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Enfermée dehors
Je m’appelle Clothilde, j’ai 47 ans, le fisc aux fesses, et je m’apprête à assommer une vieille dame innocente pour lui piquer un poisson rouge.
Si ça vous va, je vous explique comment j’en suis arrivée là…
Samedi, 18h30, je suis sur le point de quitter mon appartement quand mon téléphone sonne. Je décroche et entame la conversation tout en constatant que le store de ma baie vitrée est de guingois: il fait chaud, je l’ai baissé à 80 cm du sol, mais comme mon balais et posé sur la vitre (parce que j’ai nettoyé la terrasse), il empêche le store de complètement se positionner. Toujours au téléphone, je passe dans l’espace qui sépare le salon de l’extérieur, pour pousser le balais. Ce que je fais, en continuant l’air de rien ma conversation. Et je ne peux que constater que le store, une fois bien baissé, va empêcher la chaleur de rentrer. Mais il va m’empêcher moi AUSSI de rentrer. En fait, le store est fermé à 10cm du sol et je suis dehors, avec mon portable. Et pas d’appli pour ouvrir les stores par magie. Très con. Surtout quand on habite au 8è…
Évidemment, ma voisine a ma clef et elle va pouvoir me délivrer. Mais elle rentre de vacances demain soir. J’ai au moins 24h à passer dehors. A moins d’appeler un serrurier, mais j’ai trop honte et de toute façon, je ne pourrais pas lui ouvrir la porte du bas. Coincée avec moi-même sans l’ombre d’une ombre, en pleine canicule avec juste l’eau des fleurs à siroter direct au bac boueux. Je n’envisageais pas de passer la soirée (la nuit…) comme ça.
Les heures passent et le sentiment de profonde solitude assorti à la conviction d’être débile profonde m’envahit peu à peu.
Je n’ai pas bu l’eau l’eau des fleurs (on a sa fierté) mais j’ai quand même eu une vision. Le petit poisson en or et émail bleu que je porte autour du cou s’est mis en position horizontale et m’a parlé. Je le jure. Et voilà ce qu’il m’a dit (mot pour mot):
« quand tu m’as choisi dans la vitrine, je t’ai trouvée sympa, tu m’as sélectionné parmi des dizaines de pendentifs. J’étais fier. Mais là, tu me déçois. Je me demande comment j’ai pu accepter de décorer ton cou »
Donc les bijoux nous choisissent, eux aussi.
Et ils parlent, après.
Et le poisson de continuer « je peux t’aider à sortir de là (sortir de dehors, donc), mais tu dois promettre de m’aider après. J’ai une requête à te soumettre »
N’importe qui accepte, non?
Moi oui.
Et pourtant, je me targue de ne pas être n’importe qui. Donc, logiquement, j’accepte.
« Tu vas fermer les yeux et penser très fort à une île déserte sur laquelle s’agite mollement un palmier rose » me dit-il (trop facile) « après quoi, tu sautes sur un pied 57 fois, avec un doigt dans le nez, le doigt que tu veux, mais si tu le mets dans la narine gauche, tu tournes dans le sens des aiguilles d’une montre et dans l’autre sens sinon » (facile aussi, compte tenu du fait qu’il fait nuit et que je ne risque pas d’être dénoncée pour outrage)
« Après, tu devras faire une chose très simple: j’ai un amour de poisson, elle s’appelle StarFish, elle est en or et émail rouge, on nous a séparés chez le grossiste et depuis, je ne vis plus. Rassemble-nous »
Trop facile. Sauf que…
« Elle est chez Van Cleef & Arples, place Vendôme »
Après, plus rien.
Mais j’ai promis.
Je suis les instructions à la lettre, pour me réveiller dans mon lit, à 4h du matin. Je crois que j’ai rêvé, mais le poisson est toujours à mon cou et (bien que silencieux) il me regarde. Ses yeux d’onyx me disent « n’oublie pas, tu as promis ». C’est fou, le pouvoir de persuasion d’un poisson en or émaillé bleu. Je n’ai qu’une parole. Même donnée à un poisson. Je ne veux pas courir le risque de basculer dans un univers parallèle peuplé d’étoiles de mer carnivores géantes aux bouches pleines de dents acérées couvertes de poison urticant. (Stephen King, sors de mon cerveau)
Chez Van Cleef, j’ai trouvé StarFish. Elle est très belle, mais très loin de mon budget (très très loin). J’ai le fisc aux fesses, pas de boulot et une montagne de dettes, je ne sais pas si je vous ai dit. Pas trop le choix…
J’ai attendu, embusquée à côté de la boutique des jours et des jours, avant qu’une petite dame âgée ne s’offre le bijoux. Elle est mignonne, j’ai honte.
Je m’appelle Clothilde, j’ai 47 ans et je m’apprête à assommer une vieille dame innocente pour lui piquer un poisson rouge.
Mais je n’ai qu’une parole.
Il y a un homme sur le balcon
Il y a un homme sur le balcon. Nous sommes donc deux. Lui, orienté Nord et moi, orientée Ouest.
C’est curieux d’ailleurs. Cette résidence est totalement équipée de balcons et il y un seul homme sur son balcon. Où sont les autres?
Monsieur Nord a les mêmes horaires que moi: Tous les matins, nous prenons notre café ensemble. A cette distance, je suis bien incapable de donner un visage à l’inconnu du balcon, mais ce n’est pas grave, c’est sympa, ce petit moment d’intimité partagée. Tous les soirs, nous admirons la vue sur la ville, depuis un transat.
Depuis quelques jours, malgré une météo clémente, M Nord ne se montre pas. Sa fenêtre est ouverte, il doit donc être dans les parages. Au début, je trouve ça dommage, sans plus, mais rapidement, je me mets à guetter sa réapparition. Au milieu de ces immeubles blancs aux ouvertures béantes et sombres, à la géométrie soporifique, je me sens seule. Comme une toute petite chose vivante coincée dans une grille de mots croisés géante.
Parfois, j’ai peur qu’une gomme énorme ne vienne effacer toute trace de mon passage sur la planète.
Bon, en attendant la gomme, je m’inquiète. M Nord est peut être gravement malade? Ou il a été cambriolé et git, seul dans une flaque de sang, les doigts encore serrés sur son téléphone portable?
C’est décidé, j’arrête de réfléchir, j’y vais.
Je sors de chez moi en trombe, dévale les cinq étages et cavale jusqu’à l’immeuble d’en face. En me disant que ça ne sert à rien de courir, que s’il est mort, il n’est pas à 2mn près, je béni le syndic de mettre le même digicode à toutes les portes. J’entre donc sans difficultés dans le bâtiment. L’appartement de l’homme du balcon est au sixième. Cette fois, je prends l’ascenseur. Pas la peine d’arriver échevelée, la situation est déjà assez incongrue.
Le palier compte trois portes. Si l’intérieur de l’immeuble ressemble à son extérieur, celle de M Nord doit être au milieu. Elle est ouverte. Je m’approche sur la pointe des pieds, à la recherche d’un prétexte qui tienne la route à servir aux éventuels voisins qui passeraient. Mais personne ne survient. Je pousse la porte du bout du doigt, elle grince, je m’immobilise.
Je vois passer un apiculteur.
Aucun bruit.
Je hèle. Pas de réponse.
A ce moment là, la curiosité prend le pas sur toute forme de rationalisation. La tentation est trop forte.
C’est parce qu’il y a des ruches sous mes fenêtres.
Je rentre et repousse la porte derrière moi. En quelques pas, je suis dans le salon. La baie vitrée est juste devant, grande ouverte. Deux enjambées et me voilà dehors. C’est amusant de changer de point de vue, mais du bruit en provenance du couloir me contraint à me jeter dans le premier placard venu. Entre les vestes de tweed et les souliers de cuir brun de M Nord, je me fais une petite place et, le cœur battant la chamade, dresse l’oreille.
L’apiculteur sort du jardin en friche.
Quelqu’un s’agite un peu dans la cuisine, passe un coup d’aspirateur, range de la vaisselle et repart. Ça n’a pas pris plus de vingt minutes.
J’attends un peu avant de sortir de ma cachette. Il vaudrait mieux partir d’ici, mais le verrou a été fermé. C’est malin, je suis enfermée chez un inconnu.
Pas si inconnu, après tout. Je suis chez un homme avec qui je prends le café chaque matin depuis des mois. Ça me donne des droits.
Je vais résolument dans la cuisine. Il ne me faut pas longtemps pour dénicher de quoi me faire un café. Autant en profiter.
Quelques minutes plus tard, installée dans le transat rouge de M Nord, je profite de la vue sur les autres balcons. Le sentiment de gêne a totalement disparu. Il me faut un petit moment pour me repérer et trouver mon propre balcon.
Je compte les étages et les baies vitrées.
Pas possible.
Il y a un homme sur mon balcon.
De sa tasse de café, enfin, de ma tasse de café, il me fait un signe cordial.
Pour une fois, j’aimerais bien que la gomme se pointe…





























