un parallèle entre la pauvre biche fragile et sans défense et moi?
Il profite de mon silence perturbé pour glisser qu’il a des emplettes à faire et  propose de m’emmener en ville. Comment refuser ?

Au bord e la nausée, je fais un sms rapide aux amis pour les prévenir, monte prendre mon sac.

Je pars.