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Le flic du temps

Le temps, avec son imperturbabilité de sicaire, ne vous fera pas de cadeau.
Je vous entends dire que, de façon générale, les cadeaux sont rares et vous avez raison. Mais le temps est la plus inexorable des ordures, celle que vous traquez toute votre vie, qui vous nargue et vous échappe, vous glisse entre les doigts et fini toujours par vous avoir, renversant les rôles.
Nous sommes tous des condamnés en sursis, à la merci du temps qui s’écoule dans le moindre de nos actes aussi sûrement que dans les vases d’une clepsydre.
Le temps est l’ultime salaud contre qui la lutte est perdue d’avance.
Ca, c’est ce qu’on veut vous faire croire.

Mais moi, on ne me fait pas croire n’importe quoi. Je m’appelle Gaétan, j’aime à me présenter comme celui qui va finir par coffrer ce pervers, le mettre derrière des barreaux bien épais et le laisser crever une infinité. Celui qui va arrêter le temps.
Ce temps qui m’a volé mon enfance.
On m’appelle le flic du temps, un flic rendu orphelin par cet ennemi dépourvu de tout ce que nos sens parviennent à identifier. Un concept m’a pris ma mère. Une femme magnifique, douce et tendre, d’une grande beauté, mais lestée de la fragilité des personnes faibles. Elle n’a pas supporté de voir le temps passer sur elle. Très vite, elle a considéré le temps comme son pire ennemi. Implacable et sans pitié, il allait lui prendre mon père, lui faire perdre la face, alourdir sa silhouette et la condamner à l’oubli. Elle a préféré ne pas lutter. A sa première ride, elle s’est donné la mort.
J’avais sept ans.
Je voudrais remonter le temps, retrouver ma mère, lui jurer ma fidélité, lui dire chaque jour qui passe qu’elle est plus belle encore que la veille, qu’elle est nécessaire à ma jeune vie, que nous lutterons ensemble, toujours. Remonter le temps pour vivre mes années de construction. Sept ans, c’est jeune pour se retrouver à l’âge adulte. Le temps est mon débiteur, depuis ce jour horrible où tout s’est effondré autour de moi. Du long cauchemar ouaté qui a suivi le drame, je ne me souviens de rien, si ce n’est de mon père, qui m’a reproché de n’avoir pas versé de larmes. Je n’en avais pas le temps, absorbé que j’étais à fomenter une vengeance.

On m’a mis dans un pensionnat. C’était cruel, mais j’y ai fait une découverte majeure : le temps passe moins vite dès lors que l’on est désœuvré. Pour l’apprivoiser, j’ai choisi de ne pas avoir d’amis. Je passais mes journées seul, à rêvasser à la bibliothèque, seul endroit de quiétude  offert aux élèves. Ses livres me servaient de rempart contre une réalité qu’il me fallait fuir, son silence me permettait de capter l’essence de ma proie.
Le temps ne dort pas, n’est jamais malade, n’offre aucune prise, mais il a un talon d’Achille: il se relâche dans certaines circonstances. L’ennui est l’une d’entre elles. Je tenais peut être la solution: comme les animaux sauvages, j’allais traquer mon ennemi pendant ses moments de faiblesse.

Je me suis donc mis en quête des meilleures opportunités d’ennui.

Etudiant, c’étaient certains cours pendant lesquels j’ai analysé les fluctuations de chaque segment des heures. En quittant l’université, mon diplôme de droit en poche, j’avais tant disséqué les minutes et les secondes que je pouvais les garder au creux de ma paume et en suivre l’agonie. Je me suis retrouvé sur le marché du travail, avec pour objectif de poursuivre mes recherches. J’ai vite compris que certains jobs génèrent des spécimens d’ennui tellement abyssaux qu’ils peuvent se révéler de véritables pièges à temps.
Je me suis sacrifié : J’ai passé plusieurs années dans des bureaux obscurs à compulser des documents, à gérer du réglementaire et à rédiger des notes, mais je l’ai fait avec l’esprit serein, puisque ces heures, englué dans la boue de l’ennui infini, s’égrenaient dans le but ultime de construire un traquenard au temps.
J’y suis enfin arrivé.
Depuis quelques semaines, je me suis trouvé un boulot qui est la quintessence de la vacuité. D’aucuns pourraient s’en plaindre, mais j’en suis ravi : j’y peaufine mon piège. Ce sera ma deuxième tentative sérieuse d’aboutir.
Il y a quelques années, j’ai mis au point un mécanisme complexe de capture, mais le temps, rendu rusé à force de méfiance, s’est échappé alors que j’allais le coincer entre deux rouages. Il a tout de même été assommé et je crois que ça l’a atteint, par ce qu’il s’est enfui en rugissant et me menaçant de mort prématurée au prétexte que son sens de l’orientation était déréglé. Ce jour-là, je me souviens avoir subi des accélérations et des ralentis, sans doute les symptômes de la souffrance du temps. Malgré le mal de cœur et la peur que ces distorsions ont générés, j’étais heureux de lui avoir porté ce coup, de me sentir à la hauteur de ce concept cruel qui veut que demain, hier soit aujourd’hui.

Après cela, pour assouvir ma haine, j’ai dû me lancer à la recherche du temps perdu, ce qui s’est avéré encore plus complexe que de tenter de le piéger. Pour le retrouver, il m’a fallu faire appel à tous les souvenirs que j’avais engrangés depuis la mort de ma mère, essayer de comprendre par où il avait pu disparaître et imaginer comment le sortir de là afin de m’en débarrasser. Mais le temps est un fielleux qui se glisse dans les moindres replis de la vie, abîmant sur son passage jusqu’aux souvenirs les plus purs. Son arme favorite est l’oubli et il en use sans compter. Oublier, lorsque l’on s‘est lancé dans une quête, c’est toucher du bout de la raison ce que peut être le mythe de Sisyphe. Après m’être vu poursuivre une chimère sans me souvenir de son crime, j’ai compris que le temps m’avait, pour se venger, tendu un piège. Il m’avait lavé le cerveau. Je tournais tel un cobaye dans la roue de sa cage, incapable de me souvenir des raisons de ma vindicte. Pour retrouver la mémoire, je me suis mis, chaque soir, à lutter en me passant le film des moments principaux de ma vie depuis ma naissance. Depuis, chaque soir je pleure en revoyant le visage lisse de ma mère morte.
Je dors peu, une haine tenace remplace l’abandon passager procuré par le sommeil.

Et me voilà en équilibre sur l’arête étroite et glissante de la réussite.

On ne peut pas dire que je sois la personne la plus influente dans mon nouveau job, mais je joui d’assez de considération pour avoir pu organiser une réunion (à périr d’ennui) et la programmer à dix-neuf heures trente un jeudi, afin d’être certain que la majorité des participants sera bien fatigué de sa semaine et très pressé de s’enfuir. J’ai choisi un sujet affreusement complexe et totalement dépourvu d’intérêt, mais qui présente l’avantage d’être dans l’air du temps. Je suis donc sûr qu’il sera là, comme tous mes invités, et qu’il baissera sa garde.
Ce que je vais faire ? C’est tout simple, je vais amener l’auditoire à consulter l’heure de façon si régulière qu’il aura l’impression que le temps ne passe plus. Et quand ils seront tous hypnotisés par l’ennui que je vais distiller, je vais leur faire une révélation incroyable, et suspendre ainsi ma proie. Je n’aurai plus qu’à cueillir le temps suspendu, pile au moment où il sera trop ralenti pour réagir.

Je m’appelle Gaétan. Aujourd’hui, je vais arrêter le temps et l’emprisonner dans un endroit  connu de moi seul. Il rigolera moins, entravé par les chaînes que je vais lui imposer, bien serrées, bien lourdes. Je ne vais pas le torturer, non, je ne suis pas cruel. Je me contenterai de le réduire à néant.

Je vais devenir le maître du temps.
Rendre tout possible à nouveau.

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Les voyages forment le stress

Il est 06h45 et déjà, je sens la sueur couler le long de mon dos. ça va être long. J’angoisse depuis plusieurs semaines à l’idée de prendre l’avion, mais je n’avais pas le choix.
Afin de ne pas perdre le peu de calme qu’il me reste, je vais procéder par étapes. Pas de stress par anticipation. Prise en étau dans le tram, entre des voyageurs du quotidien aux yeux vides et aux cheveux collés, regards impavides happés par une série d’écran bleutés de téléphones, je focalise mon attention sur la femme rouge de mon rêve. Cette nuit, alors que mon cœur s’emballait sur un air de polka et que la chaleur tétanisait ma capacité à faire le vide, une femme rouge est venue poser sur mon front sa main fraîche. J’étais en plein délire, persuadée que j’allai crever dans le métro d’une courbature du cœur, avec pour dernière vision le tunnel dégueulasse qui mène à Montparnasse, quand une voix douce nimbée d’un rien d’exaspération m’a assurée de ma survie.

– de toute façon, avec le réchauffement de la planète, tu n’as pas trop le choix. C’est ça ou t’exiler dans les highlands. Et je sais que tu n’es pas prête pour les highlands, tu vas t’y casser les ongles.

Elle a raison, bien sûr. J’ai docilement quitté le tram et intégré le banc de voyageurs qui se dirige vers le métro. Question de survie. Si on n’intègre pas le banc, on se fait éjecter contre le mur et on meurt broyé entre une pub 4×3 pour Mc Do et un gros qui vend des clopes à l’unité. Je monte dans une rame au hasard, priant pour que personne n’ait l’étrange idée de s’asseoir près de moi. Les sièges sont si étroits que les voisins de banquette deviennent par force des intimes. Je me concentre sur le passage des stations. Entre porte de Vanves et Plaisance, la rame s’arrête. Comme personne ne bronche, je me mords la langue pour m’empêcher de hurler. Mes mains gluantes de sueur se tétanisent sur la poignée de ma micro-valise, seul contenant autorisé par les compagnies aériennes, sauf à payer des sommes hystériques pour transporter une brosse à cheveux. Pourquoi suis-je la seule à flipper? Les autres voyageurs conservent un calme olympien alors que je compte les secondes qu’il me reste avant de devenir folle.

Du coin de l’œil je vois un lapin qui me fait signe de le suivre. Accrochée à ma valise, je me mets, telle Alice, à lui courir après. Sans un mot, il me fait passer à travers la porte par une chatière dissimulée dans le châssis. Nous nous retrouvons seuls dans le noir, sur la voie ferrée. Toujours muet, il me fait signe de le suivre. Comme, de toute façon, je suis mieux à l’extérieur du métro immobilisé qu’à l’intérieur, j’obtempère. Nous avons parcourru une courte distance quand un bruit de moteur se fait entendre. Ce doit être bon signe, parce que le lapin entame une danse sur une traverse de bois. Le faisceau lumineux d’un véhicule éclaire le lapin qui semble en transe. Un bruit de frein et un vieux chat claque une bise sur la joue du lapin, s’empare de ma valise et nous pousse dans ce qui ressemble à une auto-tamponneuse. Avant de démarrer, il me fait goûter le liquide visqueux qu’il transporte dans une petite bouteille. J’hésite, mais le lapin m’encourage de ses oreilles velues. Je bois.

C’est là que je me suis sentie bizarre. Pas angoissée, non, plutôt… hybride… Je me suis hissée sur l’auto du chat pour me regarder dans la vitre de l’interminable métro à l’arrêt. Quelque chose avait changé en moi. J’étais en train de devenir hybride. Comme je savais que ça devait arriver un jour ou l’autre, je n’ai rien dit. Au moins, l’angoisse avait passé. Elle devait être localisée dans mon cerveau gauche. Plus de cerveau gauche, plus d’angoisse.

Le chat a enclenché une vitesse et nous sommes partis à toute allure dans le réseau souterrain. Arrivée à l’aéroport, un jeune blasé nous a fait signe de passer le contrôle de la douane. Je n’ai donc pas eu à ôter veste,ceinture, chaussures et à vider ma trousse de toilettes sous l’œil goguenard des employés de la sécurité. Je n’aime pas qu’ils détaillent le contenu de mes affaires, la marque de mon savon ne les regarde pas, encore moins celle de ma crème anti-rides. Celui-ci était particulièrement cool, il n’a même pas daigné se retourner vers nous.

Il est temps de monter dans l’avion. Fidèle à moi-même, je retarde le moment fatal de prendre la file d’attente. malgré ma récente hybridation, l’idée de me tasser avec les gens me fait tourner la tête, celle de me trouver à l’arrêt dans le couloir suspendu qui mène à la carlingue, avec le soleil implacable dans l’œil, sa chaleur vengeresse occupée à percer des canaux de peur sous ma peau, agite de soubresauts mon cœur déjà éreinté. Je dois être en période de rodage de mon nouveau cerveau gauche, parce que l’angoisse s’installe comme si elle était chez elle.
Je vais crever dans un cube de verre à la moquette sale et les autres passagers, trop contents de profiter de la place laissée vacante par ma valise dans les casiers à bagages, ne diront rien. Ils vont me piétiner de leurs tongs sales pour éviter de prendre encore du retard. Je peux éviter ça en renonçant à mon vol. La voix suave de la femme rouge me susurre que ce serait le comble du ridicule. Je la crois et m’arme de courage. La sueur m’inonde.
Il faut y aller, nous ne sommes plus que 2 ou 3 à traîner à l’embarquement, feignant de ne pas comprendre ce qu’annone l’hôtesse dans son micro. Je me traîne vers l’aquarium suspendu, pose un pied sur le revêtement qui me sépare du vide, pénètre dans l’aquarium à reculons. Il y a encore une foule de gens devant moi, tous chargés comme des bourriques, comme s’ils avaient trop peur de manquer de tout là où ils vont. Le temps qu’ils prennent leur place et qu’ils rangent leurs affaires, je serai à la limite de l’apoplexie. J’essaie les techniques yogi que j’ai lues dans les magasines féminins, entre deux régimes révolutionnaires et des annonces sur la préservation de la planète. Je ferme les yeux et m’imagine au bord d’un lac frais, les pieds dans l’eau. Ma peau soulagée par l’ombre reprend une teinte normale et mon souffle se tranquillise. Je vais pouvoir entamer mon mantra (« j’ai pas peur », « j’ai pas peur, « j’ai pas peur »), quand une voix nasillarde parvient à mes oreilles.
– bon, on avance, là?
J’ouvre les yeux. Je suis sous l’eau, mes pieds reposent sur du sable et un hippocampe en costard me fusille de son œil latéral gauche.
– On va encore prendre du retard… bougez-vous un peu…

Il a raison. Je le regarde ranger son attaché-case sous un corail et fait de même avec ma valise. Je prend place, attache ma ceinture et ferme les yeux. Je sais que je ne commencerai à me détendre que quand l’avion aura décollé. Mes yeux fermés continuent les méthodes yogi, mais tout le reste de mon corps est stress. Mes muscles se contractent, mon estomac se révulse, forçant dans ma gorge les céréales bios recommandées par le régime numéro 2. Je vais crever étouffée par de l’avoine, je suis sûre que l’hippocampe ne connait pas les gestes de premier secours. En plus, il continue de me regarder bizarrement
– Je vous conseille de rester calme, s’ils doivent vous débarquer, on perd au moins deux heures.
Je respire et lui adresse un rictus que j’espère rassurant. Le moteur de l’avion se met enfin en marche, dénouant ma gorge au passage. Je risque un regard par le hublot. J’ai du garder les yeux fermés longtemps, parce que nous sommes au dessus des nuages. Dans le ciel, je vois un oiseau-origami jaune et bleu, ses ailes déployées en un sourire.

Je vais y arriver

Lecteur-chéri-mon-pont-vers-un-avenir-trop-chaud, je jure que tout est vrai une fois de plus. Même les photos.

Le tigre du Bengale y Matia

…Lecteur-chéri-ma-paëlla, tu pourrais y reconnaitre une parabole sur le monde du travail…

 

La découverte d’un tigre du Bengale au fond du bois derrière le cimetière ne m’a pas impressionnée outre-mesure, sûre que j’étais d’entrer en symbiose avec ce bel animal à la noblesse sauvage. Les yeux bleu glacier semblaient me transpercer et le pelage à la blancheur éblouissante surpassait en beauté le ciel sombre qui me désaltérait du lait de ses étoiles.
Confiante j’étais.
A côté du tigre, une lionne oscillait son port de tête altier dans un lent mouvement hypnotique. Le clignement de ses yeux dorés était de la lenteur parfaite, ses pattes posées avec délicatesse sur le côté de son corps souple attestaient une aristocratie à faire pâlir d’envie une princesse au sang cobalt. Moi, en l’occurrence.

P’tain, il faut que je termine ce compte-rendu, sinon je vais devoir y revenir ce week-end. Plutôt crever.

Cherchant à communiquer par la puissance de mes pensées avec la bête immaculée, je m’étais postée bien dans l’axe de son regard. Mon cerveau relâché, en attente des ondes félines, errait entre rêveries et liste de courses. J’étais bien.
Dans cet état d’hébétude satisfaite, je n’ai pas vu le coup venir.
Impossible de me souvenir de ce qui s’est passé ensuite. Et me voilà derrière des barreaux. A l’instar des bêtes du zoo, je me trouve dans une petite cage au sol couvert de paille puante, meublée d’une bassine d’eau croupie.
Je dois crier.
Je crie.
Aucun son ne sort de ma gorge.

Crédibilité zéro, mais continuons. et fuck le compte-rendu, de toute façon personne ne lit ces trucs. Je devrais essayer d’inventer des mots et de les placer au milieu des schémas, pour voir si quelqu’un suit.

Je veux secouer les barreaux, mais je ne parviens pas à les saisir.
De façon étrange, mes mains ont quatre doigts couverts de poils épais très bruns. D’ailleurs, si je regarde le reste de mon corps avec attention, je découvre qu’il est recouvert de ces mêmes poils disgracieux. Mes pieds ressemblent de façon troublante à mes mains.
Et je pue.
C’est une horreur.
Il faut que je me lave.
La bassine.
Je saisi la bassine et la renverse sur ma tête. Un bruit proche du grincement de vieille porte asthmatique sort de ma gorge. Je dois me rendre à l’évidence : je suis un singe.
Panique.
Je regarde autour de moi pour me trouver cernée d’animaux sauvages, dont la plupart tournent en rond dans leur espace microscopique. Au loin, une tente rouge et jaune nous nargue de ses fanions dorés. Bêtes de cirque.
De la musique nous parvient, un homme en grande tenue ouvre la porte de ma cage, c’est à moi d’entrer en scène.
Sur la piste, les fauves sont déjà en place, qui sur un tabouret recouvert de paillettes, qui sous un arceau enflammé. En urgence, on me fait enfiler un tutu turquoise à sequins. Une main dépose une couronne de grelots sur mon front plat. Le ridicule m’étouffe. Je ne veux pas faire partie de ce monde, c’est injuste.

Là, il va falloir commencer à envisager une fin, mais je n’ai aucune idée de quoi inventer. Et il faut faire vite, je ne voudrais pas que quelqu’un tombe sur ce texte en lieu et place du compte-rendu attendu par les comités. Ahhhhh… les comités…

–     Viens te poser sur mon dos
C’est le tigre qui a parlé. Le feu des projecteurs et la masse compacte des spectateurs aux yeux brillants d’expectative m’impressionnent. Le peuple veut des jeux, il a dû avoir son pain. Quelques pas me séparent de la bête aux yeux clairs. Il me faut les franchir, mais je ne peux pas. Mes pattes sont ancrées dans le sol recouvert de sable. L’orchestre roule et tonne, m’encourage de son bruit de grosse caisse. Il faut bouger.
Je ne veux pas être là.
Je ferme les yeux, mais le bruit résonne encore plus fort dans ma tête surmontée de clochettes. Je suis en démonstration, il faut faire avec.
Une intuition me chuchote que ma survie en dépend. Faire ce qu’on attend de moi. Piégée en tutu, face à des gens qui attendent je-ne-sais-quoi que j’ai tout intérêt à produire.

Trouver la chute.

Une patte cotonneuse me saisit par le haut du dos et me dépose au creux des reins du Bengali. La lionne a eu pitié, mais son regard de givre me vrille le tutu. Ca rigole pas par ici, il vaut mieux se couler dans le moule, même si le dit-moule n’a aucun attrait.
–     Maintenant, lève-toi et effectue un tour sur toi-même.
Tourner, donc, pour faire plaisir à l’homme en costume, à la foule avide et aux fauves qui sont malgré eux, et malgré leur éblouissante beauté féroce, mes co-guignols. A ce stade, je n’ai plus le choix: je dois faire preuve d’habileté et de discipline. Comme je m’exécute lentement au tintement des grelots, mes pieds glissent sur le poil lustré.
–     Merde, tigre, tu glisses, tu utilises quoi, comme après-shampooing ?
–     Un nouveau truc, une crème bio, c’est l’éléphant qui l’a prêtée, il était coiffeur avant.
–     Coiffeur ? et toi, tu étais quoi ?
–     Cheminot, t’imagine… avec les grèves, on a tout perdu, j’ai pris ce qui restait. Toi ?
–     Moi ?
Comment admettre que je suis une princesse…
–     Oh… je travaillais dans une banque…
–     Ah ouais, ça explique

Ça explique, oui…

Un moment d’hésitation

Ce sont ces moments souvent clé, qui semblent vivre leur vie pour mieux nous plonger dans un monde auquel nous aurions préféré ne pas avoir part…

Cette semaine, il ne t’aura pas échappé, Lecteur-Chéri-Mon-Flocon, que nous avons été envahis par une substance blanche, poudreuse, légère et pour le moins inhabituelle en ces temps de réchauffement climatique. Mais cette semaine aura surtout vu le premier lancement dans l’espace d’une… voiture….
Pour une fois que c’est un sujet féminin qui fait la une, ce sera donc une automobile. D’où l’intérêt d’avoir les moyens: On peut balancer dans l’espace ce qu’on veut. Perso, j’aurais bien balancé des carpes Koï, connues sous le nom de Roger et Stanislas, mais il se trouve que je n’ai pas trop les moyens en ce moment.
Bref, revenons à la neige.
Contrainte de m’acheminer en autonomie, j’ai rechaussé mes pompes de 7 lieues et entrepris de traverser la capitale figée dans l’incompétence généralisée face à un climat somme toute de saison. Eeeeh oui, c’est l’hiver et l’hiver, il neige. Mais c’est comme si RATP, SNCF et autres joyeux urbanistes oubliaient cet état de fait. Donc Paris se tétanise aux premiers flocons exactement comme moi face à ma déclaration d’impôts. Même si, je le concède, il y a quelque chose d’éminemment sympathique dans l’exotisme de la situation: marcher tard le soir, traverser des quartiers entiers livrés aux congères, glisser en chœur sur des trottoirs transformés en patinoire et …. rencontrer des barjots, ceux qui sont perdus dans leurs moments d’hésitation au point de les confondre avec une réalité qui leur appartient. Des mondes parallèles, mais seulement tangents au nôtre.
Ça commence doucement, par une hallucination. Je vois passer des prix dépressifs. Ces prix tristes à mourir, qui baissent le nez et essayent de disparaître, honteux de ce qu’il représentent comme travail de petits enfants dans des pays pas si lointains (à l’heure de l’hyperloop et de la voiture dans l’espace). Ces prix me hantent encore quand j’entre dans une salle de cinéma remplie de vieux (ce sont les seules personnes encore capables de s’acheminer dans des conditions climatiques inconnues des jeunes générations. Et les seules personnes qui possèdent encore l’équipement idoine. J’ai vu des pompes de folie, cette semaine, des trucs que même les prix dépressifs ne voudraient pas représenter). Une vieille dame s’assied à côté de moi. Nous sommes seules dans un îlot de sièges vides, loin des autres vieux en après-ski. Et que fait cette dame? Pour se sentir raccord avec la météo apocalyptique de la semaine, la vieille lâche des vents. Je jure que même Gene Tierney a réagit, elle a fait ça:

#Genetierney #heavencanwait

Sous l’emprise de l’odeur, je fuis la salle obscure, la vieille et le diable qui a l’air trop sympa pour être honnête (c’était « Heaven can wait », mais pas avec Clyde Barrow, ami cinéphile, je fais appel à ta science) et me retrouve dans la rue, les pieds mouillés, le brushing en berne, totalement seule et soudain… cernée de corneilles. La nuit. Une dizaine d’oiseaux au gros bec noir, à l’œil furieux et à l’accent Hitchockien.

Là, c’est moi:

Je flippe, évidement, qui n’aurait pas flippé sa race? Entourée d’oiseaux dont le croassement agressif commence à me faire tourner la tête, je cherche un abri. Une ruelle se profile, je m’y glisse (au sens littéral de « glisser ») et entends un susurrement étrange en provenance du fond de la ruelle.
Les oiseaux semblent apprivoisés par un être petit et rond qui se tient en retrait dans un coin sans lumière et leur parle un langage barbare. Il ricane et grâce à un providentiel rayon de lune, je vois briller des dents qui me semblent de glace dans sa bouche tordue par la haine. Mais je refuse de me laisser impressionner. Je m’approche de l’individu (il faut dire que son tour de taille me laisse entendre que je cours plus vite et que si je dois fuir devant lui, il a plus de risques que moi de s’étaler comme la grosse merde adipeuse qu’il est et de finir la soirée sur le dos, ses jambes courtaudes s’agitant de façon ridicule et sa veste trempée collée par le givre, la fausse fourrure de sa capuche lui remplissant la bouche de poils synthétiques allergisants et l’urticaire polluant lui couvrant le corps. L’idée m’enchante).
Je m’approche donc… et me trouve face à ce qui a l’air, l’odeur, la couleur d’une carotte.
Le nabot rit de façon démoniaque faisant tressauter son estomac vulgaire au dessus de ses pieds tordus. Il est sale, gris, ses yeux de charbons brillent de méchanceté, mais je reconnais un bonhomme de neige.

Voilà donc où nous conduit le réchauffement climatique: à des êtres dont l’existence même n’est que pollution et méchanceté. Des êtres dont l’évocation devrait faire sourire les enfants et qui ne sont plus que l’ombre démoniaque d’une fureur sans objet.
Je pourrais le faire fondre en me jetant sur lui et en l’entourant de mes bras, mais il me fait pitié. De toute façon, il est condamné par l’air qu’il respire et qui nimbe son corps rond de veinules goudronnées. Je shoote dans les corneilles et leur laisse en pâture quelques prix dépressifs qui m’avaient suivie. Le vent de la vieille envahi la ruelle, le bonhomme ne semble pas s’en émouvoir. Puissent ces émanations boucher ses artères.

Plus tard, en remontant le long de la voie de tram glacée, l’idée me vint que le futur s’annonce bizarre.

Sinon, notre ami Elon Musk a toujours en tête de nous faire voyager plus vite que notre ombre, mais il semblerait qu’il rencontre quelques problèmes techniques.

#hyperloop

Hyperloop

Si tu as envie de voyager dans ce qui s’apparente à un tube digestif géant dont la vitesse va te faire vomir (et donc normalement, tu vas te prendre ton vomi dans la figure), ça reste ton choix.

Je suis un avatar

Lecteur-chéri-mon-pandi-panda,

Ne t’émeus pas de la jeune femme si confortablement installée  qu’on a immédiatement l’envie folle d’être à sa place, tu sauras.

Ca y est, j’en suis sûre: je ne suis pas du même monde que toi. Nous n’avons strictement rien en commun. Déjà, et ce depuis des années, je m’adresse à toi via le oueb, ce qui aurait dû attirer ton attention…
L’explication est simple: Figure-toi que je suis dans la matrice. Mon univers, c’est la toile, mes amis, ce sont les émojis, je me nourris de clics et je me réchauffe aux LOL. Je vis littéralement dans les fils gluants de la toile mondiale. Ça en jette, non?
L’avantage à se trouver de mon côté du net, c’est que tout ce qui se lit, voit, entend est accessible. L’inconvénient, c’est que tout ce qui se goutte, sent, touche ne l’est pas. Regarder des photos de tes brunchs dominicaux ou de ta chasse aux champignons, c’est sympa, mais frustrant. Admirer ton corps d’éphèbe tatoué, c’est agréable, mais le toucher, ce serait mieux. Et aussi, il faut avoir une sacrée capacité à filtrer la connerie, qui comme chacun le sait est la chose la mieux partagée au monde.
Je me suis rendue compte que je suis un avatar quand j’ai réalisé que mes sens sont limités au visuel et à l’auditif. Les autres sens ne sont que de vagues souvenirs. Le grandes émotions me sont impulsées par le visuel associé aux souvenirs, c’est comme ça que l’illusion est préservée.
Là où ça craint, c’est que je ne dois ma survie qu’à un nombre de clics: en gros, si je veux continuer à naviguer tranquillou et diffuser des images caustiques ou des textes à l’humour ravageur au cœur de la toile, il faut qu’on m’aime. Quand je dis qu’il faut qu’on m’aime, c’est une allégorie, bien sûr. On ne m’aime pas vraiment, ce qu’on aime, c’est l’image que je procure quand on me like. Une mise en abyme.
En revanche, pas de clics et je disparais. De façon assez perverse: ce qui se passe, c’est que si les gens ne s’intéressent pas à moi, je suis moins visible. Si je suis moins visible, les gens qui potentiellement pourraient s’intéresser à moi ne me voient pas et je disparais un peu plus. Encore une fois, la notion est biaisée, les gens ne s’intéressent pas à moi, mais à l’image qu’ils ont d’eux en me cliquant dessus. Je précise ici que ça chatouille. Chaque clic que je reçois me chatouille. Si je devais recevoir l’honneur de milliers de clics, je mourrais de rire nerveux. L’avatar meurt d’oubli et aussi de mauvais rire. De là à envisager que mauvais rire et oubli sont des armes de désinformation massive, il n’y a qu’un pas que je me garderai bien de franchir. Parce que sur la toile, un pas, c’est comme au bord du fossé: ça entraîne une chute.Et une chute dans les profondeurs du oueb, c’est le risque de croiser C Jérôme. On  évite. Si tu ne me crois pas, clique ici:https://www.youtube.com/watch?v=UWZgMXGqA5Y

Certes, je m’épanouis sous tes Like répétés et  je m’illumine de tes partages, mais je dépends de toi. Et ça, ça craint velu. Pour faire une analogie entre le clic et la culture, c’est comme si se balader dans la rue avec le dernier Goncourt sous le bras, titre bien visible de tous, était la preuve ultime d’un esprit affuté.
Ce système pervers est géré par une entité surpuissante qui s’appelle le Grand Algorithme. Si le GrandAlgo ne te propulse pas en avant, tu es condamné à t’éteindre. et je refuse de pervertir mon sens aigu de la transgression avec des chatons mignons.

Résultat, chaque jour qui passe, je me sens m’enfoncer lentement dans les bas fonds du oueb.

A la minute où je t’écris (grâce à un stock de vieux LOL périmés donnés à un émoji véreux qui m’a laissé accéder à quelques espaces Whatsapp en contrepartie), je suis cernée de vidéos des 2Be3 et de développement personnel. Je ne vais pas supporter ça longtemps et à ce niveau de profondeur, les like ne me parviennent déjà plus. En dessous, il y a les films d’Aldo Maccione et les disques d’Herbert Léonard. Je vais crever entre les seins de Sabrina dans le clip « Boys boys boys ». JE NE VEUX PAS!!!

Ces quelques lignes sont donc un cri que je pousse sur la toile. Un cri écrit, un cri virtuel, un cri composé de lettres et de mots. Donc, assez logiquement, pas un cri. En même temps, comment pousse-t-on un cri? Un cri roule-t-il, pour qu’on puisse le pousser? Admettons que dans un univers aussi virtuel que le net, on puisse crier. Le net, c’est comme l’espace dans Alien. Tu peux crier tant que veux, on ne t’entend pas. C’est pour ça qu’on a créé des codes. Par exemple, pour crier sur le net, il FAUT ECRIRE GROS. Dans la vraie vie, si tu écris gros sur ton cahier, on pense que tu es bigleux. Mais ici, quand tu écris gros, on voit que tu es énervé.

Bon, ‘faut que j’accélère, par ce que les photos de David Hamilton me cernent, ma fin est proche. J’entends déjà les voix de Peter et Sloane.

Récemment, j’ai tenté une expérience: j’ai mis un bellâtre au corps huilé et en slip léopard sur mon article. Bingo! J’ai eu au moins 10 fois plus de lecteurs. Enfin, ça c’est que dit le net. En vrai, 10 fois plus de gens se sont connectés. Je pense que seules 2 personnes ont vraiment lu, les autres ne voulaient que mater le bellâtre. On est peu de choses. Mon génie est suspendu à un slip léopard. Ça ne me fait pas de bien.

En conclusion, si je veux survivre dans cet univers impitoyable, il faut continuer sur cette voie…Voilà, tu sais pour la fille lascivement étalée sur un véhicule pollueur.

Pour toi que j’aime d’amour ❤ ❤ <3, une petit vidéo qui fait plaisir