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Dead-end hotel

Il m’avait semblé louche de prime abord, mais j’étais trop fatiguée pour en chercher un autre…
De face, il avait l’air d’un gigantesque cube sombre et inquiétant. Les quelques fenêtres éclairées semblaient sales et elles avaient toutes l’air fermées. Je dénombrais 13 étages et pas loin de 30 fenêtres par étage. Sur 2 faces, on était près de 800 chambres… si chacune d’entre elles abritaient une moyenne de 2 touristes, j’avais potentiellement devant moi 1600 abrutis en short en quête du meilleur selfie. De quoi faire partir en courant. Mais j’avais envie d’une douche et impérativement besoin d’une nuit de sommeil. Ce serait donc le «Grand Burstin ».
Aveugle  à la moquette bordeaux ornée de décors crème et aux affiches proposant soirées bingo et night-club, insensible aux appels de Mr Loyal qui officiait en costume noir et rouge devant le rideau à paillettes de la salle de bal, je me hissais péniblement au 11è étage. Par l’escalier, l’ascenseur ne m’inspirant qu’une confiance modérée.
Un long couloir aveugle parsemé de portes coupe-feu étalait sa monotonie glaçante sous mon regard sidéré. Des touristes aux ventres mous et fesses gélatineuses ahanaient par endroit, sous le poids de leurs bagages et des repas trop riches et trop gras ingurgités depuis leur arrivée. Je parcouru le couloir le plus vite possible, ignorant les regards torves qui reprochaient ma hâte. La chambre était propre et le confort relatif mais correct. Je jetais mon sac sur un des lits jumeaux et m’apprêtais à me propulser sur le second quand un détail en apparence anodin retint mon attention. Les fenêtres n’étaient ouvertes que sur 10 cm. Les 2 petites fenêtres donnant sur la mer étaient entre-ouvertes et bloquées. Immédiatement, l’air a semblé manquer. J’ai essayé de me contrôler, sachant qu’il ne s’agissait que d’une illusion, mais la fatigue et le stress l’ont facilement emporté : il me fallait m’assurer de la présence proche d’un accès à l’air libre. Envolées mes envies de douche, j’ai commencé à fébrilement essayer de débloquer une fenêtre, sans succès. Quand j’ai senti mes mains trembler et la sueur perler à mon front, j’ai pris une profonde inspiration par la trop petite ouverture et me suis précipitée hors de la chambre. Par chance, l’issue de secours était toute proche.
Je l’ai ouverte dans mouvement brusque et, au contact de l’air frais sur mon visage, ai eu un moment de soulagement. Trop bref. L’escalier de secours était intégralement encadré de plaques de tôle ondulée. Aucun accès à l’air ou à la lumière. Les tremblements de mes mains ont repris, il fallait que je décampe de là, tout de suite.
Je suis repartie dans le couloir, en quête de l’escalier le plu proche, vérifiant au passage que les issues de secours offraient des fenêtres ouvrables. Enfin l’escalier s’offrit à ma vue. Je m’y jetais et bousculais au passage un homme en tenue de travail qui hurlait d’indistinctes indications dans un talkie-walkie.
11 étages, pas plus de quelques minutes. En ouvrant bien chaque fenêtre accessible, je devrais y arriver. J’ai commencé par celle du 10ème. Une bonne bouffée d’air et j’ai pu descendre au 9ème. Au 8ème, j’ai négligé la fenêtre et continué ma descente. L’homme au talkie me talonnait, continuant d’invectiver dieu-sait-qui. L’espace de quelques secondes, j’ai cru qu’il me pourchassait pour une obscure raison, mais non, il est sorti au 7ème étage.  La fenêtre d’après était ouverte, j’en profitais pour inspirer l’air de la mer. Bizarrement, il me semblait avoir déjà vu le paysage découvert par cette fenêtre… Je me retournais pour aviser le numéro d’étage, 10 ! J’étais de retour au 10ème ! C’était impossible !
Je me suis mise à courir dans l’escalier. 9, 8, 7. Au 7ème, c’est Monsieur Loyal qui m’a rejointe, son costume rouge et noir élimé parsemé de paillettes a éclairé l’espace d’un instant le lugubre enchaînement de marches. J’aurais juré qu’il me poussait, mais j’ai dû me prendre les pieds dans la moquette. Je me suis relevée et ai poursuivi ma descente. La panique me faisait délirer : 9, 8, 7 encore ! J’étais en sueur, mes jambes tremblaient et le premier touriste à m‘empêcher de rallier le plancher des vaches s’exposait à des coups rageurs.
10.
Je me suis assise sous la fenêtre, les larmes coulant sur mes joues, le cœur pris dans l’étau de l’angoisse. J’avais le sentiment de mourir de stress quand un cri rauque a raisonné, suivi de claquements aigus. Une explosion est venue couvrir le cri et les claquements ont repris. Le type au talkie est repassé, me hurlant de ne pas rester là. Il parlait avec M Loyal dont les yeux de fouine m’ont transpercé le cerveau. Il me fallait rassembler mon résidu de courage et continuer à descendre. La logique voulait que cet escalier infernal prenne fin.
Je me suis relevée et, sourde aux plaintes dont le bruit s’amplifiait derrière moi, ai poursuivi ma course.
9, 8, 7. Je fermais les yeux en poursuivant la descente.
6.
Pause, ouverture de fenêtre, respirer, fermer les yeux, calmer la cavalcade du cœur, contrôler le tremblement des jambes. Mes mains moites s’accrochaient à la poignée de la fenêtre, dans une tentative désespérée de contrôler ma panique. J’étais suspendue au paysage, essayant de me concentrer sur le bruit des vagues, preuve de l’existence d’un extérieur. Quand m Loyal a posé sur moi son regard jaune et m’a demandé de fermer la fenêtre, j’ai explosé de rage et suis repartie en courant et en l’insultant. Dans ma rage, je pense avoir pas mal assaisonné les gros touristes mous qui parsemaient ça et là les étages. Décidant de ne plus contrôler le numéro des paliers et sourde aux claquements lugubres qui résonnaient dans tout le bâtiment, je pris une profonde inspiration et dévalais de nouveau. Chaque palier semblait un peu plus bas de plafond que le précédent et j’étais absolument certaine d’avoir descendu au moins 30 étages quand le bruit a cessé.
Il a été remplacé par une étrange énumération : 52, 47, 8, 60, 25, …
La porte qui s’ouvrait devant moi dévoilait un groupe de très vieux touristes qui pointaient les chiffres sur une feuille étalée devant eux. Le bingo ! Le bingo se déroulait dans la salle de bal, située au rez-de-chaussée ! J’allais pourvoir respirer ! Le plafond semblait à 1m50 de hauteur. Courbée en deux pour ne pas me cogner, je traversais la salle. Mon cœur allait lâcher d’un moment à l’autre et la sueur collait mon t-shirt sur mon dos. Dans la panique, je ne parvenais pas à localiser la porte de sortie. Je me suis mise à tourner sur moi-même, me cognant au plafond, persuadée que j’allais m’évanouir dans les 10 secondes si un panneau « exit » ne se manifestait pas. Une lueur verte m’a fait tressaillir d’espoir. Je me suis précipitée en direction du panneau salvateur qui s’est avéré être le sac à main d’une vielle en tenue de star disco, qui se trémoussait au son de l’orchestre. Mon cœur a sauté un battement, j’ai senti mes jambes s’affaisser sous moi. J’étais en train de vivre mes derniers instants.
Plié en deux, le type au talkie m’a traînée par les pieds vers ce que j’ai identifié comme un fauteuil de skaï rouge. J’avais l’impression d’être un poisson rouge hors de son bocal. Ma vue se brouillait, mon cerveau était chauffé à blanc et je sentais ma bouche desséchée par le stress s’ouvrir convulsivement pour réclamer de l’air frais.

J’ouvris brusquement les yeux, perdant quelques secondes à reconnaître l’endroit. Les fenêtres bloquées, la moquette rouge, les lits jumeaux ont pris leur temps pour se frayer un passage dans mon cerveau. Brusquement réveillée, je me mis à suffoquer. Il fallait impérativement que je quitte cette chambre.
J’ai pris une profonde inspiration par la trop petite ouverture et me suis précipitée hors de la chambre. Par chance, l’issue de secours était toute proche.

 

 

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Le petit prince veut voyager

 

Le début de cette épopée est par là https://geckobleu007.com/2016/05/01/le-petit-prince-a-pas-dit
La suite est là https://geckobleu007.com/2016/06/19/le-petit-prince-a-un-reve/

Néanmoins, Lecteur-chéri-mon-culbuto, nulle obligation de rétropédaler dans le temps, surtout que ce modeste post te trouve sans doute débordé. Tout ce que tu as besoin de savoir est que le personnage principal est un enfant, petit prince mutique. Il se tient régulièrement au bord d’un bassin habité par deux carpes koï, Roger et Stanislas, qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Roger est par ailleurs capable de lire les pensées humaines. Voilà, tu sais l’essentiel.

          Oui, je vois bien, c’est une montagne…
Stanislas suivait du regard le doigt potelé du petit prince, qui lui désignait une ligne brisée en forme de triangle sur la feuille de papier qu’il tenait au-dessus du bassin.
          C’est bien, tu as fait des progrès… mais tu ne veux pas plutôt m’apporter des trucs pour l’apéro ? ça a l’air sympa, tes beignets, là-bas…
Le gamin était venu avec un plateau de friandises, paris lesquelles la carpe avait immédiatement identifié des beignets moelleux couvert de sucre glace. De quoi le rendre prêt à tout, même à admirer des dessins d’enfants.
          Roger, tu ne veux pas m’aider à lui faire comprendre qu’il pourrait nous émietter ces délices ?
Roger arriva d’un coup de nageoire corail, en maugréant contre la gourmandise de son compagnon.
          Tu es vraiment en dessous de tout ! On s’en fiche, des beignets, regarde plutôt ce qu’il a amené : un chien à bascule ! Il est magnifique, tout en fourrure grise, avec un collier doré ! Je crois bien que c’est le fameux Bijou dont tout le monde parle. Il parait que c’est le jouet préféré du gamin ! C’est un grand honneur, qu’il l’ait amené jusqu’à nous…
          Mais oui, mais oui, mais moi, je préfèrerais avoir l’honneur des beignets… regarde… ils m’appellent de leur sucre mignon…
Roger sorti sa tête bicolore de l’eau, pour jeter un œil au dessin du petit prince.
          Dis-donc, il a drôlement progressé, ce dessin est d’une pureté incroyable… Tu sais pourquoi il nous le montre avec tant d’insistance ?
          Non, je comptais sur toi pour nous le dire,
          Ah oui, c’est vrai, c’est moi qui suis doué..
En éclatant de rire, Roger s’approcha de l’enfant pendant que Stanislas, vexé, regagnait le fond du bassin à grands coups de queue furieux.
Il regarda les yeux sombres, concentra toute son attention sur le front doré de l’enfant, projeta sur lui toute son énergie. Rapidement, il se senti emporté par les pensées joyeuses du gamin. Il se mit à virevolter dans un espace lumineux, argenté, dans lequel semblaient flotter des sphères transparentes. Dans cette exubérance colorée, il lui sembla discerner le projet du petit : aller découvrir la montagne, et les associer à cette découverte.
          Ah Stanislas, tu vas encore râler ! il veut nous emmener à la montagne !
          Mais il est fou, on vit ici, dans ce bassin, on y est bien ! Comment il veut nous transporter ?
          Euh… Je crois qu’il veut que nous partions tous sur le dos de Bijou..
          N’importe quoi, ce chien est un jouet ridicule, on il nous emmènera pas plus loin qu’un arc de cercle et tout ça va nous faire rater l’apéro ! Mais qu’est-ce qui se passe ?
Avant que les deux carpes aient pu réagir, une épuisette les avait cueillis et délicatement transvasés dans un gros bocal. Roger et Stanislas, immobiles, les yeux exorbités par la surprise, se sentirent soulevés et se retrouvèrent sur le dos du chien Bijou. En battant des mains pour manifester sa joie, le gamin se mit à califourchon derrière le bocal et regarda fixement Roger.
          Ah, je crois qu’il veut me dire quelque chose…
Le poisson se laissa aller, essayant autant que possible de se détendre, pour favoriser la communication avec l’enfant. Depuis le bocal, c’était moins facile que depuis le bassin et ils passèrent de longues minutes à se regarder, les yeux bleu clair de la carpe scrutant les étoiles d’or des pupilles noires du bambin
          Stan’, je crois qu’il faut que nous fermions les yeux…
          Ah non, je ne vais pas me laisser dicter ma conduite par un enfant, aussi mignon soit-il !
          Ne soit pas ridicule et ferme les yeux…
Les deux carpes Koï fermèrent les yeux, et le gamin, satisfait, fit de même.

          Aaaaaah…. Mais c’est quoi ?
Stanislas se trouvait face à de la neige. La couverture blanche et légère sur laquelle reposait le bocal en refroidissait le fond.
          Mais non ! je veux retourner au bassin !
Des flocons se mirent à tomber dans l’eau et Roger, hypnotisé, essaya de les gober.
          Mais t’es con, on ne peut pas gober la neige, elle fond dès qu’elle touche l’eau !
          Lâche-moi deux minutes,  je veux jouer aussi, moi !
Vexé, Stanislas parti bouder dans le fond du bocal, laissant Roger faire des petits sauts pour attraper les flocons que répandait le petit prince sur le bocal.
          Tu vois ? On a voyagé en fermant les yeux ! Ce chien est magique !
          M’en fous, on est en train de rater l’apéro ! Et moi, je voudrais voir la mer ! 

Le visage collé au bocal, le gamin observa les deux poissons. Ses yeux et son nez paraissaient énormes et son rire rebondissait sur les parois de verre. Un peu désorientés par toutes ces nouveautés, les carpes se tapirent au fond et attendirent. Un battement de paupières plus tard, ils étaient face à un récif de corail. Autour d’eux, des poissons multicolores s’ébattaient et des algues ondulaient gracieusement  au rythme d’un courant léger.
          Ah… ca c’est mon gamin ! On n’est pas mieux, là ? Regarde ! Des cousins !
Pour la première fois de leur vie, Roger et Stanislas, à l’abri de leur bocal, purent prendre l’apéro en compagnie d’autres poissons, sous le regard attentif de l’enfant, toujours juché sur son chien Bijou.
          Dis-donc, et si on essayait un truc ?
Et Stanislas, mis en joie par l’alcool de coquille d’huitres que lui avaient fait goûté ses nouveaux amis, chuchota à l’oreille de Roger :
          La lune…
Roger n’eut pas le temps de protester et un battement de paupières plus tard, le bocal, ses deux occupants, le chien Bijou et le gamin dévalaient la pente d’un cratère gris. Dans le ciel au-dessus de leurs têtes, ils distinguaient une sphère bleue.
          La terre! Regarde, c’est la terre …
La gamin jubilait, son rire léger s’égrenait dans l’eau du bocal. Roger était stupéfait. Il ne cherchait pas à comprendre.
Ils avaient demandé la lune. Un petit garçon rêveur et délicat venait de leur offrir.

carpekoi

 

 

Dernier regard

Pour la première fois, je ne lisais pas cette prédictible et irrépressible peur de la mort dans les yeux verts qui me fixaient. Au contraire, je croyais y déceler un remerciement mâtiné de soulagement. Ça me paraissait impossible.
D’habitude, les gens mis en joue par mes soins perdent toute dignité. Ils pleurent, crient, supplient, bavent même, pour la plupart. Ce n’est pas un spectacle agréable. Il va mieux pour tout le monde l’abréger. Mais là…. Là, c’était différent. Elle était agenouillée devant moi, et elle semblait me regarder avec confiance. Tous les autres étaient au sol, le visage enfoui dans leurs bras, comme je l’avais demandé. Elle seule avait désobéi. Comme si elle voulait profiter d’une occasion attendue depuis longtemps.
Ce n’est pas simple de braquer une banque et on préfère évidemment éviter les dégâts collatéraux. Le plus dur, c’est de gérer les gens.
Ça m’a toujours semblé dingue, parce qu’on connaît tous l’inéluctabilité de notre avenir, mais les gens se comportent comme s’ils ne croyaient pas qu’ils vont disparaître un jour. Alors quand ils se trouvent pris au piège d’un braquage, certains perdent complètement les pédales. Même ceux qui ont l’air d’avoir des vies merdiques se mettent à gémir et à trembler.
Ce n’est pas si dur de repérer une personne dont la vie est merdique. Son regard est éteint et sa mâchoire molle. Souvent, jusqu’à ses cheveux orientent leurs regards vers le sol, comme si ceux qui restent s’excusaient d’être là. On peut quasi lire la pensée de ces cheveux… « j’y suis pour rien, il s’accroche à moi, il me soigne comme si son avenir dépendait de ma présence sur son crâne blafard ».
Mais la femme au bout de mon pistolet n’était pas comme ça. Elle était droite, silencieuse, ne tremblait pas, dans une attitude d’une dignité impressionnante. Et ce regard. Du coup j’ai un peu perdu de temps. On se prépare à un inattendu attendu, me suis-je entendu penser. Comme si on n’était capable d’anticiper uniquement par le passé. Cette fulgurance, dans un moment aussi dense, m’a terrassé.
Elle me regardait droit dans les yeux et ce jour-là, j’avais oublié mon masque de Donald-Duck. Donc, si je suivais la procédure, je devais la tuer. Là. Mais je ne pouvais pas.
          Qu’est-ce que vous attendez ?
Sa voix grave m’a ramené sur terre. Autour de moi, tout le monde hurlait. Les clients et les employés de la banque, de trouille, mes comparses, d’énervement.
          Allez, tu connais le règlement, il faut t’en débarrasser !
          On se casse ! On te laisse à tes hésitations !
          On y va, j’te dis !
Et ils se sont mis à sortir de la banque, un par un, tout en menaçant les gens.
Il me fallait faire vite, sinon ma carrière de grand braqueur était vouée à l’échec. Je ne voulais pas encore décevoir maman. Pour être honnête, je me suis contenté de lui dire que je bosse dans une banque, ce qui n’est pas loin d’être vrai. Ça lui a suffi. Elle était tellement fière de son fils chéri que j’ai en un peu rajouté, comme ça, pour profiter de son sourire. Du coup, maintenant elle croit que j’occupe un poste important dans une grosse banque et que j’ai même des subalternes. J’ai un peu honte, mais j’aime ma maman. Tous ceux qui aiment leur maman me comprendront.
          Alors ? Vous attendez quoi ?
Elle insistait… J’en ai profité pour la détailler. Au-delà des yeux verts, elle avait un visage agréable, franc. Elle semblait mince, coiffée, maquillée et habillée avec soin. Ça m’a plu. Mon doigt sur la gâchette a commencé à trembler. Dans quelques secondes, les autres seraient partis et je serai fini.
          Je vous aime
La voix est sortie de moi comme par magie. J’ai eu un moment de stupeur, mais pas tant qu’elle. De doux, son regard est devenu froid, à la limite du méprisant. Elle a presque craché sa phrase.
          Ah non ! Pas maintenant !
Une femme si peu attachée à la fragilité de l’existence ne pouvait que me faire fondre. Ma voix avait formulé une vérité ancestrale. Oui, je l’aimais, parce qu’on était pareils.
          Voulez-vous m’épouser ?
Elle s’est relevée lentement, a pris le temps d’essuyer la poussière sur ses genoux. Son regard a balayé l’espace qui nous entourait. D’un doigt, elle a détourné l’arme qui pointait toujours sur son visage. Son regard avait de nouveau changé. Un liquide vert d’une opacité prometteuse, où flottaient de minuscules particules dorées.
          Offrez-moi d’abord un verre…
Elle s’est mise derrière moi pour que je la couvre, comme si elle avait braqué des banques toute sa vie et nous sommes sortis à reculons. Avant de franchir la porte, j’ai tiré vers le plafond, moins pour impressionner les gens, toujours au sol, que pour manifester une joie folle qui semblait jaillir de moi.

 Donald Duck

 

Vis de forme

C’était le tour de vis trop.
Comme mû par une vie indépendante, le pistolet est sorti de ma poche et s’est collé contre l’estomac du dentiste.
« Va falloir calmer le jeu, toubib, là c’est limite insupportable. Et vous savez que je peux encaisser… »
‘Faut lui reconnaître un professionnalisme qui confine à la perfection: ses mains n’ont pas tremblé. Le temps s’est suspendu. Nous étions tous les deux extrêmement attentifs au moindre geste de l’autre.
Un geste malheureux de sa part fendait ma gencive et vraisemblablement coupait ma lèvre sur 2 bons centimètres. Sans compte que je pouvais toujours m’accrocher pour faire tenir ma nouvelle (fausse) dent.
Un geste malheureux de ma part et il se retrouvait illico au paradis des dentistes. Si tant est qu’un truc aussi pervers existe. J’avais juste à espérer qu’en tombant raide, il ne plante pas ses instruments tranchants à des endroits délicats de mon anatomie.
Seul le tic-tac d’une ridicule pendule publicitaire troublait le silence glacé qui nous nimbait.
Pendant un moment très court, je dois admettre que j’ai joui de la supériorité que peut conférer une arme à feu. Mais une arme à feu n’est rien face à une fraise. Quiconque a vu « Marathon man » le sait.
J’ai attendu.
La solution ne pouvait décemment pas venir de moi.
« pas la peine de pleurer, toubib »
Mais les gouttes salées qui se répandaient sur mes lunettes étaient de sueur. Sa main droite toujours trop près de ma bouche, il essayait vainement d’éponger le flot qui ruisselait sur son front de la gauche. Il n’avait pas l’air en état, il fallait que je décide pour lui.
J’ai rengainé l’arme d’un geste souple et fermé les yeux. « Je vous laisse finir, mais vous êtes prévenu »
Ce que je n’ai pas dit, c’est que j’avais tellement mal qu’il pouvait bien faire tout ce qu’il voulait, j’aurais pas fait la différence. Je voulais juste que ça cesse. J’étais obligée de lui faire confiance. Ca m’a fait au moins aussi mal de l’admettre.

Pendant 2 jours, je me suis trimballé un mal de clebs et mon estomac était devenu une usine à paracétamol. Le pire, c’est qu’il n’avait pas pu finir le job et que je devais y retourner.
J’y pensais en tirant méthodiquement sur des canettes et des bouteilles de verre. Je préfère le verre, je trouve plus joli le bruit qu’elles font en se brisant. Même si ça m’oblige à nettoyer scrupuleusement après, je préfère quand même. De toute façon, le travail manuel ne me dérange pas, ça me détend.
Quand j’avais quitté le cabinet, le dentiste m’avait serré la main, il avait même eu un pauvre rictus qui voulait mimer le sourire. « A la semaine prochaine, alors ».
La semaine prochaine… Elle me paraissait dans un siècle, la semaine prochaine. Rien que d’y penser, j’avais les jambes qui se dérobaient.

*

La France vient de marquer, 2-0. Incroyable

*

Il était grand, il était gros, je peux vous garantir qu’il ne sentait pas bon le sable chaud.
Sa main étreignait ma gorge depuis trop longtemps et je sentais mes amygdales proches du contact (ce qui est très loin de la normale); les larmes me montaient aux yeux, ma respiration devenait difficile. Dans 10 secondes, j’allais voir ma vie défiler devant moi. Peut-être l’occasion de repérer 2 ou 3 truc que j’aurais pu corriger et espérer avoir un peu de temps pour rectifier le tir. Je ne savais pas quoi faire. Le géant avait posé ses gros pieds sales sur mes mains et mes petites jambes battaient l’air mollement, dans un dernier sursaut. La fin me semblait inexorable.
Sans aucune raison, ma langue s’est promenée sur mes dents et c’est là que je l’ai sentie. La vis. Assez incroyablement, au bord de l’asphyxie, j’ai eu une pensée assez peu civile pour le toubib qui avait été négligent au point de la laisser branler sur ma gencive. Si même sous la menace, on ne peut plus s’assurer un service de qualité, l’humanité va décidemment à sa perte.
Il a suffit que je pousse un peu et la vis s’est retrouvée sur le bout de ma langue. Le reste a été assez rapide. J’ai rassemblé ce qui me restait d’énergie et tout balancé dans ma dernière expiration.
Le gros puant a hurlé et ma gorge a retrouvé la forme que lui avait choisie dame nature. Le regard cyclopéen du gros, stupéfait, a laissé entrevoir le vide abyssal de son cerveau. Le sang giclant de son œil gauche, ses mains s’étaient tout naturellement desserrées pour aller tripoter le liquide rouge et chaud. Il a couiné (comme le dentiste) et j’ai pu m’extraire de son oppressante présence.

*

Quand je suis retournée chez le dentiste, je me suis fait engueuler parce que je n’avais pensé à récupérer la vis. Je n’ai pas eu le cœur d’expliquer au toubib que fouiller un œil encore chaud ne fait pas partie de la façon dont mes parents m’ont élevée. Et j’aime accroire que je suis bien élevée.

*

Bon, la France à gagné. C’est assez dingue.

 

 

 

 

Le petit prince a un rêve

Lecteur-Chéri-Ma-Théière, aujourd’hui nous allons continuer une histoire.
Pour rappel, le début de cette épopée est par là https://geckobleu007.com/2016/05/01/le-petit-prince-a-pas-dit
Si tu n’as pas 5mn pour la lire, je ne t’en tiendrai pas rigueur. Tout ce que tu as besoin de savoir est que le personnage principal est un enfant, petit prince mutique. Il se tient régulièrement au bord d’un bassin habité par deux carpes koï, Roger et Stanislas, qui présentent la particularité de parler (et de ne jamais rater l’apéro). Voilà, tu sais l’essentiel.

En ce moment, Lecteur-Mon-Ami, le petit prince est assis au bord de l’eau, les jambes pendantes, ses petits pieds battant l’air mollement. Il a l’air de réfléchir intensément. Depuis le bassin, les deux carpes observent l’enfant. Stanislas (le plus gros poisson) le fixe de son œil turquoise et dur.
– Tu vois Roger, je ne serai pas étonné qu’il mijote un sale coup, le gamin ! Je l’ai à l’œil depuis plusieurs jours, son air calme me laisse imaginer le pire…
Roger s’éloigne pour faire un tour de bassin, sa façon à lui de s’accorder un temps de médiation. A son retour, il prend le temps de laisser son regard lentement aller de l’enfant à Stanislas avant de parler.
– Tu sais, on pourrait s’en assurer facilement…
– Oui, je sais. Mais j’hésite à te demander ce service.
– C’est bien toi, ça, d’hésiter… Comme si tu ne savais pas à quel point j’adore lire dans les pensées !
– Te trompe pas, j’hésite juste par ce que c’est bientôt l’heure de l’apéro et que je ne voudrais pas me sentir obligé de t’inviter pour te remercier…
Roger glousse et s’approche doucement du gamin, toujours perché au bord de l’eau.
– Allez, j’y vais. Essaye de ne pas bouger, les vaguelettes me déconcentrent…
Une fois Stanislas installé à l’autre bout du bassin et les remous calmés, Roger tourne sa tête corail et blanche vers le petit garçon. Il remue lentement ses branchies pour se concentrer. Pendant plusieurs minute, le poisson reste totalement immobile, comme s’il ne faisait qu’un avec le bambin dont il perçoit les pensées. Roger contrôle le temps, il le suspend et l’étire comme un frêle élastique argenté entre leurs deux esprits. La manœuvre est toujours un peu risquée : il lui est arrivé de se faire happer par des pensées humaines au point de s’oublier et de manquer se noyer.
La ligne argentée oscille au-dessus de l’eau, son extrémité effleurant la tête bouclée du petit prince. Un court moment magique, Roger lit les pensées de l’enfant, il se sent transcendé par la communion qui s’opère. Ses écailles se resserrent et sa respiration ralenti. Il flotte le long du fil argenté qui le relie au gamin
– Alors ?
La ligne se brise brusquement et Roger est propulsé hors de l’eau avec force. Il se cambre et plonge, furieux.
– Mais c’est pas vrai ! Tu peux pas t’en empêcher, hein ?
– Excuse-moi, c’est plus fort que moi. Tu sais bien que je n’aime pas manquer l’apéro… Vas-y, recommence…
– Pas la peine, je sais à quoi il pense.
Le silence s’installe sur le bassin. L’enfant a cessé de remuer les pieds, il a plongé sa petite main dans l’eau et y dessine des ronds de son index potelé. Stanislas n’ose plus poser de questions. Il scrute le dos de Roger, qui s’est retourné comme il le fait chaque fois qu’il se vexe. Un bruit d’eau dans l’eau lui parvient, accompagné d’un son guttural et sombre.
– Tu pleures ?
Roger se retourne, l’échine basse et l’œil torve. Ce sont bien des larmes qui coulent le long de ses joues. Des larmes sucrées de carpes Koï, qui prolongent la vie de celui qui les boit du temps exact de son honnêteté.
– Roger, parle-moi, qu’est-ce qu’il y a? C’est grave ?
Stanislas est tout retourné : il n’a jamais vu Roger pleurer avec tant de désespoir. Il se rapproche de son vieux compagnon pour le réconforter de quelques coups de nageoires. Le poisson hoquette encore un moment avant de laisser échapper, dans un souffle :
– Il veut voler !
La stupeur se peint sur le visage brun de Stanislas. Voler ! Mais c’est bien la dernière des catastrophes ! Ils ne pourront jamais lui apprendre à voler et l’enfant n’aura plus confiance en eux, il va s’éloigner d’eux et ils l’auront perdu à jamais ! Stanislas sent sa gorge se serrer, quand l’éclat mordoré d’une caresse bleue agite l’air au-dessus de leurs têtes. Il éclate de rire.
– On pourrait peut-être demander à Alfred ?
– Alfred ? Oui, c’est une idée… Mais depuis qu’il est sorti de sa chrysalide, on essaie de le choper pour l’apéro, je n’imagine pas qu’il accepte de nous aider…
– Boah… C’est une chasse amicale, sans nous, ce bon Alfred serait gras comme un cochon ! Il devrait nous remercier, au contraire !
La grosse carpe sort la tête de l’eau
– Alfred ! Alfred ! Viens par-là s’il-te-plaît, fais-moi confiance, on ne te veut pas de mal…
Le papillon-dandy, approche, méfiant, et se suspend élégamment à une distance raisonnable de ses deux prédateurs.
-Alfred, on a besoin de toi. Le petit veut voler…
– Quelle délicieuse nouvelle ! Mais je serai raaaaavi de l’aider !
En deux battements d’ailes, Alfred se rend auprès du petit prince, dont le rire cristallin se met immédiatement à résonner. Guidé par le papillon et encouragé par les cris des carpes, l’enfant se met à courir et à sauter. Tendant les bras de chaque côté, il bat l’air de ses menottes, mais il a beau se démener, il ne décolle pas. Après quelques tentatives, il s’assied, tout en sueur, sous un arbre majestueux aux très grandes feuilles en forme de cœur, et pleure en silence. Les carpes essaient de le réconforter, mais leurs paroles amicales restent sans effet.
– Bougez-pas, je reviens tout de suite !
– Il est idiot ou quoi ? Comment on pourrait bouger ? Bon, tu veux quoi pour l’apéro ?
Roger, outré, jette un regard glacial à son ami.
– Comment peux-tu encore penser à te remplir le ventre alors que l’enfant pleure et qu’Alfred, notre seul espoir, a foutu le camp ?
– Chuis comme ça, moi, quand je suis triste, il faut que je mange…
Roger s’apprête à répondre vertement quand deux petits pieds accompagnés de piaillements de joie passent au-dessus du bassin. Les deux carpes, stupéfaites, sortent la tête de l’eau pour découvrir le gamin, équipé de grandes feuilles en forme de cœur, virevolter dans l’air limpide avec le papillon bleu.

Le petit prince a réalisé son rêve.

Roger et Stanislas

Roger et Stanislas