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Canicule

Lecteur-chéri-mon-étuve,

Ce n’est, hélas, que le début de la fin. Il va falloir s’habituer à supporter le souffle de four du vent citadin dans tes bronches allergiques, la brûlure impitoyable du bitume qui colle tes pieds sales à tes sandales et la glu de pollution qui pique ton regard fatigué par un quotidien où tout semble pesant. Ta peau tannée par un soleil qui n’est pas ton ami pendant cette période estivale que, pourtant, tu appelles de tes vœux depuis au moins la fin du mois de janvier est là, sur toi, à clamer l’indécence de toute station prolongée dans un lieu sans ombre.

En ce temps mesquins ou Coca-cola prive d’eau des villages mexicains (c’est ), je suis étonnée que personne n’aie encore songé à taxer l’ombre. Dans un simple but de survie je vais creuser l’idée: mettre en cannettes des m3 sombres de fraîcheur, les vendre à des prix répréhensibles et privatiser dans la foulée tout ce qui peut procurer un abri du soleil. Après j’irai voir Macron, victorieuse, pour légaliser le processus. Je finirai ministre et pourrai abuser du 49.3 pendant les congés de Noël.

Mais je ne te dérange pas pendant ta sieste pour te faire part de mes projets  d’avenir, plutôt pour te proposer une fulgurance surréaliste, issue de mon exposition prolongée à des températures que mon cerveau, cette pauvre chose, n’assume plus depuis des lustres.

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Les anneaux brûlants du serpent rouge se nouent autour de mon cou, rendant toute respiration impossible. Réduit à un sifflement asthmatique, mon souffle ténu entre et sort de ma gorge, en rappant au passage la chair à vif. Ma langue se colle à mon palet sec sans parvenir à l’humecter et l’effort nécessaire à la décoller devient de plus en plus difficile à faire. Les gouttes médicales bientôt introuvables ne parviennent pas à apaiser mes yeux, rouges depuis des semaines, et qui brûlent à chaque battement de paupière, comme si du sable s’y embusquait en permanence. Mon corps est lourd et gonflé, tout geste lui est une souffrance, tout vêtement lui est insupportable. A l’instar des quelques survivants, je vis nu, protégeant mon intimité d’un tissu lorsqu’une rencontre avec un autre humain est incontournable. Mais leur nombre s’amenuise chaque jour et bientôt toute précaution pudique sera inutile. A quoi bon se voiler devant des corps calcinés…

Seule, la femme en maillot rose semble supporter la température.
Plantée au milieu de ce qui fut la place du marché, elle harangue ce qu’il reste de vivants jour et nuit, les contraignant à subir un discours sans queue ni tête, dont le principal sujet est elle. Elle s’offre une psychothérapie au vu et au su de tous, inconsciente de la tension qu’elle génère en moi à force de débiter des âneries.
Collé à  mon canapé, sur lequel je passe la plupart de mon temps conscient, je n’entends qu’elle. Elle n’a cessé de jacasser depuis le début de cet été sans fin. 3 mois que je subis son discours incohérent où se mêlent considérations stupides sur la vie, conseils de magasines people et tentatives de réflexion basée sur des principes sectaires. Parfois, lassée d’elle-même, elle se plaint d’avoir raté sa vie et chante une mélopée Corse d’une voix de fausset. Aveugle aux gens qui s’éteignent autour d’elle, elle semble hypnotisée par le son de sa voix. Je ne sais pas comment elle se nourrit ni si elle dort.

Autour de mon cou, le serpent serre un peu plus ses anneaux.
La femme a entamé une plainte dans laquelle il sera encore question de fautes et d’erreurs.
Je suffoque, la tête me tourne. J’essaie de me concentrer sur mon souffle, de trouver aux tréfonds de moi la force de combattre les anneaux rouges. Mes oreilles se mettent à siffler, mais la voix de la femme au maillot rose est plus forte.
Je refuse de crever avec dans les oreilles, pour dernières paroles, les conneries de cette folle.
Cette perspective me donne la force de me lever, de repousser pour quelques précieuses minutes le serpent brûlant formé par l’air vicié. Il reste une balle dans le chargeur de mon beretta. Je la gardais pour empêcher la chaleur de gagner. Il me faudra trouver une autre façon d’en finir.
Pour l’instant, je dois concentrer mon résidu d’énergie sur le corps gras d’une femme mûre, sanglé dans un maillot de gamine. J’aurais dû lui dire depuis longtemps que c’est ridicule, comme tenue. Tant pis.
Je tends le bras, ajuste le tir.
Elle s’effondre avant d’avoir fini sa phrase. Il y était question d’inconscient. J’espère l’avoir aidée à le rejoindre.

Le serpent rouge m’attends dans un coin, mais il ne me fait plus peur. Je vais pouvoir profiter du silence revenu.

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Sinon j’ai découvert, un jour où les pleurs des cieux m’ont autorisé une échappée dans la ville lumière (nous parlerons plus tard des méfaits de la pollution lumineuse), cet artiste fabuleux qu’est Alphonse Legros, dont les gravures d’une finesse hallucinante avaient échappé à mes radars.
Je kiffe grave.

Pour en finir, tout n’est pas perdu, Monsanto commence à avoir chaud aux fesses… par   si tu n’as pas suivi

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