Archives Mensuelles: juin 2020

« Page blanche » ou « le syndrôme de l’escargot volant »

Depuis quelques semaines, installée sur le nuage confortable et doux de mon insouciance, j’observais… Mais… qu’observais-tu ? Me direz-vous… Ben rien. L’appréciable, avec ce type de nuage, c’est qu’on s’occupe avec du rien. Il faut néanmoins admettre que j’étais en bonne compagnie: mes amis Ivresse et Oubli étaient venus s’installer à mes côtés, les reflets pailletés de leurs tutus rouge et bleu, mâtinés de la douce lumière du soleil couchant donnaient à mon visage un teint frais et reposé (le truc qui n’arrive jamais en dehors de ce contexte précis). Nous étions légers et joyeux, occupés à rien mais riant de tout, ivres de nos propos insensés, surfant le coton au dessus des terriens masqués.

Et puis la semaine dernière, il a plu. Pas le petit crachin bienvenu, plutôt une tempête accompagnée de flots torrentiels d’une eau saumâtre, drainant les miasmes dont les semaines de beau temps avaient saturé l’air. Un liquide dégueulasse, mixture grumeleuse faite de peur, stress, maladie, angoisse et interdits. Notre nuage a répandu sa vision de l’humanité sur la terre craquelée tout juste bonne à cracher du soja et des vidéos de chats mignons. (j’aime bien écrire des trucs comme ça, je me sens lyrique).

Dans la chute, j’ai perdu de vue mes anges, mais j’imagine qu’ils leur a suffit de battre de leurs ailes fatiguées pour échapper à la débâcle. A moins que la situation du globe ne leur ai donné l’idée d’une promo estivale. Ils sont prêts à tout pour échapper à l’obsolescence programmée…. J’ai aussi croisé un escargot. Un gros gris à l’œil lubrique qui venant de se faire éjecter de son abri temporaire. Avant de s’écraser dans une touffe d’herbe sèche, il m’a raconté avoir passé l’hiver à escalader jusqu’au 7è étage d’un immeuble, à grand renfort de bave et de contractions musculaires ondulatoires et se trouvait plutôt déconfit de son retour accéléré au point de départ.

Rude fut l’atterrissage.

« serrez bien pendant 5 minutes »

J’ai la bouche pleine d’une pâte verte et la silhouette d’un dentiste se profile à l’horizon.

Il faudra un jour m’expliquer pourquoi cette substance verte sans goût, sans odeur et sans douleur, a provoqué un tel état de panique que j’ai failli mordre le toubib à la main. Je suis en proie à une crise de claustrophobie des amygdales. En plus, un micro truc s’est détaché de je-ne-sais-quoi et me chatouille le fond de la gorge, me contraignant, dans un réflexe atavique issu de mon cerveau reptilien, à émettre des bruits de raclement, des borborygmes barbares et des crachotis dénués de toute délicatesse. Honte sur ma tête.

Mon cœur se met à battre si fort et si vite que je crains qu’il ne transperce mes côtes, me contraignant à une mort sanglante sur fauteuil dentaire. Après avoir traversé sans encombre une crise sanitaire mondiale, ce serait ballot. Pour éviter ce surplus de ménage au toubib et accessoirement m’éviter d’avoir à recommencer les 5 minutes de serrage de mâchoires, j’essaie des techniques de relaxation trouvées sur les réseau sociaux. Je pense « plage » puis « cours d’eau ». Je pense « cocktail au rhum » puis « crêpe au chocolat ». Je finis par penser que mon dentiste ferait bien de retourner chez le coiffeur, puis que j’ai encore le temps d’aller m’acheter des BD avant la fermeture de la librairie. Tout ça finit par faire 5 mn. Une larme de gratitude effleure mon globe oculaire gauche, merci les réseaux sociaux.

Cet épisode peu reluisant me conduit à regretter le nuage. Au dessus de ma tête, un couvercle gris sombre qui ne laisse rien augurer de bon pour le futur proche.

– Dis-donc, Stanislas, tu ne trouve pas que ça fait longtemps qu’on est à l’arrêt? J’aimerais bien retrouver la surface, moi…

– t’as raison Roger… Moi aussi je voudrais bien briller dans les rayons de l’astre de lumière…

– pourquoi tu parles comme ça, d’un coup ?

– Tu sais bien que je n’y suis pour rien…

Les gros poissons corail et bleu foncé me gratouillent l’hémisphère gauche. Oui, mes koï, moi aussi, je vous rendrais bien à la lumière, mais pour ça il faudrait vous activer un peu et être la source d’idées rigolotes.

– Ben la source, c’est pas toi? Nous on est que le vecteur de tes idées, c’est déjà assez lourd à porter

T’as raison, poisson… Mais chais pas trop, c’est pas facile en ce moment, et les masques ça va fatalement vous faire flipper… je voudrais vous éviter ça…

– T’inquiète, on en a vu d’autres… Allez quoi, dépoussière-nous un peu…
– D’accord, mais et les anges?
– On les accepte dans le bassin…
– Je vais leur demander d’abord, ils sont un peu susceptibles, ils aiment bien avoir le haut de l’affiche…

Un éclair violet traverse le ciel et un escargot géant pourvu d’ailes majestueuses, sur le dos duquel siègent fièrement Ivresse et Oubli, se pose avec délicatesse sur le bord de mosaïque turquoise du bassin (j’ai cette exacte vision un dimanche à 14h53. C’est comme ça.)

– Ah… ravie de voir que les concepts se sont trouvés et s’entendent… ça fait douter quand même, les gars, si vous vivez vos vie sans mon intervention, à quoi je sers, moi?
– Sans toi, de concepts on ne devient pas mots… tu nous structures.

C’est Ivresse qui a parlé. Pour une fois il a l’air sérieux.

– Ok vous avez gagné, je vous laisse. Mais je vous préviens: à mon retour, vous êtes au taquet, hein. Ca m’angoisse trop de ne pas savoir quoi vous faire faire….
– T’inquiètes, on gère.

Je vais avoir toutes mes dents.

Fascination cosmonaute

Le dernier bus, c’est un peu comme le dernier verre: il faut le prendre en faisant attention. Attention de ne pas le louper, que ce ne soit pas celui de trop. Il peut être vide ou au contraire trop plein. Il draine de tout. Fatigue, joie, lassitude ou envie d’ailleurs. Le dernier bus découpe la nuit de ses néons agressifs, dessine des pointillés dans la ville, semant derrière lui des petits bouts d’humains dont on espère qu’ils nous mèneront quelque part, tout en sachant que ce n’est pas gagné.

C’est je que je pense en m’acheminant vers l’îlot de lumière qui forme autours du banc de plastique abîmé une aura claire. Je suis toujours en avance pour le dernier bus, ça me donne l’illusion d’être en avance sur la journée qui va suivre. Mais ce soir, quelqu’un m’a devancée. Une silhouette épaisse, colorée, surmontée d’un bocal. Le doute n’est pas permis: il y a un cosmonaute dans mon abribus. Il attend là, les bras ballants, le regard perdu. Le genre de type dans la lune, qui oublie sa valise pour partir en vacances. Ou qui veut adopter le point de vue de son poisson rouge. Comme je m’installe sur le banc, il se tourne vers moi avec la lenteur que lu impose son équipement.

– S’il vous plait, c’est bien l’arrêt pour le bus 01B*?

La voix est étouffée et le bocal contient de la buée, mais je distingue ses yeux. Il a l’air calme, je vais faire comme si tout était normal.

– Oui
– Merci

Nous nous installons dans le calme de la nuit, tous les deux tournés vers le point invisible d’où va surgir le 01B.

– Vous allez au terminus?
– Non, je descend avant, pourquoi?
– Je voulais être sûr de le reconnaître, vous me l’auriez indiqué
– Rassurez-vous, le chauffeur vous demandera de sortir au terminus
– Ah. Merci. Je préfère toujours descendre au terminus. Je trouve que c’est plus prudent. De toute façon, on me laisse rarement descendre avant l’arrêt complet. Ce doit être devenu une habitude.

Il sourit

– Ben… Si vous n’avez pas trop à marcher après, oui…
– Je ne m’éloigne jamais. Je ne suis pas équipé pour.

Face à nous surgit un point vert précédé de deux soucoupes jaunes lumineuses. L’arrivée du bus est imminente. Nous attendons en silence son arrêt et l’ouverture des portes. Personne ne descend. Nous montons. Mon compagnon orange n’ayant pas de monnaie, je lui offre un ticket.

– Merci, je vous le rendrai la prochaine fois
– Vous prenez souvent le 01B à cette heure-ci?
– Jamais. Mais j’avais besoin de changer d’atmosphère.

Bon, c’est la nuit, je suis seule avec ce type bizarre, je ne vais pas argumenter.

– OK, va pour la prochaine fois.
– Ca vous ennuie de vous installer au fond? Il me faut de l’espace…

Ca ne m’ennuie pas. Nous passons devant le chauffeur qui ne lève pas le nez de son téléphone et traversons le bus vide jusqu’aux sièges du fond, sur lesquels nous prenons place. Une capsule de coca traîne sur le sol, je la pousse d’un coup de pied et tends mes jambes.

– J’ai un petit creux, vous n’auriez pas un Mars?
– Non, désolée, je n’ai qu’un Milky-Way (oui, spéciale dédicace aux vieux qui ont connu la barre chocolatée Milky-Way)

Je sors de mon sac la barre chocolatée que je déballe avant de la déposer dans son gant ouvert

– Merci. Vous avez remarqué qu’avec mes gants, c’est compliqué de manipuler des choses délicates….
– Non, j’ai fait ça par habitude. J’ai tendance à déballer le chocolat avant de le manger.

Le bus fend la nuit en silence et  tout ce à quoi que je peux penser, c’est s’il va ouvrir son bocal facial pour manger le chocolat, s’il va s’en foutre partout à cause du gant et générer une constellation de tâches. Par politesse, je tourne la tête et scrute l’obscurité comme si un paysage exceptionnel se déroulait sous mes yeux. Je frissonne.

– Vous avez froid? Le mercure descend, c’est normal. J’aurai aimé vous proposer ma veste, mais je crains que ce ne soit compliqué, je viens de la déposer au pressing et je doute qu’il soit encore ouvert. D’autant qu’il nous faudrait détourner le bus.
– Non, ça va merci, pas de changement de trajectoire pour ce soir. Je suis juste fatiguée.
– Ah?
– Oui, à force de courir après le temps, je m’épuise, j’ai toujours du mal à atterrir quand le week-end arrive.

Je me sens nébuleuse avec mes explications, mais il ne m’écoute pas, il fixe un point sur la manche de son scaphandre.

– Zut, il y a un trou noir dans ma manche, je vais devoir faire réparer. Il vont encore me reprocher de ne pas apporter le soin nécessaire à mon équipement, les reproches fusent vite, là-bas…

Il fixe une mouche en orbite autour du panneau de sortie pendant un long moment, puis reprend.

– Excusez-moi pour l’éclipse, je crois que je me suis endormi
– Pas grave, je comprends…

Il avise le livre qui dépasse de mon sac.

– Oh! une bande-dessinée! J’aime bien l’univers de la BD… C’est quoi?
– Des histoires de flibustiers, je suis fan de vaisseaux pirates. Je descends au prochain arrêt, au fait. Ca va aller?
– Oui, je pense, merci, sans vous ce voyage aurait été un désastre.
– De rien, j’aime bien donner un coup de main quand je peux

Je me lève et avance vers la sortie. Le bus ralenti, freine et je descends par les portes latérales. Le fond de l’air est frais. Je me tourne afin de regarder s’éloigner le bus et son dernier passager, qui me fait signe par la vitre du fond. Il agite doucement sa main gantée et dodeline du casque. Le bus prend de la vitesse, des flammes sortent de ses pots d’échappement et il décolle en silence, me laissant seule sur le bitume.

 

 

 

 

  • 001B: identification partielle de Spoutnik1 , pour les numéros spatiaux, on peut creuser par ici