Le petit voisin rit

Je suis devenu aveugle par choix. Parce que la lumière qui m’était si précieuse, les couleurs qui me ravissaient, ne compensaient plus ce qu’était devenu mon quotidien. A force de volonté, j’ai éteint mes déceptions et rendues invisibles mes tristesses. Dans le noir, l’imagination est reine. Je me suis recréé une vie. La force de mon désir a trompé jusqu’aux médecins. Je suis non-voyant sans que la science puisse expliquer pourquoi, comment, pour combien de temps ou comment me guérir. De ça, au moins, je suis fier.
J’ai appris le braille, par ce que je n’aurais pas supporté que la lecture me soit ôtée. Il ne sert à rien de voir pour lire. Mon imagination, incessamment sollicitée, sublime les beaux textes et tue impitoyablement les mauvais. Entre livres et délires imaginaires, tapi dans mon ombre choisie, j’attends paresseusement la fin. Ça fait au moins vingt ans que ça dure et j’en étais parfaitement heureux.

Jusqu’à ce qu’un rire d’enfant vienne perturber mon noir, titiller ma volonté.

C’est un rire cristallin, joyeux, qui semble rebondir à l’infini dans l’air de mon salon. L’enfant qui rit ainsi est forcément charmant, délicat, il a les joues rondes et ses yeux sont pleins d’étoiles. Ses parents sont venus s’installer dans l’appartement d’à côté. Nos terrasses sont mitoyennes et le petit joue dehors tous les jours.
Au début, j’écoutais distraitement, content d’entendre à nouveau un peu de vie dans cet immeuble. Puis je me suis mis à guetter les moments où le gamin est dehors. Son rire, son babil, ses exclamations me le rendaient attachant. Un jour que je prenais le soleil sur mon transat, il s’est adressé à moi dans son langage hasardeux, mélange de mots, bruits et intonations tremblotantes.
– Il veut vous montrer son camion rouge. Bonjour, je suis Louise, la maman de ce jeune homme.
Je me tourne et devine qu’elle a compris, à mon attitude, à mes verres noirs. Je lui fais signe de ne rien dire, pour ne pas risquer que l’enfant sorte trop tôt de sa bulle de candeur.
– Fais voir ce camion ?
Je tends la main dans ce que je crois deviner être la direction du petit. Louise aide l’enfant à me donner le jouet et nous passons tous les deux un moment à échanger des onomatopées à la gloire de ses roues et de sa carrosserie.

Je veux mettre un visage et un sourire sur cette petite voix.

J’aurais mis plus de temps à ré-apprivoiser la lumière qu’à m’en débarrasser, mais j’y suis parvenu. J’ai déchiré le brouillard et balayé l’ombre. Personne ne le sait. Ce petit bonhomme brun aux yeux noirs et aux minuscules dents blanches a été plus malin que les médecins. La première fois que je l’ai vu, il portait un t-shirt rouge et un bermuda en jean. Ses pieds nus claquaient sur le carrelage de la terrasse, il avait le visage barbouillé de fruits. Mon rire l’a surpris alors qu’il posait ses petites mains potelées sur toutes les surfaces blanches pour y imprimer des traces de fraises et de framboises. Il s’est retourné, m’a regardé et la musique de sa joie qui éclatait en notes pures a achevé de me convaincre que j’avais fait le bon choix.

Chaque jour, je partage un moment avec mon petit voisin. Louise m’a confié que l’enfant adore les histoires, alors je passe des heures à en inventer. Ma vie s’est organisée autour de la cérémonie de l’histoire. Nous nous asseyons de chaque côté de la séparation de fer forgé, moi dans mon transat, le petit sur un gros coussin jaune et nous partons explorer un monde que nous créons ensemble.

La météo a changé et le petit ne peut plus sortir autant qu’avant. Je n’ose pas demander à Louise de m’accueillir le temps d’une histoire. J’en ai inventé des dizaines, qui attendent le soleil.
De temps en temps, le rire magique résonne dans le couloir et je sens mon cœur se serrer. L’ombre resserre mon champ de vision, le jour me fait souffrir.

Ce matin, Louise est venue frapper timidement à la porte.
– Bonjour, je me demandais… Le petit réclame vos histoires depuis quelques jours… je n’osais pas vous en parler, mais il insiste…
Je ne vois déjà  plus, mais je peux toujours raconter. Alors qu’elle me remercie chaleureusement, j’ai envie de la serrer dans mes bras. Je sens les larmes embuer mes lunettes noires. Elle me guide dans son salon et m’aide à m’assoir. A peine installé, je sens les petites mains de l’enfant se poser sur mon genou et le devine debout devant moi, attentif, tendu dans l’attente de l’histoire. J’espère que ses doigts sont couverts de fruits ou de couleurs et qu’ils laisseront leur empreinte sur la toile de mon pantalon.

Je reprends au moment exact où nous nous étions arrêtés et la magie opère à nouveau. Je peux l’imaginer serrer son ours en peluche dans les moments les plus aventureux, secouer ses boucles brunes pour acquiescer au choix d’un personnage ou tendre les bras pour mimer les pagaies d’une barque. Il fait le bruit du train, celui des animaux, du vent, il rit à gorge déployée, tout à sa joie de retrouver son monde.

Je suis heureux de ne plus voir, je ne supporterais pas que ces souvenirs s’abîment.

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Publié le 31 mai 2017, dans Extrapolations, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 3 Commentaires.

  1. Eh bien, tu m’as fichu un coup avec ce texte. Beau et émouvant. D’où t’es venue cette idée ? J’insiste encore une fois : tu devrais VRAIMENT publier tes chroniques. Propose-les à Amazon…

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