Archives de Catégorie: Roger et Stanislas
Sont deux carpes koï, qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines.
Leurs larmes sont sucrées et quiconque les boit voit sa vie prolongée de l’exacte durée de son honnêteté.
Besoin de parler – le monde est trop complexe –
Je vous assure docteur, quand j’ai vu cette corneille traverser, j’ai eu une révélation ! Vous imaginez ! Une corneille qui traverse, bien au milieu du passage clouté, en marchant ! En marchant, Docteur ! Sans se presser en plus ! Un oiseau qui marche, sur un passage piéton ! C’est là que j’ai commencé à penser que le monde va mal, docteur.
Vous comprenez, si les oiseaux sont capables d’apprendre les bases de la civilisation, on n’est plus à l’abri de rien ! Bientôt, ils vont nous verbaliser, vous ne croyez pas ? Aux carrefours, docteur, j’en suis sûr, ils seront aux carrefours ! Ils vérifieront le sens giratoire, les priorités, les feux, le respect des bande zébrées. Des dos d’âne, des tâches de girafes. Et si on triche, paf ! Un coup de bec. Vous avez déjà prêté attention aux becs de corneilles, docteur ? C’est effrayant, un bec de corneille. Long, noir, courbé, je suis convaincu qu’elles les aiguisent pour faire encore plus mal. C’est intelligent, une corneille. Trop. Ca se croit supérieur à l’homme, je vous le dit. Je le sens. Et je ne suis pas le seul. Hitchcock l’avait prédit ! Les oiseaux vont nous détruire !
Et il n’y a pas que ça docteur. Je le sais, les animaux veulent prendre le pouvoir.
Tenez, le week-end dernier, je vais à la piscine comme d’habitude. Je plonge dans le 50 mètres, c’est bien le samedi, il n’y a personne, à croire que tous les gens ont mieux à faire que d’aller nager. Je ne comprends pas, d’ailleurs. Quoi de mieux à faire que d’aller nager ? Moi, si je m’écoutais, j’irai nager tous les jours, plusieurs fois par jour, même ! Moi, docteur, j’ai dû être poisson dans une vie antérieure, parce que nager, c’est ma drogue. J’ai besoin de sentir le chlore, d’avoir la peau qui gratte, le bout des doigts fripé, j’aime sentir le bonnet en latex qui tire mes cheveux. Je trouve que la palme est le prolongement naturel de la jambe. Et je pense que le maillot de bain est un vêtement sous-estimé. On devrait le porter au quotidien, en toutes circonstances. D’ailleurs, j’en ai 350, de toutes les couleurs. Je vous les amènerai, vous verrez.
Mais je m’égare.
J’en étais à la longueur 27, j’en fais 87, vous comprenez, c’est un numérologue qui me l’a conseillé. C’est en rapport avec mon signe astrologique, le cycle de la lune et la vitesse de pousse de la carotte asiatique. Il ne me restait que quelques mètres dans la 27ème quand je l’ai vue. Là, sous moi, alors que j’expirai des bulles régulières par groupe de 12, j’ai vu une carpe koï géante ! Sous moi, docteur ! Elle nageait à mon rythme, je ne sais pas depuis combien de temps elle se trouvait sous moi ! Elle a dû sentir quelque chose, parce qu’elle a sorti la tête de l’eau et m’a dit « bonjour, j’espère que ça ne vous dérange pas que je me sois installé dans votre ligne. Vous m’avez semblé sympathique, j’aime la couleur de votre bikini ». Un bikini docteur ! Quelle inconscience ! Comme si j’étais du genre à porter un bikini ! Elle m’a dit qu’elle s’appelle Roger, m’a fait un clin d’œil et est retournée faire ses longueurs, parce qu’elle n’avait pas le temps pour la discussion, elle avait rendez-vous pour l’apéro ! L’apéro, docteur ! Après la piscine ! Mais quelle inconscience ! Après la piscine, c’est une tisane, qu’il faut prendre…
Ca m’a fait peur, ces animaux qui s’inventent des codes.
Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur, docteur : les corneilles trop au fait des règles ou les carpes qui en inventent. Pour vous dire, j’étais si perturbé que je suis rentré chez moi sans me sécher les cheveux. Regardez : je suis frisé ce matin ! C’est à cause de Roger !
J’ai peur.
J’ai vu un ours dans un palmier en pot. Il était sous ma fenêtre. Vous savez que le samedi soir, j’allume mon bocal à pirate pour éclairer mes roses ? Je trouve ça joli, les roses, alors je veux en profiter aussi la nuit. Donc j’étais sur mon balcon avec mon bocal à pirate, celui qui se recharge à la lumière du soleil, et je n’ai pas pu m’empêche de jeter un œil en bas, vers le jardin. Je ne suis pas coutumier du fait, je trouve ça indiscret de jeter des yeux, surtout qu’on n’est jamais sûr de retrouver le sien, mais le samedi, j’aime bien me lâcher. Après une semaine de travail, on a envie de se sentir un peu fou, vous comprenez ?
Donc je jette un œil, le bleu, et là ! paf ! un ours ! dans le pot de palmiers ! Il agitait les palmes, comme pour me narguer.
Là, docteur, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai repris mon œil, éteint mon bocal et me suis précipité dans la baignoire. Roger m’avait dit qu’on pouvait le joindre via les canalisations. Je l’ai appelé, d’un long cri en fa dièse, comme il m’avait dit de le faire.
Vous savez quoi, docteur ? il n’a jamais répondu. J’ai passé la nuit dans la baignoire à écouter l’ours agiter les palmiers, en chantant des fa dièse la peur au ventre et l’œil en berne, et Roger n’a même pas donné signe de vie.
Les animaux sont des menteurs, docteur. On ne peut pas leur faire confiance. J’ai bien envie de jouer un sale tour à Roger : samedi prochain, à la piscine, je vais demander à la corneille de le verbaliser parce qu’il ne porte pas de maillot.
Je ne vais pas me laisser faire docteur.
Le petit prince veut voyager
Le début de cette épopée est par là https://geckobleu007.com/2016/05/01/le-petit-prince-a-pas-dit
La suite est là https://geckobleu007.com/2016/06/19/le-petit-prince-a-un-reve/
Néanmoins, Lecteur-chéri-mon-culbuto, nulle obligation de rétropédaler dans le temps, surtout que ce modeste post te trouve sans doute débordé. Tout ce que tu as besoin de savoir est que le personnage principal est un enfant, petit prince mutique. Il se tient régulièrement au bord d’un bassin habité par deux carpes koï, Roger et Stanislas, qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines. Voilà, tu sais l’essentiel.
– Oui, je vois bien, c’est une montagne…
Stanislas suivait du regard le doigt potelé du petit prince, qui lui désignait une ligne brisée en forme de triangle sur la feuille de papier qu’il tenait au-dessus du bassin.
– C’est bien, tu as fait des progrès… mais tu ne veux pas plutôt m’apporter des trucs pour l’apéro ? ça a l’air sympa, tes beignets, là-bas…
Le gamin était venu avec un plateau de friandises, paris lesquelles la carpe avait immédiatement identifié des beignets moelleux couvert de sucre glace. De quoi le rendre prêt à tout, même à admirer des dessins d’enfants.
– Roger, tu ne veux pas m’aider à lui faire comprendre qu’il pourrait nous émietter ces délices ?
Roger arriva d’un coup de nageoire corail, en maugréant contre la gourmandise de son compagnon.
– Tu es vraiment en dessous de tout ! On s’en fiche, des beignets, regarde plutôt ce qu’il a amené : un chien à bascule ! Il est magnifique, tout en fourrure grise, avec un collier doré ! Je crois bien que c’est le fameux Bijou dont tout le monde parle. Il parait que c’est le jouet préféré du gamin ! C’est un grand honneur, qu’il l’ait amené jusqu’à nous…
– Mais oui, mais oui, mais moi, je préfèrerais avoir l’honneur des beignets… regarde… ils m’appellent de leur sucre mignon…
Roger sorti sa tête bicolore de l’eau, pour jeter un œil au dessin du petit prince.
– Dis-donc, il a drôlement progressé, ce dessin est d’une pureté incroyable… Tu sais pourquoi il nous le montre avec tant d’insistance ?
– Non, je comptais sur toi pour nous le dire,
– Ah oui, c’est vrai, c’est moi qui suis doué..
En éclatant de rire, Roger s’approcha de l’enfant pendant que Stanislas, vexé, regagnait le fond du bassin à grands coups de queue furieux.
Il regarda les yeux sombres, concentra toute son attention sur le front doré de l’enfant, projeta sur lui toute son énergie. Rapidement, il se senti emporté par les pensées joyeuses du gamin. Il se mit à virevolter dans un espace lumineux, argenté, dans lequel semblaient flotter des sphères transparentes. Dans cette exubérance colorée, il lui sembla discerner le projet du petit : aller découvrir la montagne, et les associer à cette découverte.
– Ah Stanislas, tu vas encore râler ! il veut nous emmener à la montagne !
– Mais il est fou, on vit ici, dans ce bassin, on y est bien ! Comment il veut nous transporter ?
– Euh… Je crois qu’il veut que nous partions tous sur le dos de Bijou..
– N’importe quoi, ce chien est un jouet ridicule, on il nous emmènera pas plus loin qu’un arc de cercle et tout ça va nous faire rater l’apéro ! Mais qu’est-ce qui se passe ?
Avant que les deux carpes aient pu réagir, une épuisette les avait cueillis et délicatement transvasés dans un gros bocal. Roger et Stanislas, immobiles, les yeux exorbités par la surprise, se sentirent soulevés et se retrouvèrent sur le dos du chien Bijou. En battant des mains pour manifester sa joie, le gamin se mit à califourchon derrière le bocal et regarda fixement Roger.
– Ah, je crois qu’il veut me dire quelque chose…
Le poisson se laissa aller, essayant autant que possible de se détendre, pour favoriser la communication avec l’enfant. Depuis le bocal, c’était moins facile que depuis le bassin et ils passèrent de longues minutes à se regarder, les yeux bleu clair de la carpe scrutant les étoiles d’or des pupilles noires du bambin
– Stan’, je crois qu’il faut que nous fermions les yeux…
– Ah non, je ne vais pas me laisser dicter ma conduite par un enfant, aussi mignon soit-il !
– Ne soit pas ridicule et ferme les yeux…
Les deux carpes Koï fermèrent les yeux, et le gamin, satisfait, fit de même.
*
– Aaaaaah…. Mais c’est quoi ?
Stanislas se trouvait face à de la neige. La couverture blanche et légère sur laquelle reposait le bocal en refroidissait le fond.
– Mais non ! je veux retourner au bassin !
Des flocons se mirent à tomber dans l’eau et Roger, hypnotisé, essaya de les gober.
– Mais t’es con, on ne peut pas gober la neige, elle fond dès qu’elle touche l’eau !
– Lâche-moi deux minutes, je veux jouer aussi, moi !
Vexé, Stanislas parti bouder dans le fond du bocal, laissant Roger faire des petits sauts pour attraper les flocons que répandait le petit prince sur le bocal.
– Tu vois ? On a voyagé en fermant les yeux ! Ce chien est magique !
– M’en fous, on est en train de rater l’apéro ! Et moi, je voudrais voir la mer !
Le visage collé au bocal, le gamin observa les deux poissons. Ses yeux et son nez paraissaient énormes et son rire rebondissait sur les parois de verre. Un peu désorientés par toutes ces nouveautés, les carpes se tapirent au fond et attendirent. Un battement de paupières plus tard, ils étaient face à un récif de corail. Autour d’eux, des poissons multicolores s’ébattaient et des algues ondulaient gracieusement au rythme d’un courant léger.
– Ah… ca c’est mon gamin ! On n’est pas mieux, là ? Regarde ! Des cousins !
Pour la première fois de leur vie, Roger et Stanislas, à l’abri de leur bocal, purent prendre l’apéro en compagnie d’autres poissons, sous le regard attentif de l’enfant, toujours juché sur son chien Bijou.
– Dis-donc, et si on essayait un truc ?
Et Stanislas, mis en joie par l’alcool de coquille d’huitres que lui avaient fait goûté ses nouveaux amis, chuchota à l’oreille de Roger :
– La lune…
Roger n’eut pas le temps de protester et un battement de paupières plus tard, le bocal, ses deux occupants, le chien Bijou et le gamin dévalaient la pente d’un cratère gris. Dans le ciel au-dessus de leurs têtes, ils distinguaient une sphère bleue.
– La terre! Regarde, c’est la terre …
La gamin jubilait, son rire léger s’égrenait dans l’eau du bocal. Roger était stupéfait. Il ne cherchait pas à comprendre.
Ils avaient demandé la lune. Un petit garçon rêveur et délicat venait de leur offrir.
Le petit prince a un rêve
Lecteur-Chéri-Ma-Théière, aujourd’hui nous allons continuer une histoire.
Pour rappel, le début de cette épopée est par là https://geckobleu007.com/2016/05/01/le-petit-prince-a-pas-dit
Si tu n’as pas 5mn pour la lire, je ne t’en tiendrai pas rigueur. Tout ce que tu as besoin de savoir est que le personnage principal est un enfant, petit prince mutique. Il se tient régulièrement au bord d’un bassin habité par deux carpes koï, Roger et Stanislas, qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Voilà, tu sais l’essentiel.
En ce moment, Lecteur-Mon-Ami, le petit prince est assis au bord de l’eau, les jambes pendantes, ses petits pieds battant l’air mollement. Il a l’air de réfléchir intensément. Depuis le bassin, les deux carpes observent l’enfant. Stanislas (le plus gros poisson) le fixe de son œil turquoise et dur.
– Tu vois Roger, je ne serai pas étonné qu’il mijote un sale coup, le gamin ! Je l’ai à l’œil depuis plusieurs jours, son air calme me laisse imaginer le pire…
Roger s’éloigne pour faire un tour de bassin, sa façon à lui de s’accorder un temps de médiation. A son retour, il prend le temps de laisser son regard lentement aller de l’enfant à Stanislas avant de parler.
– Tu sais, on pourrait s’en assurer facilement…
– Oui, je sais. Mais j’hésite à te demander ce service.
– C’est bien toi, ça, d’hésiter… Comme si tu ne savais pas à quel point j’adore lire dans les pensées !
– Te trompe pas, j’hésite juste par ce que c’est bientôt l’heure de l’apéro et que je ne voudrais pas me sentir obligé de t’inviter pour te remercier…
Roger glousse et s’approche doucement du gamin, toujours perché au bord de l’eau.
– Allez, j’y vais. Essaye de ne pas bouger, les vaguelettes me déconcentrent…
Une fois Stanislas installé à l’autre bout du bassin et les remous calmés, Roger tourne sa tête corail et blanche vers le petit garçon. Il remue lentement ses branchies pour se concentrer. Pendant plusieurs minute, le poisson reste totalement immobile, comme s’il ne faisait qu’un avec le bambin dont il perçoit les pensées. Roger contrôle le temps, il le suspend et l’étire comme un frêle élastique argenté entre leurs deux esprits. La manœuvre est toujours un peu risquée : il lui est arrivé de se faire happer par des pensées humaines au point de s’oublier et de manquer se noyer.
La ligne argentée oscille au-dessus de l’eau, son extrémité effleurant la tête bouclée du petit prince. Un court moment magique, Roger lit les pensées de l’enfant, il se sent transcendé par la communion qui s’opère. Ses écailles se resserrent et sa respiration ralenti. Il flotte le long du fil argenté qui le relie au gamin
– Alors ?
La ligne se brise brusquement et Roger est propulsé hors de l’eau avec force. Il se cambre et plonge, furieux.
– Mais c’est pas vrai ! Tu peux pas t’en empêcher, hein ?
– Excuse-moi, c’est plus fort que moi. Tu sais bien que je n’aime pas manquer l’apéro… Vas-y, recommence…
– Pas la peine, je sais à quoi il pense.
Le silence s’installe sur le bassin. L’enfant a cessé de remuer les pieds, il a plongé sa petite main dans l’eau et y dessine des ronds de son index potelé. Stanislas n’ose plus poser de questions. Il scrute le dos de Roger, qui s’est retourné comme il le fait chaque fois qu’il se vexe. Un bruit d’eau dans l’eau lui parvient, accompagné d’un son guttural et sombre.
– Tu pleures ?
Roger se retourne, l’échine basse et l’œil torve. Ce sont bien des larmes qui coulent le long de ses joues. Des larmes sucrées de carpes Koï, qui prolongent la vie de celui qui les boit du temps exact de son honnêteté.
– Roger, parle-moi, qu’est-ce qu’il y a? C’est grave ?
Stanislas est tout retourné : il n’a jamais vu Roger pleurer avec tant de désespoir. Il se rapproche de son vieux compagnon pour le réconforter de quelques coups de nageoires. Le poisson hoquette encore un moment avant de laisser échapper, dans un souffle :
– Il veut voler !
La stupeur se peint sur le visage brun de Stanislas. Voler ! Mais c’est bien la dernière des catastrophes ! Ils ne pourront jamais lui apprendre à voler et l’enfant n’aura plus confiance en eux, il va s’éloigner d’eux et ils l’auront perdu à jamais ! Stanislas sent sa gorge se serrer, quand l’éclat mordoré d’une caresse bleue agite l’air au-dessus de leurs têtes. Il éclate de rire.
– On pourrait peut-être demander à Alfred ?
– Alfred ? Oui, c’est une idée… Mais depuis qu’il est sorti de sa chrysalide, on essaie de le choper pour l’apéro, je n’imagine pas qu’il accepte de nous aider…
– Boah… C’est une chasse amicale, sans nous, ce bon Alfred serait gras comme un cochon ! Il devrait nous remercier, au contraire !
La grosse carpe sort la tête de l’eau
– Alfred ! Alfred ! Viens par-là s’il-te-plaît, fais-moi confiance, on ne te veut pas de mal…
Le papillon-dandy, approche, méfiant, et se suspend élégamment à une distance raisonnable de ses deux prédateurs.
-Alfred, on a besoin de toi. Le petit veut voler…
– Quelle délicieuse nouvelle ! Mais je serai raaaaavi de l’aider !
En deux battements d’ailes, Alfred se rend auprès du petit prince, dont le rire cristallin se met immédiatement à résonner. Guidé par le papillon et encouragé par les cris des carpes, l’enfant se met à courir et à sauter. Tendant les bras de chaque côté, il bat l’air de ses menottes, mais il a beau se démener, il ne décolle pas. Après quelques tentatives, il s’assied, tout en sueur, sous un arbre majestueux aux très grandes feuilles en forme de cœur, et pleure en silence. Les carpes essaient de le réconforter, mais leurs paroles amicales restent sans effet.
– Bougez-pas, je reviens tout de suite !
– Il est idiot ou quoi ? Comment on pourrait bouger ? Bon, tu veux quoi pour l’apéro ?
Roger, outré, jette un regard glacial à son ami.
– Comment peux-tu encore penser à te remplir le ventre alors que l’enfant pleure et qu’Alfred, notre seul espoir, a foutu le camp ?
– Chuis comme ça, moi, quand je suis triste, il faut que je mange…
Roger s’apprête à répondre vertement quand deux petits pieds accompagnés de piaillements de joie passent au-dessus du bassin. Les deux carpes, stupéfaites, sortent la tête de l’eau pour découvrir le gamin, équipé de grandes feuilles en forme de cœur, virevolter dans l’air limpide avec le papillon bleu.
Le petit prince a réalisé son rêve.
Le petit prince a pas dit
Lecteur-Chéri-Ma-Boule-De-Cristal, cette semaine je te propose un jeu. Ca faisait longtemps. Comme le WE dernier célébrait les 400 ans du décès du barde de Stratford (connu aussi sous le nom de Shakespeare, ou Big Will pour les amis), je vais tirer au hasard 5 phrases (ou vers) du livre de poche que j’ai présentement sous les yeux et qui contient « Le marchand de Venise », « Comme il vous plaira » et « Beaucoup de bruit pour rien ».
Classiquement, je me donne 20 mn pour créer une histoire à partir de ces 5 extraits.
Tu n’es pas obligé de me croire, mais sache que j’ai du mal à mentir à mon dentiste. Alors à la terre entière… (Parce que oui, j’aime à croire que la terre entière est en capacité à me lire, ça s’appelle « la magie du oueb »). Donc les 5 extraits sont parfaitement random et les 20 mn un réel objectif.
Extrait 1 « Ce sang ne vient-il pas, comme un pudique témoin, déposer de son innocence ? »
Extrait 2 – « Quand je vous l’ai donnée, vous m’avez juré que vous la porteriez jusqu’à l’heure de votre mort et qu’elle ne vous quitterait pas même dans la tombe »
Extrait 3 – (Qu’est-ce qu’on se marre…) « J’ai rencontré un fou dans la forêt, un fou en livrée bariolée… »
Extrait 4 – « En vérité, belle dame, vous avez le cœur joyeux »
Extrait 5 – « Il est dans mon fourreau, dois-je l’en tirer ? »
Moment de concentration, roulement de tambours, coassement de grenouilles gavées d’étoiles et surfant sur l’air bleu de la galaxie fantôme qui jouxte notre univers en perdition.
Top chrono ! Il est 15h20. Je sens ton cœur qui bat à l’unisson du mien (OK, c’est totalement virtuel, mais je trouve l’idée inspirante et la communion via la toile me sied en ce jour ensoleillé).
Ce matin, en courant dans les bois, j’ai rencontré un petit prince. Rond et doux, les cheveux en désordre comme un poussin au sortir de l’œuf, il était tout entier absorbé par la contemplation d’un bassin dans lequel s’ébattaient deux carpes aux reflets argent et turquoise. Au coin de la bouche de l’un des deux poissons, blessé par un hameçon, perlait une goutte vermillon. L’enfant semblait tétanisé par cette goutte rouge. Ce sang ne vient-il pas, comme un pudique témoin, déposer de son innocence ?
Ses grands yeux sombres laissaient entrevoir le puit sans fond du questionnement enfantin. Une matière noire et pure, abyssale, dont la dureté était compensée par le reflet doré des iris. L’enfant avait choisi de se taire. Son mutisme n’était pas une prison mais un rempart contre la vie dont il préférait ignorer les vicissitudes. (il est 15h27)
L’une des carpes, la plus grosse, celle qui n’était pas blessée, sortit la tête de l’eau et me demanda l’heure. Je lui répondis que je n’avais pas de montre, ce qui la fâcha au plus haut point. Elle répondit, sur un ton de mépris dont j’étais loin d’imaginer qu’il put émaner d’un poisson :
– Quand je vous l’ai donnée, vous m’avez juré que vous la porteriez jusqu’à l’heure de votre mort et qu’elle ne vous quitterait pas même dans la tombe .
J’ai dû lui expliquer que, pour courir au bois, une montre en or incrustée de pierres précieuses ne me paraissait pas idéale. L’animal acquiesça et, d’un mouvement de queue élégant retourna à ses aqueuses occupations, non sans avoir lancé un « tu vois Roger, je te l’avais dit, on ne peut pas faire confiance aux humains ».
Roger me regarda et jaugea ma tenue. L’enfant s’était approché et avait, de son petit doigt potelé, essuyé le sang de sa lèvre. Il prit la parole.
– J’ai rencontré un fou dans la forêt, un fou en livrée bariolée, il m’a dit que je pouvais faire confiance à ceux de sa caste, qui arpentent les bois le dimanche matin, courant derrière un avenir qui ne leur appartient plus. D’ailleurs (Roger s’était mis de côté pour mieux capter mon regard) je ne comprends pas cette manie que vous avez de vous agiter pour rien… regardez cet enfant : il est calme, se contente de ce qui l’entoure et ça a l’air de le rendre heureux…
En effet, il émanait du petit prince une aura de quiétude tranquille, totalement hors du temps. Il s’était un peu éloigné et cueillait des fleurs, choisissant avec soin les plus jolies, prenant mille précautions pour ne pas écraser les autres sous ses petites chaussures aux lacets brillants.
(Il est 15h37, je suis à la bourre)
Regarder cet enfant me comblait d’aise. Roger dû s’en rendre compte, car il m’adressa un clin d’œil (oui, je vous garantis que les carpes peuvent cligner de l’œil) et dit, d’un ton allègre:
– En vérité, belle dame, vous avez le cœur joyeux ! Oubliez la montre et restez avec nous, nous allions justement passer à l apéro !
Prendre l’apéritif avec deux carpes dissertes et un enfant mutique me semblait une bonne façon d’attaquer le mois de Mai. Je m’assis donc au bord du bassin, fis un geste vers le petit pour qu’il s’approche et fouillais mes poches, à la recherche d’une barre de céréales à partager. Je sorti la friandise et en proposais aux convives. Roger, salivant d’avance, tourna sa tête corail vers son compagnon (il est 15h42, zut) comme pour demander l’autorisation de goûter au fruit défendu. La grosse carpe (dont j’appris par la suite qu’elle répondant au nom de Stanislas) eu du mal à cacher son mépris et me fit remarquer que l’emballage risquait de ne pas être très digeste. J’avais décidé de rester calme, à l’image de l’enfant délicat qui me tendait ses fleurs.
– Il est dans mon fourreau, dois-je l’en tirer ? (oui, c’est un peu capillotracté, désolée)
Roger secoua la tête et Stanislas eut un mouvement que j’interprétais comme une invitation au partage. J’ouvris le sachet et découpais en parts égales son contenu. Les poissons se jetèrent sur leurs morceaux et pendant quelques secondes, le bassin fut agité remous comme si un combat s’y déroulait. Je me tournais vers l’enfant pour lui offrir sa part. Il avait disparu. Seules quelques fleurs roses et blanches témoignaient de son passage.
Le petit prince n’a pas dit…
(Il est 15h46…)
Lecteur-Chéri-Mon-Couscous, tu n’es toujours pas obligé de me croire, mais je poste de ce pas et sans corriger. Je te laisse un ciel dramatique, Shakespearien en diable, et des pensées de printemps. J’te bises



