Archives Mensuelles: novembre 2018

Sur le chemin d’un futur lupinant

J’aurais dû me méfier, mais j’avais décidé de garder ce fond d’optimisme et de candeur qui fait de moi un être surréaliste dont la vie devient improbable au premier changement de température.
De toute façon, je ne pouvais pas refuser ce job. Trop d’individus louches et malintentionnés me tournaient autour. Inspecteurs des impôts, experts comptables et jusqu’à mon dentiste semblaient danser la macarena sous mon crâne en permanence. J’aime assez danser, mais pas la macarena et pas avec un inspecteur des impôts. En plus, en ce moment, je suis trop fatiguée pour danser.
Poussée par le besoin de me refaire une santé financière, morale et accessoirement de remplir mon frigo d’autres choses que de patates et de gnocchis, revêtue de mes plus beaux atours, je pris donc la route ce mardi matin-là. Mon fidèle destrier toiletté de frais démarra sans ronchonner malgré l’aberrante heure matinale à laquelle je sollicitais ses services et nous partîmes en chantant de concert « Hells Bells » dans le petit matin frileux.
Comme à chaque fois que je sors tôt de chez de moi, je me trouvais héroïque et profitais de ce point de vue inhabituel sur mon quotidien pour m’esbaudir de tout. Les boulangeries ouvertes, les stations service désertes, les gens aux visages tuméfiés de sommeil, emmitouflés dans des lainages bariolés, qui font semblant de lire le journal pour masquer leur déconfiture d’être assis à un arrêt de bus ou de tram à l’heure de sortie des rêves.
Rapidement, nous fûmes sur le ruban gris, anxiogène,  du périphérique et l’enchantement de la route cessa avec la première absence de clignotant. Embardée, klaxon, geste furieux. Quand le quotidien reprend le dessus sans prévenir, la tête me tourne et mes jambes tremblent. Mais je n’avais pas le droit, ni le temps, de flancher. Je continuais d’insulter copieusement le conducteur, le faisant profiter d’un pan du dictionnaire qu’il connaissait sans doute mal (du moins, mal dans ce contexte précis) et le dépassait en lui présentant le plus long doigt de ma main droite. Oui, je sais, ce n’est pas élégant, mais il est de ces circonstances où l’élégance doit rester un concept lointain, dépassé en intérêt par l’envie de montrer sa haine. (Pour être haineux et élégant, il vaut mieux quitter la route).

C’est là que tout a commencé. Quand j’ai dépassé son auto, j’ai nettement distingué son clignotant m’adresser un clin d’œil moqueur et ricaner. Ne relis pas, tu as bien compris. Je parle de son clignotant. Cette chose de plastique transparent rouge ou orange. Et ce clignotant (le gauche) s’est moqué de moi impunément. J’ai frémi, mais suis passée, digne comme quelqu’un qui se contrefiche des clignotants vivants. De toute façon, un bon coup de talon et exit le clignotant, me suis-je dis avec le courage qui me caractérise.
Jusqu’au tunnel sous la Défense, rien de spécial à signaler. Je n’aime pas ce tunnel, mais mon nouveau job m’oblige à le prendre dans sa version longue dub-remix (chiante, quoi). 5km de route mal éclairée, dans lequel motos et autos semblent faire des courses dont leurs vies dépendent au mépris le plus absolu d’une sécurité de bon aloi, et moi et moi et moi. J’avais à peine parcouru 1km, cernée par des engins dont la vitesse folle m’envoyait des vagues d’odeurs aussi puissamment déplaisantes que dépourvues d’oxygène, que la sueur inondait mon dos et que mon estomac me rappelait le trop de café avalé pour faire bonne figure. Je ne voyais pas le bout de ce tunnel. La claustrophobie me fit passer sans pitié de « guerrière vaillante » à « pauvre chose carbonisée de trouille ». L’angoisse me broyait la gorge et je sentais mes yeux s’embuer. 2km. L’éclairage avait encore diminué. Si un bouchon se formait, j’allais tellement flipper que je devrai abandonner mon scooter sur la bande d’arrêt d’urgence et finir à pieds. Pour me rassurer, je guettais les indications. J’avais pris soin d’apprendre par cœur mon itinéraire, je savais qu’il me fallait suivre « A86 ». Mais après 3km, malgré ma vitesse réduite, il m’était impossible de lire les panneaux dans cette obscurité poisseuse.
Comme s’ils lisaient dans ma tête, les petits hommes verts qui pointent les sorties de secours se sont mis à jouer à cache-cache, disparaissant dès que j’approchais, tandis que les néons verts se sont mis à clignoter orange et rouge, m’empêchant de quitter cet endroit satanique à pieds. Mon projet de fuite pédestre vers l’air extérieur venait de mourir. Je n’allais pas tarder à suivre. La java des hommes verts a commencé à me donner le tournis, l’alternance orange/rouge agissant comme un fer de maréchal ferrant sur mon cerveau, y imprimant la lumière aussi douloureusement que si elle me brûlait.  La température avait assez augmenté pour que de la buée se forme sur mes lunettes et ma visière, rendant le décryptage des caractères blancs sur fond bleu foncé des panneaux indicateurs impossible.
Tellement impossible que j’aurais juré que ces panneaux se déplaçaient. J’avais repéré qu’il me fallait sortir sur ma gauche et tous convergeaient pour m’inciter à sortir à droite. La base du panneau indicateur, c’est qu’il faut le suivre sans réfléchir. Je mis mon clignotant (qui eut la décence de ne pas se moquer) et entrepris la traversée du tunnel dans sa largeur. J’ai généré un concert de klaxons ulcérés par ma trajectoire malpolie, mais j’y suis arrivée. Sauf que les panneaux, sans doute ennuyés par ma réussite facile, avaient changé d’avis et m’indiquaient à présent de sortir sur la gauche. Trop tard. Je n’avais plus le temps et pas d’autre choix que de continuer tout droit, à moins de vouloir gaspiller mon repas de midi en péage. Un éclat de rire sardonique a retentit sous le tunnel, comme si tous les panneaux avaient décidé de me terrifier quand j’ai émergé à la lumière du jour, aussi tétanisée à l’idée d’être en retard qu’à imaginer ce qui avait pu émettre ce rire inhumain.

Sur l’autoroute, les autres panneaux s’en sont donnés à cœur joie pour me rendre folle: les numéros des sorties ne s’enchaînaient plus de façon chronologique, les noms des villes étaient modifiés (Bezons et Versailles étaient devenus Bezailles et Versons, ce dernier laissant couler des traînées d’un liquide sombre et gluant sur la chaussée), Colombes s’était transformé en oiseaux blancs qui voletaient au dessus de moi, me menaçant de leur projectiles intestinaux, Chatou miaulait pour insulter les colombes indélicates et Carrières sur Seine avait revêtu un costume sombre et une cravate. Mon cœur se mit à battre la chamade et je cru que j’allais m’évanouir à 110km/heure (oui, avec le vent dans le dos, je peux atteindre cette vitesse faramineuse). Je fus obligée de quitter l’autoroute et de m’arrêter.Au feu, le bonhomme rouge m’a engueulée parce que je m’était trompée de sens et m’a vertement indiqué que je ferai mieux de repartir sur le bon chemin si je voulais sauver ma carrière. Il m’a ensuite demandé combien font 11 multiplié par 55 et, satisfait de ma réponse, (605), m’a donné une petit tape amicale dans le dos en me susurrant que je ferais bien d’arrêter la jaja. Il s’est ensuite transformé en Hulk de la circulation et m’a regardée partir en dansant la macarena.

Par peur de le fâcher, je suis partie dans la direction qu’il m’avait indiquée. Pour découvrir qu’il n’y avait plus de direction possible. La route s’était transformée en un gigantesque poulpe à mille tentacules. Le long de chacun de ses interminables membres visqueux couverts de panneaux au sens abscons, des passages piétons zébraient la chaussée gluante d’autant de raison de perdre 600€ (je rappelle ici que les piétons sont omnipotents et qu’il peut nous en coûter 600€ de ne pas les laisser passer). Des hordes de ces piétons dégoutants, tous arborant des costumes sombres ou des tailleurs stricts (nous sommes dans le quartier des banques et des assurances) se jetaient sur la route, au mépris le plus total de mon désarroi, en hurlant des menaces de mort et en chantant des chansons de Chantal Goya. Je peux témoigner ici que « Pandi Panda » hurlé par un banquier au cou rendu violet par sa cravate trop serrée et qui fonce vers vous en agitant avec une véhémence de possédé sa tablette Apple, ça fait peur. Le propre du banquier, c’est son imprévisibilité. Ces gens déviants sont capables de tout. Y compris de vous empêcher de faire votre boulot.

Pas question de trembler devant un banquier. Je déglutis et accélérais, prête à délivrer l’humanité du poids d’un banquier, mais arrivée à son niveau, à ce moment fatidique ou on voit la peur dans le regard injecté de sang de sa victime, le maillet d’une voie sans issue s’est abattu sur mon casque, baissant ma visière embuée devant mes yeux et empêchant la mise à mort de l’opportun.

Troublée, la vue perturbée, le cerveau en vrille, je dérapais sur le tentacule qui indiquait Nanterre. La chute fut brutale, mais amortie par la chair moelleuse du poulpe. Je fis ce qui me semblait une glissade sans fin, passant devant des armées de banquiers sanguinaires et de joggers suréquipés qui courraient avec abnégation dans la pollution, pour finir ma débandade dans un mur de mobilier de bureau en déroute. Je me relevais péniblement et essayais de redémarrer mon scooter, mais il me dit qu’il en avait marre de mes conneries et qu’il se mettait en grève. Pour affirmer sa décision, il vomit ce qui lui restait de batterie à mes pieds et s’éteint dans un râle de souffrance. Je venais de perdre mon ami le plus fidèle, mais n’avais pas le temps de verser de larmes. Ma déroute était telle que je ne fus pas surprise quand une chaise bleue à roulettes s’approcha de moi et me dit dans un sourire défoncé « viens avec moi, chérie, ch’t’emmène ». Je montais sur la chaise et fermais les yeux. Je devais à tout prix arriver avant 9h20, peu importait par quels moyens.

La chaise se révéla de confiance. En flottant au dessus du labyrinthe démoniaque d’échangeurs et de voies sans issues, elle me chanta une jolie  version de « Quand t’es dans le désert ». Et oui, j’aurais bien aimé me trouver dans le désert, à cet instant précis. Elle me déposa à 09h19 devant la porte d’entrée de ma nouvelle vie et disparut avant que je n’ai pu lui demander des nouvelles des cochons dans l’espace.

Je pris un moment pour me redonner une contenance et avançais d’un pas assuré vers mon futur.

 

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Poisson vole

– Les pirates, ça dort zamais!!!
Le gamin éclate de rire et fonce sur son vélo bleu clair, les petites roues au vent, laissant derrière lui un nuages de feuilles d’automne aux couleurs de dos de poisson. Quelques feuilles volètent et viennent se poser avec délicatesse à la surface du bassin aux reflets métalliques, attirant les carpes qui l’habitent.
– Dis donc, Roger, il m’a l’air bien en forme, le p’tit aujourd’hui…
– Oui, je sais pas trop où il va chercher son énergie, moi j’en peux plus et il n’est que 15h… ce passage à l’heure d’hiver me flingue à chaque fois…
Les deux koi, leurs grosses têtes affleurant l’eau, fixent quatre yeux globuleux sur l’enfant qui virevolte autour du bassin. Descendu de son vélo, il a choisi un bout de bois pour s’en faire une épée, avec laquelle il cingle l’air en poussant des petits cris de joie.
– Ze suis le sef des pirates, ze vais pésser les poissons!!! et après, quand il y en aura un gros tas, ze vais les griller et les manzer!
– Il a bien changé, voilà qu’il veut nous faire griller…
– Tu crois qu’il est sérieux? je pensais qu’on était ses amis…
– Oh tu sais, j’ai appris que les notions d’amitié pouvaient varier d’une espèce à l’autre…
– Oui, mais nous? On est amis, non? Tu n’as jamais eu envie de me faire griller? C’est à ça qu’on reconnait ses amis? Ceux qui grillent et les autres?
Roger éclate de rire devant la mine déconfite de Stanislas, dont l’expression atterrée déforme les traits, amenant au contact les tâches turquoise de sa tête et lui donnant l’air de porter un masque de Zorro triste.
Le petit garçon s’est approché au dessus de la surface lisse de l’eau et agite son bâton. Il se penche vers les formes colorées qui se sont réfugiées dans la boue.
– Eh, les poissons, hé! Ze vous pèsse!
– Tu vois? Il joue avec nous… rien de méchant, il n’a pas mis de ligne ou d’hameçon… il se contente d’imiter le grands, c’est un gamin.
Roger se tourne vers son gros amis pour le trouver blotti dans un bouquet d’algues, la mine déconfite et le regard apeuré.
– Oh, calme-toi, on connait ce gosse depuis tout petit, tu ne crois pas qu’il va nous faire griller quand même…
– Pourquoi il est pas resté petit?
– Ca c’est pas possible, tout le monde grandit, vieillit, change…
– Mais je veux pas changer, moi, et je veux pas qu’il change, j’aime ce petit .. petit…
– Mais regarde, il est mignon, là, il est drôle avec sa bouille ronde, ses petites dents et son bonnet…
– Ses petites dents, ses petites dents… il va nous entamer, oui… on peut pas faire ça à ses amis… je les mange, moi, mes amis? Si les gamins ont les dents qui poussent pour mieux dévorer leurs amis, je préfère rester poisson…
Le gamin ayant changé de position, son ombre surplombe les corps des deux poissons, les plongeant dans une inquiétante obscurité. Au bout de sa petit main, il tient toujours le bâton avec lequel il fait mine de pêcher.
– J’aime pas son nouveau jeu, je préférais quand il apprenait à nager et que ses petits pieds nous frôlaient et que les chatouilles le faisaient rire et que ses petits bras tapaient l’eau et que…
– Bon ça va, tu vas pas arrêter de te plaindre. Le petit grandit et c’est très bien, tu devrais être content. D’ailleurs, on avait dit qu’on l’aiderait avec ses petites roues
– Comment ça?
– Qu’on l’aiderait à s’en passer, pour qu’il se sente encore plus fier sur son vélo…
Stanislas se mit à sourire.
– Ah oui, bonne idée, tu crois que si on fait ça, il va nous aimer et ne plus avoir envie de nous griller?
Roger hausse la nageoire en signe d’ignorance et s’approche de la surface en miroir de l’eau. L’enfant s’est lassé de son jeu de pêche et a repris son vélo. Il tourne autour du bassin en chantant une comptine où il est question d’escargot et de maisonnette  ()
– J’y crois pas, il préfère les escargots, maintenant… ça se mange, les escargots? ils devraient se méfier, ils vont finir grillés eux aussi… Et on fait comment, pour les roues?
– On fait l’oiseau…
– Oh non, j’en étais sûr… pas l’oiseau, ça fatigue…
– On fait l’oiseau et je te donne mon apéro de ce soir
– Là, d’accord… Bon, pas de temps à perdre.

Les deux poissons s’enfoncent dans la boue et en sortent quelques algues, des plumes récupérées à la surface de l’eau et deux petits colliers fabriqués dans des feuilles de nénuphars. Après s’être faufilés dans les colliers, ils plantent adroitement plumes et algues autour de leurs deux grosses têtes ainsi coiffées.
– Je me sens ridicule… je ne suis pas un oiseau…
– Et les hommes? avec leurs avions, leurs parachutes, leurs parapentes, tu ne les trouves pas ridicules?
– Ben eux au moins, ils ont de belles tenues et ils postent leurs photos sur instagram…
– Et c’est ça qui te fait envie chez les hommes?
Stanislas ronchonne et accroche ses dernières plumes, puis dans un même élan, les deux amis battent de la queue et se propulsent à la surface.
– N’oublie pas, on n’a pas trop de temps, n’en perds pas à des conneries, s’il te plait…
– Même pas une petite photo en vol?
– Même pas… et qui irait regarder des poissons voler?
– Ben y a bien des chatons… on n’est pas moins mignons…
– Sache que la mignonnerie est question de point de vue, c’est un concept qui ne se discute pas…

Les plumes prennent l’air et hissent les poissons hors de l’eau.
– Vise bien la roue gauche, je prend la droite, hurle Stanislas avant que l’arc de son corps ne forme un demi-cercle parfait, qui vient se finir pile à la petite roue de droite.
Devant le spectacle des deux poissons couverts des plumes qui volent vers lui, l’enfant rit et bat des mains. Il observe Roger et Stanislas se poser avec toute la délicatesse de leurs corps corail  sur les deux côtés de sa roue arrière et quand il les voit en dévisser les roulettes, il ne songe pas à s’affoler.
– Vas-y petit, fonce
C’est Roger qui a parlé dans un souffle et l’enfant fasciné a appuyé ses pieds sur les pédales. L’équilibre assuré par les deux carpes, le vélo fonce dans l’herbe rouille et les feuilles d’automne. Le petit pousse des cris de joie ou se mêlent rires et un rien de peur fascinée. les poissons s’épuisent à battre l’air pour donner l’élan nécessaire et d’un coup, sentent que le vélo part tout seul en ligne droite.
– Roger, je crois que le gamin a compris! On rentre!
Dans un éclat de rire ravi, le bambin salue ses deux amis qui opèrent un demi-tour vers le bassin et en réintègrent avec délice la boue tiède. Le vélo est stabilisé et les roulettes, qui prennent froid dans l’herbe humide, ne sont plus qu’un souvenir.
Avant de rentrer pour le goûter, l’enfant fier et ému s’approche de l’eau et gazouille à l’intention des carpes.
– Il a dit quoi?
– J’ai compris « ze vous aime les amis », mais je ne suis pas sûr…
– Oui, moi aussi, j’ai compris ça
Et Stanislas, soulagé, finit de ranger ses plumes avant de ses servir double ration d’apéro.
– Pour fêter ça, tu veux une mouche?