Archives du 1 août 2018

Les voyages forment le stress

Il est 06h45 et déjà, je sens la sueur couler le long de mon dos. ça va être long. J’angoisse depuis plusieurs semaines à l’idée de prendre l’avion, mais je n’avais pas le choix.
Afin de ne pas perdre le peu de calme qu’il me reste, je vais procéder par étapes. Pas de stress par anticipation. Prise en étau dans le tram, entre des voyageurs du quotidien aux yeux vides et aux cheveux collés, regards impavides happés par une série d’écran bleutés de téléphones, je focalise mon attention sur la femme rouge de mon rêve. Cette nuit, alors que mon cœur s’emballait sur un air de polka et que la chaleur tétanisait ma capacité à faire le vide, une femme rouge est venue poser sur mon front sa main fraîche. J’étais en plein délire, persuadée que j’allai crever dans le métro d’une courbature du cœur, avec pour dernière vision le tunnel dégueulasse qui mène à Montparnasse, quand une voix douce nimbée d’un rien d’exaspération m’a assurée de ma survie.

– de toute façon, avec le réchauffement de la planète, tu n’as pas trop le choix. C’est ça ou t’exiler dans les highlands. Et je sais que tu n’es pas prête pour les highlands, tu vas t’y casser les ongles.

Elle a raison, bien sûr. J’ai docilement quitté le tram et intégré le banc de voyageurs qui se dirige vers le métro. Question de survie. Si on n’intègre pas le banc, on se fait éjecter contre le mur et on meurt broyé entre une pub 4×3 pour Mc Do et un gros qui vend des clopes à l’unité. Je monte dans une rame au hasard, priant pour que personne n’ait l’étrange idée de s’asseoir près de moi. Les sièges sont si étroits que les voisins de banquette deviennent par force des intimes. Je me concentre sur le passage des stations. Entre porte de Vanves et Plaisance, la rame s’arrête. Comme personne ne bronche, je me mords la langue pour m’empêcher de hurler. Mes mains gluantes de sueur se tétanisent sur la poignée de ma micro-valise, seul contenant autorisé par les compagnies aériennes, sauf à payer des sommes hystériques pour transporter une brosse à cheveux. Pourquoi suis-je la seule à flipper? Les autres voyageurs conservent un calme olympien alors que je compte les secondes qu’il me reste avant de devenir folle.

Du coin de l’œil je vois un lapin qui me fait signe de le suivre. Accrochée à ma valise, je me mets, telle Alice, à lui courir après. Sans un mot, il me fait passer à travers la porte par une chatière dissimulée dans le châssis. Nous nous retrouvons seuls dans le noir, sur la voie ferrée. Toujours muet, il me fait signe de le suivre. Comme, de toute façon, je suis mieux à l’extérieur du métro immobilisé qu’à l’intérieur, j’obtempère. Nous avons parcourru une courte distance quand un bruit de moteur se fait entendre. Ce doit être bon signe, parce que le lapin entame une danse sur une traverse de bois. Le faisceau lumineux d’un véhicule éclaire le lapin qui semble en transe. Un bruit de frein et un vieux chat claque une bise sur la joue du lapin, s’empare de ma valise et nous pousse dans ce qui ressemble à une auto-tamponneuse. Avant de démarrer, il me fait goûter le liquide visqueux qu’il transporte dans une petite bouteille. J’hésite, mais le lapin m’encourage de ses oreilles velues. Je bois.

C’est là que je me suis sentie bizarre. Pas angoissée, non, plutôt… hybride… Je me suis hissée sur l’auto du chat pour me regarder dans la vitre de l’interminable métro à l’arrêt. Quelque chose avait changé en moi. J’étais en train de devenir hybride. Comme je savais que ça devait arriver un jour ou l’autre, je n’ai rien dit. Au moins, l’angoisse avait passé. Elle devait être localisée dans mon cerveau gauche. Plus de cerveau gauche, plus d’angoisse.

Le chat a enclenché une vitesse et nous sommes partis à toute allure dans le réseau souterrain. Arrivée à l’aéroport, un jeune blasé nous a fait signe de passer le contrôle de la douane. Je n’ai donc pas eu à ôter veste,ceinture, chaussures et à vider ma trousse de toilettes sous l’œil goguenard des employés de la sécurité. Je n’aime pas qu’ils détaillent le contenu de mes affaires, la marque de mon savon ne les regarde pas, encore moins celle de ma crème anti-rides. Celui-ci était particulièrement cool, il n’a même pas daigné se retourner vers nous.

Il est temps de monter dans l’avion. Fidèle à moi-même, je retarde le moment fatal de prendre la file d’attente. malgré ma récente hybridation, l’idée de me tasser avec les gens me fait tourner la tête, celle de me trouver à l’arrêt dans le couloir suspendu qui mène à la carlingue, avec le soleil implacable dans l’œil, sa chaleur vengeresse occupée à percer des canaux de peur sous ma peau, agite de soubresauts mon cœur déjà éreinté. Je dois être en période de rodage de mon nouveau cerveau gauche, parce que l’angoisse s’installe comme si elle était chez elle.
Je vais crever dans un cube de verre à la moquette sale et les autres passagers, trop contents de profiter de la place laissée vacante par ma valise dans les casiers à bagages, ne diront rien. Ils vont me piétiner de leurs tongs sales pour éviter de prendre encore du retard. Je peux éviter ça en renonçant à mon vol. La voix suave de la femme rouge me susurre que ce serait le comble du ridicule. Je la crois et m’arme de courage. La sueur m’inonde.
Il faut y aller, nous ne sommes plus que 2 ou 3 à traîner à l’embarquement, feignant de ne pas comprendre ce qu’annone l’hôtesse dans son micro. Je me traîne vers l’aquarium suspendu, pose un pied sur le revêtement qui me sépare du vide, pénètre dans l’aquarium à reculons. Il y a encore une foule de gens devant moi, tous chargés comme des bourriques, comme s’ils avaient trop peur de manquer de tout là où ils vont. Le temps qu’ils prennent leur place et qu’ils rangent leurs affaires, je serai à la limite de l’apoplexie. J’essaie les techniques yogi que j’ai lues dans les magasines féminins, entre deux régimes révolutionnaires et des annonces sur la préservation de la planète. Je ferme les yeux et m’imagine au bord d’un lac frais, les pieds dans l’eau. Ma peau soulagée par l’ombre reprend une teinte normale et mon souffle se tranquillise. Je vais pouvoir entamer mon mantra (« j’ai pas peur », « j’ai pas peur, « j’ai pas peur »), quand une voix nasillarde parvient à mes oreilles.
– bon, on avance, là?
J’ouvre les yeux. Je suis sous l’eau, mes pieds reposent sur du sable et un hippocampe en costard me fusille de son œil latéral gauche.
– On va encore prendre du retard… bougez-vous un peu…

Il a raison. Je le regarde ranger son attaché-case sous un corail et fait de même avec ma valise. Je prend place, attache ma ceinture et ferme les yeux. Je sais que je ne commencerai à me détendre que quand l’avion aura décollé. Mes yeux fermés continuent les méthodes yogi, mais tout le reste de mon corps est stress. Mes muscles se contractent, mon estomac se révulse, forçant dans ma gorge les céréales bios recommandées par le régime numéro 2. Je vais crever étouffée par de l’avoine, je suis sûre que l’hippocampe ne connait pas les gestes de premier secours. En plus, il continue de me regarder bizarrement
– Je vous conseille de rester calme, s’ils doivent vous débarquer, on perd au moins deux heures.
Je respire et lui adresse un rictus que j’espère rassurant. Le moteur de l’avion se met enfin en marche, dénouant ma gorge au passage. Je risque un regard par le hublot. J’ai du garder les yeux fermés longtemps, parce que nous sommes au dessus des nuages. Dans le ciel, je vois un oiseau-origami jaune et bleu, ses ailes déployées en un sourire.

Je vais y arriver

Lecteur-chéri-mon-pont-vers-un-avenir-trop-chaud, je jure que tout est vrai une fois de plus. Même les photos.

Publicités