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Je suis promoteur: la violence ne me fait pas peur
Dans un tunnel…
Le prix de la culture
Samedi 14h. Je décide de me rendre à l’exposition Renoir, au grand palais.
Renoir est un peintre que j’ai toujours aimé, la douceur des couleurs, les touches délicates du pinceau, les visages sereins, scènes familiales tranquilles, la paisible campagne. A l’opposé de mon goût prononcé pour les expressionnistes et les fauves. Une forme d’attirance pour les extrêmes peut être. Ambivalence, quand tu nous tien…
Le temps étant médiocre, je fais le pari que les parisiens n’iront pas exposer leur brushing aux désordres climatiques dans une longue et extérieure attente. Et comme je n’ai pas trop de créneaux pour m’y rendre, c’est maintenant ou jamais. Donc je me prépare, tenue chaude et imperméable, enfourche mon fidèle destrier en m’y trouve en 30mn. La classe. Enfin… la classe sans parapluie… j’ai oublié l’accessoire phare du moment…
Quand j’arrive, on annonce 45mn d’attente et le crachin n’est pas trop gênant. Je décide donc d’attendre. Sauf que sans parapluie, c’est un peu dur de rester objectif. 45 mn peuvent se transformer en 45 heures. D’un autre côté, j’y suis. J’y suis, j’y reste.
Le monsieur qui essaye de nous faire prendre patience en jouant de la clarinette est là, fidèle au poste. Il a pensé à ses parapluies, lui. En même temps, il est là tous les jours. Idem pour les gardiens.
Ce qui est stupéfiant avec ces grandes expositions, c’est l’engouement qu’elles suscitent. Un tel public est attendu que pas moins de 3 files d’attente sont nécessaires pour en canaliser l’ardeur.
La première indique « coupe-file », ce qui signifie: on arrive et on est prioritaire sur tout le monde. La longue observation à laquelle je suis astreinte me permet d’affirmer que c’est la meilleure file. La file « coupe-file », par essence n’existe pas: on ne forme pas de file puisqu’on est sûr d’entrer toute suite. La no-file par excellence.
La seconde file est pour ceux qui ont réservé. On peut faire une réservation pour une entrée à heure fixe ou à la demie. Dans cette file, on doit attendre son heure. Des groupes de gens s’y tassent; ils ont tous leur billet. Temps d’attente moyen: 15mn. Sauf si on arrive très en avance, mais quel serait l’intérêt d’une réservation à heure fixe si on doit se pointer 20mn avant. Aucun. J’ai cru déceler des maniaques capables d’arriver pour l’heure de la séance d’avant, mais je ne le jurerais pas.
La troisième file (la mienne) est pour ceux qui ne prévoient rien et arrivent le sourire aux lèvres, persuadés d’être seuls au monde à avoir envie d’une petite piqûre culturelle. Grossière erreur: nombreux sont les autochtones assoiffés d’art qui viennent s’entasser là. Mais eux, ils ont un parapluie. J’ai hésité qques minutes. Puis j’ai décidé que j’étais waterproof ce jour là.
J’ai espéré qu’une âme charitable me propose un coin de parapluie, en vain. Heureusement, j’avais une écharpe dans laquelle protéger mon brushing.
Au bout de 25 bonnes minutes, après avoir vu défiler des tas et des tas de gens autorisés à rentrer, qques heureux élus de la 3ème file ont pût accéder à l’entrée. Les durées d’attente ainsi que le nombre de personnes élues sont soumis à des lois étranges et indécryptables. Impossible d’anticiper un « lâcher » de gens. Au bout de 45mn, j’avais avancé d’un peu plus de la moitié du chemin, je m’étais mise en mode « veille prolongée », mon écharpe était imbibée d’eau, mes bottes aussi. Impossible de voir tout cela d’un oeil amusé. Les conversations de mes voisins « les parapluies » m’exaspéraient et j’avais des envies gardiennicides. Mais j’ai considéré comme un challenge de prendre mon mal en patience sans broncher. Après tout, rien ne m’obligeait à être là.
J’ai attendu 1h15. Pris au moins 14 baleines dans l’oeil et vu se déverser au moins 15l d’eau des gouttières des parapluies sur différents endroits de ma personne (le cou, les yeux, les pieds, le casque, …). Au moins trois fois, la boule d’énervement qui en général me fait partir en courant s’est formée dans ma gorge et mon ventre s’est noué de façon terrifiante. Mais je n’ai pas cédé. A la fin, je me sentais tout à la fois héroïque et stupide, mais comme j’étais juste devant la barrière… je suis restée…
Enfin, joie suprême, j’ai pu à mon tour gravir l’escalier merveilleux, celui qui allait me permettre de m’élever vers des sommets ou l’art et le beau prennent le pas sur le reste. Tout le reste.
Enfin dans le hall, je présente mon sac mouillé et vide de tout risque d’attentat ; la douce lumière et la chaleur me font immédiatement oublier l’attente. Heureusement, parce qu’il faut encore attendre pour le vestiaire. Puis pour le billet. Ca n’en fini pas. Un vrai parcours du combattant.
Enfin débarrassée de ma tenue de Goldorak, légère et … presque enrhubée… je file vers le sanctuaire culturel du jour.
Hum.
Evidemment.
Si des centaines de personnes attendent dehors, elles se retrouvent forcément dedans.
Je ne sais pas si les pires sont les groupes coiffés d’écouteurs eux-mêmes coiffés de protections blanches, 30 personnes arrêtées en même temps devant une toile, avec des airs de conspirateurs reliés par un étrange chapeau, ou bien les spectateurs munis d’audio-guides. Ces derniers sont plus disséminés, mais les écouteurs sont très bruyants, forcément non synchronisés et pas toujours dans la même langue. On se retrouve à baigner malgré soi dans une sorte de cacophonie culturelle…
Donc il faut:
– se frayer un chemin vers une toile
– ignorer les nuisances sonores diverses
– éviter les groupes, qui ont au moins l’avantage de se déplacer, comme un ban de poissons, de façon compacte et uniforme. Donc faciles à anticiper. Mais pas à contourner.
Difficile d’apprécier les oeuvres.
D’autant qu’un cheminement à travers l’exposition est prévu, et qu’un panneau stipule bien, à mi-parcours, « qu’il est interdit de prendre l’escalier pour remonter ». Il faut suivre le flot. Soit en se fondant dans un ban, soit en électron libre. Jusqu’au bout, profiter d’une grande exposition relève de la gageure. Il faut suivre le rythme imposé par les visiteurs, sous peine de réactions diverses et variées, allant du coup d’oeil courroucé au pied subtilement posé sur votre innocent parcours… S’arrêter avec le flot, reprendre, insiprer, prendre son élan pour plonger admirer un détail puis se redresser sans heurter les autres plongeurs intrépides.
J’ai trouvé en moi suffisamment de ressources pour passer 4 fois devant ma toile préférée, un, paysage estival qui vous aspire dans le cadre… mais j’y ai perdu 2 orteils, le tympan gauche et m’y suis fait qqes ennemis de différentes nationalités. J’ai attrapé un rhume aussi.
« Génial cette fuite! on va pouvoir rencontrer les voisins »
Tout à coup, un inconnu vous offre des fleurs…
… ceux d’entre vous qui ont plus de 35 ans se souviennent sans doute de cette pub dans laquelle une jeune femme marche allègrement vers un avenir souriant, fleuri et de gauche, le pas léger et le corps libre. Soudain, surgi d’on ne sait où, un homme s’approche d’elle et lui tend un bouquet de fleurs. C’est l’effet magique de … beep … pas de pub ici.
Je ne sais pas si mon modeste lectorat compte des personnes qui se sont vues offrir des fleurs comme ça dans la rue; moi, jamais. Pourtant, j’ai imaginé maintes fois qu’un inconnu succombe à mon charme exotique et me couvre de cadeaux divers (suivant l’optimisme de la journée, des fleurs, des livres rares, un bijou, un voyage à Bali…) comme ça, librement et sans attendre quoi que ce soit en retour. Le truc dingue, digne d’un roman de science fiction. Jamais. Tout au plus un vague compliment. Et encore.
Ce soir, au hasard de la circulation parisienne, mon cheval de feu se trouve au même niveau qu’une auto verte, grand format, au volant de laquelle un homme me souri. Plutôt sympathique personnage, la bonne quarantaine, le genre à écouter France Culture dans les embouteillages. Pas Fun ou Skyrock.
Je suis toujours surprise quand on me sourit alors que je roule; en effet, le port du casque qui écrase le visage et transforme les cheveux dépassant en col de fausse fourrure de mauvaise qualité, sans compter le vent qui fait couler le mascara, offrent plutôt un spectacle pittoresque que séducteur. D’ailleurs, la dernière fois que des gens m’ont sourit alors que je roulais, j’avais oublié mon casque. Ils ont dû être épatés par mon esprit libre et frondeur. J’étais simplement tellement absorbée par des pensées quotidiennes et fatiguée par les mêmes que j’avais omis l’essentiel. Comme quoi, tout est question d’appréciation.
Donc, l’individu me sourit. Je lui retourne son sourire (ça démarre fort). Là, il se met à farfouiller dans ses affaires. Manifestement, il veut me montrer quelque chose, un plan (il est perdu), une pétition (il milite), un journal (gros titre : « la gauche est unie »); ou peut être me faire écouter son air préféré à la radio (« Où sont les femmes? »)… bref, il cherche à communiquer, sans portable, sans oueb, sans msn, sans sms. C’est très louable.
Tout en continuant à me sourire (il a l’air extrêmement réjoui), il extirpe de ce qui semble être un fameux bric à brac un petit sac en papier de pharmacie. Ah.
Que veut-il? Que je lui fasse une piqûre, là, au feu rouge? Il veut me montrer sa marque de préservatifs habituelle ? Il est malade? La grippe? C’est un sauvage, il cherche à me contaminer? Pourtant, il a l’air plutôt pacifique…
Le temps que toutes ces questions se bousculent intensément sous mon casque, il fini par extraire de son sac un … un… alors là, je sèche… un scalp? Un jouet en peluche? Une pelote de laine? Je lève un sourcil interrogateur… il perçoit mon manque de compréhension et ouvre la fenêtre, sans cesser d’agiter le « truc ».
Avant qu’il ne se mette à parler, j’ai identifié le trophée: il s’agit de cheveux. C’est Jason sans les Argonautes. Il a récupéré la toison d’or brune au péril de sa vie.
Comme je l’ai déjà évoqué dans un billet récent, le cerveau tourne rapidement parfois. Surtout le mien. Enfin, je ne sais pas pour le cerveau des autres, mais le mien, il carbure.
Avant que l’homme n’ai articulé la première syllabe, j’ai déjà supposé:
– qu’il va se déguiser pour une fête, c’est une perruque.
– qu’il est acteur, c’est sa fausse barbe.
– qu’il vient de scalper un homme politique (de préférence de droite).
– qu’il cherche un magasin de farces et attrapes.
Mais bon, je ne voit pas pourquoi il voudrait partager tout ça avec moi, ni pourquoi ça le mettrait tellement en joie. Il a l’air d’exulter. Ca m’amuse assez.
Et là, il me dit, en se marrant franchement « ce sont mes cheveux ! ». Dingue.
Un type se coupe les cheveux et les transporte avec lui ; je viens de tomber sur un fétichiste du cheveu. Il va peut être vouloir couper les miens, ceux qui dépassent du casque ; il est vrai que leur couleur fait des envieux. Vivement que le feu passe au vert… nan, j’rigole… Même pas peur.
Je lui conseille de les conserver précieusement, ça peut toujours servir. Il acquiesce et précise « c’est ma copine qui vient de les couper ! Avant je les avais là » (« là » accompagné d’un geste désignant le milieu de son bras et d’un très joli mouvement de tête mettant en valeur ce qu’il reste de sa gloire capillaire) ; je comprends sa liesse : moi aussi j’ai fait des expériences avec mes cheveux, et les couper a toujours représenté un moment important de ma vie. Un tournant, un changement. Normal qu’on souhaite le partager. Mais pas forcement avec des gens dans la rue.
Je le félicite chaleureusement, lui réitère mon conseil de les garder et le feu passe au vert, nos destinées se séparent.
Je dois être la seule personne au monde à qui un inconnu brandi une touffe de cheveux dans la rue. Je ne suis pas sûre que ce soit mieux ou pire que des fleurs. Mais ça a tout de même un petit effet magique.